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Politique, société

La liberté de religion n’est pas supérieure à toutes les autres !
Pourquoi l'affaire Baby-Loup invite à légiférer
par Charles Arambourou (1)

En ligne le 27 avril 2013


Les commentaires sur l’arrêt Baby-Loup de la Cour de cassation vont dans tous les sens. On en relèvera ici un, non qu’il soit pire que les autres, mais parce qu’il attriste, venant du Front de Gauche de la région PACA, signé Fabienne Haloui, apparemment responsable du PCF


Que la laïcité ne soit pas remise en cause en l’espèce, c’est parfaitement vrai. De même qu’il est juste de rappeler que la Cour a rendu deux arrêts, dont l’un déboute une salariée voilée, licenciée de la CPAM de Saint-Denis. Oui, « la loi de 1905 a été établie pour que les fonctionnaires de la puissance publique [pas seulement eux, d’ailleurs] soient soumis au principe de neutralité », et « au-delà » de la sphère publique, c’est le domaine du « respect des libertés de conscience » (le pluriel est déjà contestable !).

Mais c’est là que ça se gâte, et gravement. On ne s’attardera pas sur la défense par F. Haloui des femmes qui auraient choisi « librement » de porter le voile (angélisme qui suppose que n’existent ni pression communautaire, ni « servitude volontaire »). Oui, porter le foulard est un droit dans l’espace civil : le problème est simplement de savoir jusqu’où ce droit est compatible avec celui d’autrui et avec les activités exercées. Comme pour tout droit, d’ailleurs : aussi bien celui de manifester, de se vêtir comme on veut, d’aller et de venir, etc.
On s’en veut d’avoir à rappeler à cette responsable du PCF un principe républicain élémentaire : aucune liberté n’est ni générale, ni absolue. Pas plus la liberté de religion qu’une autre ! Un peu d’instruction civique (à défaut de « morale laïque ») :


Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 (constitutionnelle) :art. 4 : « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l'exercice des droits naturels de chaque homme n'a de bornes que celles qui assurent aux autres Membres de la Société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la Loi. »art. 10 : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi. »


Mais qui donc a troublé « l’ordre public établi par la loi » ces derniers temps ? Les catholiques ultras opposés au mariage pour tous ! Faut-il le tolérer pour ne pas les « stigmatiser » ? Devons-nous, avec Christine Boutin, dénoncer la « christianophobie » ? « L’acceptation des différences » est-elle menacée par la laïcité, ou par le cléricalisme ? Si F. Haloui suivait mieux l’actualité, cela lui permettrait de relativiser…

Mais revenons à Baby-Loup. En l’espèce, c’est une crèche associative, qui fonctionne 24 h sur 24 dans un quartier défavorisé où sont présentes des dizaines de nationalités, d’ethnies, de religions. Son projet éducatif est « laïque » : comme l’école publique, Baby-Loup a fait le choix de la neutralité confessionnelle. Choix judicieux, mais qui n’était simplement pas assez bien précisé dans son règlement intérieur (2). En réalité, la direction et les administrateurs se sont trouvés confrontés à travers la salariée en cause à une offensive communautariste agressive et organisée contre la neutralité religieuse adoptée. La crèche va être obligée de quitter le quartier, il faut qu’on le sache : ne nous trompons pas de victime !

Si la République s’est dotée d’une école laïque, avec un personnel laïque, voici 130 ans, c’est précisément pour protéger la « liberté en voie de constitution » des enfants qu’elle accueille ! Préférez-vous, Madame Haloui,  les crèches confessionnelles où l’on endoctrine les bébés ?

Mais le domaine de la petite enfance (étranger à l’école) est l’enjeu d’appétits, non seulement confessionnels, mais commerciaux : il existe de plus en plus de crèches à but lucratif. Il convient donc de légifér. Légiférer n’est pas forcément interdire, c’est préciser exactement la portée et les limites d’une liberté pour garantir les autres –et celles des autres ! Et seule une loi –pas un décret, encore moins un règlement intérieur- peut réglementer une liberté publique : c’est une garantie posée par l’art. 34 de notre Constitution.

Au-delà de la question des crèches, se pose d’ailleurs celle de l’entreprise privée, où l’expression religieuse de plus en plus agressive se manifeste, compromettant les relations avec les clients, ou « la paix sociale dans l’entreprise » (avis du Haut Conseil à l’Intégration de septembre 2011). Une autre raison de légiférer, pour permettre, justement, le « vivre ensemble au travail ».

Le rapport Stasi avait relevé dès 2003 l’existence d’une offensive de l’islam politique cherchant à tester les défenses de la République. Mais en aucun cas l’on ne saurait accepter ce « choc de civilisation », s’enfermer dans un face à face entre (je cite F. Haloui) « l’islam et la laïcité ». Et surtout pas pour y chercher des « accommodements » !

Dernières remarques : oui, « la laïcité interdit », et c’est très heureux, toute ingérence des cultes dans la sphère publique, mais également toute immixtion du pouvoir politique dans les religions. Non, la laïcité n’a pas pour objet « l’acceptation des différences », qui ne relève que de la morale personnelle (et suppose la réciprocité !). La société, résultante passive des superpositions de l’histoire, est diverse, métissé, pluriculturelle, soit ; la République, construction de la raison visant l’universalisme, est « une et indivisible ». Face aux communautarismes, perpétuels facteurs de division, « c’est la liberté qui opprime, et la loi qui affranchit » (3).

© Charles Arambourou et Respublica, repris par Mezetulle, 2013

 

Voir les autres articles de Charles Arambourou en ligne sur Mezetulle.

 

Notes 

1 - Article publié avec l'aimable autorisation de la revue en ligne Respublica. Lire l'article sur le site de Respublica.
2 - Il aurait pu l’être, le Code du travail autorisant les restrictions justifiées « par la nature de la tâche à accomplir » (éducative) et « proportionnées au but recherché » (neutralité confessionnelle du projet), par exemple en interdisant le port de signes ou les comportements manifestant ostensiblement une appartenance religieuse..
3 -
Segment de phrase emprunté au dominicain Henri Lacordaire (1802 – 1861), catholique libéral….

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Par Charles Arambourou
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Affaire Baby Loup. L'arrêt de la Cour de cassation encourage la discrimination envers les laïques et les non-croyants, et restreint leur liberté d'entreprendre
par Catherine Kintzler

En ligne le 20 mars 2013


L'arrêt de la Cour de cassation dans l'affaire de la crèche Baby Loup (1) fait grand bruit et les laïques l'accueillent comme un coup sur la tête. Il y a en effet de quoi s'indigner. Mezetulle n'hésite pas à parler d'encouragement à la discrimination envers les laïques et les non-croyants ainsi que d'une forme d'inégalité entre les entreprises.
Au-delà de son aspect choquant et à cause de lui (car les magistrats en principe ne font que dire le droit), cet arrêt pose des questions très intéressantes sur la constitution du concept de laïcité et pointe des lacunes dans le droit du travail, lacunes qu'il n'appartient pas au juge de corriger mais que le législateur serait fautif de laisser en l'état.


En France, sous certaines conditions, on a le droit de créer une entreprise à caractère confessionnel, mais on n'a pas le droit, sous les mêmes conditions, de créer une entreprise qui entend faire valoir le principe de neutralité religieuse en son sein. Voilà ce que nous apprend l'arrêt de la Cour de cassation. Un petit enfant a le droit, dans une crèche privée, d'être soumis à des manifestations religieuses de la part du personnel, mais ses parents n'ont pas le droit de réclamer la neutralité pour lui, mieux : ils n'ont même pas la possibilité de trouver une crèche privée qui par son règlement le mettrait à l'abri de ces manifestations. Plus généralement, un croyant voit ses droits à la manifestation religieuse respectés au sein de son entreprise, mais un non-croyant a le devoir de subir ces manifestations sans pouvoir obtenir un moment et un lieu de retrait où il en serait préservé. La liberté de conscience se restreindrait-elle à la liberté religieuse ?

Avant de monter sur nos grands chevaux tentons de voir en quoi cet arrêt pose des questions très intéressantes sur la constitution même du concept de laïcité. La lutte en faveur de la courageuse crèche de Chanteloup les Vignes et de son exemplaire directrice Natalia Baleato ne s'en trouvera que mieux soutenue et alimentée (2).

Sommaire de l'article

  1. Le champ d'application du principe de laïcité en tant que principe organisateur de la cité
  2. Les entreprises privées peuvent afficher des caractères particuliers et des « tendances »
  3. La laïcité peut-elle être présentée comme une « tendance » ou une particularité ?
  4. Peut-on revendiquer et appliquer le principe de laïcité de manière privée ? Le principe de laïcité est-il un monopole d'État?
  5. Y aurait-il des entreprises moins libres que d'autres ? Qui exerce la discrimination religieuse?
  6. La liberté des non-croyants et des indifférents est-elle plus restreinte que celle des autres ?
  7. L'arrêt de la Cour de cassation encourage la discrimination à l'égard des non-croyants et des laïques en montrant que la loi protège leurs libertés moins que celles des autres
  8. Deux poids et deux mesures. Le législateur interpellé

Notes

 

 

1 - Le champ d'application du principe de laïcité en tant que principe organisateur de la cité

Le principe de laïcité, en tant que principe politique, concerne le domaine de l'autorité publique, le champ de constitution et de maintien des droits. Il s'applique donc à ce qui participe de cette autorité et de la sphère de constitution des droits. En vertu de ce principe, les institutions, les services, les activités et les administrations d'Etat ainsi que ceux des collectivités locales sont laïques : les manifestations et signes religieux y sont prohibés. La loi de mars 2004 a inclus les élèves des écoles publiques dans cette obligation de réserve et de discrétion.

En conséquence, ce principe ne s'applique pas dans le reste de la société. C'est ce que j'ai appelé la société civile dans maint article publié sur ce blog et ailleurs (3). Les manifestations religieuses sont donc libres, encadrées par le droit commun, dans ce qu'on appelle parfois l'espace privé lequel comprend aussi l'espace social accessible au public (la rue, les commerces, les magasins, etc.). J'ai mille fois exposé cette distinction et les dérives qui en résultent lorsqu'elle est négligée ou bafouée pour me sentir dispensée de la détailler davantage ici.
Baby Loup n'est pas une crèche publique, mais une entreprise privée. L'application éventuelle du principe de laïcité à son personnel ne saurait donc s'y justifier par un statut de droit public. Il faut que son application se justifie par une autre voie. C'est ce que rappelle, entre autres, l'arrêt de la Cour de cassation. A ma connaissance, cela n'a jamais été contesté par personne.


2 - Les entreprises privées peuvent afficher des caractères particuliers et des « tendances »


Cela dit, une entreprise privée peut adopter des règles particulières en son sein, par exemple consignées dans un règlement intérieur, notamment en raison de la nature de son activité. Elle peut exiger de ses employés un certain « profil », y compris une tenue vestimentaire, une présentation extérieure, pourvu que cela ne contrevienne pas par ailleurs au droit commun. Par exemple elle peut déclarer qu'elle entend promouvoir une « tendance », notamment confessionnelle.

Une entreprise privée comme une crèche, une maison de retraite, une institution pour personnes dépendantes ou handicapées, peut donc revendiquer ce caractère particulier, si le droit commun est respecté et en avançant la nature de son activité : fournir aux personnes dont elle a la charge ou auxquelles elle s'adresse l'environnement confessionnel qu'elles sont en droit d'attendre d'elle. Si j'inscris mon enfant dans une crèche confessionnelle, j'ai la garantie que ma religion y sera observée et que mon enfant sera environné par un climat éducatif lié à ma religion. C'est ma liberté ; c'est aussi la liberté d'entreprendre. Une entreprise privée confessionnelle a conséquemment le droit de sélectionner son personnel sur des critères particuliers, clairement définis - par exemple un incroyant militant affiché n'a guère de chance d'y être embauché, ou une personne qui y travaille peut être l'objet de mesures disciplinaires - cela peut aller probablement jusqu'au licenciement - si elle contrevient délibérément et ouvertement à ce caractère particulier. Autrement dit, dans une entreprise dite de tendance, la discrimination envers les employés est de principe et n'est pas contraire au droit.

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3 - La laïcité peut-elle être présentée comme une « tendance » ou une particularité ?

Une question qui se pose alors est la suivante. Une entreprise peut-elle se déclarer de tendance laïque à l'instar de celles qui se déclarent de telle ou telle tendance confessionnelle ?
La Cour de cassation, d'après ce que j'ai pu comprendre, répond négativement ou du moins invite à répondre négativement, ou exclut cette option - peu importe : c'est non. C'est dire notamment que la laïcité n'est pas une tendance. Ce qui est vrai ! une république laïque, en imposant la laïcité dans ses services, administrations et institutions, n'impose effectivement aucune orientation ou tendance particulière ni aux citoyens ni aux personnels qui exercent dans ces divers services, administrations et institutions. Et c'est ce que les laïques, y compris moi-même, ne cessent de répéter : la laïcité n'est pas un courant philosophique particulier, c'est une règle de l'association politique organisant la coexistence des libertés.  En ce sens elle ne saurait constituer un courant de pensée comparable à d'autres (différence notoire avec la conception belge de la laïcité par exemple).
Cette décision de la Cour de cassation oblige donc les militants laïques à affronter la définition fondamentale de la laïcité, en tant qu'elle est d'abord une règle de l'association politique et non pas un courant de pensée particulier.

La question devient alors : est-il possible revendiquer le principe de laïcité de manière privée ? Juste une remarque en ce point de l'argumentation : il est clair que si une entreprise revendique l'application de ce principe, elle ne le fait qu'à des fins non-discriminatoires, notamment afin de pouvoir accueillir ses clients sans distinction de religion. Ce que fait précisément la crèche Baby Loup. Il est donc singulier de voir qu'on lui reproche un acte de discrimination : car c'est précisément pour assurer la non-discrimination à l'égard de ses usagers et des enfants dont elle a la charge qu'elle réclame de son personnel un minimum de discrétion en matière d'affichage religieux. Mais revenons à la question.



4 - Peut-on revendiquer et appliquer le principe de laïcité de manière privée ? Le principe de laïcité est-il un monopole d'État ?

La laïcité fait partie des obligations de l'État et des collectivités publiques dans leurs diverses fonctions et activités. Cependant, la laïcité n'étant pas une propriété qui demande un exercice en monopole d'État (comme par exemple la juridiction, la police, le port d'armes, le droit de battre monnaie, le droit de lever l'impôt, le droit de priver quelqu'un de liberté) je ne vois pas pourquoi une association ou une entreprise ne pourrait pas se déclarer laïque, s'astreindre volontairement à cette règle d'abstention, et revendiquer pour son propre compte l'application du principe de laïcité en son sein, du moment bien sûr qu'elle ne prétend pas étendre cette application à l'espace civil accessible au public. A ma connaissance Baby Loup n'a jamais demandé à personne de s'abstenir d'une signalisation religieuse ailleurs que dans ses locaux et autrement que pendant le temps du service, et elle ne l'a fait qu'à l'égard de son personnel, jamais à l'égard de ses clients-usagers.

Si une entreprise privée décide en son sein et pour son personnel d'appliquer des règles en vigueur par ailleurs dans certains services de l'État, du moment que ces règles n'ont pas un caractère de monopole et qu'elles se justifient par la nature de son activité, commet-elle une infraction ? Si une entreprise privée se crée sur le modèle d'institutions ou de services par ailleurs pratiqués par la puissance publique mais qui ne demandent aucun monopole public pour s'exercer (comme par exemple une école, un hôpital, une université, un, théâtre, un musée privés), si elle y applique les mêmes principes que la puissance publique (par exemple la même tarification, ou ... la laïcité), s'arroge-t-elle indûment une propriété exclusive de l'État ? La laïcité est certes et d'abord une obligation absolue de l'Etat, mais est-elle pour autant une exclusive publique telle que si quelqu'un veut l'appliquer dans un cercle privé clairement défini et avec des motifs pertinents, il commet une usurpation ? Commet-il un abus de pouvoir, une restriction de liberté à l'égard de ses employés ou de ses usagers (4) ? En va-t-il de la laïcité dans une institution privée destinée à la petite enfance ou à l'éducation comme des trois couleurs du drapeau français qu'on n'a pas le droit d'utiliser seules sur un document privé ?

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5 - Y aurait-il des entreprises moins libres que d'autres ? Qui exerce la discrimination religieuse?

Avec l'évolution récente de l'affaire Baby Loup, on est devant le paradoxe suivant. Une entreprise de tendance confessionnelle peut refuser d'embaucher ou même probablement peut licencier un salarié qui ne correspond pas au profil de sa tendance, une association peut limiter l'adhésion de ses membres à des conditions très restrictives (par exemple n'admettre que des femmes). En revanche une entreprise privée ayant en charge des personnes mineures ou fragiles ne peut pas décider qu'elle exclut les manifestations religieuses de la part de son personnel, y compris pour des motifs de protection des personnes qui sont sous sa responsabilité - ce qui semble pourtant conforme à la clause de la nature de l'activité exercée. Il y a là une inégalité évidente entre entreprises. Y aurait-il des entreprises moins libres que d'autres ?

On peut le dire en d'autres termes, encore plus clairs. Une entreprise à tendance religieuse dûment autorisée a le droit de pratiquer la discrimination religieuse à l'égard de ses employés. Mais ici c'est l'entreprise laïque, désireuse d'accueillir sans discrimination toutes les confessions, toutes les croyances et non-croyances en pratiquant la discrétion sur l'affichage religieux, qui est accusée de discrimination !
Quelle belle démonstration d'une liberté appliquée préférentiellement à ceux qui pratiquent réellement l'exclusion !


6 - La liberté des non-croyants et des indifférents est-elle plus restreinte que celle des autres ?

Non seulement il y a inégalité entre entreprises, mais il y a inégalité entre les individus. En effet, si je me tiens en dehors de toute religion comme le font de très nombreuses personnes en France, quelle garantie puis-je avoir, en inscrivant un enfant dans une crèche privée, ou en installant une personne invalide ou très âgée, ou une personne handicapée mentale dans une institution privée destinée à en prendre soin, qu'ils ne seront pas témoins de manifestations religieuses ostentatoires susceptibles de les influencer ? Ai-je même le choix d'un tel établissement puisque la liberté de les entreprendre est entravée ? Comment puis-je mettre mes enfants ou mes ascendants à l'abri de manifestations que je considère comme indiscrètes ?

Apparemment, il est plus important d'assurer la liberté de ceux qui pratiquent obstinément l'indiscrétion de manière quasi-professionnelle. C'est si important qu'on n'en préserve même pas la petite enfance, laquelle en la matière n'a droit à aucun autre égard, dans les établissements privés, que celui de se voir proposer et imposer des modèles religieux. Et on ose parler par ailleurs, la main sur le cœur, des « droits de l'enfant » ! Le droit des enfants dans ces établissements serait-il d'être mis en présence de manifestations d'opinion ? Auraient-ils, dès ce jeune âge, la maturité leur permettant de juger par eux-mêmes de ce qui est libérateur et de ce qui ne l'est pas ?

En revanche, si je demande l'inscription pour un enfant ou un ascendant dans un établissement confessionnel pour des raisons religieuses, j'obtiens la garantie que la religion que j'ai choisie y sera présente officiellement et pratiquée. On a bien sûr le droit de soumettre son enfant à l'autorité d'une religion - et Mezetulle n'a jamais contesté ce droit, lequel est inscrit dans les droits de l'homme : les parents ont le droit de choisir l'éducation qu'ils entendent donner à leurs enfants, dans le cadre du droit commun. Mais faut-il en conclure qu'aucune entreprise privée n'aurait, symétriquement, le droit de proposer un service où la présence de l'autorité religieuse et l'exposition à des modèles religieux sont réduites autant que possible ?

