Politique, société

Sexe et genre

(Suite de l'article Le fantasme des parents)

par Jean-Michel Muglioni

En ligne le 18 février 2014

Le bref article de Jean-Michel Muglioni Le fantasme des parents publié le 5 février a suscité beaucoup de commentaires, notamment sur la question des modèles sexuels. L'auteur, plutôt que de répondre point par point à un commentateur dont il ne parvient pas à se faire comprendre, a jugé plus opportun de s'expliquer par un « long détour ». Mezetulle se félicite de cette initiative : cela valait bien, en effet, un article de plein statut !

 

La confusion vénérable du genre et du sexe

Autant la distinction du sexe et du genre en général est évidente, autant, dans chaque cas, il est difficile de savoir si un caractère attribué au genre est naturellement lié au sexe, ou si, au contraire, il ne correspond qu’à une représentation sociale contingente. Les meilleurs auteurs ne s’accordent pas sur ce point, et même peuvent aujourd’hui nous paraître démodés. Ainsi Fénelon, grand esprit, homme intègre et courageux, libre et clairvoyant, a été exilé pour avoir jugé la politique de Louis XIV ; or il ne considérait pas que l’éducation des filles doive être la même que celle des garçons. De même Rousseau, dont toute la pensée est une réflexion sur le rapport de ce qui en l’homme est naturel et de ce qui au contraire se développe au cours de l’histoire dans les sociétés, distingue l’éducation d’Emile et celle de Sophie. Je ne vois pourtant rien de scandaleux dans les analyses et les conclusions d’auteurs qui maintiennent ainsi entre hommes et femmes une différence qui ne manque pas de choquer le lecteur d’aujourd’hui. De même il est convenu de se moquer de la misogynie de Proudhon, mais par exemple, je prends au sérieux son combat contre le travail des femmes : sachant comment elles étaient traitées alors dans les fabriques, je comprends qu’il ait refusé de les y envoyer. Auguste Comte, que j’estime au plus haut point, est devenu illisible pour la plupart lorsqu’il écrit par exemple : « Développant enfin le sentiment chevaleresque, comprimé jadis par les conflits théologiques, le culte positif érige le sexe affectif en providence morale de notre espèce » (Catéchisme positiviste préface GF 44). Selon lui, l’humanité est et doit être dirigée par le sentiment et éclairée par l’intelligence, ce qui donne à la femme la place royale : l’homme et la femme ont donc des rôles différents. Ainsi les meilleurs auteurs ont attribué aux hommes et aux femmes des caractères différents qu’ils croyaient liés à leur sexe et naturels, et de la même manière ils ont opposé les activités des femmes et des hommes. Je continue de m’y instruire, sans admettre pour autant la même relation qu’eux entre sexe et genre. Peut-être Platon et les cyniques furent-ils les seuls à ne pas confondre ce qui relève des mœurs de leur temps et de la nature.



Apprendre à distinguer sexe et genre

Il suffit de prendre quelques exemples pour voir qu’une activité qui autrefois, il y a parfois à peine un siècle, était considérée comme contraire à la nature féminine, est aujourd’hui pratiquée par les femmes sans que personne n’en soit étonné, du moins chez nous. Qu’aurait-on dit il y a cent ans si une femme s’était présentée au concours de corniste dans un grand orchestre symphonique ? Les meilleurs orchestres recrutent aujourd’hui des femmes pour jouer du cor. Ce seul exemple permet de conclure qu’un certain nombre d’activités jusque-là considérées comme « masculines » ne sont ni masculines, ni féminines, c’est-à-dire que des circonstances sociales complexes ont fait que pendant longtemps une répartition des tâches et des fonctions entre les deux sexes s’est imposée, et ce partage s’est accompagné de préjugés sur la nature masculine ou féminine de ces tâches. Je ne dis pas que c’est toujours révoltant et injuste  ! Je dis seulement que la différence de sexe n’est pas ici le fondement de la répartition des tâches ou des fonctions, que le fondement de cette répartition n’est pas naturel mais social.

Rappellerai-je le partage des sociétés antiques, fondées sur la conquête ? Les hommes se font tuer à la guerre, les femmes font des enfants. On voit sur cet exemple combien il est aisé de confondre ce qui est naturel et ce qui ne l’est pas : il est naturel que les femmes accouchent ! Mais aujourd’hui encore il paraît naturel à certains d’offrir en cadeau de Noël aux petits garçons des armes en plastique ou des jeux vidéos guerriers. Revenons à la pratique  instrumentale : pour les Athéniens du 5° et du 4° siècle avant J.C., les joueuses de flûte (ou plutôt de hautbois) étaient des prostituées… Et demanderai-je si c’est pour des raisons de compétence musicale qu’il y a si peu de femmes dans le magnifique orchestre philarmonique de Berlin ? La place respective des hommes et des femmes dans les sociétés varie selon des critères et des circonstances de toute sorte. Je pourrais même l’exprimer en style grivois  : il n’y a pas si longtemps, on considérait que jouer de la clarinette était obscène pour une femme, parce qu’elle doit mettre l’embouchure dans sa bouche ! Mais qui me croira ? On trouve donc en la matière des confusions de toute nature, les pires et les plus compréhensibles, les plus risibles et les plus tragiques. Pour déraciner en soi-même ces préjugés, faisons en chacun, à la manière de Montaigne, un catalogue de ces illusions et mesurons leur force. Tactique efficace, mais rude tâche : car ceux qui en étaient prisonniers n’étaient pas moins hommes que nous et vivre après eux ne nous garantit pas que nous sommes plus libres.

 

 

Hommes et femmes, scientifiques et littéraires

La représentation d’un sexe affectif distingué du sexe actif a dominé beaucoup d’esprits (et parfois les meilleurs, je le répète), et elle explique ce que j’ai rappelé dans un précédent commentaire : que les familles et l’institution scolaire aient orienté les filles dans les classes littéraires. Je ne comprends pas les réflexions de mon commentateur sur ce point. Je veux seulement dire qu’il y a bien là une preuve qu’on attribue aux femmes un caractère ou un type de pensée qu’on s’imagine lié à leur sexe, et que c’est faux. Objectera-t-on que cette représentation de l’esprit féminin n’exprime pas nécessairement la domination masculine ? La domination des séries scientifiques est sociale, elle n’est pas fondée sur un quelconque critère naturel ou objectif : considérer que ces séries conviennent surtout aux hommes est un préjugé, et c’est admettre, en même temps que la supériorité des sciences sur la littérature, celle des hommes sur les femmes. Je n’ai pas attendu la présente polémique pour lutter contre cette représentation des études littéraires.



La distinction du genre et du sexe n’implique pas l’abolition de la différence des sexes


Notre représentation de ce qui est masculin et convient aux hommes, et celle de ce qui est féminin et convient aux femmes ne proviennent pas seulement de ce que nous savons de la différence des sexes. Féminin et masculin ne sont pas synonyme de mâle et de femelle  : il faut distinguer le sexe et le genre. Distinction classique ! Lorsque je préparais l’agrégation, « le sexe et le genre » était un des sujets d’oral tombés les années précédentes (dans les années soixante). Je ne vois pas en quoi il faudrait considérer que faire cette distinction revient à donner son allégeance aux récentes études de genre d’outre atlantique ou aux revendications féministes ou homosexuelles les plus contestables. Ni moi-même, ni l’ABCD du ministère n’ont prétendu que la distinction du sexe et du genre signifie que la différence des sexes n’a aucune influence sur la façon de sentir de chacun ou sur certaines de ses capacités  : je soutiens seulement qu’en la matière nous confondons tous ce qui est naturel et ce qui est lié aux mœurs et aux pratiques d’une société donnée, et que sur ce point, rien n’est plus difficile que de distinguer le naturel et le social. Mettre en garde les instituteurs et les professeurs contre les préjugés que nous avons tous sur ces questions ne suppose donc pas qu’on admette les doctrines relativistes qui vont jusqu’à nier la différence sexuelle. Le ministère de l’éducation nationale est en outre fondé à placer cette démarche dans le cadre d’une politique visant l’égalité.



La raison de la polémique

Je maintiens donc et que tout le tohu-bohu fait autour de la théorie du genre a été provoqué par des manipulations (ce qu’il est aisé de vérifier), et que cette théorie n’existe pas. Pourquoi en est-on arrivé là ? L’Europe et la France ne proposent qu’une seule politique  : gauche et droite n’ont donc pour se départager d’autre champ de bataille que ce qu’on appelle le sociétal. Telle est la raison de la polémique présente, qui est si vive en France parce que le partage en deux camps y est le plus violent qu’ailleurs et que la loi électorale l’aggrave, d’autant plus que la gauche n’est plus la gauche.

Les nostalgiques de la famille dite traditionnelle, les mécontents et les intégristes de tout poil ont-ils lancé la polémique, ou les socialistes au pouvoir les ont-ils délibérément provoqués ? Je ne peux répondre à cette question que par des conjectures. Manifestement, ceux-ci ne s’attendaient pas à tant de violence : ils ignorent que leur charge symbolique rend ces questions explosives. En outre, l’ABCD de l’égalité qui aurait déclenché l’affaire est en place depuis la rentrée de septembre 2013 et peut-être même a-t-il été initié sous les gouvernements de droite précédent  : comment comprendre que la polémique éclate fin janvier 2014 ?

Une remarque pour en finir : j’aimerais ne pas me trouver contraint de choisir un camp. La droite dite républicaine d’un côté reprend les mensonges d’agitateurs bien organisés, la gauche s’est coupée de sa tradition républicaine. Pour dire les choses d’une manière qui passera pour caricaturale, mais qui me paraît fondée, je ne choisirai pas entre vichystes et soixante-huitards.

 

© Jean-Michel Muglioni et Mezetulle, 2014

 

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Par Jean-Michel Muglioni
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École : l'accord signé avec Total

par Tristan Béal
En ligne le 5 juillet 2013

[Article publié par Respublica le 2 juillet 2013 - le « chapeau » de présentation ci-après est signé par Mezetulle.]

 

On croyait naïvement que la grande réforme des rythmes scolaires, ayant pour fonction de diminuer le temps passé à s'instruire, consacrait le passage de l'école-instruction à l'école-garderie. Le groupe Total, invité à distiller son précieux carburant dans les PEdT (projets éducatifs territoriaux), n'a pas oublié que l'école est aussi un marché. A moins que (c'est ce que disent des mauvaises langues)Total ait décidé de dédommager le contribuable ?

 

 

Une école sous peu totalement happée ? sur l'accord cadre signé entre l'Etat et Total.

 

Depuis 3 à 4 ans maintenant, à la fin de chaque année scolaire, les élèves de CM1 reçoivent un viatique : un livre qu’ils sont censés lire durant l’été puis travailler avec leur maître(sse) en CM2. Si l’on feuillette les pages de ces livres estivaux, on tombe très vite sur le logo de la fondation Total : ce qui ne choque pas (1), l’été étant une période, de par les pérégrinations autoroutières que cette saison induit, où l’on use beaucoup d’essence et où la famille vacancière a maintes occasions de faire le plein de carburant. Autant rouler et lire Total, donc.

 

Toute entreprise comme tout commerçant rêve d’avoir une clientèle absolument captée. Total est en train peut-être de réaliser un tel souhait. Son slogan est : « Vous ne viendrez plus chez nous par hasard ». Mais, à présent, plus besoin de venir à Total, puisque Total vient à nous, et cela dès notre enfance.

 

La réforme des rythmes scolaires libère une petite partie de l’après-midi auparavant passée à se fatiguer en classe (2)  pour donner la possibilité aux enfants de rester à l’école, non plus pour s’y instruire, mais pour prendre part à des activités enrichissantes, sportives et/ou culturelles. C’est ce que l’on appelle les Pedt (projets éducatifs territoriaux), lesquels, dans la circulaire n° 2013-036 du 20-3-2013, sont ainsi définis : « Le projet éducatif territorial (PEDT), mentionné à l'article D. 521-12 du code de l'éducation, formalise une démarche permettant aux collectivités territoriales volontaires de proposer à chaque enfant un parcours éducatif cohérent et de qualité avant, pendant et après l'école, organisant ainsi, dans le respect des compétences de chacun, la complémentarité des temps éducatifs ». Pour l'instant, on ignore quelle sera la teneur exacte de ces activités périscolaires ni si celles-ci seront tout à fait gratuites. Mais heureusement, prenant en compte le porte-monnaie du contribuable (chacun sait en effet que la réforme des rythmes scolaires va accroître les impôts locaux, vu les frais afférents pour les municipalités), Total, apprend-on, a signé un accord avec l'Education nationale lui permettant de consacrer 4 millions d'euros dans le cadre des PEdT. De mauvaises langues diront que l'entreprise rend d'un côté à la collectivité une petite partie de ce qu'elle ravit sans vergogne de l'autre (il se murmure que Total bénéficierait de facilités fiscales lui permettant d’échapper pour une bonne part à l’impôt sur les sociétés en France).

 

Le dossier de presse indique donc que « quatre millions d’euros seront affectés au soutien de structures à but non lucratif, notamment afin d’accompagner la grande réforme des rythmes éducatifs dans le premier degré ». Plus judicieux mais moins insidieux aurait été d'employer non pas le participe passé affectés mais investis. En effet, si le PEdT permet de proposer à chaque enfant un parcours éducatif cohérent et de qualité dès le moment de l'école-instruction (et non pas seulement lors de l'école-garderie), cela signifie que l'école va être sous peu le lieu d'un immense marché. On peut alors se demander si, dans une telle école du commerce débridé, la laïcité, c'est-à-dire la rupture par rapport à tout groupe de pression, sera maintenue, bref s'il y sera possible d'apprendre réellement à être homme et à faire des choix de citoyen raisonnés et non pas à devenir presque inconsciemment un consommateur hésitant entre des marques d'essence...

 

Voir les autres articles de Tristan Béal.

Voir également l'article du Mammouth déchaîné « Totalement vôtre. Peillon finance les projets éducatifs territoriaux grâce au groupe Total ». 

 

Notes

1 - Quoique... (cf. la question écrite http://questions.assemblee-nationale.fr/q13/13-112117QE.htm n° 112 117 de Martine Billard)

2 - Cette réforme a pour but affiché de réduire de trois-quarts d'heure par jour le temps de présence des élèves dans la quiétude de la salle de classe pour les livrer au bruit et à l'agitation des centres aérés.

 


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Par Tristan Béal
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La séduction de la terreur

 

par Jean-Michel Muglioni

en ligne le 10 novembre 2014

 

Jean-Michel Muglioni propose ici un début de réflexion sur la cause générale de la séduction du terrorisme.

Une ère de terrorisme ne fait que commencer. Le vide intellectuel et moral de notre temps et la réduction de la politique à l’économie font le lit des fanatismes religieux, car les hommes ont d’autres exigences que l’argent. Pourquoi notre société a-t-elle des enfants perdus ? C’est qu’il n’y est pas question d’en faire des hommes mais seulement des producteurs et des consommateurs.

 

La chute du mur de Berlin

Jusqu’en 1968 le marxisme régnait sur les esprits. Un idéal était proposé aux hommes. On pouvait certes savoir depuis longtemps quels crimes il couvrait - et peut-être sa nature révolutionnaire n’est-elle pas étrangère à ces crimes -, mais c’était encore un idéal politique et il pouvait être rationnellement discuté. Or dans un monde en pleine croissance le terrorisme séduisait déjà. On ne saurait donc l’expliquer par ce qu’on appelle la crise et la mondialisation.

La chute du mur de Berlin a signifié, ou même elle a eu pour cause la fin de la croyance au paradis sur terre : qui en effet s’imaginait encore trouver un modèle de l’autre côté du mur quand il est tombé ? Il n’y a depuis lors d’espérance que pour l’autre monde, et cette espérance n’est pas moins terrible. Dorénavant, un seul mur sépare de l’idéal : la mort. De là une ère de terrorisme qui ne fait que commencer, car le vide intellectuel et moral de notre temps laisse le champ libre aux fanatismes religieux – ou plus pudiquement au retour du religieux.

 

Le nihilisme

Le terrorisme ne mobilise pas le monde contre lui : rares sont les manifestations de grande ampleur pour le dénoncer. Au contraire la barbarie, les pires crimes des fanatismes religieux et politiques montrés sur les écrans du monde entier suscitent de nouvelles vocations : le terrorisme séduit. D’où vient cette séduction du nihilisme destructeur ? Du nihilisme des paisibles consommateurs d’Europe et des pays riches : ils ne croient plus en rien, et pour avoir chaud cet hiver, ils sont prêts à tout céder à leurs fournisseurs de gaz et de pétrole. L’horreur des crimes de ceux qui se disent soldats de Dieu ne doit pas nous cacher notre propre responsabilité : il ne suffit pas de considérer que c’est une affaire entre l’islam et la modernité.

 

L’illusion de la croissance

Qu’offrons-nous à la jeunesse qui puisse s’opposer à la propagande des fanatiques ? De l’argent pour ceux qui ne sont pas au chômage, de l’assistance pour les autres. De bonnes consciences disaient l’autre matin sur France Culture que l’essor des écoles de commerce montre qu’enfin la France se transforme. Certes il faut faire marcher l’économie, éradiquer le chômage, indemniser les chômeurs : il faut de bonnes écoles de commerce. Mais faire du monde un marché n’a pas de sens. Dans l’hypothèse même où un accroissement indéfini des richesses serait possible, qui se satisfera de cette perspective ? Peu importe qu’on veuille réaliser un progrès social par le libéralisme, le social-libéralisme ou le socialisme, c’est-à-dire dans tous les cas par la croissance : la réduction de la politique à l’économie fait le lit des fanatismes religieux, car les hommes ont d’autres exigences que l’argent[1].

Oui, il faut une politique économique (on la cherche vainement aujourd’hui, mais le primat de l’économie empêche qu’on conçoive et veuille une politique quelconque, même économique). Sans doute faut-il se battre contre les armées de terroristes qui envahissent la Syrie et l’Irak et s’en donner les moyens militaires, tous les moyens militaires possibles (il n’est pas sûr que ce soit le cas aujourd’hui). Mais la prospérité économique et la défaite militaire des terroristes n’élimineront pas les fanatismes : la nullité des projets « occidentaux » leur assurera encore longtemps une victoire idéologique.

 

La subordination de l’école à l’argent

On dira à juste titre qu’il y a mille cas particuliers, que les recruteurs savent manipuler les esprits, que l’internet est leur arme, que cette arme porte surtout sur les plus fragiles, que la confusion du virtuel et du réel qui affecte certains habitués des jeux vidéo les rend fous, etc. Il y a en effet une infinité de causes particulières du terrorisme. A la police, aux services spéciaux et à la Justice de les déterminer dans chaque cas. Mais, comme Montesquieu, ne faut-il pas chercher la cause générale ? Pourquoi notre société a-t-elle des enfants perdus ? C’est qu’il n’y est pas question d’en faire des hommes mais seulement des producteurs et des consommateurs. Le classement PISA (Program for International Student Assessment : programme international pour le suivi des acquis des élèves) mesure l’excellence de nos écoles ou leur insuffisance. Il est fait par l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques (Organisation for Economic Co-operation and Development, OECD) : ces dénominations disent tout. On s’étonne par exemple de trouver parmi ces terroristes des ingénieurs formés dans de prestigieuses universités : mais peut-être ont-ils senti que la pratique des sciences y était toute entière subordonnée aux impératifs économiques et non pas d’abord et principalement à la recherche de la vérité. Partout les réformes des universités visent à les aliéner au marché.

 

La dérive psychologique, pédagogiste et policière

Un témoignage pour finir. Un proviseur reçoit à la rentrée 2014 un ami nommé dans son lycée ; il le prévient de ce qui l’attend. Je résume : vous ne pourrez pas faire cours, mais arrangez-vous pour que les élèves ne sortent pas de l’établissement ; et voici quel chemin emprunter pour arriver au lycée sans trop de risques. Cet homme soucieux de la sécurité de son personnel ne parle plus de pédagogie mais de gestion de conflits. On avait jusqu’ici le pédagogisme, c’est-à-dire la subordination du contenu aux caprices des élèves, ou plutôt des usagers, on a maintenant des techniques douces en apparence mais policières dans leur nature : les lecteurs de Mezetulle ne devraient pas s’étonner de cette dérive nécessaire. Georges Canguilhem a montré quel rapport il y a entre la psychologie et la préfecture de police. Ainsi, comment un peuple peut-il avoir quelque crédit et exister en tant que peuple, comment peut-il encore avoir la moindre idée de ce qu’est la citoyenneté et résister au terrorisme, quand il lui paraît naturel que l’enseignement relève de la gestion de conflits – ce qui, à ce qu’on me dit, commence dès les plus petites classes avec les plus petits enfants, et pas seulement dans le lycée dont je viens de parler ? Parce que nous ne voulons pas des hommes mais des producteurs et des consommateurs, nous sommes devenus depuis déjà longtemps incapables de prendre soin de nos enfants. Que mille Français soient partis en Irak ou en Syrie, c’est peu de chose à côté de ce qui nous attend.

 

Que faire ?

On objectera encore une fois que je ne dis pas ce qu’il faut faire. Mais je l’ai dit : proposer aux hommes autre chose que la croissance, durable ou non. Quelque chose comme un idéal. Ce qui requiert une école fondée sur le contenu qu’on y enseigne, c’est-à-dire où la vérité et la beauté des contenus prévaut sur l’intérêt économique et les préoccupations sociales les plus légitimes. Il est vrai qu’une telle idée de l’école (c’est une idée, car cette école n’a jamais existé) suppose que les puissants ne méprisent pas la culture, que ceux qui sont en charge de l’école ne méprisent pas les enfants du peuple et que le ministère de l’Éducation nationale ne les réduise pas à la sociologie de leurs quartiers. Mais l’indifférence des classes dirigeantes à la culture et la réduction du politique au sociologique ne sont-elles pas une conséquence du règne sans partage de l’économie ?

 

 

P.S. J’ai hésité à envoyer cette rapide analyse. Mais je vois dans Marianne (n°915 du 31 octobre au 6 novembre, p.18) un « débat Régis Debray-Bernard Maris » où chacun dénonce l’hégémonie de l’économie et le vide intellectuel et moral qui fait de la jeunesse des banlieues européennes la proie des recruteurs pour le djihad.

Nous sommes finalement assez nombreux à faire le même diagnostic et sur la politique et sur l’école. Aujourd’hui comme hier, les catastrophes historiques ne viennent pas de ce qu’on ne sait pas : on sait mais on ne veut pas ; ou parce qu’on ne veut pas, on ne veut pas savoir. La seule leçon de l’histoire, c’est qu’il n’y a pas de leçons de l’histoire, mais ce n’est pas parce qu’il est impossible d’analyser le présent à la lumière du passé. Et si l’histoire ne se répète jamais - les situations sont toujours nouvelles -, c’est toujours le même jeu des mêmes passions. On appelle « crise » dans les sociétés humaines leur état permanent de désordre et d’injustice auquel on sait comment remédier mais auquel on s’évertue de ne pas remédier. Et parfois une catastrophe épouvantable provoque un sursaut, comme les décisions du Conseil National de la Résistance après la dernière guerre mondiale. Mais du pire ne sort pas toujours le meilleur.

 

Notes

[1]              Et par exemple – je l’ai dit dans ces colonnes [voir notamment Le coût du travail et L'économie est-elle folle par nature ? NDE] – le sens du travail est perdu : on a généralement oublié qu’un métier n’est pas fait pour enrichir celui qui l’exerce mais pour collaborer au bien commun, lequel ne se réduit pas à la richesse. La société qu’on nous propose comme modèle, à supposer même qu’elle soit aussi prospère qu’on voudra, est une société d’esclaves mercenaires.

 

© Jean-Michel Muglioni et Mezetulle, 2014.

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Par Jean-Michel Muglioni
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La compassion d'Arte pour les islamistes en Tunisie

par Jean-Michel Muglioni

En ligne le 17 novembre 2014

 

La chaîne de télévision Arte a diffusé le 4 novembre 2014 une émission sur Ennahdha, le parti de la renaissance islamique tunisien. Le téléspectateur qui connaît un peu la Tunisie ne peut qu’être étonné de la naïveté avec laquelle l’histoire d’Ennahdha est présentée : comme s’il n’y avait pas eu une lutte violente et très serrée par laquelle les Tunisiens (et d’abord les Tunisiennes), presque tous musulmans, se sont opposés à l’islamisation de leur pays. Ce documentaire, présenté dans le site de l’émission comme donnant « longuement la parole à des hommes (et à une femme) plus souvent dénoncés qu’écoutés dans les médias occidentaux[1]» reflète l’incapacité de la France et de l’Europe à s’opposer à l’islamisme.