Il y a là une évidente inégalité et une forme de discrimination à l'égard de ceux qui professent l'absence de religion ou même simplement l'indifférence à l'égard des religions. La liberté des non-croyants serait-elle moins large que celle de ceux qui professent une religion ? La liberté des chefs d'entreprise de créer une entreprise accueillant toutes les opinions religieuses précisément en vertu de sa discrétion en la matière serait-elle moindre que celle des autres ? Ou tout simplement inexistante ?

Ou alors faut-il revendiquer la non-croyance comme « tendance » ? mais dans ce cas on n'est plus dans le cadre d'une entreprise laïque acceptant toutes les opinions pourvu qu'elles restent discrètes : on n'accepterait alors que des non-croyants, ce qui est contraire au but recherché et affiché. La Cour de cassation se serait-elle proposé de séparer et de coaliser des communautés ?

Il me semble que s'agissant d'une entreprise ou d'une association, on aurait intérêt à poser la question du point de vue de l'usager. Une crèche privée, une maison de retraite privée, etc., ne peut-elle pas définir son « segment de marché » en proposant des critères comme ceux que je viens d'évoquer : garantir à ses usagers l'absence de toute manifestation religieuse ostentatoire ? Cela n'est-il pas particulièrement pertinent s'agissant, comme c'est le cas, de petits enfants dont la liberté n'est pas constituée ?

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7 - L'arrêt de la Cour de cassation encourage la discrimination à l'égard des non-croyants et des laïques en montrant que la loi protège leurs libertés moins que celles les autres

Telles sont les questions que je me pose à l'issue de cet arrêt de la Cour de cassation qui me semble encourager la discrimination envers les citoyens laïques et installer une inégalité de principe entre ceux qui affichent des opinions et ceux qui pratiquent l'abstention en matière d'affichage, encourager les uns et restreindre la liberté des autres.
En disant cela je ne commets aucun délit, car on a le droit de dire publiquement le mal qu'on pense d'une décision de justice, pourvu qu'on ne jette pas l'opprobre sur ceux qui l'ont prise ni qu'on mette en doute leur indépendance, et pourvu qu'on la respecte tant que la législation dont elle s'autorise (peut-être à tort car les magistrats ne sont pas à l'abri d'une erreur) n'est pas modifiée. Il est inutile et il serait injurieux en l'occurrence de soupçonner les magistrats d'interprétation tendancieuse : il ne font en principe que dire le droit. Et c'est devant ce droit qu'un citoyen a le devoir de s'interroger et parfois de s'indigner. Car la loi est faite en son nom.

Faut-il, pour voir ses droits respectés, former communauté et se livrer au lobbying ? Je me permets d'inviter à la réflexion sur problème suivant. Il est très facile de piétiner la liberté des non-croyants parce qu'ils forment une classe paradoxale - ensemble d'éléments qui n'ont pas d'autre propriété commune que de préserver leurs singularités et la liberté de ne pas être comme sont les autres, la liberté de l'écart, et parce qu'ils pratiquent la liberté sous la forme du silence. Il est facile, parallèlement, d'exalter la liberté de ceux qui revendiquent à grand bruit une communauté de propriétés et d'intérêts, classe non-paradoxale qui s'affirme en parlant et en s'affichant. Or il faut assurer la liberté de chacun, mais pour assurer la liberté de chacun il faut d'abord penser qu'une république n'est pas un patchwork de lobbies tapageurs, mais un rassemblement de singularités dont la liberté individuelle est conditionnée par celle d'autrui et comprend aussi la liberté de s'abstenir et de voir cette abstention respectée. Il est donc licite qu'un croyant puisse manifester sa religion, mais il ne peut le faire que dans des conditions permettant à d'autres de se soustraire à cette manifestation. Lorsque je croise une femme voilée ou un prêtre en soutane dans la rue, personne ne m'oblige à rester sur place, je suis libre de me soustraire à ce qui me déplaît, comme ils sont libres de manifester leur appartenance : la symétrie des libertés s'équilibre ici et personne ne peut se plaindre. Mais une crèche n'est pas un tel espace de libre circulation pour les enfants qui y sont placés et pour le temps qu'ils y séjournent, et aucune crèche privée n'a le droit de garantir cette abstention.

L'arrêt de la Cour de cassation a pour conséquence à mes yeux de souligner que le non-croyant a moins de liberté que celui qui professe une religion, puisqu'il n'a pas, par exemple, celle de trouver ni celle de créer un établissement privé où les petits enfants sont soustraits aux manifestations religeuses ostentatoires. Je n'ai jamais demandé la disparition des manifestations religieuses de l'espace civil ; je trouve juste et normal qu'un croyant ait la possibilité de faire valoir sa foi publiquement, juste et normal aussi qu'il puisse fonder une entreprise confessionnelle. Mais les citoyens n'ont-ils pas le même droit symétrique de faire valoir la neutralité (laquelle n'exclut personne) dans leurs entreprises privées et de penser qu'elle est nécessaire à l'éducation des petits enfants ? N'ont-ils pas aussi le droit à la même liberté d'entreprendre lorsqu'il s'agit de préserver ladite neutralité dans des domaines où elle est justifiée ?



8 - Deux poids et deux mesures. Le législateur est interpellé

Telles sont aussi les questions que je pose à certains de mes amis militants laïques qui se contentent parfois de la colère et réclament sans autre discernement l'application du principe de laïcité partout. Pour passer de la colère à l'indignation, il faut affronter le concept de laïcité et oser le penser jusque dans ses paradoxes constitutifs, qui en font à la fois la grandeur et la fragilité.
Non le principe de laïcité ne peut pas s'appliquer partout, et notamment pas dans l'espace civil accessible au public, où la liberté de manifestation doit rester entière dans le cadre du droit commun. Mais pourquoi refuserait-on à une entreprise privée de s'inspirer en son sein, en sa clôture et pour son seul personnel, du principe de laïcité afin d'assurer la liberté de ses clients et de ses usagers en fonction du service qu'elle leur propose ?
Et si une entreprise à objet éducatif a le droit de faire valoir un caractère confessionnel, une autre ne pourrait-elle pas aussi faire valoir un caractère de neutralité religieuse ? Il y a là deux poids et deux mesures qui me semblent contraires à l'égale liberté d'entreprendre et à l'égale liberté de conscience. Plus généralement, c'est aussi le droit du travail qui présente des lacunes à ce sujet. Il n'appartient pas à la Cour de cassation de faire la loi, mais en la disant, en la rappelant et en l'interprétant elle en pointe aussi les lacunes. De ce fait le législateur est interpellé.

© Catherine Kintzler, 2013


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Notes (cliquer sur le numéro de la note pour revenir à l'appel de note dans le texte)

1 - La Cour de cassation a cassé la décision de la Cour d’Appel de Versailles qui avait validé le licenciement en 2008 d’une salariée de la crèche privée Baby Loup (Chanteloup les Vignes) laquelle refusait d’ôter son voile musulman.

2 - Le présent texte pose des questions, propose des pistes de réflexion et non une théorie aboutie. J'ajoute que, n'ayant aucune compétence en droit, je parle d'une part en simple citoyen et de l'autre parce que j'ai réfléchi depuis longtemps sur des concepts de philosophie politique, lesquels sont disjoints des concepts juridiques. Il se peut donc que je commette des inexactitudes et je demande l'indulgence des juristes ainsi que leurs lumières.

3 - Voir la liste des articles sur la laïcité dans le Sommaire.

4 - Ce serait plutôt l'inverse !


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Par Catherine Kintzler
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Sur l'anticléricalisme
La notion de crime dans son rapport à l'histoire
par André Perrin (N.B.)

En ligne le 9 février 2013


Les articles que Catherine Kintzler et Jean-Michel Muglioni ont consacrés à la question du « mariage homo » (1) ont, à la faveur d'un commentaire reçu par les auteurs et d'une déclaration d'un ancien premier ministre, suscité de la part de ceux-là une apologie de l'anticléricalisme dont les principes et les formulations m'ont paru parfois ambigus, parfois contestables, en tout cas problématiques. Ce sont les problèmes soulevés par cette défense et illustration de l'anticléricalisme – et notamment l'usage de la notion de crime dans son rapport à l'histoire - que je me propose d'examiner ici. Contestant les positions de philosophes dont les titres à l'estime sont si nombreux, je m'efforcerai de le faire de façon aussi peu polémique que possible.

 

Sommaire de l'article :

  1. L'anticléricalisme : contre le cléricalisme ou contre le clergé ?
  2. Anticléricalisme et homophobie
  3. Criminalité et rétroactivité de la loi
  4. Hérésie et Inquisition
  5. Le sujet du crime
  6. La république criminelle ?
  7. Trois propositions


1 - L'anticléricalisme : contre le cléricalisme ou contre le clergé ?

Le terme anticléricalisme est lui-même équivoque ou polysémique. Il peut signifier  soit, c'est son sens strict, l'opposition au cléricalisme, soit, plus largement et plus couramment, l'hostilité à l'endroit des clercs, du clergé, des Églises, de la religion en général. C'est le premier sens que retient Catherine Kintzler en écrivant : « Le cléricalisme, en effet, consiste à vouloir accorder aux représentants des religions et aux ministres des cultes un rôle politique en tant que tels et non pas seulement en tant que citoyens ou (éventuellement) en tant qu'élus, et plus généralement à nier la séparation des ordres instituée par la laïcité républicaine, à vouloir que le politique soit dépendant du religieux ». En ce sens il est incontestable que tout vrai républicain est anticlérical, ce qui est alors une autre manière de dire laïque : puisque la république exige la souveraineté de la loi, il est impensable que la loi civile soit subordonnée à la loi religieuse, en d'autres termes qu'un pouvoir temporel soit accordé aux représentants des religions.  Il faut donc être anticlérical pour être vraiment républicain, mais il ne le faut pas moins pour être authentiquement chrétien. En effet non seulement le principe de la séparation du religieux et du politique n'implique nullement l'athéisme, comme le dit justement Jean-Michel Muglioni, mais, bien plus, il constitue une exigence fondatrice du christianisme, formulée par Jésus lui-même : « Rendez donc à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » (2).

Cependant si la laïcité républicaine exclut qu'un pouvoir temporel ou institutionnel soit accordé aux ministres des cultes en tant que tels, c'est-à-dire en tant qu'ils constituent une communauté particulière au sein de la communauté politique, elle n'exige aucunement qu'il leur soit interdit de participer au débat public, au même titre que tous les autres groupes de pression, en prenant la parole et en organisant, le cas échéant, des manifestations, faisant ainsi usage des droits et des libertés que la constitution de la République leur reconnaît. Catherine Kintzler ne le conteste évidemment pas, mais c'est en revanche ce qui ressort d'un certain nombre de déclarations entendues ces temps-ci qui réputent attentatoire à la laïcité toute intervention des Églises, et plus particulièrement de l'Église catholique, dans l'espace public. Ceux qui prétendent ainsi interdire à une association religieuse l'exercice de droits et de libertés qu'ils revendiquent pour les associations de travailleurs, de professeurs, de chasseurs-pêcheurs ou de libres-penseurs introduisent une discrimination qui n'est ni prévue par la loi, ni exigée par la laïcité républicaine. L'anticléricalisme dont ils font preuve n'est donc pas l'anticléricalisme au sens strict, celui que revendique légitimement Catherine Kintzler, mais l'anticléricalisme au sens large, qui est hostilité à l'endroit des clercs, du clergé, des Églises et de la religion en général. C'est manifestement en ce dernier sens que le commentateur a accusé Jean-Michel Muglioni de « bouffer du curé ».

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2 - Anticléricalisme et homophobie

On peut raisonnablement supposer que François Fillon ne prétend pas subordonner l'autorité politique à l'autorité ecclésiastique et que par conséquent c'est l' anticléricalisme au sens large qu'il a mis sur le même plan que l'homophobie, pour les renvoyer tous deux dos-à-dos. Cela conduit à relativiser le distinguo que Catherine Kintzler oppose à l'ancien premier ministre en écrivant : « Il s'agit de discréditer une position en l'assimilant à une forme grave d'intolérance expressément punie par la loi. […] Or l'anticléricalisme, d'abord n'est pas un délit, et ensuite il est constitutif de toute association politique laïque.  ». Si l'on veut bien admettre que l'anticléricalisme que François Fillon assimile à l'homophobie n'est pas celui qui est constitutif de toute association politique laïque, il faut maintenant examiner à quel titre l'homophobie est un délit expressément puni par la loi et se demander si l'anticléricalisme au sens large en est un ou non. La loi 2004-1486 du 30 décembre 2004 dispose en son article 20 du titre III qu'après le 8e alinéa de l'article 24 de la loi du 29 juillet 1881 il sera inséré un alinéa ainsi rédigé :
Seront punis des peines prévues à l'alinéa précédent ceux qui, par ces mêmes moyens, auront provoqué à la haine ou à la violence à l'égard d'une personne ou d'un groupe de personnes à raison de leur sexe, de leur orientation sexuelle ou de leur handicap ou auront provoqué, à l'égard des mêmes personnes, aux discriminations prévues par les articles 225-2 et 432-7 du code pénal.
L'article 225-2 du code pénal punit d'une peine de 3 ans d'emprisonnement et de 45000 euros d'amende ceux qui se seront rendus coupables de refus discriminatoires, la discrimination ayant été ainsi définie à l'article 225-1 :
Constitue une discrimination toute distinction opérée entre les personnes physiques à raison de leur origine, de leur sexe, de leur situation de famille, de leur grossesse, de leur apparence physique, de leur patronyme, de leur état de santé, de leur handicap, de leurs caractéristiques génétiques, de leurs mœurs, de leur orientation ou identité sexuelle, de leur âge, de leurs opinions politiques, de leurs activités syndicales, de leur appartenance ou de leur non-appartenance, vraie ou supposée, à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée.Constitue également une discrimination toute distinction opérée entre les personnes morales à raison de l'origine, du sexe, de la situation de famille, de l'apparence physique, du patronyme, de l'état de santé, du handicap, des caractéristiques génétiques, des mœurs, de l'orientation ou identité sexuelle, de l'âge, des opinions politiques, des activités syndicales, de l'appartenance ou de la non-appartenance, vraie ou supposée, à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée des membres ou de certains membres de ces personnes morales.
On voit ainsi que la loi - dans le texte de laquelle le mot homophobie ne figure pas davantage que celui d'anticléricalisme – réprime d'une part des actes (articles 225-1 et 225-2 du code pénal) et d'autre part des propos (article 24 de la loi du 29 juillet 1881 modifié par la loi du 30 décembre 2004). Dans le premier cas elle ne fait pas de distinction entre les refus discriminatoires opérés à raison de l'orientation ou identité sexuelle et ceux qui sont motivés par l'appartenance à une religion déterminée : il est tout aussi illégal de refuser un emploi à quelqu'un au motif qu'il est bouddhiste ou musulman que de le lui refuser sous le prétexte qu'il est homosexuel ou fétichiste. Dans le second cas en revanche il n'est question que de l'orientation sexuelle et du handicap. On aurait pourtant tort d'en déduire qu'il est permis de provoquer à la haine ou à la violence envers un musulman ou un groupe de bouddhistes en raison de leur religion.  En vérité la jurisprudence nous permet de distinguer entre ce qui est permis et ce qui est interdit en matière de propos réputés homophobes ou anticléricaux. Poursuivi pour avoir déclaré en septembre 2001 au magazine Lire que « la religion la plus con, c'est quand même l'islam », Michel Houellebecq a été relaxé le 22 octobre 2002 par la dix-septième chambre correctionnelle du tribunal de grande instance de Paris au motif que ses propos ne contenaient « aucune volonté d'invective, de mépris ou d'outrage envers le groupe de personnes composé d'adeptes de la religion considérée ». De même le 12 novembre 2008  la cour de cassation a annulé (cassé sans renvoi devant une autre cour d'appel) le jugement de la cour d'appel de Douai condamnant le 25 janvier 2007 le député Christian Vanneste qui avait déclaré  le 26 janvier 2005 au journal La Voix du Nord que l'homosexualité « était inférieure à l'hétérosexualité ».

Il est donc permis d'affirmer que l'homosexualité est inférieure à l'hétérosexualité, que la religion musulmane est inférieure aux autres religions, que le christianisme est inférieur à l'athéisme. Houellebecq aurait tout aussi bien pu soutenir que le christianisme se réduisait à un ramassis de croyances infantiles : il se serait peut-être attiré les sourires des lecteurs de Ricœur, de Lévinas, de René Girard, sans parler de ceux de Hegel, il n'aurait pas encouru les foudres de la justice. Il en serait allé tout différemment, comme l'indiquent les attendus du jugement le relaxant, si l'un avait déclaré que les musulmans étaient inférieurs aux catholiques, l'autre que les homosexuels étaient inférieurs aux hétérosexuels.

Accusé de « bouffer du curé », Jean-Michel Muglioni voit bien que l'anticléricalisme dont il lui est fait grief n'est pas celui qui consiste à refuser de subordonner l'autorité temporelle à l'autorité ecclésiastique et c'est donc un autre anticléricalisme qu'il revendique : il dénonce « l'imposture d'un clergé » et « un certain nombre de crimes qui caractérisent l'histoire du christianisme ». Pour étayer ces dénonciations il invoque l'autorité de Kant et les jugements sévères de ses amis catholiques. Sur ce dernier point, je lui ferai malicieusement remarquer qu'il prend des risques en faisant état de ses amitiés catholiques car pour avoir argué de leurs amis homosexuels les participants à la « manif pour tous » du 13 janvier dernier se sont attiré le lendemain matin sur les ondes d'une radio publique cette foudroyante réplique de la part d'un certain Nicolas Martin, porte parole des « Outragés de la République » : « ce discours … on adore les homosexuels, on a des amis homos ... c'est horrible … c'est : « je ne suis pas raciste mais j'ai un ami noir » … on a entendu ça tout le temps. »(3).

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3 - Criminalité et rétroactivité de la loi

Puisque nous sommes entre philosophes nous conviendrons que l'autorité de Kant, si grande qu'elle soit, ne suffit ni à fonder l'anticléricalisme sur les crimes du christianisme, ni à sauver celui-ci des crimes de son histoire. Il faut en revanche s'interroger sur le sens qu'on donne au mot « crime » lorsqu'on parle des crimes du christianisme. Au sens strict, c'est-à-dire juridique, le crime est une infraction particulièrement grave, plus grave que le délit et la contravention, que le droit pénal punit d'une peine afflictive ou infamante devant une cour d'assises. En un sens plus large, le crime désigne un manquement très grave à la morale. Dans un cas comme dans l'autre quand on reproche au christianisme (nous supposons pour le moment distinctement connue l'identité de ce sujet) les crimes qu'il a commis au cours de son histoire, il faut préciser si ce sont des crimes au regard de ce que nous appelons crime aujourd'hui ou de ce qui était tenu pour un crime à l'époque où ils ont été commis. Ainsi beaucoup de nos contemporains, dans les sociétés européennes en tout cas, s'accordent à voir dans la peine de mort un châtiment barbare et un « crime d'État ». Il s'en faut pourtant de beaucoup pour que cette évidence ait été universellement partagée dans les sociétés ou les civilisations qui nous ont précédés : devons-nous dénoncer leurs « crimes » ? Kant lui-même qui justifie clairement la peine de mort (4) aurait alors été complice d'un « crime ». Adversaire de la peine de mort, dois-je proclamer mon antikantisme comme d'autres leur anticléricalisme ?