 

L'émission d'Arte présente Ennahdha comme la victime des despotismes successifs de Bourguiba et de Ben Ali, et comme un parti respectueux des principes démocratiques.


Le despotisme de Bourguiba

Il est vrai que le régime de Bourguiba était despotique et que le despote, quelque éclairé qu’il ait été, liquidait ses opposants. Mais les islamistes d’alors s’opposaient-ils au despotisme de Bourguiba, comme l’affirme l’annonce de l’émission, ou bien à sa politique de libération des femmes (le code du statut personnel) et à son refus d’enfermer la société tunisienne dans les mœurs imposées par eux ? Sait-on en France que Bourguiba, du moins au début de son règne, voulait qu’on soit libre de ne pas jeûner pendant le ramadan et qu’on puisse travailler, allant jusqu’à dire que c’était le nouveau jihad : la guerre sainte, sortir du sous-développement non pas seulement économique mais intellectuel ? Les propos de Bourguiba, aujourd’hui, passeraient en France pour islamophobes.


Ben Ali et l’islamisme

Il est vrai aussi que Ben Ali a persécuté les islamistes, et avec la plus extrême violence. Mais c’est une des raisons pour laquelle la France et les autres pays dits occidentaux l’ont soutenu. Il a interdit toute forme d’opposition politique, et l’expérience m’a même montré que comparativement, l’époque de Bourguiba était libérale : jamais du temps de Bourguiba je n’ai vu un Tunisien se retourner pour voir s’il était écouté lorsqu’il m’adressait la parole ; sous Ben Ali, chacun se savait surveillé. Il en est résulté, ce que nos politiques ont pourtant été incapables de voir, quoique cela ait crevé les yeux, que l’islamisme, à partir des mosquées, a été la seule opposition organisée au régime – qui lui-même déjà soutenait les interdictions liées au ramadan et ne permettait la vente d’alcool qu’au fond de quelques supermarchés (où du coup il y avait affluence…). On sait en outre depuis plusieurs millénaires que les persécutions font des martyrs, c’est-à-dire des témoins dont le souvenir assure la propagation de leur foi.


Le mépris général à l’égard des musulmans

Le mépris à l’égard des Tunisiens et des musulmans dont sont coutumiers les « occidentaux » ne consiste-t-il pas d’abord à croire qu’une fois libérés de la dictature politique, ils ne peuvent que tomber sous la dictature religieuse ? Car en quel sens Ennahdha est-elle une renaissance modérée ? Elle n’a jamais caché qu’il s’agissait d’islamiser la société trop occidentale de la Tunisie. Et, comme Arte, nos gouvernants sont prêts à abandonner les Tunisiens à cette islamisation. L’échec des printemps arabes semble aller de soi chez nous pour la plupart des médias. À une amie tunisienne qui lui disait qu’il ne comprenait rien à la situation tunisienne et qu’il fallait s’opposer à Ennahdha, un politique européen de centre gauche a reproché d’avoir une conception ontologique de l’islam politique, puisqu’elle ne voyait pas que les islamistes étaient devenus fréquentables.


Ce que Arte ne dit pas

Donc une révolution inattendue renverse la dictature tunisienne et permet au chef des islamistes de retourner chez lui : Arte nous fait pleurer sur son histoire. Mais on ne nous dit rien ni de la manière dont son parti a gagné les premières élections « libres » (tous les mouvements islamistes savent séduire les plus pauvres en distribuant de l’argent, par exemple), ni de sa politique. Rien sur la présence en Tunisie de milices islamistes venues d’ailleurs, parlant un autre arabe que les Tunisiens et ayant une autre conception de leur religion que les Tunisiens. Rien du Qatar. Rien sur les pressions exercées contre les femmes pour qu’elles cessent d’être habillées et de vivre à l’européenne. Rien sur la présence en Tunisie de femmes dont le visage est totalement caché, ce qui est contraire aux traditions du pays et choque le plus grand nombre. Rien sur l’étudiante qui a enlevé le drapeau salafiste hissé en haut de l’université. Rien sur le combat mené par notre collègue, le doyen Habib Kazdaghli, contre la politisation de l’université, contre le port du niqab par les étudiantes, etc. Il a, finalement, gagné le procès qui lui était intenté – car c’est lui qui a d’abord été accusé ! – et deux étudiantes qui l’accusaient ont été légèrement condamnées[2] : sa victoire est-elle due à Ennahdha ou à la pression du peuple contre son gouvernement ?


Une constitution gagnée de haute lutte

Rien non plus sur ce qui a fait que la première assemblée à majorité relative islamiste a dû voter une constitution libérale sur des points essentiels. L’émission d’Arte pourrait laisser penser que cette constitution répond aux vœux d’Ennahdha, parti modéré et démocratique, comme le prouverait le fait qu’une fois battue aux élections, elle accepte la décision populaire. On se garde bien de dire au téléspectateur qu’il a fallu, pour faire céder Ennahdha sur la constitution, que l’Assemblée soit assiégée à Tunis pendant des mois, que les femmes se relaient pour apporter à manger aux assiégeants, etc., bref, que ce qu’il y a de conforme à l’état de droit dans la nouvelle constitution tunisienne ne vient nullement d’Ennahdha et de sa modération mais seulement de sa défaite.


Mauvaise gestion ou échec d’une islamisation délibérée ?

Il est vrai que la gestion d’Ennahdha a été désastreuse, comme le dit la présentation de l’émission et comme le reconnaissent certains de ses partisans interviewés par Arte. Mais faut-il considérer comme une erreur de gestion la complicité d’Ennahdha avec des islamistes qui perpétuent des crimes sur le territoire de la Tunisie ? Avec les assassins des chefs de partis de gauche ? Laisser se mettre en place des écoles maternelles islamistes pour commencer le bourrage de crâne, où les petites filles sont voilées, est-ce une erreur de gestion ? On se demande quels Tunisiens, quelles Tunisiennes les journalistes d’Arte ont interrogés. Ont-ils séjourné en Tunisie sans remarquer que le prêche des mosquées est diffusé par des haut-parleurs hurlants de telle sorte que nul ne peut y échapper ? Savent-ils que dans la partie la plus luxueuse des constructions nouvelles sur le lac de Tunis, construite par le Qatar, les hôtels ne proposent pas d’alcool et les femmes doivent être voilées ?


La prétendue modération d’Ennahdha

Pourtant, le discours d’Ennahdha est clair : prendre le pouvoir d’abord par la voie démocratique et à partir de là peu à peu, par la persuasion et non par la violence, islamiser la société tunisienne. Qui ne voit pas que la persuasion est en l’occurrence violence, comme l’est toujours le prosélytisme religieux ? Et qui ne sait pas que la religion, dans cette affaire, ce n’est pas la religiosité intérieure, la croyance personnelle, mais l’organisation de tous les instants de la vie publique et privée en fonction d’une religion et de sa pire interprétation ?


Le sens de la laïcité oublié

L’émission d’Arte est un bel exemple d’une inconscience assez générale en France : on a oublié qu’il a fallu des siècles de lutte sanglante pour que l’Église catholique cesse d’imposer à tous ses rites, pour qu’elle cesse de régenter les mœurs de chacun en toute chose – et l’affaire dite du mariage pour tous a même montré qu’elle recommencerait si le rapport de force ne l’en empêchait. C’est au demeurant pourquoi on peut penser que vouloir que l’Europe et la France revendiquent leurs racines chrétiennes repose sur la même illusion que la défense de l’islamisme dit modéré.


Aider les musulmans libres !

Et comme on m’accusera d’islamophobie, j’ajouterai que mon propos est en plein accord avec ce que disent et font mes amis, Tunisiennes musulmanes ou Tunisiens musulmans. Même en France il faut aux femmes musulmanes du courage pour refuser le voile[3]. Le plus grave est peut-être qu’on en tirera la leçon qu’il faut choisir entre le front national et l’acceptation de l’islamisme politique.

 


Notes

[1]     Sur http://www.arte.tv/guide/fr/050697-000/ennahdha-une-histoire-tunisienne on trouve :

«  Ennahdha – Une histoire tunisienne mardi 04 novembre à 22h40 (70 min)

« Combien de Tunisiens auront-ils voté pour Ennahdha lors des législatives du 26 octobre ? En 2011, après deux décennies de persécutions, le parti de Rached Ghannouchi avait pris sa revanche en arrivant en tête des premières élections démocratiques jamais organisées dans le pays, avec 38 % des voix. Mais en un peu moins de trois années, sa gestion désastreuse de la transition a entraîné son rejet par une partie de la population, dans des proportions que seul ce nouveau scrutin pourra révéler. Le recul ou le maintien du parti islamiste en constitue en tout cas l’un des enjeux majeurs.

« Complexité

« Dans ce film, ce sont les principales figures du mouvement qui retracent son histoire, de sa naissance en 1978, en réaction à la dérive autocratique du régime de Bourguiba, jusqu’à la proclamation de la nouvelle Constitution issue de la révolution, en janvier 2014. À cette date, les islamistes acceptent de quitter le pouvoir pour apaiser la tension qui grandit dans le pays. Et c’est le premier intérêt de ce remarquable documentaire que de donner longuement la parole à des hommes (et à une femme) plus souvent dénoncés qu’écoutés dans les médias occidentaux : Rached Ghannouchi, mais aussi le vibrionnant Abdelfattah Mourou, cofondateur du parti, qui n’a pas de mots assez durs pour l’épisode gouvernemental ; les deux ex-Premiers ministres Hamadi Jebali et Ali Layaredh qui, sous Ben Ali, ont payé leur engagement de longues années de prison ; et plusieurs députés que l’on suit dans leur circonscription, notamment face à des électeurs furieux. Nourri d’archives et de nombreuses séquences sur le vif tournées pendant plus d’un an, ce portrait de groupe, ni à charge ni à décharge, restitue à la fois la complexité d’un islam politique hésitant entre plusieurs voies et l’enjeu historique de la période charnière que la Tunisie est en train de vivre. »

[2]      Il a reçu en avril 2014, à Amsterdam, le prix du courage de penser, décerné par le réseau international Scholars at Risk. Il a été réélu doyen et la liste qu’il parraine pour le Conseil scientifique de la faculté a remporté les élections. Cf. http://scholarsatrisk.nyu.edu et http://www.rfi.fr/afrique/20130502-tunisie-doyen-faculte-lettres-manouba-acquitte. Le lecteur pourra lui-même s’informer pour ajouter à cette liste d’autres exemples propres à éclairer la politique d’Ennahdha.

[3]      Cf. la question des accompagnatrices de sorties scolaires. Une République réellement laïque doit imposer que ces accompagnatrices quittent le voile et tout signe religieux : car l’enseignement doit rester laïque, y compris lorsqu’il se déplace, et il faut aussi les aider à lutter contre la pression dont elles sont victimes.


© Jean-Michel Muglioni et Mezetulle

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Par Jean-Michel Muglioni
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La langue est-elle le reflet
et l'instrument d'une société sexiste ? 

par André Perrin

En ligne le 29 octobre 2014

En s’appuyant sur la lecture d’un ouvrage de Marina Yaguello, André Perrin examine la thèse selon laquelle la langue serait à la fois le reflet d’une société sexiste et son agent. Cet examen conduit notamment à récuser les attendus tirés de l’histoire de la langue en faveur de féminisations forcées : car s’il est vrai que les noms féminins de métiers et de fonctions ont pu être jadis plus nombreux qu’ils ne le sont aujourd’hui, il serait erroné d’en conclure que les droits des femmes étaient alors davantage reconnus.
Cela (entre autres arguments) fait qu’on peut non seulement s’interroger sur la pertinence d’une corrélation entre langue et sexisme dans la société, mais aussi, généralement, sur la légitimité et la valeur d’une action volontariste sur la langue.

 

Sommaire 

1 - La langue est-elle sexiste ? La théorie de la langue-reflet

Hiérarchie des professions et féminisation

L'absorption du féminin par le masculin

Les règles d'accord

L'humain, le masculin et le féminin

2 - L'action volontariste sur la langue

Notes

 


Le 7 octobre dernier à l'Assemblée Nationale le député Julien Aubert qui persistait à appeler Mme Sandrine Mazetier, vice-présidente de l'Assemblée et présidente de séance, « Madame le président » ou « Madame » et non « Madame la présidente » comme celle-ci l'exigeait a fait l'objet d'un rappel à l'ordre avec inscription au procès-verbal de la part de cette parlementaire, sanction qui lui a valu d'être privé du quart de son indemnité mensuelle, soit 1400 euros environ. D'aucuns, en particulier dans les milieux les plus réactionnaires de l'Éducation nationale, regretteront qu'on ne puisse priver du quart de leur argent de poche mensuel des collégiens et des lycéens qui s'obstinent à confondre le futur et le conditionnel ou l'infinitif et le passé composé, plutôt qu'un député qui prétendait, lui, se conformer aux règles de l'Académie française. D'autres mettront en doute la solidité du fondement juridique de cette sanction : l'article 19 alinéa 3 du règlement qui a été invoqué pour l'infliger concernait en effet les comptes rendus des séances et s'adressait par conséquent aux fonctionnaires chargés de rédiger ceux-ci, non aux parlementaires durant leurs débats1.


Toujours est-il que cet incident nous ramène aux récents articles que Catherine Kintzler, Alain Champseix et Jorge Morales ont consacrés aux rapports du sexe et du genre dans la langue et à la féminisation forcée. Nous ne reviendrons pas sur un certain nombre de points qui nous paraissent acquis : on aura beau regarder le soleil et la mort en face, le soleil n'a pas de sexe, qui est masculin en français et féminin en allemand, et la mort pas davantage, désignée par un mot de genre féminin en français et masculin en allemand. Toutefois cet arbitraire ne concerne pas les seuls êtres inanimés. Le pou, le grillon et le homard ne sont pas forcément des mâles, de même que les hirondelles, les panthères, les girafes ou les mouches ne sont pas toujours des femelles. Et dans le monde humain si nous disons qu'un homme a été la victime d'une agression, pourquoi une femme ne pourrait-elle pas en être le témoin ? Si le premier n'hésite pas à dire de son agresseur que c'est une canaille, une crapule ou une fripouille, pourquoi ne pourrait-il pas présenter son épouse comme un parangon de vertu ? Quant au grand saint Éloi, s'adressant à son roi, il n'hésite pas à lui signifier que sa Majesté est mal culottée. Il est toutefois exact que les noms masculins qui servent à désigner des êtres de sexe féminin sont plus nombreux que les noms féminins qui désignent des êtres de sexe masculin et c'est sur ce constat qu'on s'appuie généralement pour qualifier la langue de sexiste, c'est-à-dire de « machiste » et parfois pour réclamer qu'on impose par la force du droit la féminisation des noms. Ce sont ces deux points que nous nous proposons d'examiner ici : quelle est la valeur d'une action volontariste sur la langue ? Et quelle est la valeur de la théorie qui fonde ce projet, celle d'une langue qui serait à la fois le reflet d'une société sexiste et son auxiliaire ou son agent ?

Les lignes qui suivent doivent beaucoup à la lecture du livre de Marina Yaguello Les mots et les femmes (Payot, 1978, Petite bibliothèque Payot 1982). Marina Yaguello, professeur émérite à l'Université de Paris VII, éminente linguiste, féministe, a publié une douzaine d'ouvrages dont la lecture est aussi agréable qu'instructive et qui sont des modèles de clarté pédagogique. Si nous nous écartons à plusieurs reprises de ses conceptions ou de ses conclusions, nous n'en avons pas moins énormément appris en la lisant.



1 – La langue est-elle sexiste ? La théorie de la langue-reflet


A la différence du langage, faculté universelle, la langue est particulière : elle se définit comme le système des règles et des signes qui permettent de communiquer dans une société donnée. Il n'y a donc aucune difficulté de principe à concevoir que chaque langue reflète la pratique sociale des individus qui la parlent. Ainsi nous comprenons sans difficulté que la langue arabe dispose de « plusieurs centaines de mots pour faire, parmi les chameaux, des distinctions qui nous étonnent et nous échappent, là où nous disposons seulement de chameau, chamelle et parfois chamelon »2. Si donc une société assigne à l'homme et à la femme des rôles ou des statuts différents et hiérarchisés, si elle accorde davantage de dignité ou de prestige à l'un des deux sexes, en un mot si elle procède à des discriminations sexistes, il n'y aura rien d'étonnant à ce que l'on retrouve la trace de ces discriminations dans la langue sous la forme de dissymétries syntaxiques et sémantiques. Ce n'est donc pas la plausibilité de la théorie de la langue-reflet qu'il s'agit de discuter, mais plutôt la validité des arguments qui ont été utilisés pour l'étayer dans les débats récents. Le premier d'entre eux est que la langue répugne à donner un féminin aux noms des métiers les plus prestigieux (ingénieur, médecin, recteur, professeur, chef d'entreprise) tandis que, comme l'écrit une commentatrice d'un des articles cités plus haut, « ce sont les petits métiers ou professions qui se laissent naturellement féminiser »3. Le second est celui de l'absorption du féminin par le masculin qui se manifeste d'une part à travers la règle grammaticale en vertu de laquelle « le masculin l'emporte sur le féminin », d'autre part à travers la valeur générique du vocable homme :  « L'homme a détourné à son profit le mot qui désignait l'espèce. On peut considérer que cette identification […] entre le mâle et l'espèce est à la fois le résultat d'une mentalité sexiste et le moyen par lequel elle survit », écrit Marina Yaguello4. [Haut de la page]


Hiérarchie des professions et féminisation


En premier lieu il n'est pas assuré que la langue répugne à donner un féminin aux noms des métiers les plus prestigieux. Le site Career Cat a publié les résultats d'une enquête qui a abouti au classement de 200 métiers du plus prisé au moins prisé5. En tête de liste on trouve Ingénieur logiciel, Actuaire, Mathématicien, Statisticien, Analyste de systèmes, Météorologue, Biologiste, Historien, Sociologue, Physicien, Analyste financier, Philosophe, Économiste, Astronome ... On constate sans peine que la plupart de ces noms se laissent plus aisément féminiser que la plupart de ceux qui se trouvent en queue de liste : Pompier, Marin, Peintre en bâtiment, Soudeur, Chauffeur de taxi, Couvreur, Bûcheron, Docker, Manœuvre … On pourra toujours contester les résultats de cette enquête, réalisée dans un milieu anglo-saxon, mais c'est un fait que les professions intellectuelles sont généralement plus « prestigieuses » que les métiers manuels. Or en français les noms qui les désignent sont souvent formés au moyen d'un suffixe tiré du grec logos, la science. C'est le cas en particulier de la plupart de ceux qui correspondent aux spécialités médicales. On ne dira jamais d'une femme qui exerce la profession de cardiologue ou de gynécologue qu'elle est un cardiologue ou un gynécologue, et elle ne le dira jamais non plus d'elle-même. C'est en revanche pour la profession de médecin généraliste – pas plus prestigieuse pourtant que celle de spécialiste – que le problème de la féminisation se pose car là aucune solution n'est satisfaisante. On ne peut dire une médecine, le mot étant déjà « pris » et une doctoresse se heurte à deux difficultés. D'une part le suffixe -esse souffre d'une connotation dépréciative, ce sur quoi nous reviendrons plus loin, et d'autre part il correspond au mot docteur qui ne signifie pas une profession, mais un titre universitaire. On peut être docteur en médecine sans être médecin – c'était le cas de Georges Canguilhem et c'est celui de François Dagognet – et l'on peut également être docteur en philosophie, en droit ou en géographie. Dès lors si l'on veut bien admettre que le professeur est à l'instituteur ce que le médecin spécialiste est au médecin généraliste, on ne pourra pas non plus soutenir que c'est pour des raisons de prestige que le mot professeur se laisse plus malaisément féminiser en professeuse ou professeure que le mot instituteur en institutrice. Comme le dit Claude Hagège : « il n'est pas vrai que la norme française d'aujourd'hui […] puisse former si naturellement des féminins »6.


Quels sont donc les obstacles que la norme française d'aujourd'hui oppose à la formation des féminins ? Il y a en premier lieu les cas où la dérivation est difficile parce que le féminin potentiel est déjà « occupé » par une autre signification. On a rencontré plus haut le cas de médecine. Marina Yaguello cite ceux de fraiseuse et de balayeuse qui désignent des outils et ceux des mots qui changent de sens selon qu'ils désignent un animé ou un inanimé, tels manœuvre ou critique. Et lorsque le trompette du régiment est une femme, faut-il l'appeler la trompette ? Là encore le prestige social n'y est pour rien : s'il est prestigieux d'être critique aux Cahiers du cinéma, il l'est beaucoup moins d'être manœuvre ou trompette du régiment.


Ces obstacles ne sont pas décisifs aux yeux de Marina Yaguello : « rien n'empêche d'appeler cuisinière une femme qui fait la cuisine, malgré l'existence de l'appareil ménager du même nom et nul ne songerait à confondre une balayeuse (femme) avec une machine. La langue s'accommode d'ambiguïtés beaucoup plus graves »7. Il y a cependant un second obstacle qui tient à ce que « la formation des noms d'agent par suffixation […] donne souvent lieu à des connotations dépréciatives pour le féminin »8. C'est le cas du suffixe -ette que l'anglais a emprunté au français pour former kitchenette, laundrette, suffragette et qui « prend volontiers une valeur diminutive et péjorative. Le mot professorette est apparu à Berkeley vers 1950 pour désigner une assistante d'enseignement (teaching assistant) »9. C'est aussi le cas en français avec le suffixe -esse que Rabelais utilisait déjà de façon ironique et dont l'évolution historique a fait une arme de dérision : « A partir du moment où le suffixe -esse est perçu comme péjoratif pour les femmes, il change de fonction : il n'indique plus le féminin mais la dérision, dérision envers la femme qui singe l'homme »10. [Haut de la page]


S'il y a eu évolution historique, c'est qu'il n'en a pas toujours été ainsi. Au Moyen Âge le suffixe -esse était applicable à tous les noms d'agent et avec de multiples variantes, de sorte que le féminin de mire (le médecin) pouvait être aussi bien miresse que mireresse ou mirgesse. Au XVIe siècle médecine a été utilisé au sens de femme de médecin. Marina Yaguello note que « De nombreux féminins ont disparu ; ainsi : vainqueresse, jugesse, miresse, bourelle (de bourreau), charlatane, tyranne, librairesse, chasseresse ... »11. Il y avait aussi au Moyen Âge des tisserandes, des gantières, des chapelières, des tapissières, des heaulmières, des savetières, des saucissières, des coutelières, des chaudronnières, des potières, des joaillères, des tailleresses d'or, des fromagères, des tavernières, des hôtelières et, s'agissant ici non plus de métiers mais de fonctions, des prudes femmes investies des mêmes prérogatives que les prud'hommes12. Ce constat pose alors un redoutable problème à la théorie de la langue-reflet : ne faut-il pas en conclure que les sociétés d'ancien régime étaient moins « sexistes » ou plus « féministes » que la nôtre ? Il y aurait là de quoi faire réfléchir celles et ceux qui ont coutume de dénoncer la mentalité « moyenâgeuse » des phallocrates et des machistes. Plus qu'au sexisme, c'est au conservatisme que Marina Yaguello attribue la difficulté de la formation des féminins : « La France a une lourde tradition d'académisme, de purisme et de contrôle sur la langue. Cette situation, on le sait, date de la création de l'Académie française. La question des noms d'agent illustre parfaitement, la grammaire historique nous le montre, le contraste entre la langue pré-académique et la langue post-académique »13. La langue académique ne s'oppose pas seulement à la langue pré-académique, mais aussi à la langue populaire dont Marina Yaguello et Claude Hagège s'accordent à reconnaître qu'elle est infiniment moins réticente à former des féminins : « Il en va autrement, certes, en français parlé, beaucoup moins bridé par les interdits académiques et par conséquent fidèle encore à une tradition préclassique », écrit Claude Hagège14. Cette observation redouble la difficulté évoquée plus haut : pour sauver la théorie de la langue-reflet il faudrait admettre non seulement que les sociétés d'ancien régime étaient plus féministes que la nôtre, mais encore qu'on trouve moins de préjugés et de stéréotypes sexistes dans les classes populaires que du côté des élites. Et l'on s'expose à une objection du même type quand on oppose à la langue française, sexiste, forcément sexiste, la langue espagnole qui dérive tout naturellement le féminin du masculin par suffixation du a : jefe (le chef) donne jefa, ingenior, ingeniora, profesor, profesora, doctor, doctora, medico, medica, arquitecto, arquitecta, director, directora, ministro, ministra, embajador, embajadora, juez (le juge), jueza, procurador, procuradora, abogado (l'avocat), abogada, etc. Faut-il en conclure qu'en dépit de l'origine du mot macho la société espagnole, depuis aussi longtemps qu'on y parle le castillan, est moins machiste et plus égalitaire que la société française ?


Pourtant le conservatisme, cet obstacle externe à la formation des féminins, ne peut être imputé à la seule Académie française. En 1922 Ferdinand Brunot observait déjà : « Ce qui augmente la difficulté, c'est que beaucoup de femmes croiraient n'avoir rien obtenu si l'assimilation n'était pas complète. Elles veulent porter tout crus des titres d'homme »15. Ainsi Madame de Genlis qui avait été chargée de l'éducation des fils du duc d'Orléans, et en particulier du futur Louis-Philippe, entendait bien en être le gouverneur et non la gouvernante. A l'instar de Madame de Genlis et à la différence de la vice-présidente Mazetier, un certain nombre de femmes qui occupent des postes éminents souhaitent ce que Ferdinand Brunot considérait comme une assimilation complète, même si, à ce que l'on sache, aucune d'entre elles n'a jusqu'ici mis à l'amende celles et ceux qui leur refusent cette satisfaction. Marina Yaguello reprend à son compte ce constat : « souvent, ayant intériorisé la hiérarchie sociale, les femmes sont les premières à faire obstacle à la féminisation des noms d'agent. Se faisant une place minoritaire, exceptionnelle, conquise de haute lutte, dans les domaines réservés aux hommes, elles continuent à considérer ces domaines comme masculins »16.


Cependant si ces femmes s'opposent à la féminisation des noms d'agent, c'est peut-être parce qu'elles perçoivent que celle-ci est corrélative d'une dépréciation de la profession ou de la fonction dès lors que la langue souligne qu'elle est exercée par une femme. Ainsi les féministes américaines ont mis en évidence que « les noms d'agent conférant un prestige ou encore qui sont réservés aux hommes sont souvent précédés de woman, lady, ou female, lorsqu'il s'agit de femmes »17. On dira ainsi a lady-analyst pour désigner une psychanalyste ou a woman-doctor pour une femme qui exerce la profession de médecin. Comme on ne dit pas a gentleman-analyst ni a man-doctor, ces féministes protestent contre une féminisation qui, soulignant la différence, suggère une moindre compétence et certaines « vont jusqu'à réclamer la suppression de tous les féminins en -ess ou -ette (ce qui amènerait à dire par exemple : '' she is an actor '') »18. Ces revendications qui, en refusant qu'on introduise dans la langue une visibilité du féminin, s'opposent diamétralement à celles auxquelles nous sommes accoutumés, ont le mérite de mettre en évidence un point important : là où l'on dispose de noms de métiers épicènes, ce qui semble être l'idéal dans une perspective égalitaire, on éprouve le besoin de « marquer » le féminin pour le démarquer du masculin. Tout se passe paradoxalement comme si là où la langue ne reflète pas naturellement les inégalités de la société on s'employait à ce qu'elle les reflétât. Une dernière observation conduira dans le même sens à révoquer en doute la théorie de la langue-reflet. Alors qu'en anglais le suffixe -er est strictement épicène, « il semble qu'une différenciation insidieuse se fasse dans l'esprit des locuteurs sur la base des rôles masculins et féminins dans la société. Ainsi baby-sitter sera perçu comme féminin, alors que par exemple writer, ''écrivain'', et philosopher seront perçus comme masculins »19. S'il en est ainsi, loin que la langue reflète une pratique sociale inégalitaire, c'est celle-ci qui se rebelle contre l'égalitarisme mensonger de celle-là et conduit les locuteurs à penser contre la langue qu'ils parlent. [Haut de la page]



L'absorption du féminin par le masculin


Les règles d'accord

Tous les écoliers ont appris qu'en français « le masculin l'emporte sur le féminin », expression malencontreuse comme l'a rappelé Catherine Kintzler20, car ce qui l'emporte au pluriel c'est non pas le masculin mais l'absence de marque de genre. En effet dans une langue où le neutre n'existe pas le masculin ne renvoie pas seulement à un être de genre masculin, mais aussi à un ensemble dont le genre est indéterminé : « Le masculin est le genre indifférencié » écrivent les grammairiens Wagner et Pinchon21. On parle aussi de genre par défaut, de genre non marqué ou de genre extensif. En d'autres termes le masculin tient lieu de neutre. On objectera peut-être que cela ne change rien, que si c'est le masculin et non le féminin qui est le genre extensif, habilité à représenter la totalité, ce n'est pas l'effet d'un hasard mais celui de la domination masculine dans la société. L'objection est recevable à condition qu'on en tire toutes les conséquences dans le cas des langues où le masculin ne l'emporte pas sur le féminin. Ainsi en allemand les déterminatifs der, kein, dieser, jener, welcher prennent au pluriel la forme du féminin et le pronom er (il) se féminise en sie au pluriel. Dire en allemand : « Dieser Junge und dieses Mädchen sind verliebt, sie küssen sich », c'est comme si l'on disait en français : « Ce garçon et cette fille sont amoureux, elles s'embrassent ». Faut-il en conclure à la domination féminine chez nos amis teutons ? De même le hongrois ne fait pas de distinction de genre pour le pronom à la troisième personne : ö signifie indistinctement il/lui/elle et ök ils/eux/elles. Et en iroquois, loin que le masculin l'emporte sur le féminin, c'est tout à l'inverse le féminin qui fait office de générique.


Un certain nombre de féministes réclament qu'on substitue à la règle d'accord qui veut qu'au pluriel le masculin l'emporte sur le féminin une règle dite de voisinage ou de proximité en vertu de laquelle l'adjectif s'accorderait en genre et en nombre avec le plus proche des noms qu'il qualifie et le verbe avec le plus proche de ses sujets. Or cette règle a existé en latin et en ancien français. En latin l'adjectif épithète de plusieurs noms s'accorde seulement avec le plus rapproché. C'est conformément à cette règle qu'on dira Bonus pater et mater et Bona mater et pater. Cet accord subsiste au XVIe siècle, par exemple chez Agrippa d'Aubigné : « Portant à leur palais bras et mains innocentes » (Les Tragiques III, 203) et chez Ronsard : « Au ciel est revollée et justice et raison » (Discours des misères de ce temps v. 182) et encore au XVIIe chez Corneille : « Sa bonté, son pouvoir, sa justice est immense » (Polyeucte v. 849) et chez Racine : « Armez-vous d'un courage et d'une foi nouvelle » (Athalie v. 1269).


Que peut-on en conclure sur les rapports de la langue et de la société ? Dans le cas de l'iroquois où le féminin sert de générique, c'est-à-dire, dans notre langage, l'emporte sur le masculin, on pourrait être tenté de dire que la langue iroquoise reflète une société matrilocale et matrilinéaire dans laquelle les femmes non seulement exercent l'autorité sur les enfants, mais disposent d'un pouvoir économique et politique important puisqu'elles possèdent les terres et choisissent les chefs de clan. Malheureusement, comme le fait remarquer Marina Yaguello, « on ne peut pas dire que la langue iroquoise soit non sexiste car par ailleurs elle classe les femmes dans les inanimés »22. Et en effet la plupart des féministes, fussent-elles parfaitement matérialistes et athées, goûtent peu qu'on dénie à la femme la possession d'une âme… Et puis faut-il admettre que la domination masculine est inconnue en Allemagne et en Hongrie ? Faut-il croire que dans les sociétés d'ancien régime dont la langue pratiquait l'accord de proximité les rapports entre les sexes étaient plus égalitaires que dans la société française du XXIe siècle ? Sans doute peut-on admettre que la femme jouissait au Moyen Âge d'un statut plus favorable que dans les siècles qui l'ont immédiatement suivi : il est vrai que le progrès du droit romain a représenté pour elle une régression et c'est un édit du Parlement daté de 1593 qui lui a interdit toute fonction dans l'État. Il serait toutefois beaucoup plus difficile de montrer que la syntaxe phallocratique qui s'est imposée depuis l'abbé Bouhours et Nicolas Beauzée a interdit tout progrès de l'égalité et de la liberté et que les rapports entre les sexes sont plus inégalitaires aujourd'hui qu'à l'époque de Corneille et de Racine.


L'humain, le masculin et le féminin

S'agissant de la valeur générique du mot homme qui désigne à la fois l'être humain en général et l'être humain de sexe masculin, Marina Yaguello s'expose à la même objection lorsqu'elle affirme que cette identification entre le mâle et l'espèce « est à la fois le résultat d'une mentalité sexiste et le moyen par lequel elle survit »23 car pour qu'on puisse accorder à cette proposition un minimum de consistance théorique, il faudrait pouvoir montrer que les sociétés dont les langues ne procèdent pas à cette identification ont une mentalité moins sexiste que les autres. Or l'allemand distingue Mensch et Mann, le latin homo et vir, le grec άνθρωπος (anthropos) et άνήρ (aner). Peut-on sérieusement soutenir que la mentalité de notre société est plus sexiste que celle de la civilisation grecque où la femme était une éternelle mineure, toute sa vie sous la dépendance d'un κύριος (Kyrios = maître), son père, son mari, voire son fils si elle devenait veuve, exclue de la vie de la cité davantage encore que l'esclave qui, lui, pouvait devenir citoyen s'il était affranchi ? [Haut de la page]




2 – L'action volontariste sur la langue


Le projet d'une action volontariste sur la langue ne se fonde pas seulement sur le présupposé selon lequel celle-ci reflète les inégalités inscrites dans la société car un reflet est purement passif : on n'a jamais fait maigrir un obèse en mettant son ombre à la diète. Il faut de surcroît attribuer au sexisme de la langue une vertu active, celle d'engendrer, d'entretenir, de développer des stéréotypes qui renforcent les inégalités réelles. Ainsi la féministe Hubertine Auclert disait déjà à la fin du XIXe siècle : « L'absence du féminin dans le dictionnaire a pour résultat l'absence dans le code des droits féminins »24. C'est apparemment dans un sens analogue qu'une commentatrice d'un article d'Alain Champseix, légitimement préoccupée par l'orientation professionnelle des jeunes filles, écrivait : « L'enjeu de la féminisation des noms de tous les métiers est de convaincre les jeunes filles que tous les métiers sont accessibles, ou tout au moins leur faire apparaître que certains métiers (les plus valorisés et prestigieux) ne sont pas réservés aux seuls hommes »25. Mais qu'est-ce qui autorise à penser que les femmes sont dissuadées de s'orienter vers certains métiers ou professions du fait que ceux-ci sont désignés par des mots de genre masculin ? Le français ne connaît pas de féminin au mot peintre tandis que l'italien dispose de pittrice : y a-t-il eu davantage d'Artemisia Gentileschi que d'Élisabeth Vigée-Lebrun et de Berthe Morisot ? Le mot autrice était courant au XVIIIe siècle : y a-t-il moins de femmes écrivains en France aujourd'hui qu'au siècle des Lumières ? Au début du XXe siècle les dictionnaires donnaient le mot secrétaire comme exclusivement masculin : les femmes ont-elles attendu que l'Académie donne le feu vert en en faisant un épicène pour se précipiter dans la profession de secrétaire ? C'est exactement le contraire qui s'est passé. Comme l'écrit Claude Hagège : « La société française n'a pas attendu que ministresse remplace femme-ministre ou que l'on dise Madame la mairesse pour que s'accroisse le nombre des professions asexuées »26.


Le projet d'une action volontariste sur la langue repose donc sur une représentation erronée des rapports entre la langue et la réalité sociale. Ce n'est pas l'évolution de la langue qui fait bouger la société, mais c'est l'évolution de la société qui fait bouger la langue, et encore toujours avec du retard, et encore pas toujours. Toujours avec du retard car comme l'écrit Claude Hagège, « La langue n'évolue nullement au rythme des mentalités, lesquelles elles-mêmes changent moins vite que les lois »27 Et pas toujours. Ainsi à propos du mouvement de création de nouvelles formes féminines Marina Yaguello écrit : « Il semble bien que ce soient les années 20 – qui ont pourtant permis aux femmes de rejeter nombre de contraintes – donc l'immédiat après-guerre, qui ont marqué un coup d'arrêt »28. Si l'on songe en outre qu'il est d'une manière générale plus difficile de changer les choses que de les conserver en l'état et si l'on considère corrélativement que les efforts déployés par les professeurs au sein de l'institution scolaire pour faire respecter par les élèves les règles syntaxiques existantes et pour lutter contre le relâchement dans l'usage de la langue sont loin d'être toujours couronnés de succès, on est amené à douter des chances de réussite d'une action volontariste sur la langue : « Créer artificiellement des formes grammaticales et les imposer en comptant sur la bonne volonté des locuteurs, c'est autrement plus difficile que de maintenir par la coercition scolaire et administrative des formes en voie de disparition, ce qui n'est déjà pas facile »29, écrit Marina Yaguello. De semblables créations artificielles font partie des revendications de certaines féministes américaines, revendications que Marina Yaguello juge « pour une part, au mieux utopiques, au pire ridicules »30. On a ainsi suggéré de substituer aux pronoms masculins et féminins une forme « ambigène » ou neutre qui pourrait être thon (contraction de that one) ou tey ou même she, Dana Densmore ayant estimé dans ce dernier cas que « cela ferait le plus grand bien aux hommes d'être grammaticalement féminisés »31. On a encore proposé d'éliminer le morphème man des mots où il figure, humankind se substituant ainsi à mankind (l'humanité), adulthood à manhood (l'âge d'homme), chairperson à chairman (le président), tandis que womanity et one-woman-show concurrenceraient humanity et one-man-show. Ce volontarisme linguistique rencontre un double écueil. D'une part les termes créés pour abolir la distinction du masculin et du féminin en arrivent parfois à être utilisés pour désigner le seul féminin : ainsi on continue à dire chairman pour désigner un homme tandis que chairperson s'applique la plupart du temps aux femmes, ce qui, observe Marina Yaguello, revient à féminiser le terme qui était supposé faire office de neutre. D'autre part les adversaires de ce volontarisme linguistique s'emploient à ridiculiser les revendications féministes en s'amusant à modifier les suffixes masculins même là où ils sont dépourvus de toute signification masculine, par exemple à dire Personhattan ou Personchester pour Manhattan et Manchester, ou encore shedonism pour hedonism et girlcott pour boycott. Nul doute que les féministes françaises essuieraient les mêmes quolibets si elles réclamaient qu'on rééditât tel roman de Saint-Exupéry sous le titre Terre des hommes et des femmes ou si elles exigeaient qu'on inscrivît au fronton du Panthéon : Aux grandes personnes la patrie reconnaissante ...


Est-ce à dire qu'il faille s'opposer à la féminisation des noms d'agent ? Assurément non. Nous nous rangeons sur ce point à l'avis de Marina Yaguello : « l'option prise par les Américaines : changer la langue afin d'influer sur les structures mentales, précéder et hâter leur évolution, me paraît idéaliste, au moins en ce qui concerne l'emploi de formes fabriquées et non conformes aux structures morphologiques de la langue […]. Par contre, si l'on s'abstient de violer la langue, on peut obtenir des résultats »32. Il n'y a donc aucune raison, comme le rappelait Catherine Kintzler33, de se priver des féminins qui dérivent naturellement d'un masculin comme directrice, rectrice ou inspectrice, ou qui s'y prêtent par leur rime féminine comme ministre. Pour les autres l'usage tranchera et sera comme toujours avalisé par l'Académie lorsqu'il aura tranché. Cependant s'il n'y a guère lieu dans ce débat de distinguer entre métier et profession – la commentatrice Zaza a raison sur ce point – il y a une double distinction qui demeure pertinente : entre la profession et la fonction d'une part, entre la fonction et l'exercice de la fonction d'autre part. Infirmier et pharmacien sont des métiers. Lorsque jadis aucune femme n'exerçait la profession de pharmacien et que celui-ci était un notable de village, la pharmacienne était la femme du pharmacien. Cela n'a plus de sens aujourd'hui et le féminin pharmacienne est disponible pour désigner la femme qui exerce cette profession. En revanche recteur n'est pas une profession. La preuve en est que tous les recteurs d'académie ont une profession, la plupart du temps celle de professeur d'université et le rectorat est une fonction qu'ils exercent à titre temporaire et dont ils sont très souvent démis du jour au lendemain. Il est donc tout à fait normal qu'on écrive que le poste de recteur de l'académie de Montpellier a été attribué à Mme Nathalie Martin et il serait impossible de substituer dans ce cas rectrice à recteur, à moins de laisser supposer que ce poste ne peut être attribué qu'à une femme. En revanche à partir du moment où l'on parle non plus de la fonction, mais de la personne qui l'exerce, on dira tout naturellement qu'on a rendez-vous avec la rectrice et non pas avec le recteur. Il en va de même pour bâtonnier qui n'est pas une profession, mais une fonction exercée par un avocat ou pour ambassadeur qui correspond au métier de diplomate et qui signifie d'une part une dignité, d'autre part une fonction dont l'intéressé ne possède le titre que pour la durée de sa mission. La diplomate Nathalie Martin sera ainsi nommée Ambassadeur de France au Zimbawe, mais si je lui suis présenté dans une réception, je l'appellerai Madame l'Ambassadrice. [Haut de la page]



Le député Julien Aubert a donc eu tort de refuser à la Vice-Présidente Mazetier la dénomination qu'elle exigeait d'autant plus que l'Académie Française, de l'autorité de laquelle il se réclamait, l'autorisait expressément à faire preuve de délicatesse et de courtoisie34. Cependant en sanctionnant ce manquement à la façon d'un petit chef35 mesquin et tyrannique, Madame Mazetier aura obtenu un triple résultat. Elle aura réussi à faire de ce député une victime. Elle aura apporté de l'eau au moulin de ceux qui disent que c'est précisément quand un pouvoir politique est impuissant à changer les choses qu'il s'évertue à jeter de la poudre aux yeux en agissant sur des symboles. Elle aura enfin permis de mettre en évidence les méfaits de l'idéologie lorsque celle-ci, s'appuyant sur les moyens coercitifs dont le pouvoir politique est investi, prétend décider comment les citoyens doivent parler et, de là, penser.


On objectera peut-être que dans cette querelle l'idéologie ne se trouve pas dans un camp et la science dans l'autre. Marina Yaguello écrit : « Ce qui définit l'action volontariste, cependant, c'est la conscience d'agir délibérément sur la langue dans un but révolutionnaire, réformiste ou conservateur : action pour changer ou au contraire pour maintenir, l'action volontariste , par définition, est une force contraire à l'évolution naturelle de la langue. Elle ne cherche pas à entériner le changement spontané, mais au contraire à le bloquer, à le dépasser ou à le précéder. Elle procède toujours d'une idéologie et se fonde sur la constatation que la langue n'est pas ce qu'elle devrait être »36. Sans doute peut-on toujours soutenir qu'aucun discours ne peut prétendre échapper à l'idéologie ; sans doute certaines attitudes qui tendent à refuser à la langue toute évolution, à mettre « le français en cage » selon l'expression de Jacques Laurent37 peuvent-elles être interprétées en termes de conservatisme, voire de volonté de distinction. Cependant il ne semble pas qu'on puisse mettre exactement sur le même plan ce que Marina Yaguello appelle l'action pour changer et l'action pour maintenir. En effet « le conservatisme, pris au sens de conservation, est l'essence même de l'éducation »38 selon la célèbre formule d'Hannah Arendt. Tout professeur, qu'il soit de droite ou de gauche, marxiste ou libéral, croyant ou athée aura à cœur d'exiger de ses élèves qu'ils respectent les règles d'accord du participe passé et qu'ils n'abandonnent pas le subjonctif au profit du seul indicatif. Une tâche qui est accomplie par tous les professeurs quelle que soit leur idéologie ne peut pas être qualifiée d'idéologique et il n'est pas équitable, quoiqu'il soit habile, de retourner contre eux le qualificatif de policier du langage. [Haut de la page]

 

© André Perrin et Mezetulle, 2014

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Notes

1 David Desgouilles « Assemblée : Madame le président, vous exagérez » Causeur 8 octobre 2014.

2 Georges Mounin Clefs pour la linguistique Seghers 1968, p.81.

3 Zaza Commentaire n° 4 à l'article d'Alain Champseix « Humanité, différence sexuelle et langue » Mezetulle 21 août 2014.

4 Marina Yaguello Les mots et les femmes Petite bibliothèque Payot 1982, p. 168.

6 Claude Hagège L'homme de paroles Fayard Folio-Essais 1985, p. 359.

7 Marina Yaguello op.cit., p. 122.

8 Ibid. p. 118.

9 Ibid.

10 Ibid. p. 133.

11 Ibid. p. 131.

12 Cf Régine Pernoud La femme au temps des cathédrales Stock 1980 p. 204-211.

13 Marina Yaguello op.cit. p. 135.

14 Claude Hagège op.cit. p. 359.

15 Ferdinand Brunot La pensée et la langue Masson 1922 p. 90.

16 Marina Yaguello op.cit. p.136.

17 Ibid. p. 119.

18 Ibid. p. 119-120.

19 Ibid. p. 119.

21 Wagner et Pinchon Grammaire du français classique et moderne Hachette 1962 p.56.

22 Marina Yaguello op.cit. p. 116.

23 Marina Yaguello op.cit. p. 168.

24 Cité par Rémy de Gourmont in Le problème du style Mercure de France 1902 p. 240-241.Marina Yaguello (op.cit. p. 136) et Claude Hagège (op. cit. p. 358) attribuent à tort à Rémy de Gourmont la phrase qu'il ne fait que citer.

26 Claude Hagège op. cit. p. 359-360.

27 Ibid. p. 360.

28 Marina Yaguello op.cit. p. 136.

29 Op.cit. p. 188.

30 Ibid. p. 186.

31 Ibid. p. 187

32 Ibid. p. 188-189.

33 Catherine Kintzler Réponse au commentaire n° 5 de l'article « Novlangue : comment dit-on « la victime » au masculin ? » Mezetulle 4 août 2014

35 Je ne dis pas petite chèfe, ni petite chèfesse, ni petite cheftaine parce que, à l'heure qu'il est, Madame Mazetier ne dispose pas du pouvoir de me priver du quart de ma retraite mensuelle.

36 Marina Yaguello op. cit. p. 184.

37 Jacques Laurent Le français en cage Grasset 1988.

38 Hannah Arendt « La crise de l'éducation » in La crise de la culture Gallimard Idées 1972 p. 246.

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Par André Perrin
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Le redoublement (de nouveau) en question 

par Guy Desbiens

En ligne le 24 octobre 2014

Tous les experts sont d’accord : il faut en finir avec le redoublement ! Le problème est que les prétendues études sur lesquelles s’appuient ces Diafoirus pour asséner ce qui n’est rien d’autre qu’un dogme reposent sur des sophismes, des enquêtes internationales biaisées et avancent des estimations de « coûts » invérifiables. Mais qu’importe ? qui veut noyer son chien...[1]

En finir une fois pour toutes avec le redoublement ! Telle est donc, de nouveau, la grande et noble ambition de refondation de l’École de la République. On ne le répétera jamais assez, et tous les experts s’accordent à le dire : le redoublement est une pratique archaïque, inutile, inefficace, coûteuse et même injuste, nuisible et traumatisante pour les élèves, à laquelle demeurent pourtant attachés les enseignants, voire les parents, par préjugé et par croyance irrationnelle.

Le lamento : si seulement le redoublement était interdit !


Un projet de décret fut donc présenté au CSE [2], le 3 juillet dernier, pour soumettre dorénavant le redoublement, à tous les niveaux de la scolarité, à un accord écrit des parents. Il semblerait que ce projet n’aille pas encore assez loin pour les experts du CNESCO [3], qui avaient opportunément rendu publics, le 28 août 2014, des extraits d’un futur Rapport consacré au « redoublement et ses alternatives » : on peut y lire que le redoublement, dont la pratique est en France en nette régression, n’est malheureusement pas encore, selon eux, comme c’est le cas pour d’autres pays, purement et simplement interdit [4] !

Le CNESCO prévoit donc pour le cours de l’année scolaire 2014-2015 une série de « conférences de consensus » : on peut cependant se demander en quoi pourront bien consister les débats avec des experts en « science de l’éducation » qui estiment détenir la vérité absolue et qu’on ne saurait donc contester qu’en raison d’un aveuglement lié à ses « représentations sociales ». Car c’est évidemment ce qui expliquerait les réticences du corps enseignant, encore attaché à « la pédagogie traditionnelle », à sa « vision morale de l’École républicaine » et même à l’usage de tout moyen coercitif confortant son pouvoir au sein de l’ordre scolaire [5] ! Les experts ne craignent pas néanmoins l’incohérence quand ils déplorent « la place essentielle laissée aux parents » (qui peuvent également adhérer à ce genre de pratiques éducatives désuètes), place qu’ils ont toujours cherché à renforcer au sein de l’institution (chaque fois qu’il a été possible, évidemment, de porter atteinte à l’autorité des professeurs).