Si donc on prend le mot crime au sens juridique et si l'on qualifie de crimes des actions qui, accomplies il y a plusieurs siècles, sont des infractions au regard de notre code pénal actuel on se trouve devant la difficulté qui a été mise en évidence par Robert Badinter à propos de certaines lois « mémorielles (5) ». On ne peut qualifier des faits historiques passés en recourant à des concepts juridiques contemporains sans introduire une sorte de rétroactivité de la loi qui est un monstre juridique. Si maintenant on prend le mot crime dans son acception morale, on se trouvera devant une difficulté analogue. Le problème ne sera plus exactement celui de la rétroactivité de la loi, mais celui de l'anachronisme. L'esclavage nous fait horreur aujourd'hui, de même que l'exposition des enfants, mais quel sens y aurait-il à dire que Platon, Aristote et la quasi-totalité de leurs contemporains étaient des êtres immoraux ou des criminels ? Si donc on veut demander au christianisme des comptes sur les crimes de son histoire, il faut s 'assurer que les actions auxquelles on donne cette qualification contrevenaient soit aux lois juridiques en vigueur à l'époque où elles ont été accomplies, soit à la loi morale telle qu'elle était accessible à la conscience des hommes de l'époque et telle que son contenu était déterminé par les mœurs et l'ensemble des conditions empiriques de leur temps.

 

 

4 - Hérésie et Inquisition

L'exemple de l'Inquisition, qui vient généralement à l'esprit lorsqu'on évoque les crimes du christianisme, peut permettre d'y réfléchir. Hormis des cas de forfaiture, toujours possibles mais forcément isolés, les tribunaux de l'Inquisition agissant ès qualités fonctionnaient conformément au droit existant et ne commettaient donc pas des crimes au sens juridique du terme. Reste donc à savoir si les inquisiteurs commettaient des crimes au sens moral du terme, c'est-à-dire des actions susceptibles de révolter leur propre conscience morale et celle de leurs contemporains. Il est incontestable que ce fut parfois le cas. Ainsi les exactions commises par le tristement fameux Robert le Bougre, un converti entré chez les Dominicains que le pape Grégoire IX nomma inquisiteur en Bourgogne en 1233, suscitèrent les protestations des archevêques de Reims, de Sens et de Bourges, ce qui conduisit le pape à le suspendre. Ses pouvoirs lui furent malheureusement rendus l'année suivante ce qui lui permit de brûler plus de 200 hérétiques dans les années qui suivirent, dans le Nord et en Champagne, jusqu'à ce qu'il fût définitivement démis de ses fonctions en 1241 et peut-être, ce n'est pas parfaitement établi, condamné à la prison à perpétuité (6). Cependant pour l'essentiel, c'est l'hérésie et non l'Inquisition qui suscite à l'époque la réprobation générale. L' Inquisition « ne soulève [...] pas contre elle l'hostilité de la population et bénéficie de l'appui de sa part la plus importante (7) ». En refusant le mariage (mariage pour personne !), en niant la validité du serment dans une société, la société féodale, tout entière fondée sur des relations contractuelles, les Cathares heurtaient les valeurs et les convictions les plus fortement établies en leur temps et c'est pourquoi, au cours des deux siècles qui précédèrent la naissance de l'Inquisition, ils furent régulièrement victimes de la justice expéditive des rois et des empereurs, mais aussi fréquemment massacrés par des foules en colère (8). Ainsi en introduisant une enquête et en instituant une justice régulière où par ailleurs le bûcher était l'exception et non la règle, l'Inquisition a-t-elle plutôt contribué à l'adoucissement des mœurs : « La pratique inquisitoriale a modifié la procédure judiciaire et constitué un progrès par rapport aux procédures accusatoires (9) ».

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5 - Le sujet du crime

Le syntagme Les crimes du christianisme soulève un deuxième problème qui a trait au sujet auquel on impute ces crimes. En vérité, ce sont toujours des êtres humains qui commettent des crimes. En quel sens une religion, une croyance, une doctrine peuvent-elles être considérées comme des auteurs de crimes ? Peut-être en ce sens qu'elles ont inspiré les véritables auteurs, qu'elles les ont poussé à les commettre. On parlera alors des crimes qui ont été commis au nom du christianisme, ou au nom du communisme, en précisant généralement que les criminels ont trahi et déshonoré l'idéal dont ils se réclamaient : celui-ci conserve son immarcescible pureté dès lors qu'on peut soutenir que la manifestation a été infidèle à l'essence. Ou alors il faut pouvoir démontrer que ces « -ismes » étaient intrinsèquement pervers et que leur logique ne pouvait, en se déployant, qu'aboutir au massacre. On reviendra sur ce point.

Cependant il se peut que par christianisme on entende non pas l'idéal, la croyance ou la doctrine, mais l'institution, c'est-à-dire l'Église ou de façon plus restrictive, puisque l'Église est la communauté tout entière, sa hiérarchie en tant qu'elle dispose d'un pouvoir décisionnaire. Si c'est le cas on voit que le problème de la responsabilité du « -isme » ne se pose pas de la même manière dans des sociétés laïques ou sécularisées et dans des sociétés où prévaut l'indistinction du religieux et du politique. Si par exemple on imputait des crimes à l'islam, la question se poserait de savoir si c'est une instance religieuse ou une instance politique qui est visée. S'agissant du christianisme, les rapports du religieux et du politique dans son histoire ne sont placés ni sous le signe de la séparation, puisque tous les États sont confessionnels, ni sous celui de l'indistinction, puisque le conflit de l'Église et de l'État, à travers la querelle des investitures, la lutte des Guelfes et des Gibelins, l'opposition du gallicanisme et de l'ultramontanisme, est au cœur de cette histoire. Le pouvoir décisionnaire est partagé – comme en témoigne dans le cas de l'Inquisition l'articulation complexe entre ce qui appartient à l'autorité ecclésiastique et ce qui revient au bras séculier. Or c'est précisément quand l'Inquisition passe des mains de l'Église à celles des rois et des empereurs, c'est-à-dire à partir du XVIe siècle, qu'elle fait le plus grand nombre de victimes (10) : ce n'est pas au XIIIe siècle qu'on brûle massivement les sorcières, mais au XVIIème, au siècle de la raison, au cœur des temps modernes. Ajoutons à cela que dans les bonnes comme dans les mauvaises œuvres des rois chrétiens, il faut peut-être distinguer ce qu'ils font en tant que rois et ce qu'ils font en tant que chrétiens. C'est un roi chrétien qui promulgue l'édit de Nantes et c'est un autre roi chrétien qui le révoque. Que peut-on en conclure ? Que l'intolérance est chrétienne, ou la tolérance ?

L'évocation des crimes du christianisme, et plus généralement de ceux de la religion puisque Jean-Michel Muglioni prend soin de préciser qu'il ne vise pas le seul christianisme mais déplore aussi le sacrifice d'Iphigénie, soulève, me semble-t-il, une troisième difficulté en suggérant qu'un lien privilégié unit religion et criminalité. Si c'était le cas, celle-ci aurait dû décliner au fur et à mesure que celle-là s'effaçait, que nous sortions « d'un monde où la religion est structurante, où elle commande la forme politique des sociétés (11) », que notre histoire divorçait d'avec le christianisme. Cependant l'histoire du XXe siècle a été traversée par des crimes et des massacres inégalés imputables à des totalitarismes dont l'armature intellectuelle, bien loin d'être religieuse, était fournie par des croyances et des doctrines néo-païennes ou athées.
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6 - La république criminelle ?

Puisque nous sommes assurément entre républicains, attachons-nous pour finir à ce qui nous unit et nous réunit. Nous ne pouvons ignorer que l'histoire de la république est contestée, tout comme celle du christianisme, et que, d'un bord comme de l'autre bord, très à bâbord et très à tribord, des crimes abominables lui sont imputés. On sait que la révolution qui lui donna naissance ne fut pas tendre pour ses adversaires réels ou supposés. On connaît la formule de Pierre Chaunu selon laquelle « la Révolution française a fait plus de morts en un mois au nom de l'athéisme que l'Inquisition au nom de Dieu pendant tout le Moyen-Âge et dans toute l'Europe (12)». Reynald Secher a dressé un implacable réquisitoire contre le massacre des Vendéens (13) et si les historiens discutent pour savoir s'il s'agit d'un génocide ou d'un « populicide », selon le néologisme créé par Gracchus Babœuf, il reste que dans une lettre de novembre 1793, le Comité de salut public ordonna d'« exterminer les brigands » et d'« anéantir les rebelles » ; il reste que dans une lettre adressée aux députés en date du 23 juillet 1794 Carnot expliqua que même si les vieillards, les femmes et les enfants étaient moins coupables que les meneurs, il était néanmoins nécessaire au salut de la république qu'ils fussent traités avec la même rigueur ; il reste enfin que même les historiens qui, comme Jean-Clément Martin, récusent les notions de « génocide » et de « populicide » ne contestent – et c'est ce qui importe ici – ni l'ampleur des massacres, ni le qualificatif de « crimes ». Plus à bâbord, ce sont plutôt le « racisme républicain » et la « république coloniale » qui font l'objet de vives condamnations. Lorsque l'actuel président de la République inaugura son mandat le 15 mai dernier en rendant hommage à Jules Ferry, il se vit reprocher d'avoir honoré un homme qui déclarait le 28 juillet 1885 à la Chambre des députés : « Il faut parler plus haut et plus vrai ! Il faut dire ouvertement que les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures ». Jules Ferry eut de grands successeurs républicains. Voici en effet ce que Jean Jaurès disait de la France dans un discours à la Chambre des députés le 20 novembre 1903 : « la civilisation qu'elle représente en Afrique auprès des indigènes est certainement supérieure à l'état présent du régime marocain (14) ». Quelque vingt ans plus tard, le 9 juillet 1925, c'est Léon Blum qui déclarait dans cette même Chambre des députés : « Nous avons trop l'amour de notre pays pour désavouer l'expansion de la pensée et de la civilisation française […] Nous admettons le droit et même le devoir des races supérieures d'attirer à elles celles qui ne sont pas parvenues au même degré de culture et de les appeler aux progrès réalisés grâce aux efforts de la science et de l'industrie (15) ». Des historiens (16) se sont attachés à montrer que, loin d'avoir un caractère marginal ou accidentel, le colonialisme était partie prenante de l'idéal républicain. C'est sous la troisième République, à l'occasion d'expositions universelles (17), que de véritables zoos humains furent constitués pour livrer des « indigènes » à la curiosité des badauds. C'est enfin la quatrième République qui institutionnalisa la pratique de la torture en Algérie dont un grand historien fit le bilan dans un ouvrage intitulé La torture dans la République (18). Tantum respublica potuit suadere malorum ...

Je suis né et j'ai grandi à la fois au sein de la République et de l’Église catholique sans jamais éprouver le sentiment de vivre dans une famille désunie. Cependant si je ne puis pas davantage faire profession d'anticléricalisme que d'antirépublicanisme, ce n'est pas parce qu'il faudrait, à l'instar de Descartes, demeurer fidèle à la religion de son roi et de sa nourrice. Ma position se résume en trois propositions que voudrais énoncer pour conclure.
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7 - Trois propositions

La première est d'ordre moral. Seul un sujet, c'est-à-dire une conscience individuelle libre, peut commettre des fautes et donc des crimes. En conséquence je refuse d'assumer les crimes qu'on impute, à tort ou à raison, au christianisme et à la république. Pourquoi ? Tout simplement parce que je ne les ai pas commis et parce que je récuse la notion de responsabilité collective. Pas davantage je n'accepterais qu'on tienne le peuple juif pour « déicide » ou qu'on qualifie des Allemands nés comme moi après la seconde guerre mondiale de descendants de nazis à l'hérédité chargée.

La deuxième est d'ordre juridique. On ne peut mettre sur le même plan les violations des droits de l'homme commises après que ces droits eurent été proclamés et celles qui ont été accomplies des siècles plus tôt, à une époque où la notion même de droits de l'homme n'était ni conçue, ni concevable.

La troisième est d'ordre philosophique et historique. Le christianisme est-il recommandable ? demande Jean-Michel Muglioni. À cela on peut répondre qu'il n'y a probablement aucun « -isme » qui le soit, pas même le pacifisme, dès lors qu'il peut être munichois. On peut sans doute imputer des crimes à des croyances, des doctrines, des idéologies, en ce sens qu'elles les ont inspirés. On peut aussi en imputer à des institutions en ce sens qu'ils ont été commis dans leur cadre par des êtres humains qui les représentaient. Cependant pour considérer ces idéologies ou ces institutions comme criminelles ou « criminogènes », il faut davantage. Il faut que les crimes en question aient été conformes à leur essence, qu'ils leur aient été consubstantiels,  donc qu'ils les aient accompagnées toujours et partout. À cet égard on ne peut pas faire un sort égal au christianisme et à la république d'une part, aux totalitarismes du XXe siècle d'autre part. Il n'est pas difficile de mettre en évidence, en regard de leurs « crimes », l’œuvre positive des premiers. Il serait plus malaisé de le faire pour les seconds, même si l'on peut porter au crédit d'Hitler d'avoir mené une politique fiscale très favorable aux classes populaires (19) et savoir gré aux Khmers rouges d'avoir, peut-être (20), assuré correctement l'évacuation des ordures ménagères.


Laissons donc à l'historien, qui n'est ni un juge ni un moraliste, le soin d'établir les faits et de les inscrire, contextualisés, dans les intrigues qui peuvent les rendre intelligibles. Quant au philosophe-citoyen il lui appartiendra de tirer, s'il le peut, des leçons de l'histoire pour orienter sa conduite et guider ses choix dans les incertitudes du temps présent.


© André Perrin et Mezetulle, 2013

 

N.B.  Voir les autres articles d'André Perrin en ligne sur Mezetulle ainsi qu'une brève présentation de l'auteur.

Le débat se poursuit avec des réponses de Jean-Michel Muglioni et de Catherine Kintzler placées ci-dessous en commentaires.

 

Notes (cliquer sur le numéro de la note pour revenir à l'appel de note dans le texte)

1 - Voir Le « mariage homo », révélateur du mariage civil par C. Kintzler, « Mariage homo », nature et institution : quelques réflexions par J.-M. Muglioni. Le petit texte à deux mains sur l'anticléricalisme auquel André Perrin répond est en ligne ici : Qu'est-ce que l'anticléricalisme ?
2 - Matthieu XXII, 21.
3 - France Inter Lundi 14 janvier 2013 Le zoom de la rédaction 7h15 – 7h20 . De même Pierre Bergé le 25 janvier sur BFM TV : « Chacun a son bon pédé comme chacun avait son bon juif ».
4 - Kant Métaphysique des mœurs IIe partie Doctrine du droit II, Ire section, § 49 Remarque E
5 - Robert Badinter  Intervention à l'assemblée générale de « Liberté pour l'histoire » le 2 juin 2012 :
    « S’agissant des lois mémorielles proprement dites, rappelons la définition qui en a été donnée par la mission Accoyer de l’Assemblée nationale en novembre 2008 : « Les lois mémorielles, au-delà des différences de leur contenu, semblent procéder d’une même volonté : “dire” l’histoire, voire la qualifier, en recourant à des concepts juridiques contemporains comme le génocide ou le crime contre l’humanité, pour, d’une manière ou d’une autre, faire œuvre de justice au travers de la reconnaissance de souffrances passées. » Pour le juriste, je le dis sans détour, c’est un errement. Je n’ai pas besoin de rappeler que le « crime contre l’humanité » ou le « génocide » sont des qualifications juridiques qui ont fait leur apparition à partir de la Seconde Guerre mondiale. Recourir à ces concepts pour qualifier aujourd’hui des faits survenus en Arménie il y a un siècle ou pour la traite transatlantique au XVIIIe siècle est juridiquement une erreur, une sorte de qualification juridique rétroactive. On ne peut pas qualifier des faits passés au regard de concepts juridiques apparus après leur commission. »
    Voir aussi Françoise Chandernagor « L'historien sous le coup de la loi » in Liberté pour l'histoire CNRS Éditions 2008.
6 - Régine Pernoud Pour en finir avec le Moyen Âge Seuil coll. Points Histoire 1977 pp. 107-108.
7 - Jean-Louis Biget Hérésie et inquisition dans le Midi de la France Picard 2007 p. 205.
8 - Henri Maisonneuve L'Inquisition  Desclée/Novalis 1989 pp. 22-28.
9 - Sylvain Gouguenheim Le Moyen Âge en questions Taillandier 2009 p. 202.
10 - Régine Pernoud op. cit. p. 113 De même : « La différence entre la main royale et la main ecclésiale est énorme: l'Église a toujours tendance à pardonner au moindre signe de repentance » (Pierre Chaunu, Éric Mension-Rigau, Baptême de Clovis, baptême de la France, De la religion d'État à la laïcité d'État, Éditions Balland, Paris 1996, p. 184).
11 - Marcel Gauchet La religion dans la démocratie Gallimard Folio-Essais 1998, p.13.
12 - Pierre Chaunu Église, culture et société SEDES, 1981.
13 - Reynald Secher Vendée : du génocide au mémoricide Cerf , 2011.
14 - Jean Jaurès Textes choisis Tome 1 Contre la guerre et la politique coloniale p. 120 Éditions sociales.
15 - Cité par Manuela Semidei « Les socialistes français et le problème colonial entre les deux guerres » Revue de science politique année 1968 volume 18 n°6 p.1139.
16 - En particulier Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, Françoise Vergès La république coloniale : essai sur une utopie Albin Michel, 2003.
17 - L'exposition coloniale de 1931 à Vincennes suscita la protestation d'un certain nombre d'hommes d'Église, le Père Bazin, les Maristes, le pasteur Leenhardt, le pasteur Soulié, mais pas celle de L'Humanité ni du Canard enchaîné. Compte rendu du livre de Joël Dauphiné Canaques de la Nouvelle Calédonie à Paris en 1931 De la case au zoo Paris, L'Harmattan 1998 par Isabelle Leblic Journal de la société des Océanistes Avril 1998 N° 107 p. 239.
18 - Pierre Vidal-Naquet La torture dans la République, Éditions de Minuit collection Les grands documents, 1972.
19 - Cf Götz Aly Comment Hitler a acheté le peuple allemand  Flammarion Coll. Champs Histoire. Un extrait significatif de cet ouvrage a été publié par Le monde diplomatique mai 2005.
20 - Je dis « peut-être » parce que je n'ai pas vérifié. J'ai fait confiance à Maurice Duverger : « Les gouvernants les plus oppresseurs, les plus injustes, remplissent quelques fonctions d'intérêt général, au moins dans des domaines techniques : ne serait-ce qu'en réglant la circulation automobile, en faisant fonctionner les P.T.T., en assurant l'évacuation des ordures ménagères ».(Introduction à la politique  Gallimard Idées, 1964, p.21).


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Par André Perrin
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Opposants au « mariage homo » :
une nouvelle tactique
L’adoption par un couple homosexuel est-elle contraire
au « droit de l'enfant » ?

par Jean-Michel Muglioni

En ligne le 29 janvier 2013


La question du mariage étendu aux personnes de même sexe ne se pose plus, on a rêvé, une majorité de Français, y compris catholiques pratiquants, y est favorable ! Le hic maintenant, c'est l'adoption, la PMA et la GPA. La tactique est visible. Puisqu’on n’a pu empêcher le PACS, empêchons le mariage ; puisqu’on ne peut empêcher le mariage, empêchons l’adoption ; et bientôt : puisqu’on n’a pu empêcher l’adoption, empêchons la PMA, etc. 
L'argument ? Adoption, PMA et GPA seraient contraires aux droits de l’homme parce qu’on « priverait » alors un enfant de père ou de mère... Mais au fait, avoir un père et une mère, est-ce à proprement parler un droit ? Si tel était le cas, il faudrait interdire le divorce, interdire aux célibataires d'avoir des enfants !