Un sophisme arithmétique


Les arguments invoqués pour démontrer « scientifiquement » l’inutilité du redoublement sont globalement toujours les mêmes : ils se fondent sur un sophisme arithmétique. Les études en question consistent à comparer les résultats scolaires des groupes d’élèves ayant déjà redoublé avec ceux de la population de leur classe d’âge : ce qui permettrait de mesurer, par l’usage des méthodes statistiques, les effets négatifs du redoublement sur les performances scolaires ultérieures des élèves. Le Rapport du CNESCO reconnaît néanmoins qu’il y a en cela de graves insuffisances méthodologiques : « Le chercheur est donc contraint, peut-on y lire (p.19), de comparer des élèves redoublants et des élèves non-redoublants pour estimer la valeur inobservable de ce qui se serait passé pour le redoublant s’il avait été promu ». Nous saurons gré aux experts d’admettre qu’ils n’ont pas encore le pouvoir, en dépit de leur science absolue, de prédire ce qu’aurait dû être l’avenir si on avait pu agir sur le présent ! Mais qu’à cela ne tienne : ce défaut méthodologique expliquerait pourquoi certaines études ne sont pas significatives (les cas où le redoublement s’avère positif, ce qui tiendrait à des raisons extrinsèques), mais ne jouerait plus en défaveur des études les plus récentes (celles qui démontrent que le redoublement a des effets quasiment nuls à court terme et négatifs sur le long terme). Le double discours peut donc sans problème être admis comme procédé scientifique.

Des enquêtes internationales biaisées, un prétendu "coût" invérifiable


Autre argument indubitable au regard des experts : la confirmation par les enquêtes internationales et notamment PISA [6]. Or les enquêtes internationales sont biaisées : elles n’évaluent absolument pas le niveau scolaire des élèves, mais des « compétences socialement utiles » par des tests composés d’items et de QCM. De surcroît, l’interprétation des statistiques internationales est toujours tendancieuse : certains pays ne pratiquant pas le redoublement ont certes les meilleurs résultats (la Corée, le Japon, la Finlande, la Norvège) ; d’autres pays du même ordre, cependant, ont des résultats en dessous la moyenne de l’OCDE (la Grèce, la République Tchèque, la Slovaquie, Israël) ; mais certains pays, ayant conservé le redoublement dans leur système scolaire, bénéficient de résultats au dessus de la moyenne (la Belgique, les Pays-Bas, la Suisse). Les comparaisons internationales ne permettent donc pas d’ériger un modèle de système scolaire abstraction faite d’autres paramètres déterminants comme la culture, l’histoire, le poids démographique, le PIB par habitants, etc. Encore une fois, le procédé n’est pas rigoureux sur le plan de la méthodologie scientifique.

Dernier argument, et c’est sans doute le plus convaincant : le coût annuel du redoublement s’élèverait à 1,6 milliards d’euros pour le système éducatif. Le Rapport du CNESCO ne présente aucune donnée quantifiable permettant de vérifier de tels chiffres, mais seulement sa méthode de calcul : distinguer le coût moyen et le coût marginal d’un élève et déterminer l’impact de l’augmentation du nombre d’élèves par classe d’âge sur la dépense d’éducation correspondante [7]. Le système éducatif s’apparente à un appareil de production, l’élève à une marchandise, la suppression du redoublement à une économie d’échelle.

Mais enfin par quoi le remplacer ? On ne pourra reprocher aux experts de manquer d’imagination : rattrapage en fin d’année, promotion conditionnelle, écoles d’été, classes multi-âges, suivi individualisé et apprentissage coopératif (pp. 28-29). Cependant, de telles pratiques pédagogiques, continuellement préconisées au fur et à mesure des réformes, ne seront pas mises en place pour se substituer au redoublement : elles seront rendues nécessaires parce que celui-ci aura été supprimé ! Que faudra-t-il, dès lors, supprimer encore afin de favoriser la réussite des élèves : la notation - car justement l'éducation nationale prévoit grande consultation sur l'évaluation d'octobre à décembre de cette année !  - [8] , les classes, les examens, l’École elle-même ?


Inconsistant sur le plan méthodologique, dogmatique, don-quichottesque : le Rapport du CNESCO sur le redoublement est un chef d’œuvre d’inepties pédagogistes.

 

1 Dans un article intitulé « le redoublement en question », paru dans la Quinzaine Universitaire n° 1242 du 29 août 2005, Guy Desbiens dénonçait déjà la campagne de communication orchestrée à l’époque pour mettre en cause la valeur et la place du redoublement au sein du système scolaire (article repris sur Mezetulle).

2 Conseil Supérieur de l’Éducation.

3 Le Conseil national d’évaluation du système scolaire, qui se définit comme une « instance indépendante placée auprès du ministre de l’éducation nationale et présentant une capacité d’évaluation scientifique de haut niveau » (http://www.cnesco.fr/).

4 « Légalement, le redoublement ne peut être qu’exceptionnel (article 37 de la loi de 2013). Il n’est cependant pas interdit » (pp.16-17).

5 Cf. pp.25-26 : les extraits qui sont présentés du Rapport sont édifiants.

6 Programme international pour le suivi des acquis des élèves (enquête menée tous les 3 ans par l’OCDE) : http://www.oecd.org/pisa. On notera à cet égard que l’actuelle présidente du CNESCO, Nathalie Mons, a codirigé la concertation pour la refondation de l’École et intervient en tant qu’experte pour le consortium PISA.

7 « nous avons calculé la sensibilité de la part de la dépense intérieure d’éducation par degré d’éducation au nombre d’élèves dans chaque degré. Nous trouvons alors qu’une augmentation de 1% du nombre d’élèves engendre une hausse de la dépense intérieure d’éducation de 0,6%. Ainsi, le coût du redoublement correspond à environ 60% du surcoût calculé comme le produit de la dépense moyenne par élève et du nombre de redoublants » (p.24).

8 Au moment où nous écrivions ces lignes, nous n'imaginions pas que le ministère de l'éducation nationale mettrait précisément en place une consultation sur l'évaluation d'octobre à décembre 2014.

 

© Guy Desbiens et Mezetulle, 2014.

 

Sur le redoublement :

Lire l'article de Tristan Béal Le redoublement est-il nécessairement un mal ?

Lire le précédent article de G. Desbiens (2011).

 

Voir les autres articles de Guy Desbiens en ligne sur Mezetulle.


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L'école des municipalités 

par Tristan Béal

En ligne le 29 septembre  2014

 

D’article en article,Tristan Béal poursuit avec une féroce ironie son analyse du démantèlement de l’école publique. Il revient ici sur l’une des dernières « mesures-phare » abordées dans L’école des loisirs obligatoires : l’organisation des TAP (Temps d’activités périscolaires) par les communes. La « municipalisation » du temps scolaire n'est pas un épiphénomène de la réforme des rythmes scolaires, mais sa conséquence inévitable et principale. On peut craindre que l'on ne s'arrête pas là et que ce ne soit pas seulement le temps de l'école qui soit « municipalisé », mais aussi le recrutement des maîtres et les programmes. Insidieusement ce sont les municipalités, et non plus l'État, qui s’imposent aux parents et aux personnels comme interlocuteurs en matière d’Éducation que l’on continue pourtant à dire nationale.

 

Lorsque j'écrivais en mai dernier un deuxième article sur la réforme des rythmes scolaires, plus particulièrement sur le « décret Hamon » permettant aux communes un assouplissement de la dite réforme, je ne pensais pas être si prémonitoire en donnant à cet article le titre : L'école des loisirs obligatoires. Il se trouve qu'a été dernièrement portée à ma connaissance une lettre qui circule en ce moment dans une commune de banlieue ; cette lettre est envoyée aux familles qui n'inscrivent pas leurs enfants aux activités périscolaires organisées par la municipalité[1].

 

Du reste, voici cette lettre[2].

 

Objet : L'absence de votre enfant au TAP (Temps d'Activités Périscolaires) de *... h *... à *... h *... le *... septembre 2014

   

Madame,

 

Monsieur *... *..., Maire de *..., Conseiller Général des *..., vous a transmis, à cette rentrée 2014/2015, un courrier précisant l'organisation du nouveau temps scolaire et périscolaire à *... .

Cette lettre indique également les modalités de mise en œuvre des TAP par les services municipaux.

Cette démarche expérimentale, voulue par la Municipalité dans l'intérêt de tous les enfants, et élaboré [sic] en partenariat avec l'Education Nationale, se donne pour objectif de rendre obligatoire la participation de chaque élève de *... inscrit dans les écoles élémentaires de notre ville.

Je vous précise qu'il s'agit d'un projet validé par les autorités académiques et qui vient d'être cité pour son exemplarité par Mme Najat VALLAUD-BELKACEM, Ministre de l'Education nationale en visite dans notre ville le *... *... 2014.

J'ajoute que ces activités (Culturelles, Scientifiques et Techniques, Sportives, Citoyennes,...) sont gratuites et entièrement prise [sic]en charge par la commune. Elles sont conduites exclusivement par des agents professionnels, formés et permanents.

De plus, elles s'inscrivent dans le cadre horaire hebdomadaire de l'emploi du temps de votre enfant.

Madame, nos services ont noté l'absence de votre enfant *... lors de la première séance des TAP.

Cette absence doit être tout à fait exceptionnelle.

Aussi, je vous invite à prendre toutes les dispositions pour que votre enfant puisse bénéficier de ces activités.

Dans l'éventualité contraire, je me verrai dans l'obligation de vous rencontrer, en Mairie, à ce sujet.

Vous comprendrez que le seul objectif de ce courrier vise à mieux vous informer.

Dans l'attente, je vous prie de recevoir, Madame, l'expression de mes salutations dévouées.

 

*... *..., Conseiller Municipal en charge des TAP, Maire Honoraire

 

Apportons tout d'abord des précisions.


Cette ville a décidé de profiter de l'assouplissement du « décret Hamon » pour organiser les TAP sur un seul après-midi[3]. L'avantage de ce choix est de proposer aux enfants des activités sur un long temps, un peu plus de 2 heures, au lieu de saupoudrer les TAP en fin de classe (comme ce qui se fait communément)[4]. Ainsi que je le notais dans l'article L'école des loisirs obligatoires, un tel choix a des conséquences importantes : les élèves de maternelle et ceux de primaire n'ont pas les mêmes horaires ; au sein d'une même école, les élèves n'ont pas le même temps scolaire, puisque l'après-midi consacré au TAP est « flottant » et change chaque jour selon le niveau de classe ; les parents sont quasiment forcés d'inscrire leurs enfants au TAP : il est rare que l'on puisse « poser » un après-midi en pleine semaine pour garder ses enfants (c'était peut-être plus simple du temps où seul le mercredi après-midi était vaqué pour les élèves).


Toute chose ayant deux anses, comme dit le stoïque, il est tout à fait possible de "sauver" cette lettre de prime abord bien comminatoire, et d'y voir, par-delà le ton apparemment menaçant, une sollicitude extrême à l'égard des enfants qui, lâchés dès midi hors l'école, ne doivent en aucun cas errer dans la rue et être tentés d'y faire des bêtises. Cette sollicitude, du reste, s'inscrit dans la « captation » socialiste de l'enfant qui a servi de fondement à la réforme des rythmes scolaires voulue par M. Peillon, lequel, rappelons-le, voulait ravir aux familles leurs enfants qu'elles laissaient sans vergogne passer leur après-midi du mercredi devant une télévision décérébrante et aliénante.

Ajoutons enfin que cette lettre ne saurait être comprise comme une lettre purement commerciale, puisque, dans cette ville, les activités périscolaires sont gratuites : obliger les familles à y inscrire leurs enfants n'a donc aucune incidence pécuniaire.


Ces précisions ayant été apportées, il convient tout de même de pointer toutes les inquiétudes que suscite une telle lettre. D'autant plus que, dans le magazine municipal envoyé aux habitants ce mois-ci, on pouvait lire, au début d'un article dithyrambique entièrement consacré à l'organisation merveilleuse des TAP par la Ville, les propos rapportés de l'adjoint au maire pour l'enseignement maternel et élémentaire : « L'école est devenue une entreprise de reproduction sociale. Avec les TAP, nous brisons ce constat en donnant à tous les enfants de *... les mêmes chances d'apprentissage et d'ouverture dans des domaines très variés ».

 

Cette lettre et ces propos ont au moins le mérite de justifier les inquiétudes de ceux qui voyaient dans la réforme des rythmes scolaires une « municipalisation » de l'Éducation nationale. L'école telle qu'elle existe sous la Ve République est une honteuse tartufferie, elle est une vaste machine à reproduire et valider les inégalités sociales, elle se pare des oripeaux de liberté, égalité, fraternité, elle se dit républicaine, mais en fin de compte elle est à la botte de gouvernements tauliers qui ravalent l'école à n'être que la pourvoyeuse d'une future main-d'œuvre corvéable à merci car incapable de lutter faute d'armes intellectuelles et morales. Cette situation de fait, inique et insupportable, au lieu de causer la juste indignation d'édiles est validée par des élus du peuple[5] : laissons ce fantôme d'école à lui-même, ne luttons pas nationalement pour qu'une réelle école de la République advienne, mais renfermons-nous dans les étroites frontières de notre seule commune et, par-delà l'école moribonde, proposons un temps d'activités périscolaires qui, lui, saura éveiller les enfants à eux-mêmes, c'est-à-dire à cette humanité dont ils sont lourds. Il est vrai que cet adjoint au maire reprend la mystique du hasard qui prévaut actuellement, puisqu'il parle, lui aussi, de chance donnée aux enfants : à eux de la saisir – comme à l'école de la République par homonymie que nous connaissons, les élèves ont tous les mêmes chances d'apprendre. On sait où cette logique de casino mène en matière scolaire...


L'équipe municipale de cette ville a mis en place son organisation des TAP « dans l'intérêt de tous les enfants », est-il écrit dans la lettre envoyée aux familles récalcitrantes. L'intérêt des enfants est de grandir[6], de devenir adulte, chose si difficile, d'être à soi-même son propre maître au lieu de plier sous les différents jougs invisibles qui nous empêchent. Or le principal lieu où l'on accède à cette humanité dont chaque petit d'homme est porteur, c'est la salle de classe. En tout cas, c'est ce pour quoi se sont battus tous les républicains depuis la Révolution : que l'État, par l'instruction publique dont il a la charge et dont la Constitution lui fait une obligation, garantisse aux enfants qu'ils seront moins soumis aux pressions extérieures (religieuses, sociales, économiques, familiales) durant le temps de l'étude. Seule l'école a cette vertu auguste[7] ; et jamais les TAP, quand bien même seraient-ils de qualité, ne pourront hausser les enfants à cette humanité qu'ils attendent tant. Il n'y a là aucun mépris, cette condamnation n'est pas matérielle (il est tout à fait possible, peut-être, de trouver en ce moment dans une commune de France un TAP qui pourrait être qualifié d'auguste), elle est de principe : c'est une trahison, c'est avoir abandonné toute idée d'intérêt public, que de ne s'occuper que des enfants de sa municipalité – et d'en tirer gloire. Les services municipaux sont en train de faire la chasse aux parents qui renâclent à inscrire leurs enfants aux TAP. Mais peut-être que ces parents récalcitrants sont comme leurs édiles : eux aussi ont faite leur l'acceptation de la débâcle de l'Éducation nationale et, au lieu de croire en l'éducation municipale, croient en l'éducation familiale et par leurs propres moyens essaient d'élever leurs enfants.

Que Mme Vallaud-Belkacem, ministre de l'Éducation nationale, « cite pour son exemplarité » le projet éducatif de cette ville montre tout simplement que la « municipalisation » du temps scolaire n'est pas un épiphénomène de la réforme des rythmes scolaires, mais sa conséquence inévitable et principale : l'État félicite ces communes qui prennent son relais en matière d'instruction[8]. On peut craindre que l'on ne s'arrête pas là et que ce ne soit pas seulement le temps de l'école qui soit « municipalisé », mais aussi le recrutement des maîtres et les programmes.

 

La réforme des rythmes scolaires voulue par notre gouvernement socialiste est donc une complète réussite. Non seulement un gouvernement qui aurait dû (vu son qualificatif) avoir souci des déshérités de l'école condamne les enfants du peuple à un moindre scolaire, non seulement l'instruction publique côtoie un divertissement municipal qui sous peu la phagocytera et aura raison d'elle, non seulement l'école n'est plus un lieu de profonde altérité (où, par une distance prise par rapport à soi via le long détour des œuvres et de la langue du temps passé, on comprend mieux le présent) mais un lieu de vie ouvert sur le monde, un lieu où l'on ne s'élève plus mais où l'on s'affale sur sa table parce que l'on est fatigué d'aller de TAP en TAP (ces temps périscolaires se caractérisant par un changement incessant d'activités et flattant la pente actuelle de la jeunesse à la déconcentration), non seulement donc l'école voulue par les socialistes est une école de marchands de sommeil[9], comme aurait dit Alain, mais en plus cette réforme interdit toute lutte nationale. À présent les luttes sont locales ; de plus en plus, si aucun sursaut n'a lieu, le seul interlocuteur des enseignants et des parents sera la municipalité, c'est-à-dire un interlocuteur protéiforme (il y a tout de même plus de 36 000 communes en France), et non plus l'État, qui pour pesant et tentaculaire qu'il soit a le mérite d'être un. La réforme des rythmes scolaires risque donc d'entraîner un éclatement de cette République que l'on continue pourtant de dire indivisible et laïque. Les réactionnaires ont donc de quoi se réjouir...



Notes

[1]    Il convient de rappeler que les activités périscolaires (les fameux TAP) sont facultatives. Une commune peut seulement être en droit d'exiger l'assiduité des enfants inscrits. La lecture du courrier retranscrit ici est sans ambiguïté : ce qui est reproché aux familles c'est de ne pas inscrire leurs enfants et non que la participation de ceux-ci y soit occasionnelle.

[2]    On notera l’abondance des majuscules, phénomène courant dans les courriers officiels mais néanmoins significatif [NDLR].

[3]    D'où le caractère « expérimental » de cette « démarche » : le décret n'autorise une telle démarche que pour une durée de trois ans.

[4]    Un tel choix a également une finalité sociale : la Mairie annonce qu'elle va pouvoir « pérénniser » l'emploi des animateurs s'occupant des TAP, au lieu d'avoir recours à des vacations pour une heure par jour.

[5]    On pourrait rétorquer à juste titre que des élus municipaux n'ont à s'occuper que de politique municipale et que ce n'est pas leur rôle de s'opposer aux dysfonctionnements de l'État, voire d'aller à l'encontre des décisions de celui-ci. Il se trouve que cette commune refuse d'appliquer le décret obligeant les municipalités à mettre en place un service minimum d'accueil lors d'une grève d'enseignants. La réforme des rythmes scolaires est également un décret...

[6]    Le titre de l'article traitant des TAP dans le magazine municipal est : « Ça [les TAP] fait grandir ».

[7]    Du latin augere, augmenter.

[8]    Cette "municipalisation" de l'école de la République a pour signe la confusion du scolaire et du périscolaire : un même lieu, l'école, abrite un temps d'étude et un temps de délassement, au grand désarroi des élèves. Cette confusion, on la retrouve dans la lettre et le magazine municipal : les activités périscolaires « s'inscrivent dans le cadre horaire hebdomadaire de l'emploi du temps de votre enfant », écrit le maire honoraire ; mais de quel emploi du temps s'agit-il ? Le scolaire, le périscolaire ? Ou celui, global, du temps éducatif de l'enfant ? Dans le magazine : « ... la Ville a choisi de regrouper toutes ces périodes [de TAP] en une après-midi, de même durée que les après-midi traditionnels [sic] de cours ».

[9]    Un sommeil physiologique puis intellectuel et moral, car les enfants n'en peuvent plus, ils sont épuisés, toujours à courir d'un lieu l'autre. On est bien loin du quadriptyque ministériel : « Un plus grand respect des rythmes de l'enfant. Des élèves plus attentifs pour mieux apprendre à lire, écrire, compter. Des enfants moins fatigués et plus épanouis. Une meilleure articulation des temps scolaire et périscolaire ». De plus l'instauration des TAP a pour conséquence que les activités de certains enfants se voient décalées dans la journée, voire la soirée : un enfant allant au conservatoire le mercredi matin peut s'y rendre maintenant le lundi soir de 19 heures à 20 heures.



  © Tristan Béal et Mezetulle, 2014

 

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Par Tristan Béal
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Humanité, différence sexuelle et langue

« On pense toujours avec la langue, plus loin que la langue »

par Alain Champseix [1]

En ligne le 21 août 2014

 

 

Dans son bloc-notes du 4 août, Catherine Kintzler, par le biais de la juste et saine satire qu’elle effectue de la féminisation forcée de la langue, nous invite ni plus ni moins, nous semble-t-il, à réfléchir sur le féminin et le masculin d’une part et au rapport de la langue aux formes de domination sociale qu’elle peut éventuellement véhiculer d’autre part.

 

Sommaire de l'article :

1 - Le féminin et le masculin

2 - Langue et différence sexuelle

Notes [notes automatiques en aller-retour avec lien pour chaque appel - pour corriger le petit décalage dans l'affichage, dérouler légèrement l'écran vers le haut après avoir cliqué sur le numéro]


1 - Le féminin et le masculin

 

Si l’on s’en tient à l’anthropologie, on peut soutenir que, jusqu’à présent du moins, le rapport entre hommes et femmes a toujours été dissymétrique et en faveur de premiers. Françoise Héritier, peu suspecte de misogynie, l’a démontré, par exemple, lors d’une séance de la Société Française de Philosophie, le 25 janvier 1997[2]. Traditionnellement, par exemple, elles n’ont pas le « privilège » de porter les armes, de tuer : même encore, les bouchers sont des hommes. Ceux-ci donnent la mort quand celles-là portent la vie. Pour de tout autres raisons, Freud apporte son eau au moulin pour expliquer cette inégalité que l’on retrouve dans toutes les cultures[3]. Certes, son anthropologie est nettement moins scientifique que celle de Françoise Héritier, elle est plus spéculative, si l’on peut dire, mais elle est inspirée et problématique : comment rendre compte, au point de vue psychique, de l’opposition entre la culture et le bonheur ?


Voilà pour les faits qui, comme toujours, ne touchent pas le fond de la question qui est : y a-t-il une égalité de principe entre les hommes et les femmes ? Plus fondamentalement, si l’on ne veut pas tomber dans des débats d’opinion qui abrutissent au lieu d’instruire, il convient de se rendre compte que cette question en appelle une autre : comment comprendre la différence sexuelle eu égard à l’essence de l’humanité ?

Il y a deux façons de s’y prendre.

Influencé pendant longtemps par Auguste Comte[4], il m’était arrivé d’affirmer que l’humanité est fondamentalement sexuée. Autrement dit, elle suppose aussi bien les hommes que les femmes lesquels se supposent tout autant : pas d’hommes sans femmes, pas de femmes sans hommes, ni égalité ni inégalité mais complémentarité.

Les justifications de cette idée peuvent être diverses et solides. Aristote rend compte de la différence entre hommes et femmes par la nature. Attention ! Il ne s’agit pas de la nature au sens biologique du terme, sens valable chez lui mais secondaire, mais de la nature au sens d’essence. L’essence de l’être humain c’est la rationalité qui suppose la société : l’homme est un « vivant politique » par nature[5] et non par accident (en raison de contraintes purement extérieures et historiques par exemple). Or la société politique comporte comme premier élément la famille (non l’individu donc) : un homme, une femme, généralement des enfants, en tout cas une maison (oikos)[6] et - pourquoi pas ? – aussi, des terres, des esclaves, des animaux, etc.[7]. Le philosophe estime qu’il y a une supériorité naturelle de l’homme à l’égard de la femme mais c’est toujours logiquement parce que l’homme est un citoyen. Il convient de tenir compte, ici, de l’histoire et des analyses anthropologiques que nous évoquions au début. Il n’en reste pas moins que l’homme et la femme sont libres ensemble au niveau de la famille et la liberté n’est qu’humaine (ou divine mais cela revient au même d’une certaine façon). C’est aussi ensemble, par leur communauté, qu’ils apprennent le bonheur mais il serait trop long de développer ce point ici.