Un nouvel argument pour refuser l’adoption aux homosexuels


Un nouvel argument est proposé dans le débat sur le mariage homosexuel (1). D’une part la question du mariage ne se poserait plus, les catholiques eux-mêmes (selon les sondages) y étant majoritairement favorables. Mais les Français s’opposeraient à l’adoption (ainsi qu’à la Procréation Médicalement Assistée (PMA) et la Gestation Pour Autrui (GPA) pour les époux homosexuels. Et cela pour la raison suivante : lorsqu’un couple homosexuel adopte un enfant, son droit à l’enfant irait contre le droit de l’enfant, droit à avoir un père et une mère, droit à la différence sexuelle. Les partisans de l’adoption dissimuleraient cette question derrière une rhétorique facile : dénonciation de l’homophobie et des excès de représentants caricaturaux des Eglises.


Ma position exprimée dans Mezetulle jusqu’ici

Il se trouve au contraire que j’ai justifié le mariage des couples homosexuels par la nécessité de protéger leurs enfants par les mêmes droits et devoirs que dans n’importe quelle famille. Ainsi je n’ai jamais utilisé l’expression « mariage pour tous » ni invoqué le droit à l’enfant, tenant l’argumentation la plus courante en faveur de la nouvelle loi pour indigente. Toutefois mon entrée en lice, si je puis dire, a bien été provoquée par les arguments de l’Église romaine, les pires, et ceux qu’elle a repris au grand rabbin de France, fondés sur l’idée de la naturalité du mariage et sur une certaine interprétation de la Bible qui a ses lettres de noblesse. Mon analyse est-elle pour autant le simple écho de leurs propos et de leurs excès ?


La nouvelle tactique des opposants

Pourquoi ces précautions oratoires ? Parce que soutenir que l’adoption d’un enfant par un couple homosexuel mettrait en cause le droit de l’enfant et ainsi irait contre le principe de l’égalité des droits de l’homme revient à dire : vous prétendez lutter pour l’égalité, en réalité, c’est vous les inégalitaires, c’est nous qui défendons l’égalité ! C’est nous catholiques qui défendons les faibles et les orphelins. Bel exemple d’un phénomène inhérent à la plupart des débats : on ne cherche pas la vérité, on invente une argutie (peut-être même de bonne foi) pour s’opposer à l’argument confus et souvent fallacieux de l’égalité des droits invoqué par la défense officielle de la nouvelle loi.

Ainsi le nouvel argument suppose que la question du mariage ne se pose pas : que des homosexuels se marient, les catholiques dans leur majorité l’admettent. Rêverais-je ? J’admettrais qu’on soutienne que le débat présent les a fait changer d’avis et qu’ils prennent maintenant parti contre les autorités de leur Église (2). Gilles Bernheim et l’Église romaine refusent non seulement l’adoption mais le mariage. Que se passe-t-il donc ? L’Église et une partie de la droite se sont opposées avec violence au PACS. Ces derniers temps il a été question de leur part d’accorder les droits que le PACS ne garantit pas, mais par une union civile qui ne s’appellerait pas mariage. Maintenant ils admettraient le mariage, mais non l’adoption ! Tout cela est pure hypocrisie. C’est une retraite tactique : puisqu’on n’a pu empêcher le PACS, empêchons le mariage ; puisqu’on ne peut empêcher le mariage, empêchons l’adoption ; et bientôt : puisqu’on n’a pu empêcher l’adoption, empêchons la PMA, etc. Et j’imagine tout à fait que certains croyants sincères que ces transformations des mœurs et du droit affectent viscéralement ne se rendent pas compte que leurs raisonnements ne font qu’exprimer leur désarroi.


Différence n’est pas inégalité

Mais revenons au fond. La différence entre un enfant élevé par un couple hétérosexuel et un enfant élevé par un couple homosexuel relève-t-elle de l’égalité des droits ? Toute différence est-elle une inégalité ? Si c’était le cas, il faudrait, au nom de l’égalité, interdire le divorce, puisqu’il a pour conséquence un grand nombre de familles monoparentales. Et faut-il à nouveau réprouver les « filles-mères » parce qu’elles ont un enfant mais pas de mari ? Faut-il supprimer le droit d’adopter des célibataires (lesquels au demeurant peuvent vivre avec qui ils veulent sans être mariés : la loi n’autorise pas les autorités chargées de leur accorder l’adoption à aller voir qui est dans leur lit) ? A-t-on jamais dit que les enfants élevés dans ces situations étaient victimes d’une inégalité contraire aux droits de l’homme comme le dit l’article de Marianne auquel je renvoie (3) ?

Ce que je viens de rappeler ne prouve pas que l’éducation « homoparentale » est pire ou meilleure que celle d’un père et d’une mère, mais cela suffit pour montrer que les arguments qu’on lui oppose sont fallacieux. On se demandera en outre si dans l’expression « droit à avoir un père et une mère », le mot droit a plus de sens que dans celle décriée à juste titre de « droit à l’enfant ».

Je ne reviendrai pas ici sur les raisons que j’ai avancées et qui m’ont fait prendre parti non pas seulement pour le mariage homosexuel mais d’abord et essentiellement pour l’adoption, en raison même du droit des enfants, c’est-à-dire des devoirs des parents.


Questions de bioéthique

La question de la PMA et de la GPA, qui en effet seront accordées si le mariage et l’adoption sont accordés, est d’un tout autre ordre : elle relève de la bioéthique, c’est-à-dire de toute une série de problèmes liés aux techniques de procréation artificielle (encore que la GPA soit possible par les voies naturelles et ait été pratiquée ainsi depuis toujours). Laissons de côté la question de la commercialisation du corps humain que la France a toujours refusée avec la plus grande clarté. La PMA est aujourd’hui autorisée pour les couples hétérosexuels en cas de stérilité. Des femmes à 18 ans demandent qu’on congèle leurs ovocytes pour pouvoir les utiliser lorsque, plus âgées, elles voudront un enfant. On use déjà des techniques à des fins purement égoïstes : est-ce une spécificité homosexuelle ? Le droit à l’enfant n’est pas plus naturel pour un couple hétérosexuel que pour un couple homosexuel.


Le vrai risque

J’ai donc les pires craintes : les questions de bioéthique sont d’une extrême complexité et bien malin qui croit pouvoir les résoudre aisément. Or à force de déconsidérer par des sophismes tout argument qui limite l’usage des techniques génétiques, les représentants des Eglises ouvrent une voie royale aux ambitions technicistes auxquelles s’ajouteront les intérêts économiques de la sécurité sociale et des industries de la santé qui ne sont pas toujours contradictoires.

© Jean-Michel Muglioni et Mezetulle, 2013


Voir les articles publiés par Mezetulle sur le « mariage homo » :

- Le « mariage homo », révélateur du mariage civil, par Catherine Kintzler

- « Mariage homo », nature et institution, par Jean-Michel Muglioni

 

Voir les autres articles de Jean-Michel Muglioni en ligne sur Mezetulle.

 

[Edit du 2 février 2013. Mezetulle attire l'attention des lecteurs sur l'échange qui figure en commentaire ci-dessous, Jean-Michel Muglioni ayant apporté une réponse extrêmement détaillée au commentaire de Martine Verlhac, réponse qui est en fait une annexe à l'article.]

 

Notes 

1 - Voir par exemple http://www.marianne.net/L-homoparente-contre-l-egalite_a225873.html
2 - Je rappelle que beaucoup de mes amis catholiques sont plutôt de mon avis.
3 - Voir la note 1.


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Par Jean-Michel Muglioni
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Qu'est-ce que l'anticléricalisme ?
par Jean-Michel Muglioni, avec une annexe de Catherine Kintzler

En ligne le 17 janvier 2013

 

Mezetulle a récemment reçu un commentaire qui, pour exprimer son désaccord avec les positions développées dans deux grands articles consacrés au «mariage homo» (1), avance des propos désobligeants avant de reprendre, au nom du « bon sens », la thématique de la « nature »- pourtant examinée dans les textes concernés et débattue dans les discussions qui les suivent. Ordinairement ce genre de commentaire est éliminé sans autre forme de procès. Mezetulle censure en effet sans état d'âme les commentaires non argumentés recourant à l'invective ou qui reviennent une énième fois sur des points déjà traités. Pourquoi en faire état cette fois ?
C'est que, à travers les invectives et au-delà d'elles, deux points sont invoqués qui se rencontrent fréquemment dans les propos de maints opposants au « mariage pour tous » et qui  sont présentés comme étant sans réplique. L'un consiste à lancer l'accusation d'anticléricalisme : « vous bouffez du curé ». L'autre à faire appel à la nature et à l'évidence du bon sens.
Une mise au point s'imposait. On la trouvera ici sous la plume de Jean-Michel Muglioni. Je me suis permis d'y ajouter un élément dans une brève annexe consacrée à un passage de la récente lettre ouverte de François Fillon au président de la République.
  

 

Anticléricalisme, par Jean-Michel Muglioni

 

Mezetulle et moi ne publions pas un commentaire sans argumentation qui m’accuse de « bouffer du curé » parce que j’ai fait dans mon précédent article sur le mariage homo quelques rappels de l’histoire de l’Église. Il m’arrive en effet d’être anticlérical. Voici pourquoi.

Son histoire rend-elle le christianisme recommandable ?
Mon propos est-il un bavardage de « café du commerce » ou une tentative d’analyse ? Je m’en prenais au Pape et aux évêques, dans une argumentation qui montrait à quels principes doctrinaux remontent un certain nombre de crimes qui caractérisent l’histoire du christianisme, laquelle, selon le jugement d’un chrétien sincère, « ne lui sert aucunement de recommandation » : Kant, car c’est de lui qu’il s’agit, va jusqu’à écrire : « cette histoire du christianisme […], quand on l’embrasse d’un seul coup d’œil comme un tableau, pourrait bien justifier l’exclamation  : tantum religio potuit suadere malorum  ! (trad. Gibelin Vrin 1968, p.173 - Ak VI 130-131, et Lucrèce, De natura rerum - De la nature, I, 101 « tant la religion a pu conseiller de crimes », par exemple le sacrifice d’Iphigénie : je ne vise pas que le christianisme). Que Kant cite le vers peut-être le plus célèbre d’un auteur réprouvé qui passe pour le plus opposé à la religion en général est significatif. Je dis « qui passe », parce que par exemple le livre II de La République de Platon est encore plus sévère que le De natura rerum. Sans compter l’Euthyphron, etc.

Cléricalisme et nature humaine
Il est vrai que Kant ajoute (c’est la parenthèse que j’ai laissée de côté) qu’il ne pouvait en être autrement en raison de la nature humaine : l’histoire de la religion ne pouvait commencer que par la superstition et le cléricalisme. Il poursuit en des termes qui en France paraîtront étranges : la période la plus propice à la véritable religiosité est celle des Lumières ! Il espère en un avenir meilleur du christianisme, sans aller toutefois jusqu’à imaginer que cet avenir soit proche. Les réactions de l’Eglise romaine et des évêques français montrent aujourd’hui la permanence de la nature humaine.
Mon propos est donc anticlérical puisqu’il dénonce l’imposture d’un clergé. Mais il convient de rappeler que la religion, chez les croyants sincères, est autre chose que l’obéissance aux injonctions d’une hiérarchie. Je m’entends assez bien avec mes amis catholiques, qui ne s’en laissent pas imposer même sur ces questions. Certains jugent Rome plus sévèrement que moi. Et en effet la critique théologico-politique du discours officiel de l’Eglise ne remet pas en cause la foi d’aucun croyant.

Le sens de l’anticléricalisme laïque
La laïcité exclut qu’on fasse dépendre les institutions et les lois de la République des croyances religieuses des hommes : ce principe de séparation du religieux et du politique n’implique aucune sorte d’athéisme ou d’agnosticisme. Au demeurant on sait qu’en France, au moment de son institution, la laïcité a été défendue par des protestants. Elle n’est pas le refus de la foi, mais le refus de voir l’Église des uns décider de la vie des autres, comme c’était auparavant le cas. Il est certes irritant de voir certains des partisans de la laïcité la relier à l’athéisme, alors qu’elle signifie que la croyance ou la non croyance des uns ne doit rien imposer aux autres, mettant donc sur le même plan croyance et non croyance. Ainsi la nouvelle loi sur le mariage n’impose nullement aux catholiques ou à moi-même de changer en quelque façon que ce soit notre manière de vivre en famille.
L’anticléricalisme est le refus de soumettre la croyance à l’autorité d’un clergé, laquelle est toujours plus politique que religieuse, plus temporelle que spirituelle. Or il se pourrait que si le message du Christ a un sens universel, il ait d’abord cette signification rigoureusement anticléricale. Mais je n’ai pas vocation à sauver le christianisme des crimes de son histoire. Ceux qui le voudraient peuvent lire Kant.

Bon sens et idéologie
C’est que ces questions difficiles ne relèvent pas du simple bon sens mais supposent un long travail de réflexion. On ne trouvera chez Kant rien qui concerne le mariage homosexuel et ses propos sur le mariage en général paraîtront sans doute trop prisonniers des mœurs du temps. Mais on y apprendra à ne pas se contenter du bon sens pour distinguer ce qui est naturel ou non. Les hommes ont longtemps cru qu’il était naturel que les corps aillent vers le bas et il a été possible d’aller sur la lune. Ils ont longtemps cru qu’il était naturel que les femmes souffrent en accouchant, et les progrès de la médecine ont permis de comprendre qu’on pouvait éviter ces souffrances, etc. J’ai noté dans l’article incriminé que la notion de nature était fort complexe et que la rhétorique des débatteurs des deux camps savait jouer sur les différents sens du terme. Opposer, sur la question de savoir ce qui est naturel ou non, le bon sens à l’idéologie c’est précisément avouer qu’on est en pleine idéologie et qu’on refuse de penser. Reprenant une comparaison de Hegel, je dirai que, de même qu’il ne suffit pas d’avoir des mains pour être cordonnier, mais qu’il faut apprendre, de même le bon sens n’est qu’une apparence de raison si l’on ne s’est pas donné la peine d’apprendre.



Annexe par Catherine Kintzler

 

Dans une Lettre ouverte au président de la République publiée le 11 janvier, François Fillon met sur le même plan anticléricalisme et homophobie en les renvoyant dos à dos. Il s'agit de discréditer une position en l'assimilant à une forme grave d'intolérance expressément punie par la loi. Cela s'apparente à la technique de l'insulte - laquelle se présente comme sans réplique - à ceci près que F. Fillon ne recourt pas à l'invective directe, mais à une remarque qui se présente avec l'évidence du « bon sens » et du juste milieu.


Or l'anticléricalisme, d'abord n'est pas un délit, et ensuite il est constitutif de toute association politique laïque. Le cléricalisme, en effet, consiste à vouloir accorder aux représentants des religions et aux ministres des cultes un rôle politique en tant que tels et non pas seulement en tant que citoyens ou (éventuellement) en tant qu'élus, et plus généralement à nier la séparation des ordres instituée par la laïcité républicaine, à vouloir que le politique soit dépendant du religieux. Le cléricalisme est donc contraire à l'égalité des sujets politiques, et il est essentiellement intolérant puisque rendre le politique dépendant du religieux c'est en récuser l'autonomie et le caractère critique, et considérer que l'autorité théologique - qui ne se discute pas - est au-dessus de l'autorité politique.

Enfin, puisqu'il est toujours bon de faire appel aux poètes, voici une variante des références latines données par Jean-Michel Muglioni :
«Tant de fiel entre-t-il dans l'âme des dévots !» (Boileau, Le Lutrin, I, v. 12), imitation d'un vers de Virgile (Enéide, I, v. 11) : «Tantae ne animis coelestibus irae ! »(2)


©Jean-Michel Muglioni, CK pour l'annexe, 2013

Notes 

1 - Le « mariage homo », révélateur du mariage civil (par C. K.) et « Mariage homo », nature et institution : quelques réflexions (par J.-M. Muglioni).

2 - Tant de ressentiment peut-il entrer dans l'âme des dieux !

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Par Jean-Michel Muglioni / Catherine Kintzler
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Le « mariage homo », la nature et l'institution : quelques réflexions
par Jean-Michel Muglioni

En ligne le 5 janvier 2013


L’argumentation de Gilles Bernheim et le débat ouvert sur Mezetulle par Catherine Kintzler m’ont donné l’occasion de quelques réflexions sur la question du mariage entre homosexuels qui m’ont amené à justifier la loi projetée. Je n’en aurais pas eu l’idée sans les propos tenus par les opposants à cette loi  : prétendre qu’elle menace la famille, fondement de notre société, ou même de l’humanité, le rapport de l’homme aux générations passées, la structuration psychologique des enfants, c’est en effet prendre la chose très au sérieux, et il fallait donc se demander si une telle catastrophe nous menaçait. Or l’examen révèle que ces thèses ont un fondement théologique qui ne concerne pas la loi civile. La loi permettra à des familles dont les parents sont homosexuels d’élever leurs enfants avec les mêmes droits qui garantissent l’éducation des enfants dans les familles prétendument traditionnelles. Cette extension du droit de la famille a pour principe non pas un absurde « droit à l’enfant » mais l’intérêt de l’enfant, et loin de détruire l’institution du mariage elle la renforce.

 

 

Sommaire de l'article : 


  1. Du mariage auquel nous sommes accoutumés, et que nous pouvons former des familles dites traditionnelles sans les sacraliser
  2. Les craintes des religieux
  3. L’adoption ne fonde pas moins une famille que ne le fait la naissance
  4. Il y a nature et nature, et par exemple biologique ne veut pas dire naturel
  5. Quelques conséquences de la conception religieuse de la sexualité : que l’intérêt de l’enfant et de la femme ne sont pas pris en compte
  6. Que la conception théologique de la sexualité ne peut manquer de produire l’hypocrisie
  7. La transformation des mœurs sexuelles, les progrès de la biologie et les nouvelles formes de famille
  8. Que l’intérêt de l’enfant impose une loi organisant le mariage entre homosexuels
  9. La filiation ne se réduit pas à la naissance « naturelle » ou « biologique » ni n’y trouve son fondement dernier
  10. La rhétorique théologique de la famille naturelle
  11. Conclusions :  -La question de la PMA -Le rapport difficile entre la loi et les mœurs 

Notes

 


1 - Du mariage auquel nous sommes accoutumés, et que nous pouvons former des familles dites traditionnelles sans les sacraliser

J’ai comme la plupart d’entre nous été accoutumé à considérer que le mariage unit un homme et une femme qui fondent ainsi une famille, ce qui inclut l’obligation de se secourir mutuellement et d’élever ses enfants, sans pour autant, il est vrai, que faire des enfants soit une obligation. Je connais des couples homosexuels fidèles dont le comportement est semblable à celui des couples mariés, scènes de ménage comprises, mais je n’ai jamais songé à les marier ; eux-mêmes jamais n’ont manifesté devant moi le désir que leur union soit reconnue par un mariage. En outre l’homosexualité était naguère assez généralement une forme de révolte contre la famille bourgeoise. J’ai donc deux raisons de m’étonner qu’il faille étendre l’institution du mariage aux homosexuels : mon habitude, liée aussi bien à ce que je peux trouver dans la littérature universelle, de considérer que le mariage unit un homme et une femme, et le refus de la famille de certains homosexuels révoltés. Personnellement marié depuis plus de quarante ans avec la même femme et père de deux enfants, je suis donc très conformiste dans ma vie privée. Toutefois, professeur de philosophie, je me suis toujours gardé de faire l’éloge de la famille ou de prendre sa défense. Réfléchir comme ma fonction le requiert sur la distinction de la nature et des institutions, par exemple, n’imposait pas que je prenne la défense des institutions de la société où le hasard m’a fait naître. Philosophie n’est pas idéologie. L’invocation de la nature pour justifier une institution n’est-elle pas en effet d’une manière générale purement idéologique ?