Vous n’êtes pas complètement convaincus ? Alors préférerez-vous, peut-être, une autre explication. Le rapport homme/femme est un moment nécessaire de l’Esprit et non un fait naturel, montre Hegel. On est encore plus éloigné du rapport animal mâle/femelle[8] qu’avec Aristote : la famille constitue ainsi un dépassement de la nature lui-même dépassé par le droit qui est une relation entre personnes indépendantes.


Il n’est pas impossible que vous vous montriez encore sceptiques[9] : peut-on réellement comprendre la différence entre l’homme et la femme à partir de la nature ou de l’esprit ? N’est-ce pas, par trop, « essentialiser » les choses ? Il reste une solution : non pas parler du féminin et du masculin en eux-mêmes, évoquer, par exemple, quelque chose comme « l’éternel féminin », mais raisonner, positivement, en termes de fonctions. Ainsi, il n’y a pas la femme mais la fille, la sœur, l’épouse, la mère et c’est parce que le fait humain est compréhensible comme fait social et que ce fait est régi fondamentalement par la loi du cœur et non par l’intelligence abstraite que, au bout du compte, le féminin prime sur le masculin. Il ne s’agit pas là d’une vérité toute faite qu’il y aurait encore à justifier mais du seul principe qui permet de réellement rendre compte de la réalité humaine. On trouverait chez Alain bien des échos de cette pensée, infiniment détaillée par Auguste Comte, quand il dit des femmes qu’elles sont « nos sœurs »[10] ou quand, dans Mars ou la guerre jugée[11], il espère l’influence de celles-ci en faveur de la paix. La femme serait donc l’avenir de l’homme, aux deux sens du terme.
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Remarquons, au passage, que c’est pour toutes ces raisons que je n’ai pas eu, personnellement, le cœur, l’an dernier, de railler les opposants au mariage pour tous. Ils exprimaient, à leur manière, une certaine conception de l’humanité et craignaient, légitimement en un sens, que celle-ci ne dépende plus que de l’atomisme individuel et des opinions et goûts de chacun, mais s'ils ont sombré dans le ridicule, c’est qu’au lieu de philosopher, ils se sont raccrochés désespérément soit à un naturalisme purement biologique (il y a des cellules sexuelles), soit à la religion ou aux religions, pour une fois d'accord entre elles, soit à la tradition, autant de bouées percées. Ils ont péri corps et âme.


Il y a, pourtant, une tout autre façon d’aborder la question qui nous préoccupe. Elle consiste à considérer que l’être humain est avant tout cet être doué de raison, capable de vérité et de justice. Si l’on en est convaincu, on peut alors comprendre ce qu’énonce Platon au livre V de La République : les femmes doivent faire partie de la classe des gardiens (soldats et gouvernants). Il ne s’agit pas là d’un point de détail ou d’une concession faite au « deuxième sexe » mais d’une idée essentielle : l’humanité ne peut être libre et heureuse tant que l’âme individuelle et l’âme de la cité ne mettent pas à la tête de leur vie l’amour du savoir. Cela seul importe de ce point de vue et non la différence sexuelle. Mettre les femmes de côté dans la pensée et dans l’action, les minorer, c’est montrer que l’on n’a rien compris, que l’on n’est pas philosophe. Platon est bien conscient que toute une éducation est à faire pour en arriver là et que l’éducation, par définition, s’oppose aux préjugés. Aussi parle-t-il de « vague » : il faut passer la barre de la doxa. Il y a même trois « vagues » successives de plus en plus puissantes à franchir : après la première que constitue la non subordination des femmes, viendra celle de l’abolition de la famille (uniquement pour les gardiens toutefois) et de la propriété privée – non autoritairement comme dans un régime communiste mais volontairement parce que l’on n’y est plus attaché, parce qu’on ne lui accorde aucune importance[12] et parce que l’on est tout à la philia dans sa relation avec les autres. Enfin pourra être surmontée la troisième vague : accepter l’idée selon laquelle ce sont les philosophes qui doivent diriger[13] suppose, en effet, une conversion complète car ils n’aiment pas gouverner et ceux qui gouvernent pensent à tout sauf à la philosophie[14].


Platon nous conduirait-il à nier la différence sexuelle ? Tout indique le contraire. Il tient compte, par exemple d’une faiblesse physique relative[15] encore qu’il faille considérer la relativité de cette faiblesse. Une rugbywoman (une joueuse de rugby ?) sera toujours plus forte qu’un gringalet sans que cela l’empêche d’être, par ailleurs, jolie. Je me souviens d’une élève de terminale L, une blondinette fluette qui voulait coûte que coûte entrer dans l’armée. Elle a été recrutée notamment parce qu’en plus de porter son sac de trente-cinq kilos, elle avait aidé un garçon qui n’en pouvait mais à traîner le sien. L’humanité nous réserve bien des surprises, pas toujours aussi bonnes, nous l’accordons. Platon évoque, aussi, des domaines où les femmes excellent – peu importe, après tout que cela vienne de la nature ou de l’histoire : « Ne perdons pas notre temps à parler du tissage et de la confection des gâteaux et des ragoûts où les femmes paraissent avoir quelque talent et où il serait tout à fait ridicule qu’elles fussent battues. »[16]. Nous ajouterions volontiers que les femmes sont plus facilement capables d’une douceur et d’une finesse de jugement que la plupart des hommes tout en précisant qu’elles sont, à l’inverse, aussi susceptibles de plus de colère (thumos en grec). Rappelons que le premier caractère du naturel philosophe est d’être capable de devenir gardien et, donc, d’être comme les bons chiens qui sont pacifiques avec les amis et féroces pour les ennemis[17]. N’est-ce d’ailleurs pas pour cette raison que le Socrate de La République a pu soutenir qu’entre autres avantages d’avoir des femmes soldats c’est qu’elles terrifieront l’armée adverse[18] ?...


Il y a donc bien différence sexuelle mais cette différence, humainement, est secondaire[19]. Ainsi serait-il absurde de cantonner la femme à sa fonction d’engendrement[20] et elle pourra, quel que soit son âge, s’exercer nue au gymnase avec les hommes[21]. Qu’importe puisqu’elle sera « vêtue de vertu »[22] ?

Bien des féministes n’auraient-elles pas raison, dans ces conditions, quand elles réclament les mêmes jeux pour les enfants qu’ils soient filles ou garçons et, bien sûr, la féminisation de la langue ? N’ont-elles pas compris, comme Platon, que tout est affaire d’éducation et qu’il s’agit de réformer en profondeur les opinions phallocratiques sur lesquelles les sociétés reposent ? [ Haut de la page ]

 

 

 

2 - Langue et différence sexuelle

 

Faisons deux remarques tout d’abord.


Notons premièrement que, dans l’optique de Platon, la libération des femmes passe par la libération de l’être humain qu’il s’agit d’arracher à son ignorance, à commencer par son ignorance de lui-même, c’est-à-dire de ce qui est utile (bon) à son âme. Aussi n’est-ce pas l’égalisation des conditions qui est la clef de l’émancipation[23]. La mettre au centre c’est donc, aussi, une façon d’aller à l’encontre de la philosophie et peut conduire à des injustices dans le cas où une femme commanderait non parce qu’elle est compétente mais parce qu’elle est femme. Que penser, dans cette perspective, des lois sur la parité ?

Notons, ensuite et cependant, que, puisque nous parlons de loi, un argument féministe fort se présente : si l’on ne légifère pas, la langue y compris, les femmes seront traitées de façon inégale justement parce que la société telle qu’elle est n’est pas philosophiquement réglée. Attendre la conversion philosophique reviendrait à accepter cette inégalité de fait que les anthropologues exposent si bien. Une (ou un) féministe philosophe pourrait même ajouter que modifier les représentations de la doxa à propos de la féminité ne peut certes pas rendre philosophe mais favoriser le développement de la philosophie. Après tout, la féminisation de bien des professions au cours du XXe siècle n’est sans doute pas pour rien dans l’accroissement sensible du nombre des femmes dans la discipline. En l’occurrence, l’avantage de la loi est qu’elle est obligatoire – pardon pour le pléonasme ! On doit obéir à la loi qu’elle plaise ou non : si on la renversait on prétendrait vouloir vivre à « l’état de nature », dans le non-droit, on ferait tort et au fait de l’humanité et à l’idée d’humanité. Par définition, la loi ne repose pas sur le bon plaisir individuel, même légitime[24]. Autrement dit, mieux vaut une mauvaise loi que pas de loi du tout. La seule chose que la loi ne peut exiger de moi c’est que je l’approuve intellectuellement comme si elle était un théorème mathématique. Ainsi, même si cela me perturbe, je dois désormais écrire « Madame la Proviseure » si je m’adresse à mon chef d’établissement pour le cas où il[25] est une femme. Ainsi encore, lorsqu’un rectorat adresse sa convocation pour les épreuves anticipées du baccalauréat de première à une jeune fille de seize ans, il écrit : « Mme X»[26].


Malgré tout, ce raisonnement se heurte à deux objections.


1) Certes, la loi c’est la loi mais ce qui fait qu’une loi est une loi ce n’est pas qu’elle a été décidée et promulguée, même par une assemblée censée être souveraine, mais c’est qu’elle est, par principe, conforme à ce que Rousseau appelait la « volonté générale », c’est-à-dire, aussi, le bien commun et, notamment la liberté de tous[27]. Que l’on menace, que l’on dresse des procès-verbaux, que l’on emprisonne, spolie tant que l’on veut, ce n’est pas pour autant qu’une loi est une loi. Ce ne peut être qu’un simulacre de loi.


2) Par définition une loi s’applique dans un pays. Or vouloir légiférer sur la langue française qui, certes, est la langue officielle de la République française, c’est vouloir légiférer sur une langue qui n’appartient pas qu’à la France : elle appartient à tous les francophones. Pour un Nigérien, le français est sa langue et non celle de l’ancienne puissance coloniale. Comme nombreux sont les États qui souhaitent avoir leur réforme de la langue pour la féminiser - il y a des lois en ce sens au Québec, en Suisse, en Belgique et, donc, en France - il est permis de s’interroger sur ce qu’il advient de la francophonie et de sa relative unité. Quel français devra apprendre un Américain ou un Chinois désireux d’étudier notre langue ? On voit mal comment un attentat contre sa langue pourrait être conforme à la volonté générale d’un peuple quand bien même une majorité simple ou une majorité qualifiée aux deux tiers, à 80% et même à 90% serait d’accord avec la réforme.
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On nous rétorquera, sans doute, que nous exagérons en parlant d’attentat : il ne s’agit pas de refonder toute la langue, pas même, ici du moins, de changer l’orthographe en général mais de modifier les représentations dans le bon sens, celui de l’égalité des hommes et des femmes.

Nous nous contenterons de faire trois observations.


1° On peut se demander s’il n’y a pas quelque chose d’illogique à vouloir décider du changement d’une langue. En effet, pour prendre une telle décision, il faut user de la langue telle qu’elle est, avec les règles qu’elle comporte avant sa réforme. Plus généralement, une langue n’est jamais décidée puisqu'elle est la condition de toute décision.


2° Une langue n’est pas pure au sens où elle n’est pas cette « Caractéristique universelle »[28] qu’un Leibniz appelait de ses vœux. Elle est liée à l’expérience humaine en tant qu’elle n’est jamais d’abord seulement et principalement individuelle. Rappelons l’analyse d’Aristote évoquée plus haut : l’homme est un être social/politique par nature ; ce philosophe grec s’appuyait même sur le fait du langage (logos) pour étayer cette idée. Partant, il n’est guère étonnant que les langues soient changeantes, les hommes cherchant, depuis leurs origines sans doute, différentes techniques et différents modes de vie. Il n’est guère étonnant non plus qu’elles soient variées – il y a l’argot des banlieues, le style amphigouri des technocrates et il y eut le langage châtié de certaines catégories sociales. On pourrait également songer aux influences que les langues exercent les unes sur les autres. Mais, surtout, il n’est guère étonnant que les hommes aient commencé à parler en employant les moyens du bord, les distinctions qui étaient à leur portée comme celle, par exemple, du masculin et du féminin. Or c’est précisément ce travail de distinction qui est à la base de tout langage humain, qui permet de réfléchir, de raisonner et même de parvenir à la science. C’est donc lui qui importe et non les moyens sur lesquels il a pu s’appuyer. Sérieusement, est-ce qu’un francophone croit que le soleil est de sexe masculin alors qu’un germanophone serait persuadé qu’il est de sexe féminin (die Sonne) ? Socrate, dans le Cratyle de Platon, avec son ironie parfois à peine saisissable, nous mettait en garde contre les dangers des recherches étymologiques intempérantes : autant elles peuvent être éclairantes quand elles remontent à des strates anciennes d’une langue ou à une autre langue dont elle est issue, autant elles nous font jusqu’à perdre de vue l’essence du langage quand elles prétendent remonter à son commencement même, par exemple à sa proximité avec le cri ou les sons mimétiques. On pense toujours avec la langue plus loin que la langue. La volonté de féminiser le français va donc à l’encontre de la nature même de la langue puisqu’on voudrait ainsi la refermer sur elle-même, oublier qu’elle a la nature du signe et qu’un signe vaut de se rapporter à autre chose que lui[29]. Le féminin et le masculin dans la langue ne sont pas le féminin et le masculin en dehors de la langue[30].


3° Parce qu’elle est moyen de penser[31], la langue est à la fois un point de départ et un résultat. Elle est un point de départ parce qu’on l’apprend dès sa plus petite enfance, elle est un résultat dans la mesure même où on la parle et l'écrit. Ainsi, chaque individu, chaque génération prolonge la langue - parfois en mal, il est vrai. Il faudrait ajouter que c’est en tant que résultat qu’elle est un point de départ : qui veut apprendre la langue l’apprend avec les grands auteurs. Les bons dictionnaires en sont nourris[32] sans que cela les empêche, bien au contraire, d’être attentifs aux évolutions et aux différents niveaux de langue et les instituteurs, puis les professeurs de collège puisaient amplement naguère dans les meilleurs textes de ce que l’on pourrait appeler le répertoire qui, au demeurant, pouvait aller jusqu’au XXe siècle. Naturellement, une telle appropriation n’a de sens que dans la mesure où elle permet à chacun de s’exprimer avec tous et de former ainsi sa pensée. La langue entretient donc un rapport intime avec la liberté individuelle et il n’appartient à personne de nous dicter notre façon de parler et de penser. Lorsque l’on estime que le pouvoir politique a à réviser la langue on cherche à imposer aux esprits l’égalité entre les hommes et les femmes alors qu’il s’agit de la comprendre. On va même à l’encontre de la possibilité d’une telle compréhension : l’intelligence refuse la force car rien ne peut être compris par la contrainte. A rebours, nous avons tâché, ici, de montrer premièrement qu’il y a une identité – plus encore qu’une égalité - entre les hommes et les femmes, l’identité de l’essence de l’être humain et, deuxièmement, que cette identité est tellement inséparable de la langue qu’on peut aussi bien soutenir qu’elle est instituée par les hommes, en raison de leur propre nature toutefois et non du fait de leur bon vouloir, qu’elle les institue. On s’hominise et on s’humanise en parlant c’est-à-dire en faisant passer à l’acte l’être social/politique ainsi que l’être doué de raison que l’on a  la vocation d’être. Il s’agit donc, aussi, de savoir ce que nous voulons devenir : une humanité formatée par de bonnes pensées correctes, socialement bien vues, « humaines, trop humaines » ou une humanité qui déborde d’intelligence[33], chez tous et à jamais. Si l’on tient au premier parti, que l’on se dise, au moins, que le retour du refoulé est toujours possible, sous une forme qui risque de n’être guère belle à voir. Comment pourrait-il en être autrement ? Quand on est abruti par le bien ou, plutôt, le simulacre du bien, on est déjà dans le mal car le mal, précisément, c’est d’être abruti.

 

 



[1] Alain Champseix est professeur agrégé de philosophie, ancien élève de l'Ecole Normale Supérieure de Fontenay / Saint-Cloud, docteur en philosophie de l'Université Paris-Sorbonne, enseignant, conseiller pédagogique et formateur.

[2] Cf. Bulletin de la Société Française de Philosophie, tome XCI, 1997. On peut, également, se reporter à son ouvrage Masculin, féminin. La pensée de la différence, Paris, Odile Jacob, 1996.

[3] Cf. l’éclairante présentation par Pierre Pellegrin de Malaise dans la culture dans la traduction de Dorian Astor, GF-Flammarion, 2010, p. 61 et note.

[4] Il y a pire comme influence.

[5] La Politique, livre A, 1252b9.

[6] Le lien homme-femme comporte un élément matériel qui lui-même a du sens :i permet de se nourrir et d’avoir une certaine indépendance. Esprit et matière ne se séparent pas !

[7] Ce n’est pas un hasard si le terme économie dérive du terme oikos.

[8] Bien qu’il soit lui-même un autre moment de l’Esprit. Le contraire de l’Esprit, la Nature, est encore l’Esprit pour cette raison même. Il est impossible de résumer Hegel mais c’est toujours avec plaisir qu’on peut le lire. Contrairement à ce que certains passages pourraient laisser croire quand on n’est pas préparé, il est souvent très lisible. Pour le sujet qui nous intéresse ici, il est possible de se rapporter aux §§ 518 à 522 de l’Encyclopédie des Sciences philosophiques, III, « La philosophie de l’Esprit », édition Bernard Bourgeois à la Librairie Vrin, Paris, 1988.

[9] Ce n’est pas un défaut ! Bien au contraire, la raison requiert le doute.

[10] Et non, donc, le gibier du désir masculin.

[11] Chapitre IV, Animaux de combat.

[12] Position limite mais révélatrice : quand on aime le vrai, on n’aime plus la possession privée des biens matériels et tant qu’on aime la possession privée des biens matériels, on n’aime pas le vrai.

[13] A partir de 471c.

[14]Au taux de croissance par exemple, de façon compulsive. Notons, cependant, qu’une telle conversion ne sera pleinement explicitée qu’avec les livres VI et VII.

[15] 457a

[16] 455cd. Traduction d’Emile Chambry, collection Guillaume Budé, Les Belles Lettres.

[17] Livre II, 375e. C’est souvent l’inverse pour ceux qui n’ont pas le naturel philosophe ou qui sont mal éduqués.

[18] 471d

[19] Secondaire ne veut pas dire sans intérêt et superflu. La différence sexuelle présente bien des charmes.

[20] On pourrait, par ce biais, aborder les passages denses où il est question de la communauté des enfants.

[21] 452a-b

[22] 457a

[23] Nous ne voulons bien sûr pas dire que cette égalisation est sans importance.

[24] Le Criton de Platon pourrait être lu de ce point de vue : bien que sa condamnation à mort soit totalement injuste, Socrate refuse de s’évader malgré les conseils et la protection de ses amis. Ce serait désobéir aux lois.

[25] « Chef » est tout de même masculin.

[26] Notons que le gain n’est pas si évident même du point de vue de l’égalité. Certes, apparemment, il s’agit de corriger une dissymétrie : on n’appelle plus « damoiseau » un jeune homme mais on pourrait également penser, à l’inverse, que le féminin perd ainsi la richesse d’une distinction que le masculin n’a pas. L’égalisation peut avoir un effet boomerang.

[27] Une loi, par définition, ne saurait être arbitraire et irrationnelle. Bien qu’établie par les hommes, on peut dire, aussi, qu’elle s’impose à eux. On se reportera, ici encore, au Contrat social : en un sens le peuple est l’auteur des lois mais, en un autre, il leur est soumis.

[28] « Caractéristique » vient de « caractère » qui veut dire « lettre » ou « chiffre ». Une caractéristique universelle serait un système de caractères permettant d’exprimer de façon univoque les idées fondamentales de l’esprit humain – en tenant compte qu’elles entretiennent entre elles des liens définis - d’une part et, d’autre part, ses opérations essentielles. Avec elle, il serait possible de raisonner sans erreur et d’accorder démonstrativement les intelligences. Les progrès de la science d’un côté et de la paix de l’autre seraient ainsi rendus possibles. On échapperait aussi bien à l’erreur et à la stérilité des disputes qu’aux dangers des discordes. Il s’agirait, en quelque sorte, d’un élargissement du langage mathématique.

[29] Il convient, cependant, de ne pas confondre le signe linguistique avec le signe mathématique ou le signe de la Caractéristique universelle (dans quelle mesure Saussure tient-il compte ou non de cette distinction ?). Ces derniers sont en effet entièrement artificiels (construits et volontairement établis) alors que les langues dérivent, fondamentalement, de l’aptitude purement humaine à parler. Cette aptitude ne cesse de s’exercer tout au long de l’histoire sans attendre une connaissance sûre des choses. On a pu reprocher à Leibniz de vouloir transformer la pensée en calcul avec son projet de Caractéristique, un calcul, certes, très riche et plein de finesse qui comporterait comme des intégrales et reposerait sur des algorithmes, mais, s’il voyait en cette dernière un moyen indispensable à la science, il supposait aussi qu’elle ne pouvait advenir qu’avec beaucoup de science. Comme on n’en est pas là, il a pu écrire, dans les Nouveaux Essais sur l’entendement humain que « les langues sont le meilleur miroir de l’esprit humain. »

[30] Il nous semble que tout le travail des grammairiens et linguistes – mais la linguistique comporte de nombreuses branches – s’explique par cette spécificité des langues. Elles ont leurs lois et leur intelligibilité propres. Par exemple, même si l’imparfait du subjonctif n’est plus guère usité en français si l’on excepte, dans une certaine mesure, la troisième personne du singulier, il n’en reste pas moins essentiel pour comprendre cette langue. Son étude est nécessaire non seulement pour lire les textes de l’époque classique mais encore pour prendre conscience des substituts complexes, corrects ou pas, que nos contemporains emploient pour l’éluder. L’étude de la langue ne relève pas de la seule curiosité : elle contribue à la faire être.

[31] Le mathématicien même parle ou a parlé égyptien, grec, arabe, français, anglais ou japonais : le langage mathématique suppose le langage tout court. Je me souviens, par exemple, d’un jeune professeur de mathématiques qui me témoignait de son admiration pour la clarté et la beauté du français en lequel s’exprimaient les membres du jury de son concours de recrutement.

[32] Et les grands auteurs travaillent le plus souvent avec un dictionnaire sous le coude. Il n’est pas trop d’une vie pour apprendre à parler ou écrire.

[33]  Et de cœur mais, au bout du compte, y a-t-il à dissocier l’intelligence du cœur et le cœur de l’intelligence ?

 

NDE . Mezetulle attire l'attention des lecteurs sur la richesse et la qualité de la discussion qui a lieu dans les commentaires ci-dessous.    

© Alain Champseix et Mezetulle, 2014

 

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Par Alain Champseix
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Sujets de bac en physique :
discuter sans rien y comprendre

par Benjamin Carton (1)

En ligne le 27 juin 2014


Je me réjouis de voir dans les journaux les sujets du baccalauréat. On a ainsi l'occasion de vérifier si l'on ne s'endort pas trop dix, vingt ou cinquante ans après avoir eu l'âge de le passer. Les sujets de philosophie, cela faisait longtemps qu'ils animaient quelques discussions entre collègues, entre amis ou en famille. Cette année on a même le droit aux sujets de physique-chimie (série S). Allons y jeter un coup d’œil.


Le premier exercice, sur six points, porte sur le boson de Higgs-Brout-Englert (du nom des trois physiciens ayant eu l'idée de cette particule, il y a une cinquantaine d'années, alors qu'elle n'avait jamais été observée). Disons-le directement, le nombre de professeurs de physique-chimie au lycée comprenant ce qu'est le boson de Higgs se compte au mieux sur le doigt d'une main. Le sujet du bac propose donc de réfléchir à une notion que les professeurs eux-mêmes ne comprennent pas. Ce n'est pas de leur faute. Le modèle standard de la physique des particules, dans lequel le boson s'inscrit, a été rendu nécessaire pour rendre compte de phénomènes physiques que ni vous ni moi ne connaissons. Ce modèle standard, qui est extrêmement difficile, est étudié à l'université à partir de la cinquième année et dans une spécialité particulièrement exigeante reposant sur la maîtrise de mathématiques très avancées. En gros, c'est pour les super cracks ! Elle n'est bien sûr pas au programme de l'agrégation de physique.

 

Alors pourquoi un sujet sur le boson de Higgs au baccalauréat ? À lire le sujet, il ne s'agit pas de proposer une épreuve de physique, mais plutôt de français, voire d'herméneutique.