2 - Les craintes des religieux

Ainsi une proposition de loi, présentée par un élu de la Nation qui a le malheur de réaliser son programme, provoque la colère des Églises. On va permettre aux homosexuels de se marier et donc de fonder une famille, ce qui implique - cela me paraît aller de soi - qu’on leur donne le droit d’adopter des enfants et de bénéficier de la procréation médicalement assistée. Faut-il vraiment craindre qu’en résulte la ruine du mariage entre individus de sexe opposé, la rupture de la chaîne des générations et que doivent se produire les combinaisons les plus affolantes, pour reprendre une expression de Gilles Bernheim dont l’argumentation est pourtant saluée pour son sérieux ? Certains imaginent même qu’on en viendra à vouloir épouser son chien, oubliant que le mariage suppose le consentement exprimé par la parole ou du moins, car les muets peuvent se marier, par des signes dont les bêtes sont incapables.
La violence et le ridicule des opposants à cette loi ne m’ont guère éclairé. Pour sortir de ma perplexité et de l’évidence première selon laquelle une famille requiert un homme et une femme qui font des enfants, j’ai dû réfléchir sur l’adoption et l’évolution des mœurs sexuelles depuis un peu plus d’un demi-siècle.


 
3 - L’adoption ne fonde pas moins une famille que ne le fait la naissance

L’Eglise romaine considère que le lien du sang est plus important que tout autre, et un évêque, que je savais homme libre et courageux, a dit un jour à la mère d’un enfant adopté de ma connaissance qui venait enfin d’accoucher elle-même : « je prierai pour X (l’enfant adopté) parce que, naturellement, ce ne sera plus jamais pareil ». Cet homme remarquable ne se rendait pas compte que sa charité reposait sur un préjugé moralement condamnable et qu’il choquait une de ses fidèles, car celle-ci n’avait jamais imaginé qu’elle aimerait moins son enfant adopté que l’enfant né de son sein. Il est vrai qu’elle n’avait pas fait d’études de théologie. Cet exemple me paraît instructif si l’on veut comprendre le débat ou plutôt l’impossibilité de débattre aujourd’hui avec le clergé et malheureusement, avec la plupart des représentants des religions du Livre.


4 - Il y a nature et nature, et par exemple biologique ne veut pas dire naturel

Toute l’argumentation de Gilles Bernheim repose en effet sur une justification théologique de la famille. Le caractère prétendument naturel de la famille n’est pas en réalité le fondement dernier de l’argumentation des opposants à la nouvelle loi : ils sacralisent ce qu’ils appellent « nature » en en faisant l’œuvre de Dieu (1). Et en effet, que la reproduction dans l’espèce humaine requière un homme et une femme est un fait « naturel » qui à lui seul ne saurait justifier l’institution de la famille. La rigueur intellectuelle exige en outre que soit explicitée l’idée de la nature à laquelle on se réfère dans ce débat : est-ce une conception théologique de la nature, une conception simplement empirique (nous voyons tous comment se reproduisent les animaux et comment poussent les plantes, comment vivent les êtres vivants), une conception téléologique comme celle d’Aristote, ou une conception scientifique, c’est-à-dire biologique et génétique ? Ces différentes manières de parler de la nature sont généralement confondues. Ainsi, biologiquement, un ovocyte et un spermatozoïde, ce n’est pas un homme et une femme au sens où chacun parle d’homme et de femme ; et même les progrès de la biologie font qu’on pourra bientôt se passer de « mère porteuse » et « libérer » la femme de la grossesse (elle l’a déjà été de la douleur de l’accouchement) en la déléguant à une machine, « mère machine » que je ne présente pas comme une aubaine, mais dont la seule idée prouve qu’il y a loin de la biologie à la nature telle que les théologiens la conçoivent, preuve donc que la référence des prêtres au biologique est purement rhétorique (2). C’est vrai aussi des raisons qu’ils disent tirer de l’anthropologie : examinant les diverses formes de famille dans l’espace et le temps, l’anthropologie ne peut conduire qu’au relativisme et généralement à la séparation radicale de la nature et de la culture. Quant à l’histoire, elle nous apprend que le mariage dit traditionnel est une chose assez récente et qui ne concerne pas toute la planète. Les travaux de Georges Duby sur la manière dont le Pape au XI° siècle a fait du mariage un sacrement peuvent laisser sceptique sur la notion de mariage chrétien. Que les opposants à la nouvelle loi s’en tiennent donc à leur théologie ! Mais ne pouvant l’imposer comme principe de la législation dans un pays laïque, il faut bien qu’ils inventent d’autres arguments.
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5 - Quelques conséquences de la conception religieuse de la sexualité : que l’intérêt de l’enfant et de la femme ne sont pas pris en compte

L’idée que la nature a été créée par Dieu la sacralise et transforme un fait en droit. De là découle par exemple le refus de la contraception, Dieu ayant lié sexualité et reproduction de l’espèce ; de là aussi et très légitimement la condamnation de l’homosexualité, sexualité libre par rapport à la reproduction, offense à Dieu. D’où aussi la réticence que j’ai signalée pour l’adoption. D’où encore les familles nombreuses, qui ont en outre pour fonction d’assurer la reproduction des fidèles.

Qu’on ne dise donc pas que l’intérêt de l’enfant caractérise la famille ainsi comprise, ni même qu’elle lui permet de se situer dans la chaîne des générations, comme le soutient sans preuve Gilles Bernheim. Ainsi je connais des familles juives ou catholiques si nombreuses qu’il y a vingt-cinq ans d’écart entre l’aîné et le dernier enfant, soit une génération entre les frères, qui au demeurant n’ont jamais vécu ensemble et ne se connaissent presque pas. On imagine aussi dans quelles conditions ils ont pu être élevés, si comme il arrive leurs parents ne sont pas très riches. Je ne parle pas de l’intérêt de la femme, qui dans ces conditions ne me paraît pas mieux garanti que celui de ses enfants. En outre la soumission des enfants aux pressions des parents qui les endoctrinent ne témoigne guère de l’intérêt qu’on prend pour leur liberté qui pourtant les fait hommes. Ce qui ne signifie pas que les athées n’abusent pas eux aussi de la crédulité de leurs enfants. Mais je ne sache pas qu’un mouvement rationaliste soit intervenu auprès de l’Éducation nationale pour que les professeurs défendent le projet de loi comme le secrétaire général de l’enseignement catholique qui a adressé une lettre à ses 8500 chefs d'établissements privés, expliquant son opposition au projet de loi sur le mariage gay (3).


6 - Que la conception théologique de la sexualité ne peut manquer de produire l’hypocrisie

Les hommes ne seraient pas des hommes mais des bêtes si leur sexualité se limitait à la nature entendue comme reproduction, et même on ne pourrait alors parler de sexualité : il n’y a pas de sexualité animale ; la sexualité n’est pas naturelle au sens où la vie animale est naturelle. La plupart des catholiques eux-mêmes pratiquent depuis longtemps la contraception, même dans le lit conjugal et en dehors des maisons closes qu’il fallait bien appeler maisons de tolérance : sans beaucoup de tolérance, au sens premier du terme (on tolère ce qu’on ne peut pas empêcher), le dogme n’aurait pas été accepté. Un tel système idéologique et social n’a jamais manqué d’hypocrisie. Les dernières affaires de pédophilie dans l’Église romaine en sont un des symptômes les plus malheureux. Le débat d’aujourd’hui ne peut qu’irriter quiconque cherche à réfléchir. Je veux bien en effet que mes propos choquent certains croyants sincères : mais je demande à mon tour le droit d’être choqué par les discours de leurs représentants qui ne sont pas plus aujourd’hui qu’hier les garants de la moralité et de la liberté.
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7 - La transformation des mœurs sexuelles, les progrès de la biologie et les nouvelles formes de famille

Or il se trouve que les progrès de la biologie ont permis la contraception et provoqué une transformation considérable des mœurs sexuelles, puisque dorénavant, les femmes ne craignent pas plus que les hommes les conséquences d’un acte sexuel. Jusque-là on était fier de voir un jeune fils faire des conquêtes et l’on protégeait soigneusement sa fille. Une certaine égalité est aujourd’hui de mise. Je ne veux pas par là engager les jeunes filles à courir, comme on disait des hommes, mais il est incontestable qu’elles ont ainsi pu se libérer de la pression que la société exerçait sur elles. Et du même coup il est apparu au grand jour que le lien de la sexualité et de la reproduction n’était plus ce qu’il avait été jusqu’aux années soixante. Je vois là, dans cette disjonction avouée - et aujourd’hui reconnue par la loi - de la sexualité et de la reproduction, un des éléments essentiels qui ont permis à l’homosexualité de cesser de choquer.

D’où l’apparition de nouvelles formes de famille. Dès lors se sont constitués publiquement des couples d’hommes ou des couples de femmes, puisque la loi ne fait plus de leur sexualité un crime. La question de leur mariage ne pouvait manquer de se poser. De tels couples s’étant formés parfois par des hommes ou des femmes divorcés, ils durent et même voulurent élever les enfants issus de leur premier mariage « ordinaire ». Ainsi se sont inévitablement formées des familles inédites. Et comme il est permis à un célibataire d’adopter un enfant, il peut même arriver qu’un couple homosexuel se trouve constituer une famille qui cette fois n’est pas issue de la recomposition de familles « traditionnelles ». Ceux-là mêmes qui refusent qu’on parle de mariage entre des hommes ou entre des femmes ne peuvent pas nier qu’il y ait là des familles et qu’elles prennent soin de leurs enfants. Ou mieux, qu’elles doivent en prendre soin. Il est possible d’appeler l’union d’homosexuels « union civile » et non mariage, pour ne pas choquer les prêtres des religions du Livre, et de leur donner les mêmes droits qu’aux mariés ordinaires, mais ce serait une pure et simple hypocrisie. Les prêtres ont poussé les mêmes cris de terreur et d’horreur qu’aujourd’hui lors de l’institution du PACS. Ils ont alors organisé des manifestations pour sauver la société menacée dans ses fondements. Que penser, lorsque maintenant il leur arrive de proposer que les mêmes garanties juridiques soient données aux couples homosexuels qu’aux autres, pourvu qu’on ne les marie pas ? Certes, je ne comprends pas moi-même pourquoi tant de couples hétérosexuels préfèrent le PACS au mariage civil, sinon peut-être par peur du divorce qu’en effet le PACS simplifie. Mais pourquoi les opposants à la loi projetée aujourd’hui ont-ils d’abord refusé le PACS ? Pourquoi a-t-il fallu que le PACS soit d’abord une sorte de minimum légal qui oblige encore les futurs parents à aller reconnaître leur enfant, qui les oblige aussi à faire un testament devant notaire pour s’assurer qu’en cas de disparition de l’un d’eux l’autre ait les mêmes droits que s’ils étaient mariés ? A-t-on vu une Église intervenir publiquement avant le nouveau projet de loi pour étendre les droits des familles homosexuelles ?


8 - Que l’intérêt de l’enfant impose une loi organisant le mariage entre homosexuels

On me dira que je fais dépendre le droit du fait, puisque je justifie la nouvelle loi par le fait qu’il y a des familles composées de parents homosexuels et d’enfants. Il est vrai que le droit n’a pas à suivre n’importe quelle évolution de la société et des mœurs. Et certes je ne dis pas qu’il y ait là un élan démocratique ou égalitaire. Reconnaître la nécessité de cette loi n’implique pas qu’on y voie un progrès. Le seul progrès est dans le fait que l’homophobie soit aujourd’hui condamnée officiellement (quoiqu’il reste beaucoup à faire dans les mentalités, comme le voit Gilles Bernheim). La rhétorique du progrès des défenseurs de la loi est en effet assez grossière. Mais il y a une nécessité qui tient à l’existence de familles constituées de couples homosexuels qui élèvent des enfants : est en jeu non pas le droit à l’enfant, mais le droit des enfants, l’intérêt des enfants. On a brûlé des homosexuels au nom de la nature, jusqu’en 1750 : faudrait-il enlever leurs enfants à leur famille homosexuelle pour que le problème que la loi doit résoudre ne se pose pas ? La définition du droit ne dépend pas dans une république laïque d’une justification théologique de la famille, comme celle sur laquelle se fonde l’argumentation de Gilles Bernheim, qui est cohérente, quoique, et c’est tout à l’honneur du grand rabbin de France, elle ne retienne pas le refus de l’homosexualité ni l’inégalité de l’homme et de la femme, pourtant liés à ces principes. Si donc on ne donne pas à la constitution de la famille et à la sexualité une origine divine, l’essentiel de la famille n’est pas dans la reproduction mais dans l’éducation des enfants : et à cet égard l’adoption n’est en rien inférieure à la filiation « naturelle ». Aussi convient-il de faire en sorte qu’en effet les droits et devoirs des parents homosexuels et le droit des enfants qu’ils élèvent, quels qu’en soient les parents dits biologiques, soient les mêmes que ceux d’une famille formée par un couple hétérosexuel. Il en résulte des difficultés considérables d’ordre juridique, puisqu’il a bien fallu chaque fois qu’un individu de sexe opposé et n’appartenant pas au couple coopère à la naissance de l’enfant, mais ces difficultés sont déjà présentes pour le cas des couples hétérosexuels puisque la PMA est légalement admise par exemple dans des cas de stérilité.
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9 - La filiation ne se réduit pas à la naissance « naturelle » ou « biologique » ni n’y trouve son fondement dernier

Toutefois Gilles Bernheim insiste sur la fonction de la famille, qui serait de situer l’enfant dans la chaîne des générations, en lui donnant une généalogie qui suppose des hommes et des femmes, puisque naturellement un enfant naît d’un homme et d’une femme. Nos arbres généalogiques en sont la preuve. Mais en quoi un enfant élevé par un couple homosexuel serait-il moins capable de s’inscrire dans l’histoire humaine ? Là encore, il me semble que Gilles Bernheim confonde nature et histoire (pour la même raison théologique, et en ce sens il est conséquent). Or si l’enfant né d’une femme et d’un homme peut retracer sa généalogie, ce n’est pas parce que la famille ainsi constituée est naturelle, mais parce qu’il y a une mémoire qui suppose toute une société, un état-civil, l’histoire - bref un rapport au temps irréductible à l’hétérosexualité des familles « ordinaires ». Mais nous apporte-t-on une preuve que la filiation (et non l’hérédité ou la reproduction animale) repose sur l’hétérosexualité ? Il faudrait premièrement distinguer le fait (il en a en effet été généralement - je ne dis pas universellement - ainsi jusqu’à ce jour) et le droit (« ce fait est seul légitime »). Dieu est ici comme ailleurs l’asile de l’ignorance qui vient justifier le droit. Gilles Bernheim écrit que le mariage a pour fonction « d’articuler l’alliance de l’homme et de la femme avec la succession des générations ». C’est vouloir qu’il assure un lignage, comme le mariage aristocratique, ce qui était le cas jusqu’au XIX° siècle. Alors l’amour n’y était pas pour grand-chose, c’est le moins qu’on puisse dire, et lorsque - assez récemment - le mariage a généralement été considéré comme un mariage d’amour et non une alliance entre familles ou propriétaires, lorsqu’il est devenu plus individuel que social, il s’est fragilisé et les divorces sont devenus de plus en plus fréquents. Les aristocrates et les bourgeois d’autrefois faisaient des enfants dans le cadre de leur mariage mais avaient à côté de cela maîtresses et amants (et en cas de stérilité masculine, les femmes savaient se débrouiller). Il était inutile de divorcer alors. Les paysans propriétaires de leurs champs mariaient leurs enfants pour assurer la permanence de leur bien  : la filiation humaine était secondaire, comptaient seulement l’héritage, la propriété… Qu’on ne nous parle pas du temps du mariage traditionnel et de ses vertus ! Qu’on ne nous dise pas que tel est le fondement de la société et que la nouvelle loi menace l’intérêt de l’enfant ! On aimerait par exemple que les autorités musulmanes s’inquiètent plus des mariages arrangés de leurs fidèles que de la nouvelle loi.
Quant à mon propre rapport à la chaîne des générations, n’étant pas né de famille aristocratique, je le connais par l’histoire et non par mon ascendance familiale. Là encore, il ne va pas de soi que la famille soit le seul lien d’un homme à la suite des générations ou même le plus important : il n’est pas vrai que nous soyons essentiellement structurés par la connaissance de notre arbre généalogique. Ou alors l’humanité est faite d’individus mal structurés, car enfin combien d’hommes sur la terre ont connu leur arbre généalogique  ? Ainsi je soutiendrais volontiers que l’éducation est plus importante que la procréation, laquelle est à la portée de n’importe qui. Que souvent la filiation proprement humaine est mieux établie par l’instruction que par les « parents » au sens « biologique », et même par l’école que par la famille. Je ne comprends toujours pas la réduction, claire dans le discours de Gilles Bernheim, du rapport de l’homme au passé à la filiation entendue au sens quasi animal. C’est confondre hérédité et héritage, biologique et moral. Mais pourquoi dans le cas d’une éducation donnée par un couple homosexuel, la filiation ne serait-elle pas assurée ? De nombreux enfants ont été élevés par un veuf ou une veuve sans que cela les coupe de la suite des générations ni ne leur fasse ignorer la différence des sexes. Je ne dis pas que c’est une situation souhaitable ou un modèle… Mais cela me semble suffisant pour prouver que l’argument de Gilles Bernheim n’est pas probant. J’attends qu’on prouve que la différence des sexes est fondatrice de l’héritage et pas seulement de l’hérédité.



10 - La rhétorique théologique de la famille naturelle

Maintenant, que le terme de parent s’entende d’un père et d’une mère et donc soit un terme « sexué », c’est vrai de l’usage et de la pratique institutionnelle en vigueur autour de nous. Mais jamais Gilles Bernheim, qui le rappelle et considère cet usage et cette institution comme naturels, universels, immuables, ne pose la question quid juris, la question du droit ou de la légitimité de cet usage et de cette institution. Que la famille soit composée d’un père et d’une mère qui font ensemble des enfants, je ne peux pas ne pas le considérer d’abord comme allant de soi, mais ce n’est peut-être qu’une fausse évidence : les nouvelles conditions de la naissance permises par les techniques biologiques peuvent servir ici de « réduction phénoménologique » et révéler que ce n’est qu’un cas particulier, c’est-à-dire que la situation que j’ai considérée jusque-là comme normale est en réalité contingente. Telle ne serait peut-être pas la conclusion si l’on poussait plus loin l’analyse. Mais il serait possible de l’envisager, et par conséquent les arguments de Gilles Bernheim ne font que répéter une pétition de principe sur le lien de l’hétérosexualité et du rapport de l’homme au passé de l’humanité, parce que selon la Bible cela a été voulu par Dieu. Chacun est en droit de le croire et de vivre selon sa foi. Mais la foi n’est pas un argument juridique.

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11 - Conclusions

La naturalité de la famille telle qu’elle est comprise par les religions du Livre est d’ordre théologique, et le discours qui l’affirme ressortit d’une critique théologico-politique. En quoi Catherine Kintzler a donc eu raison de considérer qu’il repose en fait sur le refus du mariage civil, c’est-à-dire de la nature laïque de l’état civil institué par la Révolution.

- La question de la PMA
La loi une fois adoptée, on ne pourra pas éviter, je l’ai dit, d’accorder aussi aux couples homosexuels le droit à l’adoption et à la PMA (indépendamment même de ce qui se passe à l’étranger). Mais cela n’implique pas la négation de la différence sexuelle. Peut-être certains groupuscules (car je crois qu’ils sont fort petits et que la polémique actuelle leur donne une importance qu’ils n’ont pas et qui « arrangerait » les opposants à la loi) ont-ils un tel but, mais ce n’est pas le cas du plus grand nombre de ceux qui soutiennent cette loi. Pourquoi ferait-elle disparaître l’hétérosexualité au profit de l’homosexualité  ?

- Le rapport de la loi et des mœurs, problème difficile
Dans l’affaire, toute la difficulté de la question porte sur le rapport entre les mœurs (et particulièrement les mœurs sexuelles) et la loi ou les institutions. La loi civile ne règle pas les mœurs comme le voudrait la loi religieuse qui s’en est mêlée et continue de vouloir s’en mêler. Les homosexuels ont encore en mémoire les violences que les monothéismes (et ils ne sont pas les seuls) leur ont fait subir ; savent-ils qu’en 1791, la loi a cessé de les condamner ? Le pire a recommencé en 1942, et la législation de la 5° République en 1960 la condamne encore, pour en faire une maladie psychiatrique en 1968… Il a fallu attendre 1981 pour que tout cela cesse. S’il faut en effet une brigade des mœurs, ce n’est pas pour chercher à savoir quelles sont les mœurs sexuelles des citoyens mais seulement pour interdire les pratiques qui vont contre la loi (proxénétisme, viol, détournement de mineurs, inceste, par exemple). Un certain nombre d’interdictions formulées par la loi correspondent à certains interdits religieux (ainsi l’inceste). Mais le meurtre aussi est interdit par la loi civile comme par la loi religieuse. Dans le cas des mœurs sexuelles ou alimentaires, la loi religieuse impose des pratiques aux fidèles, la loi civile au contraire les laisse libres, pourvu qu’ils ne violent pas certaines interdictions. Dans un cas, la manière de vivre ensemble est subordonnée à la volonté divine, dans l’autre au contraire, chacun fait ce qu’il veut et même ce qui lui plaît : l’homosexualité n’est plus un crime ni un délit. Il faut répéter qu’il a fallu attendre ces dernières années pour que la loi civile se délivre de préjugés religieux en la matière.
Qu’on ne s’étonne donc pas quand on appartient à des religions qui ont persécuté pendant des siècles ou des millénaires l’homosexualité d’être accusé d’homophobie au moment où toutes ensemble s’opposent à grands sons de trompe à la nouvelle loi. Que maintenant, indépendamment de la question du mariage entre homosexuels, notre époque vive une libération des mœurs sexuelles (liée d’abord à la pilule), et que cette libération puisse poser des problèmes d’ordre moral, c’est inévitable. Que le progrès des sciences et des techniques qui en sont inséparables ait des conséquences morales et humaines sur lesquelles il convient de réfléchir, c’est incontestable, et le travail reste à faire : il y aura d’autres débats ! A chacun donc d’y réfléchir ! Mais si l’avis des religieux en la matière peut parfois nous éclairer, leur argumentation est aujourd’hui pour le moins aussi faible que celles des pires partisans de la loi et la rhétorique de la famille naturelle aussi vide que celle du progrès.

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© Jean-Michel Muglioni et Mezetulle, 2013

 

Voir les autres articles de Jean-Michel Muglioni en ligne sur Mezetulle

 

 Lire l'article de C. Kintzler Le « mariage homo », révélateur du mariage civil - où l'on trouvera les liens vers le texte de G. Bernheim.
[Edit du 18 janvier 2013, par Mezetulle : je me permets d'attirer l'attention des lecteurs sur le commentaire n° 17 posté par Jean-Michel Muglioni sur l'article de C. K.]



Notes   [cliquer sur le numéro de la note pour revenir à l'appel de note]

1 - Le Cardinal Barbarin dit la même chose : « Pour nous, la première page de la Bible (qui dit que le mariage unit un homme et une femme) a un peu plus de force et de vérité qui traversera les cultures et les siècles que les décisions circonstancielles ou passagères d'un Parlement ». http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2012/09/14/97001-20120914FILWWW00739-le-cardinal-barbarin-craint-la-polygamie.php
2 - Gilles Bernheim écrit que la nouvelle loi va « ôter au mot "parent" la notion corporelle, biologique, charnelle qui lui est intrinsèque » : or biologique et charnel (ou corporel) sont des notions tout à fait différentes. Le biologique est plus près du technique que du charnel. Comment accorder cette référence à une nature pensée selon la Bible, et la nature, objet de la biologie ? Mais indépendamment même du contexte théologique, peut-on mettre ainsi sur le même plan le corps vécu ou sujet et le corps connu ou objet ? La chair sensible, on pourrait dire conscience en toutes ses parties, et le composé de molécules objet de la biologie ? Ou même la nature animale du corps vivant et l’humanité du corps ? En outre le fondement théologique du discours de Gilles Bernheim me paraît, comme celui des catholiques, réduire paradoxalement la sexualité humaine à la procréation animale (considérée comme divine), ce qui explique aussi bien la condamnation biblique de l’homosexualité (que Gilles Bernheim ne partage pas) que des réticences concernant l’adoption qui n’affectaient pas les Romains.
3 - Voir : http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2012/12/28/01016-20121228ARTFIG00423-mariage-gay-l-enseignement-catholique-s-empare-du-debat.php.

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Par Jean-Michel Muglioni
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La fable démagogique de la refondation d'une école républicaine
Des faux concepts qui voilent la crise de l'éducation et empêchent toute réforme réelle
par Marian Balastre (1)

En ligne le 20 décembre 2012


Nous nous proposons d'examiner à l'aune de la pensée classique et de la culture humaniste quelques notions invoquées comme des formules magiques par nos décideurs et peut-être bientôt par le législateur dans l'actuel projet de refondation de l'école.
Si le texte annonce des objectifs tout à fait pertinents : « La refondation de l’école doit en priorité permettre une élévation générale du niveau de tous les élèves » (p. 2), il ne le fait qu'à partir de méthodes et de discours dont on connait l'inefficacité et la vanité sophistique, et ce depuis plusieurs décennies. Au delà des vœux pieux de l'ordre du truisme à nouveau réitérés de manière incantatoire (« que tous les élèves maîtrisent les instruments fondamentaux de la connaissance en fin d’école élémentaire », p. 2), le texte introduit en effet des notions plus nouvelles censées permettre de refonder le système éducatif.


L'égalitarisme

La notion abstraite et démagogique d'« égalité entre les femmes et les hommes » (répétée p. 1, 4 et 8) remplace ou évacue la question bien réelle et cruciale des conditions de vie de tous, des travailleurs (quel que soit leur sexe) par le moteur culturel et économique d'élévation sociale que devrait constituer l'école. On divise la question de manière sophistique et démagogique (sociétale) pour mieux éviter de l'affronter dans sa globalité sociale concrète.

 Dans cette perspective, la promotion de « l’égalité entre les femmes et les hommes »  s'avère un des leitmotivs du discours démagogique sociétal et grammaticalement fautif, ou bien idéologiquement malsain, puisqu'à « l'égalité entre les hommes » elle substitue l'égalité entre deux genres sexuels comme s'il s'agissait de deux groupes distincts. Ce discours idéologique emprunté à la rhétorique médiatique la plus médiocre fait évidemment fi de la définition première de « l'homme », qui désigne l'humain en général, personnes masculines et féminines comprises. Loin d’œuvrer à une réelle égalité, l'expression « l’égalité entre les femmes et les hommes » introduit en réalité une séparation et crée des groupes distincts entre lesquels s'établit une concurrence, là où la terminologie classique républicaine des « droits de l'homme » incluait tous les individus dans un seul groupe unitaire (la communauté nationale des citoyens disposant du même intellect quel que soit leur sexe). On voit combien l'oubli du sens linguistique des mots pousse à la promotion de slogans non seulement creux, mais également fautifs du point de vue de la langue, manifestation frappante de la baisse du niveau intellectuel et institutionnel qui caractérise ce projet. Les fumeux concepts sociétaux remplacent les réels enjeux sociaux de l'instruction.


La gestionnite statistique

 

Au delà des notions creuses, on sent dans le texte une volonté de prendre en main de manière concrète les problèmes posés par la débâcle de l'institution. Mais c'est le discours gestionnaire et la politique du chiffre, totalement creuse en elle-même, qui prennent alors le relai : « réduire à moins de 10% l’écart de maîtrise des compétences en fin de CM2 entre les élèves de l’éducation prioritaire et les élèves hors éducation prioritaire » (p. 2). Se rend-on bien compte que des objectifs aussi chiffrés et centrés sur un résultats purement statistiques n'ont aucune valeur éducative  ? Ce n'est pas en décrétant des chiffres qu'on refondera une institution culturelle de l'ampleur et de l'essence de l'école.

Les options quantitatives prennent le pas sur la logique qualitative qui devrait régir l'institution culturelle : « l’objectif du ''plus de maîtres que de classes'' permettra, dans les secteurs les plus fragiles, d’accompagner des organisations pédagogiques innovantes, au service d’une amélioration significative des résultats scolaires. » (p.  3) La quantité remplace la qualité. Remarquer en effet l'ordre de la phrase : c'est la quantité (« plus de maîtres ») qui doit permettre un rétablissement de la qualité (« organisations pédagogiques innovantes, au service d’une amélioration significative ») : on raisonne ici manifestement à l'envers, sans parler des vieilles lunes pédagogistes des sempiternelles « innovations » qui ne mènent et n'ont jamais mené à rien... Comme si trois décennies de réfutation massive du pégagogisme par les plus grands intellectuels et spécialistes de la question n'avaient eu aucun effet.

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Les vieux objectifs de l'école républicaine redécouverts comme une réinvention de l'eau chaude

Il faut « ramener tous nos élèves à maîtriser le socle commun de connaissances, de compétences et de culture à l’issue de la scolarité obligatoire » (p. 2)... objectif qui présidait à l'école élémentaire du modèle de Jules Ferry, mais qui, par la baisse abyssale du niveau culturel de l'école primaire, est devenu un objectif du collège, à l'issue duquel on instaure l'évaluation du « socle commun ». Soit quatre ans de plus pour accomplir un objectif similaire dans l'intention, bien inférieur dans la réalité intellectuelle des connaissances concernées. On ne s'étendra pas sur l'instauration orwellienne d'évaluation par compétences, débarrassée de la traditionnelle notation, que le socle commun est censé mettre en place.


Réaffirmer la massification destructrice de la qualité générale et la perte des valeurs du diplôme

Le texte réaffirme « les objectifs de conduire plus de 80 % d’une classe d’âge au baccalauréat et 50 % d’une classe d’âge à un diplôme de l’enseignement supérieur » (p. 2). Faute de corriger des conditions institutionnelles détruites par la massification, on la réaffirme comme si elle était un gage de bonne foi politique. Cohérence, certes, mais cohérence dans la ruine de l'institution... Faut-il démontrer que le nombre est l'inverse de la qualité, et que si un professeur défend la qualité de son enseignement, il est bien évident qu'il s'attachera au contrôle des savoirs qui forment le fondement de sa possibilité d'enseigner et de la transmission de la culture, et non à un objectif chiffré de massification, de scolarisation des mineurs, de distribution de diplômes sans regard sur ce que cela implique ? On remarque que l’insistance sur la scolarisation et l'attribution de diplômes à des « classes d'âge » (« conduire plus de 80 % d’une classe d’âge au baccalauréat ») est l'inverse d'une prise en compte d'un des problèmes majeurs de l'institution actuelle : l'incapacité des mineurs de se montrer proprement des élèves possédant le niveau requis pour suivre réellement les cours de leur niveau. La « classe d'âge », objectif démographique et politique, mais nullement éducatif ni culturel, remplace la cohorte d'élèves. Bref, on ne parle plus d'école, d'institution de la connaissance, de condition d'apprentissage, mais de garderie massifiée vouée à la gestion de parts de population de mineurs et de jeunes adultes.

La valeur intrinsèque des diplômes est, dans la même veine, totalement abandonnée au profit du droit à la formation. Il n'est plus question d'élève qui mérite un diplôme, mais d'individu qui a droit à un diplôme : « L’objectif est d’affirmer le principe que l’école doit assurer à tous l’obtention d’un diplôme permettant une insertion professionnelle » (p.  5). Ce n'est plus à l'élève de s'assurer qu'il mérite tel diplôme, mais à l'institution de veiller à ce que toute une classe d'âge obtienne un diplôme. C'est le monde à l'envers. Le diplôme devient une formalité administrative vouée à un but purement économique, et non plus l'accomplissement intellectuel d'un individu, attesté par une institution culturelle.

 De même, les progressions annuelles qui assuraient la cohérence du programme et l'homogénéité (théorique) du niveau des élèves sont abandonnées au profit de « cycles » qui brouillent et déstructurent les enseignements, en nivelant par le bas et en remettant toujours à plus tard (et in fine donc jamais) les connaissances devant être acquises par les élèves d'un niveau : « les progressions prévues par les programmes ne seront plus nécessairement annuelles, et c’est par décret que seront fixées le nombre de cycles par niveau d’enseignement ainsi que leur durée » (p. 8). Quelle justification, dès lors, pour la constitution de classes d'élèves en fonction de leur niveau ? On se dirige vers des groupes de garderie en fonction de cycles généraux sans objectif en termes de niveau de connaissance.

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Le projet d'une rééducation orwellienne au conformisme moral

Le texte prévoit d'« introduire [dans le Code de l'éducation] un objectif de développement du sens moral et de l’esprit critique de l’enfant – là où la rédaction actuelle a une approche fondée principalement sur l’acquisition des connaissances et des instruments du savoir. » (p. 5) Il s'agit donc de faire passer les savoirs au second plan après la formation à un hypothétique « sens moral », et à un « esprit critique » qui passerait avant les connaissances qu'implique toute réelle critique intelligente. À la manière des pédagogistes qui voulaient enseigner la lecture par des mots entiers (méthode globale) avant d'apprendre les lettres, on met la charrue avant les bœufs, on présuppose l'autonomie des enfants avant de leur fournir une culture qui est la seule base réelle de toute autonomie réelle. On met le monde à l'envers, avec l'introduction en outre très contestable d'une hypothétique morale dont on ne précise pas les fondements ni les présupposés.

Plus loin, la morale est censée se substituer à des « connaissances » civiques  : « La rédaction actuelle ne mentionne que le rôle de l’instruction civique, et son approche est fondée sur une logique d’acquisition des connaissances. La rédaction proposée dispose que l’école, notamment grâce à un enseignement moral et civique, fait comprendre et acquérir (plutôt que d’inculquer) aux élèves le respect de la personne (plutôt que de l’individu), de ses origines et de ses différences, ainsi que l’égalité entre les femmes et les hommes. L’article prévoit également d’associer le contenu de l’enseignement moral à celui de l’enseignement civique » (p.  8) L'évolution idéologique est très claire : il s'agit d'éloigner l'école toujours davantage de l'instruction républicaine qui fonde ses valeurs sur les lumières de la connaissance et de la pensée réflexive, et y substituer une prédication moralisatrice rendant annexes les savoirs et ne se souciant pas de légitimité épistémologique.


Des emplâtres sur des jambes de bois

Le texte prévoit également « une série de dispositions ayant pour but de mettre en place une véritable éducation artistique et culturelle tout au long de la scolarité des élèves » (p. 6). Face à l'absence d'instruction substantielle et à la baisse du niveau général de connaissances, on propose donc une éducation artistique et culturelle (comme si l'étude de poèmes en français ou l'histoire de l'art en histoire-géo ne constituaient pas déjà une éducation artistique et culturelle...). On ajoute à ce qui devrait exister déjà des dispositions supplémentaires qui doivent sans doute pallier le vide culturel de l'école actuelle et l'inanité substantielle des programmes scolaires.


Le jargon technocratico-économique

Il s'agit d'« inscrire le pays sur une trajectoire de croissance structurelle forte dans une économie de la connaissance internationale » (p.  2). Faut-il démontrer que ces concepts absolument creux sont scandaleusement dénués de pertinence à propos de l'institution profondément culturelle et intellectuelle qu'est l'école de la République ?


La ritournelle des compétences remplace la structure des connaissances

Adoptons à notre tour la politique du chiffre en comparant la fréquence d'emploi des mots clés de l'instruction dans ce texte. Le mot « connaissance(s) » apparaît 11 fois (et souvent en couple avec les « compétences »)  ; « savoir(s) », par ailleurs, 3 fois  ; « compétence(s) », en revanche, revient 21 fois. Les chiffres ne mentent pas : la notion de compétence est en passe de remplacer celle de connaissance. Il faut que les élèves sachent manipuler les TICE, les instruments techniques ou conceptuels qu'on leur fournit, mais pas qu'ils assimilent des savoirs qui les rendent autonomes.


Des objectifs contradictoires

Contrairement aux intentions annoncées dans un premier temps (« recréer une cohésion nationale et un lien civique autour de la promesse républicaine », p. 1), qui impliquaient, mais vaguement, la réaffirmation de l'instruction républicaine et la formation du citoyen éclairé, la refondation promeut de nouveaux objectifs pour l'école, qui en réalité s'y substituent  : « Une nouvelle ambition pour le numérique doit donc être inscrite au cœur de la refondation de l’école : celle-ci doit prendre le tournant et apprendre à former ses élèves par et pour le numérique. La refondation de l’école passe par une réflexion sur le socle commun de connaissances, de compétences et de culture et sur le contenu des enseignements. » (p. 4) À l'évidence, les priorités changent : si l'école d'autrefois, notamment celle inspirée par Condorcet, cherchait à former des citoyens instruits, la nouvelle école doit adapter l'élève au numérique, comme il y était fatalement voué : « former ses élèves par et pour le numérique ».

Nous ne nous étendrons pas davantage sur la démagogie des slogans consensuels gratuitement proférés, comme « une école juste pour tous et exigeante pour chacun » (p. 2), ni sur le remplacement des IUFM (dont le nom contenait tout de même le mot « maître », même si c'était pour retirer tout « magistère » à l'enseignant) par des ESPE (Ecoles supérieures du professorat et de l'éducation), qui met en valeur d'autant plus la notion d'éducation, dont on rappelle qu'elle est opposée au projet de Condorcet, qui réservait l'éducation aux parents, et promouvait l'instruction émancipatrice du citoyen, et non l'endoctrinement éducatif de l'enfant.