 

Première question « En quoi l’observation du boson de Higgs permet-elle de compléter la théorie du modèle standard ? ».

 

L'hypothèse d'un canular s'est présentée à mon esprit. Les élèves ne sachant pas ce qu'est le modèle standard (le modèle standard est la théorie, il n'y a pas de « théorie du modèle standard » au sens où l'on dit « théorie de l'électricité ») ni donc ce qu'est le boson de Higgs, on voit mal comment ils pourraient répondre. Heureusement, des documents sont là pour donner des pistes. 

 

 

Un extrait du premier texte (2) :

« La découverte du boson de Higgs signe le triomphe de ce qu’on appelle le « modèle standard » de la physique. Grâce au Higgs (comme l’appellent familièrement les physiciens), des voies s’ouvrent, permettant d’explorer la texture de l’espace-temps ou de plonger dans les premiers moments de l’Univers. »

 

La découverte du boson de Higgs « signe le triomphe de la théorie » mais ne la complète en rien, cela n'aide pas beaucoup. « Explorer la texture de l'espace-temps » ? C'est beau, sans doute l'auteur de ces lignes sait de quoi il parle. Mais pour nous c'est du chinois ou de la poésie surréaliste. « Plonger dans les premiers moments de l'univers » signifiant sans doute « observer des phénomènes qui ont dû se produire dans les premiers moments de l'univers » on ne voit pas comment cela permet directement de compléter une théorie.

 

Un extrait du second texte :

« Le modèle standard arrive à décrire toutes les particules élémentaires connues et la façon dont elles interagissent les unes avec les autres. Mais notre compréhension de la nature est incomplète. En particulier, le modèle standard ne répond pas à une question simple : pourquoi la plupart des particules élémentaires ont-elles une masse ?
Les physiciens Peter Higgs, Robert Brout et François Englert ont proposé une solution à cette énigme. Leur théorie est que, juste après le Big Bang, aucune particule n’avait de masse. Lorsque l’Univers a refroidi et que la température est tombée en-dessous d’un seuil critique, un champ de force invisible appelé "champ de Higgs" s’est formé en même temps que le boson de Higgs, particule qui lui est associée. L’interaction avec ce champ répandu partout dans le cosmos permet aux particules d’acquérir une masse par l’intermédiaire du boson de Higgs. Plus les particules interagissent avec le champ de Higgs, plus elles deviennent lourdes. Au contraire, les particules qui n’interagissent pas avec ce champ ne possèdent aucune masse. »

 

Ce second texte dit que le modèle standard ne rend pas compte de la masse des particules. C'est l'introduction du boson de Higgs qui permet cela. Il faut soit comprendre que le modèle standard a évolué entre une première formulation, standard I sans le « Higgs », et une seconde formulation, standard II avec le « Higgs » ; soit se ranger à l'idée que les deux textes sont contradictoires (car l'observation du Higgs ne serait pas le triomphe du modèle standard mais sa réfutation définitive). Mais toujours aucun rapport entre l'observation du boson de Higgs et une complétion de la théorie standard. En effet, c'est justement parce que les physiciens savaient ce qu'ils recherchaient qu’ils ont pu monter leur expérience !

 

Je ne sais pas ce qu'attendent les correcteurs, mais cette question ne demande aucune connaissance en physique mais plutôt de savoir être malin avec des textes qui ne sont pas scientifiques (bien qu'un des deux ait été écrit par un scientifique) car ambigus et partiellement contradictoires. Ce n'est pas la faute des auteurs qui n'ont pas rédigé ces textes pour un sujet du bac.



Deuxième question : « À quelle période de l’Univers l’observation du boson de Higgs nous ramène-t-elle ? »

 

La réponse est facile, elle apparaît à deux reprises dans les textes : « juste après le Big Bang » ou « dans les premiers moments de l’Univers ». Mais à cette question ambiguë, cette seule réponse possible est en fait totalement injustifiée. Les textes sont clairs, le boson des Higgs est inséparable de la masse des particules et est apparu dans les premiers moments de l'univers (c'est-à-dire pas dès le début). Ainsi, aujourd'hui encore, nous baignons dans un étang de bosons de Higgs : il n'a pas disparu. L'observation isolée (car c'est cela l'exploit des physiciens !) de bosons de Higgs ne nous ramène donc pas plus aux premiers instants de l'univers qu'au temps de Napoléon. Cela nous y ramène moins en fait car en isolant un boson de Higgs, on ne recrée pas un monde « avant la masse » ou « au moment où la masse est apparue ». L'analogie avec l'archéologie serait ici fausse. Retrouver un outil ou une statue datant de trois mille ans nous ramène bien trois mille ans en arrière car toute la civilisation d'alors y demeure d'une certaine façon. Mais en isolant un boson de Higgs aujourd'hui, quand bien même il est identique à celui d'il y a quinze milliards d'années (ils sont tous identiques), on n'a pas pour autant retrouvé un boson de quinze milliards d'années.

 

Ces deux premières questions doivent rapporter un demi-point chacune au candidat. L'enjeu n'est pas la note. Mais elles n'ont tout simplement rien à faire dans un sujet du bac. Il ne sert à rien d'interroger les candidats sur des choses qu'ils ne peuvent pas comprendre.

 

Le reste des questions porte sur la valeur de l'énergie cinétique d'une particule dans le cadre de la relativité restreinte (E=γmc2), qui elle est bien au programme. Pas toute la relativité restreinte, je vous rassure, seulement quelques aspects. Un autre exercice enfin porte sur la théorie de la gravitation de Newton, qui est pleinement au programme, et son application au voyage vers la planète Mars d'un petit robot qui s'appelle Curiosity.

 

Ce qui est à l’œuvre ici est simple : le baccalauréat veut faire moderne (l'envoi d'engins sur Mars, l'observation récente d'une nouvelle particule). Les grandes institutions scientifiques de vulgarisation comme le palais de la découverte veulent aussi faire moderne en présentant les innovations les plus récentes. Mais la science y est plus souvent présentée comme au service de l'industrie ou de l'exploit que comme véritablement scientifique, c'est-à-dire intelligible. Cette fausse vocation est à l'opposée de celle de Jean Perrin qui a fondé le palais de la découverte il y a 80 ans et qui toute sa vie a fait œuvre d'intelligibilité. Ceux qui souhaitent comprendre la physique peuvent lire à grand profit le seul de ses livres réédité, Les atomes (3).

 

© Benjamin Carton et Mezetulle, 2013

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Notes [cliquer sur le numéro de la note pour revenir à l'appel de note]

1 - Économiste, ancien professeur de mathématiques en classes préparatoires

2Le texte complet, dont nous ne rapportons qu'un extrait, est écrit par un journaliste. Une phrase du physicien Carlo Rovelli y est citée, qui met sur le même plan l'observation du boson de Higgs et la formulation de la loi de la gravitation par Newton. Le Figaro (http://etudiant.lefigaro.fr/orientation/actus-et-conseils/detail/article/un-scientifique-dement-ses-propos-rapportes-dans-un-sujet-du-bac-5924/) nous apprend que ce physicien a cherché en vain à démentir cette phrase, qu'il juge être une bêtise, auprès du journal. Il est scandalisé que le rédacteur du sujet du bac ait pu manquer de culture scientifique élémentaire au point de laisser la citation telle quelle. Comme elle n'apportait rien pour la question nous avons préféré la couper.

3 - Édition Champs, Flammarion avec une préface lumineuse de Pierre-Gilles de Gennes.

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Par Benjamin Carton
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L'école des loisirs obligatoires 

par Tristan Béal

En ligne le 12 mai 2014.
Annexe du 6 juillet 2014 : Lettre de T. Béal au ministre de l'Education nationale

Il y a peu, le nouveau ministre de l’Éducation nationale, M. Hamon, accordait un long entretien au journal Le Monde, dans lequel il présentait les vertus de son projet de décret censé assouplir la réforme des rythmes scolaires entreprise témérairement par son prédécesseur, M. Peillon. Ce qui est intéressant, c'est qu'à cet entretien faisait suite un article intitulé « Les raisons de l' "échec Peillon"  sur la réforme des rythmes ». Ce télescopage des deux articles cache finalement ceci : que l'assouplissement défendu par M. Hamon n'est que le révélateur du « décret Peillon » et comme l'accomplissement de tout ce dont celui-ci était déjà lourd.
En permettant à chaque municipalité d'expérimenter son propre emploi du temps, voire de le moduler pour les écoles d'une même commune, M. Hamon s'engage dans le démantèlement d'une organisation qui jusqu'ici était encore nationale. Quand on sait que les médias ont réduit cet assouplissement à la possibilité offerte à tous d'avoir le vendredi après-midi vacant, on mesure l'éventuel travail de sape pouvant être entrepris par notre nouveau ministre : ce qui ne concerne pour l'instant que l'agencement de la semaine d'école vaudra sans doute sous peu pour les programmes et les instituteurs, on adaptera les programmes aux réalités du terrain et les maîtres d'école devrontse plier aux volontés de tous les potentats locaux. La belle souplesse que voilà !

  

 


Le jeudi 24 avril, le nouveau ministre de l'éducation nationale, M. Hamon, a présenté « un projet de décret offrant la possibilité d'expérimenter des rythmes scolaires plus souples », ainsi qu'on peut le lire dans Le Monde daté du samedi 26 avril.

Il s'agit toujours de favoriser « l'intérêt [des] enfant[s] » (1) et de leur « permettre, quelle que soit leur origine sociale, de bien apprendre, de mieux apprendre à l'école, et donc de pouvoir réussir ». Le but avoué de M. Hamon est donc le même que celui de son prédécesseur, M. Peillon : à la fois socialiste et pragmatique ; c'est-à-dire que l'on veut tout ensemble « mener une lutte acharnée contre ces déterminismes sociaux auxquels s'attachent immuablement les destins scolaires » et faire en sorte que les élèves – pardon : les enfants– remontent dans le classement PISA et permettent à leur pays d'être plus combatif et pugnace dans la nouvelle guerre économique que nos gouvernants parent du nom de « compétitivité ».


L'assouplissement proposé par M. Hamon en accord avec le premier ministre, M. Valls, est double : donner la possibilité « de regrouper les activités périscolaires sur un après-midi par semaine » et « d'alléger les semaines [de 24 heures de classe] en raccourcissant les vacances scolaires ».


Qu'il soit désormais possible de regrouper les activités périscolaires sur un seul après-midi pourrait être perçu comme la reconnaissance par le ministre de la nécessité d’une claire séparation entre le scolaire et le périscolaire : fini le saupoudrage de 30 ou 45 minutes de TAP (temps d'activités périscolaires) après la classe et avant l'étude, qui condamnait ce temps périscolaire à n'être finalement que de la garderie honteuse d'elle-même, et place à un plein après-midi d'activités vraiment enrichissantes culturellement et/ou sportivement. Non seulement, ainsi étalées sur un après-midi, les activités périscolaires peuvent prendre leur pleine mesure et ne plus apparaître comme une excroissance des loisirs au sein du temps de l'instruction, mais en plus cet étalement revient à prendre en considération le travail des animateurs : ils ne sont plus là pour faire brièvement garderie mais pour proposer aux enfants quelque chose de structuré et de structurant. Et peu importe que la raison première soit financière et pratique : il est bien plus facile de trouver du personnel enthousiaste pour travailler sur une longue période plutôt que sur des moments aussi fugaces que pauvres du point de vue de l'animation, de même qu'il est plus économiquement intéressant pour les municipalités de pouvoir « faire des économies d'échelle, par exemple en construisant des partenariats au niveau des communautés de communes ».


Il n'empêche toutefois qu'il y a là, pour les familles, comme une obligation de loisirs : autant il était dans les mœurs de « poser » son mercredi après-midi pour garder son enfant, autant cela risque d'être plus compliqué de demander à son patron l'octroi d'un après-midi n'importe quand dans la semaine. D'autant que cette concentration des TAP sur un seul après-midi pourrait signifier, dans les grandes communes, la rotationde cet après-midi de loisirs. Autrement dit, si une municipalité décide de regrouper ses activités périscolaires sur un après-midi, il va lui être impossible de bloquer un seul après-midi, le nombre d'enfants participant aux ateliers étant trop nombreux ; il va donc falloir libérer potentiellement chaque après-midi de la semaine, le lundi pour telles écoles, le mardi pour telles autres et ainsi de suite. Ainsi, une mère, ou un père, ayant plusieurs enfants scolarisés, l'un en maternelle et l'autre en primaire, pourra être dans l'obligation de devoir demander au moins deux après-midi à son employeur, si ce parent souhaite s'occuper lui-même de ses enfants (2).

 

Quant à la possibilité de rogner sur les congés pour limiter la semaine de classe des élèves à moins de 24 heures hebdomadaires, cela revient à remettre en cause les congés des enseignants et à les moduler commune par commune, voire école par école. Une telle expérimentation impliquerait la destruction du cadre national. Et puis, autant jouer les Cassandre et émettre l'hypothèse que cette introduction expérimentale de calendriers scolaires dérogatoires à travers tout le territoire n'est que l'avant-goût d'un émiettement et d'une particularisation des programmes mais aussi d'une territorialisation du corps enseignant, c'est-à-dire le retour à un instituteur serf et dépendant presque exclusivement des édiles de sa commune d'exercice.


Où l'on voit que l'assouplissement défendu par M. Hamon apparaît plutôt comme un durcissement de l'esprit de la réforme des rythmes scolaires : non seulement le ministre ne revient pas sur l'amoindrissement scolaire organisé par ses prédécesseurs (loin sont les 30 heures d'enseignement hebdomadaires en primaire que l'on connaissait avant 1968), non seulement il promeut, au sein de l'école, les loisirs plutôt que le loisir (c'est-à-dire l'agitation scolaire plutôt que l'étude quiète qui est à elle-même sa propre fin), mais en outre ce ministre tout juste nommé annonce un possible éclatement municipal de l'éducation jusqu'ici nationale.


Dans son entretien accordé au journal Le Monde, M. Hamon a commencé par citer cette phrase de Gambetta : « Il ne s'agit pas de reconnaître des égaux, mais d'en faire ». Je continue à croire qu'un vrai socialiste, c'est-à-dire un esprit pour qui le rôle de l'État est de vouloir que les inégalités sociales n'empêchent pas l'avènement d'un citoyen pleinement éclairé et libre, ne saurait défendre la réforme des rythmes scolaires ni son assouplissement ; je continue à croire qu'un socialiste digne de ce nom n'envisagerait comme seul salut pour tous les élèves perdus de France que davantage d'instruction menée de manière sensée et non expérimentale. J'aimerais que mon nouveau ministre fût tel un monsieur Jourdain et qu'il fût socialiste sans le savoir.

 

 

© Tristan Béal et Mezetulle, 2013

 

Voir les autres articles de Tristan Béal en ligne sur Mezetulle.

Voir aussi l'article de Pierre Hayat, consacré au même sujet, en ligne sur Respublica.

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Notes [cliquer sur le numéro de la note pour revenir à l'appel de note]

    

1 - Toutes les citations sont tirées de l'entretien accordé par M. Hamon au journal Le Monde daté du 26 avril et consultable ici.

2 - On peut même envisager le cas d'écoles tellement grandes (au moins 15 classes) qu'il faudra en leur sein instaurer différents après-midi libérés pour que tous les élèves puissent équitablement profiter des activités proposées. Que dire alors d'un parent ayant un enfant en maternelle et deux dans une grosse école primaire ? Ou de cette institutrice, de cet instituteur qui aurait un après-midi libéré différent de celui de ses enfants ?


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Annexe du 6 juillet 2014 : lettre de Tristan Béal à Benoît Hamon, ministre de l'Education nationale

 

Il y a quelques jours, le ministre de l'Éducation nationale a chargé les directeurs de transmettre à leurs collègues instituteurs ainsi qu'aux familles des élèves scolarisés dans leur école deux courriers qu'il avait lui-même écrits pour vanter la réforme des rythmes scolaires. En tant que maître d'école et père d'un futur élève de maternelle, j'ai eu le bonheur de lire ces deux lettres ; je suis sorti de cette double lecture profondément désappointé : à mes yeux, les arrangements avec la vérité le disputaient à une manipulation certaine. Je me suis donc "fendu" d'une réponse à mon ministre. La voici :

 

 

Monsieur le ministre,

 

Je vous remercie pour la lettre que vous avez eu l'amabilité de m'adresser concernant la réforme des rythmes scolaires. Il m'aurait semblé impoli de ne pas vous répondre et cela aurait blessé mon sens pédagogique : je pense que vous faites fausse route et mon métier, si j'en ai bien compris toute l'insigne vertu, est précisément de montrer le chemin. Enseignant depuis quelque temps déjà, je sais bien aussi que le maître d'école, pour premier de cordée qu'il soit, ne saurait forcer ses élèves à emprunter les sentiers qu'il les exhorte à suivre de leur propre chef : c'est dire que je ne cherche pas à vous convaincre à tout prix, mais seulement vous montrer dans quel état de désarroi m'a laissé votre ministérielle missive.

Vous reconnaissez d'emblée que cette réforme des rythmes scolaires dont vous avez hérité a suscité quelques désaccords chez nous autres instituteurs. Vous pensez avoir balayé cette nôtre opposition et vous vous félicitez que tous à présent, « ou presque », acceptent la pertinence « d'une semaine comportant cinq matinées de classe au lieu de quatre ». En outre, vous nous parlez de « huit séminaires inter-académiques » lors desquels « quatre cents professionnels du corps enseignant ont pu partager leur expérience des nouveaux rythmes », expérience qui a confirmé « trois bénéfices pour la conduite des apprentissages ».

Si vous le permettez, j'aimerais revenir sur ces trois supposés bénéfices.

Le premier endosse de nouveau ces oripeaux "chronobiologisants" dont s'est parée la réforme organisée par votre prédécesseur, M. Peillon : il y aurait des moments de la journée propices aux apprentissages, en l'occurrence les moments matutinaux où « l'attention est la plus grande ». Même si j'ai entendu parler de cette fameuse cortisol, hormone dont la sécrétion apaise le stress, et que notre organisme produit en matinée pour diminuer voire disparaître dans le courant de la journée, je crains qu'une telle conception de l'attention scolaire "biologise" l'élève et le nie. L'attention que tout maître attend des élèves dont il a la charge est une attention libre et volontaire, non pas une attention extorquée. Et cette attention ne va pas de soi : spontanément tout élève – mais même tout homme – a l'esprit qui papillonne et qui résonne le monde alentour ; penser, au contraire, c'est comprendre, prendre toutes ses pensées ensemble et les tenir fermement pour les éprouver : ce qui est un acte de volonté, non de nature. Autrement dit, si depuis l'école maternelle on pose que l'élève pourra mieux se concentrer selon l'heure à laquelle on lui demandera cet effort, c'est du coup rendre dès son plus jeune âge tout élève incapable de se concentrer : la concentration ne s'attend pas, elle n'est pas la conséquence de nos humeurs, elle se décrète bien plutôt. Et le rôle de tout instituteur est de faire en sorte que les élèves qu'il a devant lui accomplissent cet effort, à quelque moment de la journée scolaire que l'on soit. Dès la récréation du matin qui vient après une heure et demie de classe, les esprits de nos élèves peuvent être définitivement ailleurs ; et que dire après le temps du midi propice à la somnolence postprandiale ! Aussi exigeons-nous de chacun de nos élèves, que ce soit après la récréation du matin ou bien celle faisant suite au déjeuner, de se concentrer derechef. Si l'on enferme l'élève dans son corps et la pesanteur de celui-ci, autant ne plus faire classe quand les températures montent, que le ciel est bleu et que le printemps s'invite jusque dans les cœurs de nos joyeux polissons : autant les laisser suivre leur pente naturelle, qui est la paresse ! Et puis j'ajouterai que l'on a les élèves attentifs que l'on mérite ; ou pour le dire tout aussi hardiment que Freinet en 1964 dans ses Invariants pédagogiques : « La fatigue des enfants est le test qui permet de déceler la qualité d'une pédagogie ».

Vous ne m'ôterez donc pas de l'esprit que votre réforme manque l'élève en tant qu'élève, c'est-à-dire en tant qu'esprit : ce qui fait son humanité et sa grandeur.

Le deuxième bénéfice serait que le basculement vers le matin du mercredi (ou du samedi) des heures d'enseignement jugées trop tardives par ces nouveaux Diafoirus de l'éducation que sont certains chronobiologistes, que ce basculement nous donnerait « plus de souplesse pour répartir les activités dans la semaine ». Je connais un autre moyen qui aurait permis de nous accorder une réelle souplesse : il aurait fallu tout simplement que vous reveniez entièrement et réellement sur la réforme mortifère de M. Darcos, lorsque celui-ci, en 2008, a promu une école sabbatique avec sa suppression du samedi matin travaillé et la disparition de deux heures d'école hebdomadaires pour certains élèves. D'un ministre socialiste, d'un ministre qui sait que l'inégalité sociale ne devrait jamais entraîner une inégalité de savoir, c'est-à-dire d'humanité, d'un tel ministre j'attendais qu'il redonne à tous les élèves de France toutes ces heures de classe qui leur ont été injustement enlevées depuis 1969. Je sais que ce moyen vous répugne, puisque, parlant « des élèves les plus défavorisés » dont nous, instituteurs, ne cessons de pointer le plus grand besoin d'école, vous écrivez peu après, de manière si désespérément comptable : « plus d'école, ça ne veut pas dire plus d'heures d'enseignement, mais une meilleure répartition de ces heures ». J'ai voulu trouver une comparaison qui m'aurait permis d'être le plus éclairant possible. Je peine à en trouver une, mais puisque l'on parle de nourriture spirituelle, celle-là même dont nous sommes les approvisionneurs, nous autres maîtres d'école, je vais user d'une comparaison alimentaire. Ne nous payons pas de mots, les plus défavorisés dont il s'agit ici, ce sont les pauvres, ceux-là pour qui la fortune n'est point bienveillante. Un pauvre ne mange pas toujours à sa faim. Je ne sais pas comment le prendrait un tel pauvre si on lui disait doctement : « Ce n'est pas de plus de nourriture, mon brave, que tu as besoin, c'est d'une meilleure répartition d'icelle : ton quignon de pain, au lieu de l'avaler gloutonnement, fieffé goulu, divise-le en sous-quignons que tu mangeras de manière espacée ». Nos élèves défavorisés, nos élèves à qui l'on propose l'égalité des chances, ces élèves pour lesquels on a transformé sans vergogne l'école, puissant lieu d'émancipation et de dessillement, en une vaine loterie, trompeuse et méchante, sont affamés de savoir, quoi que l'on dise d'eux et de leur prétendue "inappétence" au travail ou de leur "profil" qui ne coïnciderait plus avec l'école de la République telle que l'ont connue et peuvent encore la connaître les élèves bourgeois, ces héritiers dont vous comme moi faisons partie ; et à ces élèves qui ne demandent rien d'autre que d'apprendre, que de se nourrir, il me faudrait leur dire : « Je ne vais pas te donner plus d'heures d'enseignement, je vais mieux te les répartir » ? Le moyen qu'ils ne se montrent pas violents à mon encontre et ne me molestent pas !

Je vous en conjure, monsieur le ministre – et dieu sait que je suis un paresseux impénitent qui ne rêve que de cagnarder à l'envi –, si vous avez vraiment souci de ces élèves qui n'en ont plus hélas !que le nom, de ces élèves que l'école telle qu'elle a été abîmée par la droite comme la gauche depuis une bonne quarantaine d'années s'échine à maintenir sous le boisseau et à qui elle interdit de s'élever vers ce savoir qu'elle leur doit, je vous en prie, rendez-nous nos 26 heures d'enseignement hebdomadaires ; et pourquoi pas nous faire don de 27 heures, voire 30 heures ? Vous verrez alors combien nous apprécierons cette souplesse à nous donnée : avec plus d'heures d'école, nous aurons tout loisir de prendre notre temps et d'assouplir ces esprits rétifs à l'effort que la Nation nous confie.

J'en arrive au troisième bénéfice confirmé lors de ces fameux séminaires inter-académiques, troisième bénéfice qui, à mes yeux, met à bas le caractère national qui était celui de notre école jusqu'à présent.

Vous vous félicitez de ce que « gagne en cohérence » le « projet éducatif global », c'est-à-dire cette articulation du scolaire et du périscolaire. Nombreux parmi nous voient dans cette articulation à la fois un appauvrissement du scolaire (par une captation des compétences éducatives relevant de l'école) et une "territorialisation" de l'école. Cette mainmise municipale se devine de plus en plus. Pour l'instant ce sont les horaires qui dépendent des mairies , et ainsi telle commune (Gonesse, dans le Val d'Oise) peut allonger la pause méridienne jusqu'à 15 heures passées pour y intercaler les TAP avant que la classe reprenne jusqu'à 17 heures pour des maîtres qui passent plus de temps à faire de la discipline qu'à enseigner quelque discipline que ce soit, quand telle autre (Gennevilliers, dans les Hauts-de-Seine), grâce à votre décret assouplissant la réforme de votre prédécesseur, peut débloquer un après-midi par semaine afin de proposer un vrai temps périscolaire, avec pour conséquence que des enfants d'une même fratrie n'aient pas le même après-midi pour vaquer, rendant par là le temps périscolaire quasi obligatoire pour les grandes familles. (Remarquez, en passant, monsieur le ministre, que votre assouplissement permet dans certaines communes de "libérer" le vendredi après-midi, autrement dit de ramasser sur cinq jours et demi consécutifs tous les jours d'école et de permettre un long week-end commençant dès le vendredi midi : les "bobos" épris de villégiatures jusqu'alors uniquement sabbatiques et dominicales vont vous porter aux nues bien davantage que M. Darcos ; quant à ceux qui n'ont que la télévision pour nourrice, imaginez le désastre...) Pour l'instant, donc, l'éclatement n'affecte que les horaires, mais pourquoi, comme Cassandre, ne pas craindre qu'il ne touche aussi les programmes ou bien le recrutement des maîtres. Bref, qui nous dit que ces « nouveaux temps scolaires » ne sont pas les prémices d'un désengagement total de l'État en matière d'enseignement et d'une inféodation du corps enseignant aux potentats locaux ? Quand nous faudra-t-il enlever des murs de nos écoles cette Charte de la laïcité voulue par M. Peillon et à peine punaisée ? Car ne nous y trompons pas : qui dit "municipalisation" de l'enseignement dit certainement absence de laïcité, puisque celle-ci signifie rupture non seulement à l'égard des insinuations religieuses mais aussi de ces pressions idéologiques ou économiques dont sont friands nos modernes accapareurs.

L'instauration d'un projet éducatif local – pardon : global – implique une inégalité de traitement à travers le territoire national, vous ne pouvez le nier : ce que telle municipalité riche pourra mettre en place en matière d'activités culturelles et sportives sera impossible pour une commune plus pauvre ou ne disposant pas d'infrastructures ni de personnels idoines. Cette fatale disparité n'aurait pas lieu d'être si, encore une fois, vous restauriez les heures de classe perdues : dans un cadre national et protecteur, toutes les matières culturelles et sportives seraient enseignées à chaque élève de France. Ou bien alors créez un service public des loisirs avec un recrutement de personnel ayant un statut de fonctionnaire !

Mais je dois confesser, monsieur le ministre, que ces trois bénéfices qui seraient l'heureuse conséquence de votre réforme prétendument socialiste du temps de l'école ne m'ont pas laissé un goût aussi amer que la fin de votre lettre quand vous écrivez que : « le préalable à une France apaisée, c'est une école apaisée ». À ce moment de votre panégyrique, je ne sais ce qui en mon cœur l'emportait de l'indignation ou de l'abattement.

Tout d'abord m'est venue à l'esprit l'image d'une pierre tombale, sur laquelle on pouvait lire : « Ci-gît l'instruction publique », une école apaisée me faisant penser à une école morte, où l'on repose en paix dans l'épaisse torpeur de l'ignarerie. Puis cette vision funèbre laissa place à un vieux chant que mes parents ont dû certainement entonner dans leur salle de classe : « Maréchal, nous voilà ! », une école apaisée pour une France apaisée m'évoquant une école maréchaliste, une école qui a pour indigne visée d'intégrer les élèves à un modèle social particulier au lieu de les ouvrir à l'humanité, en leur permettant de frotter leur humanité balbutiante à cette humanité morte mais ô combien fondamentale que véhiculent la langue maîtrisée et les grandes œuvres littéraires. Puis la nauséabonde antienne d'une école d'intégration s'est tue et cet apaisement tant vanté par vous m'a fait penser à un discours de distribution des prix tenu par Alain en juillet 1904 devant des élèves du Lycée Condorcet et connu sous le titre : Les marchands de sommeil.

Dans ce discours, comme vous le savez, Alain parle du sommeil : non pas celui qu'abritent nos lits douillets, non pas le sommeil du corps, mais le sommeil de l'esprit, funeste sommeil qui a pour conséquence que nous nous croyons au lieu de nous déprendre de ces croyances qui sont en nous sans nous et que nous n'avons pas le courage d'interroger ni de peser scrupuleusement, insidieux sommeil qui nous rend somnambules et vaniteux et qui nous fait suivre des flatteurs qui ont tôt fait de nous entraîner sur des chemins qui ne mènent nulle part sinon vers l'abrutissement et l'esclavage. À cette vie servile d'assoupi, Alain oppose la vie scolaire, une vie de « lutte, [de] débat et [de] conquête », une vie d'intranquillité en somme. On comprend que ce texte célèbre ait été repris par Alain comme avant-propos à son recueil Vigiles de l'esprit, ouvrage d'exhortation à la vigilance, ce devoir de tout citoyen qui a à cœur l'intérêt général, c'est-à-dire la République. Une école apaisée, celle que vous appelez de vos vœux, monsieur le ministre, est à mes yeux une école délétère, une école où l'on dira, certes à mots couverts, que « le réel est ce qu'il est ; [que] vous n'y changerez rien [, fols élèves] ; [que] le mieux est de l'accepter, sans tant de peine ». Une école apaisée, c'est cette école où l'on enseigne faussement que « le vrai est un fait, que l'on reçoit le vrai en ouvrant simplement les yeux et les oreilles ». Tout au contraire, dans une école vraiment scolaire, une école où le loisir de penser est permis par le ministère, c'est une école où l'on s'habitue à « juger le fait, avant de l'accepter », c'est une école où, à chaque occasion, l'élève apprend à distinguer le vrai du faux pour que plus tard, en tant que citoyen, il ne croie pas le premier bonimenteur venu qui voudrait tirer profit de sa sotte vanité et le conduire sans coup férir sur les sentiers d'un doux mais certain avilissement de la pensée et du corps.

Si donc, monsieur le ministre, votre réforme vise « à faciliter l'acquisition par chaque élève des savoirs fondamentaux et à développer en chacun d'eux un véritable goût pour apprendre », ainsi que vous l'écrivez à tous les parents (il se trouve que j'ai également reçu cette lettre, étant père d'un petit garçon allant faire son entrée en maternelle), je ne puis que vous inviter à ne plus vous faire le chantre d'une école du moindre scolaire, votre école du « projet éducatif local » diluant le temps de l'étude libératrice dans le temps du divertissement municipal. Je vous en prie, si vous avez souci des élèves, si vous pensez que l'école a pour mission non pas seulement de "valider des compétences" mais de révéler à chaque élève la grandeur et la noblesse de son humanité, si vous ne voyez pas dans l'école qu'une simple pourvoyeuse de main-d'œuvre corvéable à merci car ignare mais un ouvroir de vigilance, alors faites-vous le défenseur d'une école auguste, d'une école sous le signe de l'augmentation, d'une école où l'élève est ravi de nombreuses heures durant à ceux qui veulent l'abrutir pour passer un temps certain à se tromper et à apprendre de ses erreurs et ainsi s'élever vers cette sienne humanité qu'il est en droit d'exiger de l'école de la République.

 

Je vous prie, monsieur le ministre, de croire en mon profond attachement pour une école émancipatrice et laïque.

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© Tristan Béal et Mezetulle, 2014


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Par Tristan Béal
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Toutes les civilisations se valent-elles ? 

par André Perrin

En ligne le 8 avril  2014

Le 4 février 2012 un ministre soulevait une de ces tempêtes qu'on a accoutumé de nommer « médiatiques » en déclarant devant une assemblée d'étudiants que « toutes les civilisations ne se valent pas ». C'est le bien-fondé de cette affirmation qu'examine André Perrin. Son examen, très minutieux et référencé, n’éclaire pas seulement le contenu des propositions en jeu et ses variations, mais aussi quelques-uns des procédés familiers au « politiquement correct ».

L'analyse, toujours précise et souvent drôle, ne se réduit pas à une contre-polémique ; en passant par une réflexion sur la pertinence et l’usage des concepts de culture, de régime politique, de relativisme, d’égalité, de valeur, de jugement, elle permet de comprendre en quoi et pourquoi il y a du sens à parler des civilisations, à poser la question de leur valeur, et à répondre qu'elles ne sont pas équivalentes - car une telle réponse soulève à son tour la question de la capacité d'une civilisation à ne pas se prendre pour le centre du monde et à lutter contre sa propre barbarie.

 

 

Sommaire de l'article

Introduction

1 - Une proposition fausse ? Ou dénuée de sens ?

2 - Un concept sans objet ?

3- Civilisation et régime politique

4 - Civilisation et culture

5 - Un objet sans valeur ?

5.1 - Une aporie : valeur et jugement moral

5.2 - Relativisme ou capacité à se décentrer ?

6 - Une valeur sans mesure ?

7 - La civilisation : soi-même par les autres

Notes



 

Le 4 février 2012 un ministre soulevait une de ces tempêtes qu'on a accoutumé de nommer « médiatiques » en déclarant devant une assemblée d'étudiants que « toutes les civilisations ne se valent pas ». C'est le bien-fondé de cette affirmation qu'il s'agira d'examiner ici et nous nous proposons de le faire en commençant par écarter parmi les objections qu'on a pu lui adresser toutes celles qui sont contraires au « principe de charité » (1), celui-ci exigeant qu'entre plusieurs interprétations on choisisse celle qui est la plus favorable au locuteur, à tout le moins celle qui n'exclut pas a priori que ce dernier puisse avoir raison. On laissera ainsi de côté l'argument selon lequel la déclaration du ministre aurait obéi à des arrière-pensées politiques et cela non seulement parce qu'il est contraire au principe de charité, mais aussi parce qu'il est très difficile de démontrer qu'un homme politique n'a pas d'arrière-pensées politiques. Si l'on admettait la validité de cet argument il faudrait en toute équité l'opposer aussi aux contradicteurs du ministre, par exemple à ce député du camp adverse qui lui avait répliqué que son propos conduisait tout droit aux camps nazis : comment prouver qu'un député n'a pas d'arrière-pensées électorales ? On écartera de même la thèse qui consiste à soutenir qu'en disant ce qu'il a dit le locuteur a voulu dire, et donc a réellement dit, autre chose que ce qu'il a dit. Ainsi, dans une tribune intitulée « Le différentialisme de M. Guéant », un maître de conférences à Sciences Po explique-t-il que, de même que dans le discours du GRECE européen voulait dire blanc, dans la bouche du ministre civilisation voulait dire culture qui voulait dire race  (2). Selon cette logique, Victor Hugo ou Léon Blum pouvaient encore, en 1879 ou en 1925, affirmer la supériorité de la race blanche sur la race noire, mais le ministre, pour exprimer la même idée que ces figures tutélaires du socialisme, se serait vu contraint par les exigences nouvelles du politiquement correct de substituer le mot civilisation au mot race. Entrer dans cette logique reviendrait à interdire toute discussion sur quelque question que ce soit car il sera toujours possible de soutenir qu'une question en cache une autre. Cependant celle qui nous occupe s'est posée bien avant d'avoir été soulevée par un homme politique en 2012. L'idée de civilisation figurait au programme de philosophie des classes terminales de 1960, programme qui fut en vigueur jusqu'en 1973, et les manuels de l'époque, par exemple le célèbre Huisman et Vergez ou le Meynard, abordent la question de l'égalité des civilisations en y apportant ou en suggérant des réponses d'ailleurs assez différentes. Quant à André Comte-Sponville, qui de notoriété publique n'est pas du même bord politique que le ministre concerné, c'est dans une conférence donnée à Cannes le 20 décembre 2003 qu'il affirmait : « Toutes les civilisations ne se valent pas ». Telles sont les raisons qui nous conduisent à accepter d'examiner cette question dans les termes où elle a été posée.

 


De trois choses l'une : ou bien la proposition « Toutes les civilisations ne se valent pas » est vraie, ou bien elle est fausse, ou bien elle n'est ni vraie ni fausse. Cette tripartition permet de répertorier et de distinguer les critiques qu'on peut adresser à celui qui la soutient : on peut lui reprocher d'avoir dit quelque chose de vrai, ou d'avoir dit quelque chose de faux, ou enfin d'avoir dit quelque chose qui n'a pas de sens. Le statut de la réflexion que nous avons entreprise nous autorise à écarter tout de suite la première critique. On peut sans doute concevoir qu'on puisse reprocher à un homme politique, que sa fonction dispose à adopter une éthique de la responsabilité, d'énoncer des vérités dont la proclamation publique l'empêcherait d'accomplir sa tâche ou aurait des conséquences néfastes pour la communauté dont il a la charge ; mais précisément nous avons pris soin de détacher la proposition énoncée du sujet qui l'énonce et de l'envisager non comme proposition de X ou de Y, mais en elle-même, c'est-à-dire objectivement ou philosophiquement. Or on ne saurait reprocher au philosophe, qui n'a d'autre tâche que d'aller « à la vérité de toute son âme », d'énoncer une proposition vraie. [ Haut de la page ]


 

1 - Une proposition fausse ? Ou dénuée de sens ?

 

La proposition « Toutes les civilisations ne se valent pas » est-elle fausse ? Les propositions « Toutes les civilisations se valent » et « Toutes les civilisations ne se valent pas » étant des contradictoires elles ne peuvent, dès lors qu'elles sont envisagées en même temps et sous le même rapport, ni être vraies ensemble, ni être fausses toutes les deux de telle sorte que, conformément au principe du tiers-exclu, la vérité de l'une implique la fausseté de l'autre et réciproquement. Il en résulte qu'on ne peut nier que toutes les civilisations ne se valent pas qu'en affirmant que toutes les civilisations se valent. À celui qui procède à cette négation on est donc en droit de demander comment il démontre que toutes les civilisations se valent.


Il est remarquable que pas un seul des auteurs des multiples tribunes qui ont été publiées dans les journaux pour récuser la proposition selon laquelle toutes les civilisations ne se valent pas ne se soit aventuré à fournir ne serait-ce que l'ébauche d'une telle démonstration. Si elle existait se serait-on fait faute de la produire ? Et il n'est pas moins remarquable qu'il suffise de se plonger dans les écrits de ceux qui récusent cette proposition pour s'apercevoir que souvent ils la présupposent et que parfois ils la formulent explicitement. Ainsi Le Nouvel Observateur avait publié en février 2012 de multiples articles (ayant pour auteur, pêle-mêle : Stéphane Maugendre, Serge Raffy, Vincent Verschoore, Hela Khamara, Rhodo, Laurent Binet, Hélène Asssekour, Eric Fassin, Jean-François Probst, Fadila Mehal) destinés à pourfendre l'idée selon laquelle toutes les civilisations ne se valent pas. Or trois mois plus tard ce même hebdomadaire publiait un numéro hors-série intitulé Les grandes civilisations. Les grandes civilisations ? Diable ! Il y en aurait donc de petites ? Et le petit n'est-il pas au grand ce que l'inférieur est au supérieur ? De même au mois de mars 2011 les éditions Odile Jacob publiaient un ouvrage rédigé par 50 chercheurs et citoyens « engagés », préfacé par Martine Aubry et intitulé : Pour changer de civilisation. À quoi cela rime-t-il de vouloir changer de civilisation si toutes les civilisations se valent ? Enfin on pouvait trouver à la date du 5 février 2012 sur le site Union pour le communisme un article qui commençait en affirmant : « C'est au nom de cette conception de l'humanité comme divisée en civilisations inégales que les puissances esclavagistes, coloniales puis capitalistes d'Occident ont imposé au monde entier, au fil des siècles, un système raciste basé sur la prétendue suprématie blanche, sur le pillage des ressources et l'exploitation des hommes et des femmes » et qui concluait : « Tant que se maintiendra la civilisation capitaliste elle continuera à pousser dans la crise la société humaine ... », appelant alors de ses vœux une révolution censée substituer à la civilisation capitaliste une civilisation qui lui fût supérieure.

 

Dénuée de sens ?

Précisément parce qu'on ne pourrait réfuter la proposition selon laquelle toutes les civilisations ne se valent pas qu'en démontrant que toutes elles se valent et parce que cette tâche est apparue exagérément difficile, on a généralement préféré lui opposer qu'elle était dépourvue de sens. Reste à savoir comment elle l'est car c'est en plusieurs sens qu'une proposition peut être réputée dépourvue de sens. S'agissant de la proposition selon laquelle les civilisations ne sont pas d'égale valeur on peut soutenir qu'elle est dépourvue de sens soit parce que le mot de civilisation n'a pas de sens, soit parce qu'il n'y a pas de sens à lui appliquer la notion de valeur, soit enfin parce qu'est insensée l'entreprise de déterminer l'égalité ou l'inégalité de ces valeurs. [ Haut de la page ]

 


2 - Un concept sans objet ?

 

La première raison qui a été donnée, et peut-être la plus radicale, consiste à dire qu'il n'y a pas de civilisations et qu'en conséquence le mot même de civilisations, après celui de races, doit être banni. Cette proscription est clairement formulée par Tzvetan Todorov : « Pour lever toute ambiguïté, je choisis donc d'employer ici "civilisation" uniquement au singulier » (3). Le mot civilisation ne doit pas avoir de pluriel. De même qu'il n'y a pas de races, mais une seule race, la « race humaine », de même il n'y a pas de civilisations, mais une seule civilisation, celle de l'humanité. Pourquoi ? C'est que le mot civilisations, au pluriel, est en quelque sorte « contaminé » par le mot civilisation, au singulier. Car la civilisation n'est pas un concept purement descriptif qui se rapporterait à un simple état de fait, mais une valeur : « contrairement à la culture, la civilisation ne peut être pensée seule car elle comporte toujours implicitement un jugement de valeur en opposition à un autre, plus barbare », dit Maurice Godelier (4). Or tous les hommes étant égaux et l'homme n'existant humainement qu'en tant qu'il est civilisé, il ne saurait y avoir de « barbares », ou alors il faut admettre avec Lévi-Strauss que « le barbare, c'est d'abord l'homme qui croit à la barbarie » (5), ce qui est une autre manière de proclamer cette même égalité puisque en excluant de l'humanité ceux que nous désignons comme barbares, nous reproduisons leur attitude à eux pour qui « l'humanité cesse aux frontières de la tribu » (6).

Ce n'est donc pas l'équivalence des civilisations qu'il eût fallu nier, mais celle des « cultures » ou encore des « régimes politiques ». La question est alors de savoir si les formules « toutes les cultures ne se valent pas » ou « tous les régimes politiques ne se valent pas » peuvent et doivent être substituées à « toutes les civilisations ne se valent pas ». [ Haut de la page ]

 

3 - Civilisation et régime politique

 

La défense de l'humanité en tout homme, celle de l'égalité de l'homme et de la femme sont-elles affaire de régime politique, la ligne de partage étant, grosso modo, celle qui sépare les démocraties des dictatures ou des tyrannies ? Dans le monde grec l'esclavage a existé aussi bien dans la démocratie athénienne que dans l'aristocratie militaire spartiate tant admirée par Barrès. Dans le monde romain, il a existé aussi bien sous la royauté que sous la république et l'empire. Aux États-Unis la constitution adoptée en 1787 à Philadelphie qui entre en vigueur le 4 mars 1789 ne le remet pas en question : son abolition devra attendre le treizième amendement voté le 31 janvier 1865. Considérons maintenant parmi les multiples formes de l'oppression dont les femmes sont victimes la coutume particulièrement choquante des mariages précoces. Des millions de très jeunes filles sont mariées chaque année, parfois à peine pubères, dans de nombreux pays d'Afrique subsaharienne et d'Asie du sud : le Niger, le Bangladesh, la Guinée, le Mali, le Soudan etc. La plupart d'entre eux sont, sinon des républiques islamiques, des pays à forte tradition musulmane. Dira-t-on que la faute en incombe au régime politique ? Même si l'on peut montrer, au risque d'accréditer la thèse d'une incompatibilité entre l'islam et la démocratie, que les régimes politiques de ces États sont fort peu démocratiques, il n'en demeure pas moins qu'on n'a marié massivement des fillettes de 12 ou 13 ans ni dans l'Italie fasciste, ni dans la Russie soviétique, ni dans l'Allemagne nazie, ni dans l'Espagne franquiste, ni dans le Portugal salazariste, ni dans la Grèce des colonels, ni dans le Chili de Pinochet. Il y a donc quelque raison d'y voir plutôt un phénomène civilisationnel ou culturel qu'un phénomène politique. [ Haut de la page ]

 

 

4 - Civilisation et culture

 

Civilisationnel ou culturel ? Aurait-il fallu dire que « Toutes les cultures ne se valent pas » ? On peut douter que cette dernière formulation eût évité à son auteur la volée de bois vert que lui a valu la première, mais la seule chose qui nous importe ici est de savoir si elle est objectivement préférable. Tzvetan Todorov justifie ce choix de la manière suivante : « Utilisé au singulier, "civilisation" s'oppose à "barbarie" et implique une exigence morale, un certain mouvement, tout un ensemble de qualités. Mais attention, des qualités qui ne sont pas simplement valables pour un groupe en particulier, mais pour l'humanité tout entière [...] Lorsque la notion est utilisée au pluriel, elle pourrait parfaitement être remplacée par l'idée de "culture" » (7). Mais s'il n'y a pas de civilisations au pluriel pour la raison que nous sommes tous civilisés, pourquoi pourrait-il y avoir des cultures alors que nous sommes tous « acculturés » ? Par ailleurs la distinction culture-civilisation est loin de faire l'objet d'un consensus. Comme le fait remarquer Alfred Grosser, c'est en Allemagne qu'on débat depuis deux siècles de la différence entre culture et civilisation, mais en France il n'y a pas une grande différence (8). Norbert Elias, qui consacre le premier chapitre de La civilisation des mœurs à l'antithèse culture-civilisation en Allemagne, montre que l'Allemand utilise le mot culture « quand il veut exprimer la fierté de ses propres réalisations et de sa propre nature » (9), que cette notion « souligne les différences nationales, les particularités des groupes » (10) et qu'elle se rapporte « aux œuvres d'art, aux livres, aux systèmes religieux ou philosophiques révélateurs des particularités d'un peuple » (11). Au contraire « dans l'usage allemand le terme de « civilisation » désigne quelque chose de fort utile, certes, mais néanmoins d'importance secondaire : ce qui constitue le côté extérieur de l'homme, la surface de l'existence humaine » (12). C'est ainsi que déjà dans l'Idée d'une histoire universelle au point de vue cosmopolitique Kant écrivait : « Nous sommes cultivés au plus haut degré par l'art et par la science. Nous sommes civilisés, jusqu'à en être accablés, par la politesse et les bienséances sociales de toute sorte » (13). Cette opposition recoupe dans une certaine mesure celle que fait Burckhardt dans ses Considérations sur l'histoire universelle entre les productions spontanées de l'esprit et les normes sociales coercitives fixées par l'État et la religion et l'on peut, en dépit de son antihégélianisme, y retrouver la distinction hégélienne de l'esprit subjectif et de l'esprit objectif. Selon ces distinctions et ces oppositions, celui qui juge que le respect de l'humanité en tout homme et de l'égalité de l'homme et de la femme ne sont pas la chose du monde la plus équitablement partagée serait davantage fondé à attribuer ces inégalités aux civilisations qu'aux cultures. [ Haut de la page ]


Marcel Mauss était parfaitement conscient de l'usage idéologique qui pouvait être fait du concept de civilisation. En 1900, dans sa recension du livre de Joseph Deniker Les races et les peuples de la terre, il écrit que parler de peuples incultes et sans civilisation, « c'est parler de choses qui n'existent pas » (14) ; et en 1929 il observe que les nationalistes tendent à identifier leur nation ou leur culture à la Civilisation « car ils ignorent généralement la civilisation des autres » (15). Il n'en juge pas moins nécessaire, dans un article qu'il signe avec Durkheim (16), d'avoir recours au concept de civilisation qui se distingue de celui de culture par son extension à la fois dans l'espace et dans le temps. Évoquant vingt ans plus tard les phénomènes qui sont « communs à un nombre plus ou moins grand de sociétés et à un passé plus ou moins long de ces sociétés » il conclut : « On peut leur réserver le nom de  "phénomènes de civilisation" » (17).