 On pourrait nous reprocher de critiquer un projet sans avoir de proposition constructive à offrir. En voici une : et si nous avions une école qui, au moins, atteste des connaissances et rétablit pour l'élève le principe élémentaire des acquis nécessaires pour passer dans une classe de niveau supérieur ? Ce simple principe, laissé aux oubliettes depuis des années sinon des décennies, suffirait à repenser sainement l'ensemble de l'institution.
Et, pour reprendre J.-M. Muglioni,
 y a-t-il lieu d’inventer une nouvelle méthode pour apprendre à lire ou à compter ? Une nouvelle façon d’instruire ? Les contenus essentiels du savoir humain changent-ils d’un an sur l’autre de telle sorte qu’il faille sans cesse réformer les programmes ? En matière de politique le désir de changement risque de conduire à la fin de la république puisque les principes républicains, formulés depuis longtemps, n’ont pas à être changés mais à être respectés (ce qui n’est pas le cas en France) : de la même façon il se pourrait que la question de savoir comment et quoi enseigner ait été résolue depuis longtemps. Le mal vient non pas de ce qu’on ne sait pas quoi faire, mais de ce qu’on ne veut surtout pas faire ce qu’on sait parfaitement devoir faire. Comme nous disait Ferdinand Alquié au moment où la notion de recherche est apparue dans le libellé de certains diplômes universitaires, il y a d’abord à apprendre des choses qui ont déjà été trouvées… Ainsi l’enseignement est pratiqué depuis assez longtemps pour qu’on sache en quoi il consiste et qu’il n’y ait pas lieu de croire que les dernières découvertes d’une prétendue recherche peuvent seuls lui servir de norme.(1)

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© Marian Balastre 2012

Voir sur Mezetulle les autres articles de Marian Balastre.

 

Notes  

1 - Professeur agrégé de lettres modernes, membre du comité de l'Association des Professeurs de Lettres

2 - Jean-Michel Muglioni, Annexe de l'article Pacifier l'école.

 

 

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Par Marian Balastre
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Vincent Peillon et les « républicains autoproclamés »
par Marie-Pierre Logelin (1)

En ligne le 30 novembre 2012


A l'Assemblée nationale le 7 novembre, Marie-Françoise Bechtel (député de l'Aisne MRC) adressait une question à Vincent Peillon. Question qui eut l'effet manifeste de faire perdre son sang-froid au ministre de l'Éducation nationale. Marie-Pierre Logelin revient ici sur cet échange et fait un compte rendu édifiant de la conférence publique « Refonder l'école » du 16 novembre au Grand Orient de France où le ministre était invité en qualité de Grand témoin.


Le 7 novembre dernier, le député Marie-Françoise Bechtel (Mouvement républicain et citoyen) adressait au ministre de l’Éducation nationale une question – applaudie sur plusieurs bancs – sur le sujet capital de la formation des maîtres, non sans saluer le discours que tient le ministre « sur les valeurs de l’école de la République ». La réaction de Vincent Peillon, tant par le ton, agacé et méprisant (2), que par le contenu (3) - « Si nous alimentons encore des polémiques, soit d’un point de vue politique, soit à l’intérieur même du monde de l’éducation, entre des « pédagogistes » – je ne les connais pas – et des républicains autoproclamés, nous n’y arriverons pas » - suscita stupeur et consternation chez de nombreux téléspectateurs. En effet, les questions au gouvernement sont retransmises en direct sur France 3 et LCP, ce qui élimine l’hypothèse de la réaction épidermique d’un ministre passagèrement fatigué ! Un ministre qui ne s’adressait pas à un parlementaire de l’opposition mais à un député apparenté au groupe SRC ! Un ministre qui insultait un soutien naturel pour affronter les réticences prévisibles de nombreux parlementaires socialistes et écologistes à son projet de refonder l’école de la République !
Étrange !


 

1 - Désillusions et perplexités

Animée par un préjugé favorable à l’égard du ministre fraîchement nommé, qui me semblait intelligent et déterminé (et qui fut injustement « recadré » dès sa première initiative à propos des rythmes scolaires), je m’étais un peu intéressée à la concertation « Refondons l’école de la République » ouverte l’été dernier (4).

Première désillusion : la méthode, la liste des membres de la concertation (5)  (un inventaire à la Prévert - allant du CRAN au Secours catholique en passant par le « Mouvement de lutte contre la constante macabre » sans oublier l’Association des élus de la montagne ou du littoral - qui ferait sourire si l’enjeu n’était pas aussi important) m’amenèrent à soupçonner la persistance de la confusion désastreuse entre bien commun, intérêt général, et somme des intérêts particuliers, confusion qui, dans le cadre scolaire comme dans d’autres domaines, sape les fondements de la République depuis des décennies.

Soupçon hélas confirmé par le Rapport de concertation publié à l’automne. Si les intentions sont louables, si le choix d’une loi d’orientation et de programmation « sanctuarise » les moyens dédiés à l’école, si le constat, le diagnostic posé dans la première partie semblent globalement justes, d’irréductibles contradictions apparaissent très vite : dans « L’école comme lieu de formation civique et éthique », un paragraphe est justement intitulé : « L’école pour instituer le lien civique », « un lieu où l’on se prépare, activement, à devenir des citoyens » pour « exercer de manière lucide et raisonnée la part de souveraineté qui lui est dévolue ». Rien à redire ! Mais, plus loin, la préconisation d’une « gouvernance rénovée » faisant la part belle à l’autonomie des établissements et à la place des collectivités territoriales ne cesse d’inquiéter. Tout comme l’injonction à « gérer les diversités » : irruption brutale de la société dans l’école où l’élève devrait avoir le droit de n’être qu’un élève, délié, au moins pendant le temps scolaire, des appartenances plus ou moins déterminantes ou discriminantes vécues au sein de sa famille ou de sa « communauté ».

Je ne vois pas, à cet égard, la moindre raison qui, aujourd’hui, pourrait amener les parents à préférer l’école dite  laïque à l’école confessionnelle dont l’œcuménisme (les écoles catholiques accueillent de nombreux élèves de confession ou de culture musulmane) n’est qu’une variante de la « diversité » érigée en modèle dans l’école publique


Il serait injuste d’imputer à Vincent Peillon et à sa concertation cette inféodation de l’école à la société. C’est hélas le fruit de décennies de renoncements successifs, assez bien illustrés par la place des parents dans l’école : l’intrusion des familles dans l’école est non seulement troublante pour les élèves (confusion des espaces) mais meurtrière pour l’égalité. Avec les parents, c’est l’inégalité qui entre dans l’école : il y a les « mamans » (pour satisfaire à la mièvrerie de mise) qui peuvent accompagner les sorties scolaires et il y a les autres ; il y a les parents qui s’investissent dans la vie de l’établissement (conseils d’administration, conseils de classes) et il y a les autres. Cette intrusion est d’une grande brutalité car elle interdit à l’élève d’apprendre à se construire un espace personnel, distinct de celui que le hasard de la naissance lui a imposé. Il me semble d’ailleurs que l’interdiction des devoirs à la maison – sur laquelle on peut discuter - est en contradiction absolue avec la présence des parents dans l’école.

Que dire à cet égard de l’occultation par l’institution éducative du passage à la majorité. Dans l’école - dont la mission fondamentale est de former le citoyen, donc d’instituer la République - le jour où l’élève, atteignant 18 ans, accède à la dignité et à la responsabilité de citoyen actif détenteur d’une part de la souveraineté, est un non-événement ! Et ses parents restent les interlocuteurs « légitimes » de l’institution ! 

On s’étonne donc à peine en découvrant, dans le même rapport, l’ahurissante préconisation d’un « contrat » ( ! ! !) entre l’école et la nation. L’école de la République n’est pas un fournisseur de services, elle n’est même pas un service public, elle est l’institution fondatrice de la nation sous sa forme républicaine.
À mes élèves qui maugréaient parfois devant la contrainte d’aller à l’école, je rétorquais que l’instruction est un droit fondamental et un devoir impérieux auquel ils ne pouvaient se soustraire, sauf à abdiquer leur pouvoir souverain de futurs citoyens. Dans la France de l’Ancien régime, on ne demandait pas au dauphin s’il avait envie d’être formé à son futur métier de roi, ajoutais-je.
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2 - « Grand témoin » de la conférence Refonder l'école (GODF 16 novembre), le ministre récidive

Sans doute, me dis-je, le ministre avait-il stratégiquement consenti à passer par l’inévitable case concertation… et se réservait d’imposer son choix politique, validé par les récentes élections, de refonder l’école de la République.
Je privilégiai cette hypothèse en découvrant qu’il avait accepté l’invitation du Grand Orient de France à participer, en qualité de Grand témoin à la conférence intitulée « Refonder l’École. Pourquoi ? Comment ? » organisée le 16 novembre dernier.
Acte de résipiscence devant ces républicains (« autoproclamés ») ?
Je voulus en avoir le cœur net et me rendis rue Cadet.

La Conférence débute par une intervention du Grand témoin :
S’il émaille son propos son propos de références à la « République » : « école de la République » « refonder la république par l’École », citant Macé, Buisson… et même … Claude Nicolet, il porte d’emblée le fer  contre « ceux-là même qui croient porter ces valeurs (de la République) mais sont pressés par le tout ou rien » […] « ceux qui s’opposent, les uns au nom de la République, les autres au nom du bien-être des élèves, ont affaibli leur propre camp, se constituant en chapelle, dans l’ignorance des doctrines véritables dont ils prétendent s’inspirer… ».
Il lui est arrivé, dit-il « de devoir séparer » ces belligérants.

On s’interroge sur cette extrême… sensibilité au sujet de l’opposition entre républicains et pédagogistes qui éclaire la violence de sa réaction à la question de M.-F. Bechtel à l’Assemblée nationale : la moindre allusion, même implicite ou soupçonnée, à cette opposition le fait sortir de ses gonds.
Sa méthode, martèle-t-il, est de « rassembler, non de diviser ».
Il enchaîne sur ses priorités :
-    l’enseignement primaire
-    la formation des maîtres
-    les rythmes scolaires

Samuël Tomei (6) enchaîne avec une brillante intervention où, du point de vue de l’historien, il légitime l’opposition républicains/pédagogistes en la faisant remonter aux origines mêmes de la République (l’École qui éduque ou l’École qui instruit). Il défend l’idéal condorcetien (« Condorcet est moderne, les pédagogues sont des conservateurs »). Invoquant la connivence avec le ministre au nom de leur inspirateur commun (Ferdinand Buisson), il assure Vincent Peillon de son soutien : « Nous vous aiderons à braver ces conservatismes… ». Il insiste sur l’importance de l’effort, du travail (citant toujours Buisson), précisant que 1989 a « mis fin à cette exigence primordiale ».

Le visage du ministre pendant cette intervention révèle qu’il marque le coup - encore les usages du GODF lui épargnent-ils le tonnerre d’applaudissements qui n’aurait pas manqué de saluer cette intervention.

C’est alors que Charles Coutel (7) se lance dans une ardente diatribe, que dis-je, une philippique !
« L’harmonie n’est pas forcément l’unisson », commence-t-il.
C’est aussi 1989 et la naissance du « pédagogisme d’État » qu’il dénonce avec insistance.
Il déplore le résultat (donc la méthode) de la « concertation » lancée au printemps : « Il faut avoir le courage de déconcerter la concertation : Vincent Peillon, soyez déconcertant ! » lance-t-il, appelant le ministre à « réinstituer » l’École.
L’expression « Projet éducatif local » est, montre-t-il, trois fois anticonstitutionnelle et antirépublicaine.
Il termine par huit préconisations opérationnelles
« L’Histoire vous attend ! » conclut-il « Soyez un Jaurès sinon de la droite surgira un Guizot ou un Duruy ! »

Si je passe sur les intéressantes interventions d’Elizabeth Altschull, Alain Seksig, Jean-Michel Quillardet, Patrick Kessel et Annick Drogou (8), c’est parce que que notre « Grand témoin » les ignorera quasiment dans sa réponse finale, dans sa hâte d’en découdre avec les deux premiers orateurs qu’il accuse (en forme de prétérition : « Je ne vous reprocherai pas de raviver les oppositions entre instruction et éducation ».
« Si la République est seulement la sanction et la blouse grise, il se peut qu’elle ait moins d’adeptes… ».
Il évoque son « dialogue » avec son « ami Jean-Pierre Chevènement »  - étrange dans cet aréopage qui n’est pas spécialement chevènementiste… et incompréhensible quand on sait que J.-P. Chevènement fut en son temps reconnu et apprécié, toutes tendances confondues, comme un bon ministre de l’Éducation nationale, grand républicain… :
« Si la République ne comprend pas qu’elle n’est pas uniquement pure raison, ça finit à 5% [… cynisme politicien ?]. C’est une erreur de la raison […] c’est une petite église […] ne soyons pas ceux qui préparons les défaites […] » [! ! !]
Il poursuit : « Il n’y a pas de pédagogisme d’État. Il y a à instruire, il y a aussi à éduquer. Vouloir opposer ces deux notions, c’est se tromper de combat ».

Se montre-t-il aussi … ferme à l’égard des pédagogistes qui mangent du républicain (« pédagogistes », il est vrai, qu’il « ne connaît pas ») ?
On peut s’interroger… Tout comme je m’interroge sur la violence de ses réactions.


C’est décevant et inquiétant : cette obsession anti « Républicains autoproclamés » ne va-t-elle pas l’empêcher de penser au moment de décider ?

Mais je ne veux pas désespérer de la République ni du ministre qui veut refonder l’école qui l’institue. Car s’il veut mener à bien cet ambitieux projet il aura besoin  du soutien de tous les Républicains pour surmonter les formidables obstacles qui se dresseront sur son chemin. La société n’abandonnera pas volontiers à la République l’espace de l’école qu’elle a usurpé.
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© Marie-Pierre Logelin et Mezetulle, 2012


Notes   [cliquer sur le numéro de la note pour revenir à l'appel de note]


1 – Marie-Pierre Logelin a été professeur en lycée professionnel de 1969 à 2011.
2 – Voir la vidéo : http://www.assemblee-nationale.tv/chaines.html?media=3572&synchro=1756225&dossier=10
3 – Voir le texte : http://www.assemblee-nationale.fr/14/cri/2012-2013/20130049.asp#P321_63084
4 - [NdE] Sur le site de la Concertation, on trouve notamment le Rapport qui en est issu et que Marie-Pierre Logelin cite un peu plus loin. Voir aussi la contribution de C. Kintzler publiée sur Mezetulle (contribution expressément sollicitée par le cabinet du ministre, mais qui à ce jour n'a pas été publiée dans la rubrique du site de la concertation où de nombreuses contributions ont été mises en ligne). Voir le compte rendu analytique de Guy Desbiens sur le Rapport de la concertation.
5 - Téléchargeable en ligne : http://www.refondonslecole.gouv.fr/wp-content/uploads/2012/08/les_premiers_membres_de_la_concertation.pdf
6 - Docteur en histoire, auteur de Ferdinand Buisson, protestantisme libéral, foi laïque et radical-socialisme, éd. ANRT), Samuël Tomei a publié sur Mezetulle un texte qui donne une idée susbtantielle des propos tenus le 16 novembre. Ferdinand Buisson est une référence familière à Vincent Peillon, lui même auteur de Une religion pour la République : la foi laïque de Ferdinand Buisson, Paris : Seuil, 2010.
7 – Professeur de philosophie à l’Université d’Artois, auteur de Que vive l’école républicaine, éd. Textuel, et de Condorcet, instituer le citoyen, éd. Michalon, Charles Coutel a récemment publié un texte sur Mezetulle où l'on peut entre autres prendre connaissance des huit propositions abordées dans cette conférence du 16 nov.
8 - Elizabeth Altschull, professeur d’histoire-géographie, auteur de L’école des ego, éd. Albin Michel et de Le voile contre l’école, éd. Seuil. Alain Seksig, inspecteur de l’éducation nationale, chargé de la mission « Laïcité » au Haut Conseil à l’intégration. Jean-Michel Quillardet, chargé d’enseignement de la laïcité Université d’Evry, membre de la Concertation pour la refondation de l’école de la République. Patrick Kessel, journaliste, président du Comité Laïcité République, auteur de Ils ont volé la laïcité, éd. Balland-Gawsewitch. Annick Drogou, Conseiller national de la Fédération française du Droit Humain.

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Par Marie-Pierre Logelin
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Nationalité : une citoyenneté à géométrie variable ?
par Philippe Foussier (1)

En ligne le 28 novembre 2012


Philippe Foussier examine ici les arguments avancés en faveur du droit de vote pour les étrangers aux élections locales, mais il en fait aussi l'histoire, laquelle est pour le moins édifiante. Il en résulterait tout simplement une discrimination exercée au nom même des droits politiques : une pleine et entière citoyenneté pour les nationaux et une sous-citoyenneté pour les autres. Une conception différentialiste de l’organisation politique s'installerait alors, qui assujettit les droits des citoyens à des règles particulières. Cela reviendrait à abandonner la seule solution qui vaille : l'égalité des droits et des devoirs.

 


Proposition 80 de François Mitterrand, proposition 50 de François Hollande, non numérotée chez Nicolas Sarkozy car entre octobre 2005 et mai 2007 il avait changé d’avis.
Droit de vote des étrangers aux élections locales : ce serpent de mer de la vie politique française vient de reprendre une certaine vigueur.

Certains à gauche s’acharnent à ériger cette promesse trentenaire en une avancée démocratique considérable, quelque chose qui aurait à voir avec les plus grandes pages de conquêtes des libertés démocratiques dans notre pays. Quelques-uns préfèrent s’appuyer sur la géographie : la plupart des pays autour de nous le font, il faut donc le faire, disent-ils. D’autres mettent en avant l’argument moral : ne pas tenir ses promesses, ce n’est pas bien, proclament-ils. Certains autres, plus pragmatiques, déploient l’argument financier : c’est une réforme qui ne coûte rien et qui fera beaucoup parler. D’autres encore affirment : les étrangers paient l’impôt, il est normal qu’ils votent.

De son côté, l’UMP a lancé une pétition qui clame son opposition au droit de vote des étrangers. Il y est avancé toute une série d’arguments, dont la réciprocité. En gros : on ne va pas accorder le droit de vote aux élections municipales aux Algériens car nos ressortissants en Algérie ne peuvent pas voter aux municipales là-bas. Avec des arguments pareils, dans 50 ans, on peut parier que rien n’aura changé. Pour beaucoup à droite, il faut faire feu de tout bois pour s’opposer, mais ne rien proposer. Statu quo.

De mauvaises réponses sont apportées à une question fondée : celle de l’extension de la citoyenneté à ceux qui en sont privés. Cela mérite une vraie réflexion, n’en déplaise à la droite, mais les termes du débat son très mal posés, n’en déplaise à la gauche. Les étrangers sont pris en otage du débat. Dans cette affaire, nous sommes sur un champ politique miné par les raccourcis et les contre-vérités. 

Il y a aussi des éléments de contexte. Même si ce sont les principes qui doivent nous guider et non l’air du temps, comme républicains il faut veiller à la cohésion nationale et à la paix civile. Ces débats ne peuvent pas se faire sur le dos des étrangers, des apprentis sorciers faisant rejaillir sur eux les conséquences d’un électoralisme à courte vue, qu’ils soient pour ou contre cette mesure.

On lit parfois qu’il s’agit simplement d’attribuer un droit à des étrangers non-communautaires que les ressortissants de l’Europe des 27 exercent déjà. Quelle en est la réalité ? Les étrangers communautaires votent depuis 1994 aux européennes et 2001 aux municipales ; ils ne peuvent être ni maires ni adjoints. Ils sont exclus des élections cantonales, régionales, législatives, présidentielles. S’agit-il d’étendre ce modèle ? Cette citoyenneté au rabais ne peut sérieusement être considérée comme un progrès. On dit aussi : il faut permettre aux étrangers de s’intégrer. Mais on voudrait leur démontrer qu’ils ne sont décidément pas comme les autres qu’on ne s’y prendrait pas autrement en ne leur accordant un droit que pour des élections qu’on considère en réalité comme mineures. L’intégration débute mal lorsqu’elle se fonde sur la distinction, pour ne pas dire la discrimination.

Autre argument, de nature économique : les étrangers paient leurs impôts. Outre que cela renvoie de façon discutable au suffrage censitaire prisé au début du XIXe siècle, cette position ne tient pas. Les étrangers paient des impôts locaux, taxe d’habitation - et taxe foncière s’ils sont propriétaires - il est donc normal qu’ils participent aux élections locales, est-il affirmé souvent. Mais ceux-là mêmes qui s’acquittent de l’impôt local seraient-ils exonérés de l’impôt sur le revenu, national celui-là ? Bien évidemment non. On décréterait donc que seule la taxe d’habitation et la taxe foncière donnent accès à la citoyenneté mais pas l’impôt sur le revenu ? On cherche des justifications intellectuellement malhonnêtes à l’édification d’une citoyenneté à géométrie variable.

La citoyenneté doit être la même pour tous ceux qui aspirent à demeurer durablement dans notre pays. Le droit de vote attribué aux étrangers aux élections locales instituerait une pleine et entière citoyenneté pour les nationaux, une sous-citoyenneté pour les autres. Elle porte en germe une conception différentialiste de l’organisation politique.

Tirons quelques enseignements de l’histoire. Gaston Defferre, par sa loi cadre du 23 juin 1956, concrétisa une citoyenneté égale en Algérie française entre « indigènes » et « Européens » en supprimant le système du « double collège » - une funeste invention qui distinguait les droits de vote des uns et des autres. Avant 1956, les Européens avaient un droit de vote supérieur aux Algériens « de souche ». Tout cela fut balayé par l’indépendance, mais cette expérience de collèges différenciés pour des catégories distinctes de citoyens ne paraît pas une source d’inspiration très heureuse, c’est un euphémisme. Même s’il relevait d’une tout autre logique – distinction entre propriétaires et locataires - c’est le droit de vote différencié qui fut à l’origine de la guerre civile en Irlande du Nord dans les années 60.

Parallèlement, on entend aujourd’hui certains prôner une « citoyenneté musulmane ». Mais qu’est ce donc que renvoyer, comme au temps de la colonisation, des personnes à raison de leur naissance dans une catégorie, ou plutôt une sous-catégorie ? Loin de l’aspiration universaliste, ces théories nous renvoient à cette obsession de la race, de la « souche », du « sang » qui devraient déterminer les individus dès leur naissance dans une catégorie dont ils ne peuvent pas s’extraire. Ne soyons pas naïfs : des associations, des écoles de pensée prônent un différentialisme institutionnalisé en France, un « développement séparé » au nom d’une prétendue irréductible différence entre « souchiens » et « indigènes » (2), entre les « Gaulois » et les autres. Le Grece et le Club de l’Horloge en ont rêvé, des courants – y compris de gauche - sont prêts à le réaliser.

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Cette promesse est hélas l’illustration même d’une fausse avancée démocratique. Il faut en revanche ouvrir aux étrangers résidant régulièrement en France la possibilité d’acquérir la nationalité française et donc la capacité d’en exercer pleinement les droits. Le texte de loi sur lequel travaille le Parlement depuis quelques années prévoit que les étrangers résidant régulièrement en France depuis 5 ans pourraient disposer du droit de vote aux élections municipales. Proposons que, selon la même condition de durée, ils puissent acquérir le droit de vote à toutes les élections en obtenant l’ensemble des droits liés à l’exercice plein et entier de la citoyenneté, donc par l’acquisition de la nationalité. Ne postulons pas qu’ils sont indignes d’exercer la plénitude des droits et d’être des citoyens à part entière. Non des sous-citoyens à qui on accorderait, comme une aumône, une petite partie des droits.

Lorsque les conditions de durée sont réunies, tout étranger qui en fait la demande et qui se reconnaît dans les principes de la République doit pouvoir accéder à la nationalité selon des modalités définies par le législateur. La tradition généreuse de la République, celle qui s’illustra à la fin du XVIIIe siècle par l’intégration dans la nationalité de Thomas Paine, d’Anacharsis Cloots et de nombreux anonymes doit ressourcer notre pratique et notre doctrine.

C’est l’engagement patriotique - ce n’est pas un mot tabou - qui doit déterminer la nationalité et non l’ethnie, la couleur de peau ou l’origine. Nous ne sommes plus, bien heureusement, à l’époque où l’ouverture à la nationalité se faisait pour des raisons utilitaristes, comme à la fin du XIXe siècle. En 1890, la loi entraînant la naturalisation automatique des enfants nés en France de famille immigrée visait en effet surtout à ce qu’ils accomplissent le service militaire.

L’égalité des droits et des devoirs, c’est la seule position qui vaille. La citoyenneté se fonde sur l’idée que, par delà les différences entre les individus et les inégalités de la société concrète, toutes les personnes sont égales en dignité et qu’elles doivent être traitées politiquement et juridiquement de manière égale. Le long combat pour l’égalité des droits a permis que soient progressivement abolies les restrictions à l’exercice du droit de vote. Nous avions le suffrage universel grâce à la Révolution française mais l’établissement d’un suffrage censitaire limita bien vite celui-ci. Et que dire de l’exclusion des femmes du droit de vote jusqu’à la Libération ? Et nous irions aujourd’hui recréer des catégories distinctes ? Ceux qui ont la plénitude des droits et les autres, les sous-citoyens, qui n’ont le droit de voter qu’aux élections municipales ? Un progrès ? Non, un recul. Un éloignement de l’aspiration à l’universalisme, à l’abolition des distinctions entre les individus qui doivent avoir la possibilité, définie par la loi, d’acquérir l’entièreté des droits du citoyen.

Assujettir les droits des citoyens à des règles particulières, c’est abandonner l’unicité de la loi de la République. Cette unicité, il ne s’agit pas d’y être attaché par fétichisme doctrinal ou juridique borné, mais parce qu’elle est la garantie des mêmes droits, des mêmes responsabilités et des mêmes libertés pour tous.

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© Philippe Foussier et Mezetulle, 2012


Notes   [cliquer sur le numéro de la note pour revenir à l'appel de note]

1 - Président d'honneur du Comité Laïcité République (CLR), Philippe Foussier en a été président de 2005 à 2009. Membre du bureau du Grand Orient de France, il n'engage pas cette obédience dans ses écrits. Journaliste, il est rédacteur en chef d'un hebdomadaire et d'une revue trimestrielle destinés aux élus locaux. Une version abrégée de ce texte est en ligne sur le site du Comité Laïcité République.
2 - Indigène signifie en réalité « de souche », il désigne l'autochtone. La modification et la politisation de son sens sont dérivés de son usage colonialiste. [NDE]


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Par Philippe Foussier
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L'école juge de l'École
Analyse du Rapport de la
« concertation Peillon »
sur la refondation de l'école

par Guy Desbiens

En ligne le 13 novembre 2012


Dans ce nouvel article analysant le Rapport consacré à la « refondation de l’École de la République » (1), l’auteur n’a aucunement l’ambition d’apprendre quelque chose de plus concernant les principes républicains, qui ont déjà été exposés dans de nombreux articles antérieurs sur Mezetulle. Il prétend néanmoins pouvoir démontrer le fait que la réforme qui se prépare, qui va sans aucun doute s’inspirer de ce Rapport faisant suite à la pseudo-consultation de cette année, ne constituera absolument pas une refondation, mais une démolition supplémentaire de l’édifice déjà très endommagé de l’École française. C’est le pari que fait Guy Desbiens en attendant que le ministère rende publique la loi d’orientation qu’il a prévu de présenter cette semaine.

 

Si la culture juvénile existe depuis longtemps, jamais les parents et l’École n’en ont été autant exclus […] On voit bien pourtant tout le profit que l’institution scolaire pourrait tirer à s’appuyer sur les nouvelles pratiques des jeunes notamment en termes de capacités de communication entre pairs, de fabrication de solidarités horizontales et donc de collaboration, de maîtrise des nouvelles technologies.
Rapport de la concertation « Refondons l’École de la République »

Si la grande culture est foutue, tu es foutu aussi, et tes idées paradoxales avec toi, parce que le paradoxe en tant que tel relève de la grande culture et non du gazouillis des enfants […]. Tu es le brillant allié de tes propres fossoyeurs.
Milan Kundera, L’immortalité



Lorsque Descartes entreprit, au XVIIe siècle, de refonder les sciences sur « des premiers principes fermes et assurés », il ne cessa d’avouer la déception, qui suscita sa vocation, à l’égard de ceux qu’il désignait comme « l’école » ou « les doctes » qui enseignaient, selon lui, « les moyens de faire entendre à autrui les choses qu’on sait, ou même aussi de dire sans jugement plusieurs paroles touchant celles qu’on ne sait pas » (Lettre-Préface aux Principes de la philosophie). Les rédacteurs du récent Rapport ne sont certes pas cartésiens : la refondation ne sera pas pour eux une « tabula rasa » (p.3). Entendez par là qu’ils ne jugent pas nécessaire de revenir sur les réformes qui ont précisément destitué le modèle républicain auquel ils se référent indûment. La situation actuelle est pour le moins inédite : c’est l’institution qui croit trouver son salut en s’obstinant dans le discours suicidaire qu’elle tient sur elle-même. C’est l’école qui juge l’École aujourd’hui : l’école, la corporation des experts, des gestionnaires et des « réformateurs pieux » (2), de tous ceux qui ont investi les hiérarchies du système éducatif et qui veulent imposer leur dogmatisme, leurs conceptions absurdes de l’enseignement à l’École, celle des maîtres et des élèves, de tous ceux qui ont encore, peu ou prou, la vocation d’y instruire et le désir d’y apprendre.

 

 

1 - Une « nouvelle société », une « nouvelle culture » et donc une « nouvelle École »

 

N’ayez pas le moindre doute : le Rapport « Refondons l’École de la République » relève, comme on pouvait s’y attendre, de l’escroquerie intellectuelle. La consultation dirigée par le ministère de juillet à octobre 2012, loin d’être « une démarche innovante de démocratie participative », puisqu’elle a exclu de fait la majeure partie des enseignants, aura été menée comme tous les autres « grands débats  sur l’éducation » en vue d’apporter la justification de ses propres présupposés. Le Rapport peut donc se situer au niveau d’une apparente objectivité et s’autoriser du consensus de l’opinion, il ne fait en réalité que développer, dans sa rhétorique républicaine, la thématique des réformes antérieures : pour preuve est entérinée, entre autres, la réforme des lycées (ce que confirmait déjà le « Dossier de rentrée de l’année scolaire 2012-2013 » publié dès le mois de septembre par le ministère).

Un Rapport qui promeut explicitement l’ouverture « sociétale » de l’École « pour entrer dans la modernité » : il n’est aucunement question de ré-instituer l’École sur ses principes fondamentaux mais d’en faire « le moteur » d’un changement « dans un monde en transition entre deux modèles de société », un modèle en déclin, celui des institutions traditionnelles, fragilisées dans leurs normes culturelles et contestées dans leur autorité, et un nouveau modèle dominé par « l’individualisme », la culture numérique et les formes de solidarités induites par les réseaux virtuels, etc. Et puisque le livre, comme « symbole de la culture scolaire » en est « le grand perdant », il serait inéluctable de « transformer les contenus » pour que ces « nouveaux registres de connaissances et de  savoir » y acquièrent leur légitimité (pp.20-21 et 24-25).

Mais il y a pire encore : le Rapport recommande, sur le présupposé du modèle économique dominant, la nécessaire adaptation du système d’éducation aux besoins et évolutions du marché du travail,  caractérisées par la mobilité professionnelle, qui en induiraient la profonde réforme des principes organisationnels, notamment par la déréglementation et la décentralisation. Il y est recommandé d’instaurer un « partenariat », dans le cadre d’un « projet éducatif territorialisé » et de « contrats d’objectifs » pluriannuels, des administrations rectorales avec les collectivités locales, très renforcées dans leurs prérogatives pour l’expertise, le financement, la répartition géographique de l’offre d’éducation et des dotations modulables en fonction de l’autonomie des établissements du second degré (p.29).

Il y a donc bien, dans ce Rapport, un choix qui se donne l’autorité du fait en fonction d’un paradigme économique, et qui s’explique aisément par les directives de l’Union Européenne à l’adresse des politiques nationales d’éducation. C’est simplement ce qu’a confirmé Mme Pau-Langevin, ministre déléguée chargée à la réussite éducative, dans un communiqué de l’AEF du 10 octobre 2012, en précisant que « la refondation de l’École » s’inscrivait dans « la stratégie européenne 2020 » qui préconise « que la plupart des Européens maîtrisent les connaissances leur permettant d’affronter l’économie moderne ».

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2 - Une « pédagogie » opposée au savoir

Dans l’exposé très sommaire qu’il présente de l’état et de l’histoire de l’École de la République, le Rapport se fonde sur un paralogisme illustrant de manière exemplaire le mode de pensée des réformateurs. Est présupposée la démocratisation du système d’éducation  : « la France a réussi, peut-on lire, depuis 40 ans à rénover son École, accueillant et diplômant la grande majorité de ses jeunes »  ; ce qui est immédiatement démenti par le constat de ses échecs : « le niveau moyen des acquis scolaires stagne et, surtout, les inégalités scolaires progressent ». Mais c’est ce qui justifierait enfin, pour « refonder une École juste », la poursuite de ses réformes : atteindre « l’objectif de 50% d’une classe d’âge détenant un diplôme de l’enseignement supérieur », prolonger la scolarité obligatoire, passer d’une « orientation subie » à une « orientation choisie » attribuant un pouvoir décisionnel aux parents, supprimer les redoublements, renoncer à la « notation sanction », généraliser « le travail en équipes », envisager la disparition progressive des filières et séries au Lycée, etc. Uniformiser davantage et renoncer encore à toute forme de sélection par le savoir : ce n’est pas la solution, mais le problème! Et c’est raisonner comme si la cause de l’échec était l’École elle-même, et non sa sempiternelle réforme.

Cette École, jugée trop élitiste, devrait donc évoluer dans ses missions et ses finalités, ses méthodes et même ses structures, en fonction des mutations imposées par les progrès des nouvelles technologies de l’information, qui auraient « pour corollaire une obsolescence de pans entiers de la science ». C’est pourquoi une « sélection des savoirs privilégiés par la société » devrait inspirer les choix éducatifs pour intégrer dans les programmes, les cursus scolaires et les pratiques d’enseignement une « approche par compétences […] qui donne sens aux apprentissages en liant savoir et action, savoir et résolution de problèmes, que ce soit dans le futur cadre professionnel ou dans la vie quotidienne » (pp.25-26). Dans cette vision empiriste et utilitariste du savoir, dont le modèle présumé serait l’usage de l’outil micro-informatique, il n’est plus question d’apprendre des connaissances objectives, dont l’appropriation implique une méthode rigoureuse, une progression raisonnée et une analyse réclamant une réflexion : il y a instrumentalisation du savoir, qui apparaît non comme fin mais comme moyen de l’enseignement, pour l’acquisition d’une intelligence opératoire fondée sur des habiletés cognitives et des aptitudes comportementales.

Il peut donc être déclaré que « la posture encyclopédiste, qui a tant marqué la culture scolaire française traditionnelle, est, dès lors, dépassée. Tout autant que d’apprendre, l’objectif est désormais d’apprendre à apprendre ». C’est cependant le modèle de la culture humaniste désintéressée, authentiquement formatrice pour l’esprit, qui est mis en péril par le choix d’un modèle beaucoup plus idéologique, qui est de surcroît inconsistant : car toute formation savante, en un sens très large, suppose la médiation par l’élément conceptuel et théorique.
A cet égard, nous laisserons simplement la parole à Serge Haroche, prix Nobel de physique cette année : « c’est une priorité, toute recherche appliquée doit commencer par de la recherche fondamentale : la recherche qui est basée sur de la curiosité pure est essentielle, et c’est à partir d’elle que les applications peuvent avoir lieu. Et j’irai même plus loin, même s’il n’y a pas d’application, je pense qu’une culture, une société, se doit de développer la recherche pour la curiosité pure, un peu comme on développe l’art pour la beauté pure. C’est une valeur de civilisation même en dehors des applications ».

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3 - « Faire entrer la refondation dans les classes et dans les esprits »

Le principe d’égalité, affirmé comme valeur républicaine, n’est même plus invoqué pour abaisser les exigences mais pour les supprimer. En témoigne la querelle récente sur le renoncement aux « devoirs à la maison » (p. 35 du Rapport), réclamé sous prétexte que les parents, soucieux de transmettre à leurs enfants l’instruction qui pourrait leur faire défaut à l’École, sont injustement accusés de disposer de la culture comme d’un privilège de classe  ! C’est l’idée même du savoir, qu’elles qu’en soient les modalités sociales d’appropriation, qui est devenue intolérable pour les réformateurs. D’ailleurs, la priorité accordée à l’enseignement primaire et au collège ne doit pas faire illusion. Outre le fait qu’elle imposerait de rééquilibrer l’allocation des moyens au détriment du Lycée, les créations de postes supplémentaires devraient surtout être employées pour « faire entrer les pratiques innovantes dans les classes » et sous condition de mesures modifiant les modalités et contenus d’apprentissage, les rythmes scolaires, d’une organisation de cycles associant écoles et collèges, d’un « usage pédagogique du numérique » (encore et toujours !), d’un allègement de « programmes jugés trop lourds », du développement du « travail en commun », etc. (pp.31-35).

Tout se passe comme si les rapporteurs pointaient les difficultés liées aux apprentissages fondamentaux en primaire, non pour y remédier, mais pour justifier de nouveau la thématique d’une seule et même réforme. Il y avait pourtant une mesure assez simple pour favoriser la réussite de tous, envisager des pédagogies efficaces et construire une École plus juste : la question des volumes horaires des enseignements disciplinaires, absolument jamais abordée dans le Rapport puisque, précisément, les réformes les ont toujours amputés. Mais les réformateurs savent-ils seulement de quoi ils parlent ? Alors qu’ils ambitionnent d’adapter l’École au marché de l’emploi, qu’ils prétendent revaloriser l’enseignement professionnel, le Ministère a déjà fait savoir qu’il laissera en l’état la réforme du « baccalauréat professionnel en trois ans », mais qu’il a en revanche suspendu dès la rentrée scolaire de 2012, en prévision de son abrogation, la Loi Cherpion du 21 juillet 2011, qui visait à mettre en place un dispositif d’initiation aux métiers en alternance pour les élèves âgés de moins de 15 ans.

Et finalement, ce sont les professeurs dans leur ensemble, désignés comme « l’énergie des réformes », qui seraient tenus, au nom d’une réussite définie dans la plus grande ambiguïté, de renoncer aux garanties statutaires liées à l’exercice de leurs missions d’enseignement : formation intégrant des critères extra-disciplinaires, évaluation valorisant la manière de servir, globalisation des services, mobilité professionnelle, etc. Un « contrôle institutionnel » serait mis en place à tous les niveaux des carrières en vue d’obtenir ce qui s’apparente à une obligation de résultats (p.46-48).

Contradiction dans les principes, haine du savoir, mépris du métier d’enseignant  : c’est aujourd’hui l’obscurantisme qui voudrait faire école.
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© Guy Desbiens, 2012
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Notes 

1 - Téléchargeable sur le site de la Concertation.
2 - Voir Jean-Claude Milner, De l'école, Verdier : 2009 (2e éd.), p. 75.

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Par Guy Desbiens
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