Ce qui donne aujourd'hui raison à Marcel Mauss, c'est que nos contemporains continuent à recourir, explicitement ou implicitement, au concept de civilisation, y compris quand ils prétendent le récuser. Le 30 avril 2008 le journal Libération publiait une tribune signée par 56 chercheurs en histoire et en philosophie intitulée : Oui, l'Occident chrétien est redevable au monde islamique ! Que sont donc l'Occident chrétien et le monde islamique dans cette phrase ? Le christianisme est une religion, mais l'Occident chrétien n'en est pas une. Ce n'est pas non plus un « régime politique » et pas davantage une « société » ni une « culture ». Si les signataires ont parlé de « monde » islamique, plutôt que de « culture » islamique, c'est précisément parce que le concept de monde renvoie à l'idée d'une totalité, c'est-à-dire permet de signifier la permanence et la continuité qui justifiaient chez Mauss l'usage du mot civilisation. Le 12 mars 2008 on pouvait lire sur le site oumma.com un article intitulé Pour l'étude de la culture arabe dans lequel M. Marwan Rashed, professeur à l'École Normale Supérieure et futur signataire de la tribune ci-dessus mentionnée, se proposait de réfuter tout à la fois Samuel Huntington et Benoît XVI. Pour ce faire, dans une première partie intitulée : Les « civilisations » existent-elles ? Il reprochait à Huntington d'avoir prétendu distinguer des civilisations après avoir admis que ce n'était pas une tâche facile. Quant à lui, Marwan Rashed, il se proposait de procéder à une « déconstruction de la notion de civilisation ». Moyennant quoi notre auteur consacrait toute la suite de son article à mettre en évidence les vertus, les richesses et les apports de ce qu'il n'avait alors aucun scrupule à nommer « la civilisation islamique » ou « la civilisation arabo-islamique ». Avec de tels déconstructeurs, on peut se passer de constructeurs.

Qu'il soit malaisé de définir le concept de civilisation est incontestable mais ne constituerait un argument suffisant pour l'invalider que si l'on faisait subir le même sort à tous les concepts dont les contours sont aussi indéterminés. Pour s'en tenir à un seul exemple, ni les sociologues ni les économistes ne renoncent à faire usage du concept de classe moyenne alors même que, selon la définition qu'on en donne, il englobe un pourcentage de la population qui varie de 40 à 80% : plutôt que Frege aux yeux de qui « on ne saurait du tout nommer district un district vaguement circonscrit » (18), ils suivent le second Wittgenstein ... De même Mauss légitime qu'on parle de civilisations française, hellénique, hellénistique, byzantine, chinoise, indienne, bouddhique, islamique et écrit : « Dans un très grand nombre de cas, on a le droit d'étendre un peu son acception sans grande faute scientifique » (19). [ Haut de la page ]

 

 

5 - Un objet sans valeur ?

 

5.1 - Une aporie : valeur et jugement moral

Étant admis qu'il y a un sens à utiliser le mot civilisation au pluriel, il s'agit maintenant de savoir s'il y en a un à comparer les civilisations entre elles du point de vue de leur valeur. Pour porter sur les civilisations un jugement de valeur qui permette de les départager ou de les hiérarchiser, il faut connaître la Valeur, autrement dit disposer d'une norme. Sans doute de telles normes existent-elles, mais elles sont propres à chaque civilisation et donc aussi nombreuses que les civilisations elles-mêmes. Il faudrait alors disposer de la Valeur des valeurs ou de la Norme des normes, c'est-à-dire juger du point de vue de Dieu, pour classer les civilisations selon la distance qui les sépare de la Norme ou de la Valeur. Or dans le monde humain nul ne peut s'arracher à la civilisation dont il est issu pour se placer du point de vue de Dieu : « puisqu'une culture ne peut s'évader d'elle-même [...] son appréciation reste, par conséquent, prisonnière d'un relativisme sans appel », écrit Lévi-Strauss (20). La seule objectivité à laquelle on puisse prétendre est celle de la science, qui émet des jugements de réalité mais non des jugements de valeur. Si à ses yeux toutes les civilisations se valent, c'est parce que, à proprement parler, aucune ne vaut rien, de même que l'acide nitrique n'est ni « supérieur », ni « inférieur » à l'acide sulfurique, sauf relativement à tel ou tel usage déterminé. Dans une discussion qui eut lieu le 15 octobre 1979 à l'Académie des sciences morales et politiques, Raymond Aron interjetait cependant appel de ce relativisme : « Des jugements universels sur les comportements moraux sont-ils incompatibles avec le relativisme culturel ? » et s'attirait la réponse suivante : « L'ethnologue rencontre à la fois des croyances, des coutumes, des institutions qu'il peut étudier, dont il peut proposer une typologie sans aucune préoccupation d'ordre moral []. Je n'essaierai donc pas de répondre à cette question. Je dirais que c'est une aporie, que nous devons vivre avec elle, tâcher de la surmonter dans l'expérience du terrain en renonçant, par sagesse, à lui donner une réponse théorique » (21). [ Haut de la page ]


Reste à savoir comment on peut surmonter cette aporie sans lui donner une réponse théorique. Dans une interview accordée à un hebdomadaire, Tzvetan Todorov abonde tout d'abord dans le sens de Lévi-Strauss : « qu'il s'agisse des langues, des coutumes, des comportements ou des codes culturels, tous ces composants ne relèvent pas d'un jugement de valeur » (22) même s'ils s'opposent à ce que nous concevons ordinairement comme la civilisation. Et de donner l'exemple des sacrifices humains chez les Aztèques : « Lorsqu'on s'est aperçu qu'ils s'adonnaient à des sacrifices humains, on les a qualifiés de barbares. Or dans leur culture, cela participe à un rituel complexe et ils ne le considèrent nullement comme une atteinte à la dignité humaine. Bien au contraire » (23). Ainsi les sacrifices humains ne doivent pas faire l'objet d'un jugement de valeur, à moins qu'ils ne méritent d'être évalués à l'aune de la norme interne à la société aztèque selon laquelle ils ne constituent pas une atteinte à la dignité humaine mais, « bien au contraire », une manière de la respecter. Cependant, à la question qui lui est ensuite posée de savoir si toutes les cultures se valent, Todorov répond : « C'est ce que pensent souvent les ethnologues. Mais je ne partage pas vraiment cet avis. En effet chaque culture possède un certain nombre de caractéristiques que l'on peut parfaitement juger par des critères universels. Il peut s'agir de critères moraux, de critères ethnologiques ou tout simplement de progrès objectivement observables à un moment donné » (24). On a un peu de mal à suivre le raisonnement : comment passe-t-on d'une prémisse selon laquelle les coutumes et les comportements observables dans une culture ne doivent pas faire l'objet d'un jugement de valeur à la conclusion qu'on a le droit de les juger conformément à des critères universels, par exemple moraux ? Peut-être Todorov s'est-il remémoré, entre la formulation de sa prémisse et celle de sa conclusion, les remarques de Léo Strauss dans l'introduction de Droit naturel et histoire : « Si les principes tirent une justification suffisante du fait qu'ils sont reçus dans une société, les principes du cannibale sont aussi défendables et aussi sains que ceux de l'homme policé. [...] Et puisque tout le monde est d'accord pour reconnaître que l'idéal de notre société est changeant, seule une triste et morne habitude nous empêcherait d'accepter en toute tranquillité une évolution vers l'état cannibale » (25). [ Haut de la page ]

 

Que l'ethnologue ou l'historien ne puissent ès qualités porter des jugements de valeur sur les cultures ou les civilisations, cela découle de ce que la science, selon la formule de Poincaré, parle à l'indicatif (26). On ne peut cependant donner à un précepte méthodologique une extension et une portée qui, au-delà du champ de l'investigation scientifique, prétendrait interdire à l'esprit humain de formuler des jugements de valeur et qui invaliderait toute proposition de nature optative. Que toutes les civilisations se valent aux yeux du savant qui cherche à les décrire et à les expliquer ne signifie pas qu'elles se valent en soi et pour soi.

 

Et de fait des jugements sont régulièrement portés sur la valeur respective des différentes civilisations sans que cela suscite ni réprobation ni indignation. Qui par exemple n'a jamais entendu célébrer l'âge d'or d'Al-Andalus ? Qui n'a appris que sous le pouvoir éclairé et tolérant des califes ommeyyades l'Espagne musulmane a connu une apogée économique et culturelle où les arts étaient florissants, où des savants venus d'Orient transmettaient à une Europe chrétienne obscurantiste et violente un héritage grec que son inculture lui avait fait oublier, tandis que les trois « religions du Livre » y cohabitaient dans une paisible et bienveillante harmonie ? Tout cela s'est dit, tout cela se dit encore sans qu'aucun député ne qualifie ces discours de racistes ni ne leur fasse grief de nous reconduire aux « heures les plus sombres de notre histoire ». Nous n'entreprendrons pas ici de démêler la part de vérité et la part de mythologie qu'ils comportent (27). Ce qui importe en revanche c'est d'expliciter les critères qui permettent d'appliquer la notion de valeur aux civilisations et de décider que l'une a plus de valeur que l'autre. Pierre-Henri Tavoillot propose le critère suivant : « Une civilisation est dite grande lorsqu'elle produit des œuvres qui ne s'adressent pas seulement à elle-même mais concernent, touchent, parlent à l'ensemble de l'humanité » (28), avant de le déclarer « très incertain ». Cette réserve ne nous semble pas justifiée. Entre les VIe et IVe siècles avant Jésus-Christ la civilisation grecque a substitué à une pensée mythique une pensée rationnelle, inventé la politique, la démocratie, la philosophie, produit en l'espace de 80 ans les tragédies d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide, ainsi que de multiples chefs-d’oeuvre de l'architecture et de la sculpture. À la même époque vivaient en divers endroits de la planète des hommes qui n'étaient assurément pas des barbares ou des bêtes brutes, qui étaient « civilisés » (les Nok au Nigéria, les Samnites ou les Lapyges en Italie etc.), mais dont les civilisations n'ont pas brillé d'un tel éclat. Aujourd'hui encore c'est à la Grèce que nous nous référons lorsque nous discutons des mérites comparés de la démocratie directe et de la démocratie représentative ; c'est la figure de Socrate que nous invoquons quand nous enseignons la philosophie ; c'est le mythe d'Œdipe que nous reconnaissons comme susceptible d'éclairer le fonctionnement de notre psychisme ; c'est à la figure d'Antigone que nous faisons appel lorsque nous voulons légitimer la désobéissance « civile ». A 25 siècles de distance, tout cela continue à irriguer nos vies et nos pensées bien plus que les statuettes en terre cuite et les hauts-fourneaux des Nok, tout admirables qu'ils soient. [ Haut de la page ]

 

5.2 - Relativisme ou capacité à se décentrer ?

Il y a toutefois un critère qui serait autrement décisif, c'est celui qui aurait l'agrément du relativiste culturel lui-même. Pour l'obtenir il faut demander à ce dernier si le relativisme culturel qu'il professe a plus de valeur que l'ethnocentrisme, ou s'il n'en a ni plus ni moins, et, dans l'hypothèse où il opterait pour la première branche de l'alternative, ce qu'il sera amené à faire s'il ne veut pas qu'on tienne pour de vaines paroles sa critique de l'ethnocentrisme, si une civilisation qui se rapporte aux autres et à elle-même avec le regard relativiste de l'ethnologue a plus ou moins de valeur qu'une civilisation qui demeure repliée sur la certitude de la valeur de ses propres valeurs. Comme le dit fort bien Tzvetan Todorov : « la civilisation consiste à reconnaître la pleine humanité et la pluralité culturelle des autres. C'est l'ouverture, en somme » (29). Cependant toutes les civilisations ne manifestent pas la même aptitude à reconnaître cette humanité et cette pluralité culturelle, ce qui signifie qu'elles ne sont pas également civilisées. C'est du reste ce qui ressort d'une lecture attentive du passage de Race et histoire si souvent cité : « En refusant l'humanité à ceux qui apparaissent comme les plus "sauvages" ou "barbares" » de ses représentants, on ne fait que leur emprunter une de leurs attitudes typiques. Le barbare, c'est d'abord l'homme qui croit à la barbarie » (30). De toute évidence Lévi-Strauss s'adresse à ceux qui au sein de la civilisation occidentale sont portés à adopter une attitude qui est, elle, commune à tous dans d'autres civilisations.

 

Que la capacité de se décentrer, de rompre avec soi-même, de s'ouvrir à l'altérité ne soit pas chose également partagée entre toutes les civilisations, c'est ce qui a été mis en évidence par des philosophes aussi différents par les traditions auxquelles ils se rattachent que Cornelius Castoriadis et Rémi Brague. Castoriadis montre que l'immense majorité des sociétés qui se sont succédé dans l'histoire de l'humanité sont hétéronomes : l'ordre institué s'y donne comme transcendant et sa transcendance est à ce point intériorisée par les individus qu'il ne peut être remis en question. Ainsi la Loi hébraïque se donne-t-elle comme divine et ne peut apparaître à ceux qui lui sont soumis comme simple loi de la tribu : « Il faut constater que la mise en question de l'institution par la réflexion ne se fait qu'exceptionnellement dans l'histoire de l'humanité, et dans la seule lignée européenne ou gréco-occidentale. Il n'y a là aucun ethnocentrisme – et, encore moins, aucun privilège, politique ou autre, qui nous serait ainsi conféré. Il y a seulement la constatation que la mise en question de l'institution implique une énorme rupture historique – et que, autant que l'on sache, cette rupture ne s'est pas produite chez les Nambikwara ou les Bamiléké. Cette rupture, nous ne la rencontrons que deux fois dans l'histoire de l'humanité : en Grèce ancienne une première fois, en Europe occidentale à partir de la fin du haut Moyen Âge ensuite. [...] Et ce qui change, avec la Grèce ancienne d'une part, avec l'Europe postmédiévale d'autre part, c'est que l'institution de la société rend possible la création d'individus qui n'y voient plus quelque chose d'intouchable, mais qui parviennent à la mettre en question, soit en paroles, soit en actes, soit par les deux à la fois. Nous parvenons ainsi à la première ébauche historique de ce que j'appelle le projet d'autonomie sociale et d'autonomie individuelle » (31). On le voit, l'autonomie est dans la civilisation européenne corrélative du relativisme : pour qu'il soit légitime de se donner à soi-même sa propre loi il faut avoir admis que la loi est œuvre humaine et rien qu'humaine, qu'elle ne requiert aucun fondement transcendant, qu'il n'y a pas de Norme de la norme. [ Haut de la page ]

 

S'agissant maintenant de l'ouverture à l'altérité, toutes les civilisations ne peuvent non plus être mises exactement sur le même plan car il y a différentes manières de s'ouvrir à l'altérité. Ainsi n'est-ce pas de la même manière que la civilisation islamique et la civilisation européenne se sont rapportées au savoir grec : « L'Islam, à la différence de l'Europe, n'a guère songé à utiliser son savoir de l'étranger comme instrument lui permettant, par comparaison et distanciation par rapport à soi, de mieux se comprendre soi-même en prenant conscience de ce que ses pratiques culturelles ont de non évident » (32), écrit Rémi Brague dans le beau livre qu'il a publié il y a une vingtaine d'années sous le titre Europe, la voie romaine. Pourquoi la voie romaine ? Parce que les Romains ont adopté, intégré, diffusé la culture du peuple qu'ils avaient pourtant vaincu, le peuple grec. Conscients de leur infériorité ou de leur manque, ils se sont sentis barbares devant les Grecs autant que Grecs devant les barbares (33). Il en va de même pour la seconde matrice de la civilisation européenne, le Moyen-Orient biblique. En rejetant le marcionisme (34) comme hérétique, le christianisme a reconnu que le judaïsme l'avait précédé : sur les vitraux de la cathédrale de Chartres, on peut voir les quatre évangélistes juchés sur les épaules des prophètes de l'Ancien Testament. Le propre de l'identité européenne, c'est sa « secondarité » et son « excentricité » : la civilisation européenne a toujours cherché et trouvé sa substance en dehors d'elle-même. Alors que la curiosité à l'égard de ce qui est autre « n'est guère plus qu'une exception dans le monde grec (Hérodote) ou dans l'Islam médiéval (Al-Biruni) » (35), elle est la caractéristique constante de l'Europe. En outre son rapport à l'autre se caractérise par un mode d'appropriation culturelle qui préserve et renforce même l'altérité de ce qui est approprié et que Rémi Brague appelle le modèle de l'inclusion par opposition à celui de la digestion. Dans le processus de la digestion, l'altérité absorbée est assimilée, c'est-à-dire détruite et reconstruite selon les exigences propres de celui qui l'absorbe. Elle devient semblable à lui : « un loup consiste au fond en moutons digérés et devenus du loup » (36). L'autre est devenu le même, intériorisé au point d'avoir perdu toute autonomie. Ce modèle est celui de l'Islam et trouve un fondement religieux dans le passage de la quatrième sourate du Coran qui accuse les juifs d'avoir falsifié les Écritures : « Certains Juifs altèrent le sens des paroles révélées [...] Ils tordent leurs langues et ils attaquent la Religion » (37). Dès lors le judaïsme et le christianisme n'ont aucune raison de survivre à l'islam, ni d'être étudiés, puisque c'est en celui-ci qu'ils trouvent enfin leur vérité. Cela implique un tout autre rapport aux textes et aux langues. Pour l'islam, l'arabe est la langue de Dieu lui-même, la langue définitive, de sorte que toute œuvre traduite en arabe se trouve par-là même magnifiée et ennoblie. La copie est ici supérieure à l'original de sorte que celui-ci peut être oublié (38). Et de fait dans le monde islamique on ne s'est soucié ni d'apprendre le grec (39), ni de conserver les versions originales des textes traduits par les Arabes, comme le fait remarquer Ibn Khaldûn lui-même dans un texte décisif : « <Les musulmans> désireux d'apprendre les sciences des autres nations, ils se les approprièrent par la traduction, les adaptèrent à leurs propres vues et les firent passer dans leur propre langue à partir des langues étrangères. Ils y surpassèrent <les auteurs étrangers> dont les manuscrits écrits dans leurs langues, furent oubliés et complètement abandonnés. Désormais toutes les sciences étaient en arabe []. Ceux qui les étudiaient n'avaient besoin que de connaître l'écriture et la langue arabes. Car les autres langues avaient disparu et n'intéressaient plus personne » (40). Tout à l'inverse la civilisation européenne se présente comme une culture de l'inclusion tant du point de vue de sa secondarité à l'égard d'Athènes qu'à l'égard de Jérusalem. À l'égard de l'Ancien Testament le christianisme est resté fidèle, contre Marcion, à la parole du Christ : « Ne croyez pas que je sois venu pour abolir la loi ou les prophètes ; je suis venu non pour abolir, mais pour accomplir » (41). S'il peut contester l'interprétation juive de l'Ancien Testament, il ne conteste pas son authenticité ; parce qu'il a conscience de sa secondarité à son égard, il ne le perçoit pas comme un passé révolu, mais comme « un fondement permanent » (42) et il s'emploie à montrer comment l'Ancienne Alliance tendait vers la Nouvelle, c'est-à-dire vers l'incarnation ; enfin la formule justinienne selon laquelle l'Église est le verus Israël ne signifie pas que le peuple juif ne l'est plus, mais, c'est du moins ce que suggère Rémi Brague, « qu'elle est un vrai Israël, vraiment Israël [...] parce qu'elle se comprend elle-même comme le corps ressuscité d'un juif » (43). À l'égard de l'héritage grec, la civilisation européenne a constamment renouvelé le geste romain qui a consisté, à partir de son complexe d'infériorité, à valoriser la culture et la langue étrangères qu'elle s'appropriait : « pendant des siècles, les élites européennes ont été sélectionnées sur leur capacité à assimiler les langues anciennes » (44). En même temps elle a maintenu les œuvres de cette culture dans un rapport de distance et d'extériorité qui a permis d'explorer indéfiniment leurs richesses et qui a ouvert la voie à la série des « renaissances » dont l'histoire intellectuelle de l'Europe est constituée. [ Haut de la page ]

 

 

6 - Une valeur sans mesure ?

 

Si l'on admet qu'il y a du sens à comparer les civilisations du point de vue de leur valeur, il reste à savoir s'il y en a un à effectuer cette comparaison en termes d'égalité et d'inégalité car on se heurte alors à la difficulté qu'on rencontre chaque fois qu'on transporte ce concept hors du champ des mathématiques d'où il est issu et où il s'applique à des quantités. L'égalité est la qualité de ce qui est substituable : deux quantités sont égales lorsque dans une équation elles peuvent être substituées l'une à l'autre. Des opérations comme l'addition ou la soustraction permettent de déterminer l'égalité ou l'inégalité. De telles opérations ont-elles un sens lorsqu'il s'agit de comparer les civilisations ? On se trouve à vrai dire devant une double difficulté, l'une qui tient aux différents caractères dont l'ensemble constitue ce qu'on appelle une civilisation, l'autre qui a égard aux rapports que ces caractères entretiennent les uns avec les autres. Une civilisation est en effet un ensemble complexe et hétérogène de phénomènes : des savoirs, des savoir-faire, des beaux-arts, des institutions politiques, un système juridique, un système économique, une ou des religions, des croyances morales, des coutumes, des règles de courtoisie, des manières de table, etc. S'agissant des sciences et des techniques, on admettra sans peine que l'astronomie d'Eddington est supérieure à celle de Ptolémée et que, pour allumer un feu de camp, des allumettes ou un briquet valent mieux que des silex. Cependant, s'agissant des règles de politesse ou des manières de table, les choses sont un peu plus compliquées. Ainsi à l'époque médiévale on avait coutume de manger avec les doigts. C'est du XVIe au XVIIIe siècle que s'impose, à la Cour d'abord, puis dans la noblesse provinciale, puis dans la bourgeoisie, l'habitude d'utiliser la fourchette. On peut donc se demander avec Norbert Elias « pourquoi il est "plus civilisé" de manger avec une fourchette » (45). Or l'usage de la fourchette s'est imposé en étant motivé non par des considérations hygiéniques, donc objectivement rationnelles, mais, à l'instar des règles du beau langage, par des considérations sociales : « ne fais pas ceci ou cela, parce que ce n'est pas "courtois", parce qu'un homme "bien né" ne fait pas une telle chose » (46). Échappera-t-on davantage à l'arbitraire si l'on prétend hiérarchiser les civilisations du point de vue de leurs productions artistiques ? Todorov admet la légitimité de jugements esthétiques transculturels : « Il n'y a rien d'excessif à affirmer que la musique instrumentale allemande du XIXe siècle est supérieure à la musique bulgare de la même période [...] il n'est pas arbitraire de dire que la peinture européenne a connu, entre le XVe et le XXe siècle, une période d'épanouissement exceptionnel qui dépasse tout ce qui avait existé auparavant comme tout ce qui a été produit depuis » (47). Mais si l'on peut affirmer la supériorité de la peinture flamande du XIVe siècle sur la peinture grecque du IIIe siècle, peut-on pour autant affirmer celle de l'art médiéval sur l'art grec, ou inversement ? Et à supposer même qu'on puisse instituer de telles hiérarchies entre les différentes composantes d'une civilisation – sciences, techniques, arts, droit, religion, coutumes, etc. – pourrait-on additionner celles-ci pour comparer les résultats? Une civilisation « est une somme, si l'on veut, mais intotalisable », écrit André Comte-Sponville (48). Le Parthénon va avec l'esclavage et la civilisation occidentale avec la pollution atmosphérique. Faut-il reconnaître plus de valeur à une civilisation inégalitaire où Platon et Aristote, comme dans une célèbre fresque de Raphaël, se disputent la primauté ou à celle qui fait des droits de l'homme une politique tandis qu'Alain Badiou et Bernard-Henri Lévy se disputent le titre de philosophe français le plus lu à l'étranger ? Peut-on coefficienter et additionner la splendeur du Parthénon, la philosophie de Platon, la condamnation de Socrate, la démocratie, le sort des ilotes, la mythologie et en comparer la somme à celle de la thérapie génique, du réchauffement climatique, de l'emmaillotage du Pont-neuf par Christo et de la Recherche du temps perdu ?

 

L'objection peut paraître forte, mais elle repose sur un présupposé utilitariste contestable et sur une représentation erronée des rapports de l'entendement et de la volonté, comme si nos choix reposaient jamais sur une semblable arithmétique, comme s'il fallait ici appliquer aux bienfaits et méfaits des civilisations un calcul benthamien des plaisirs et des peines pour décider de la civilisation dans laquelle nous jugeons préférable de vivre. Une expérience de pensée y suffit, même si nul n'est contraint de conclure avec Benjamin Constant que « nous aimons mieux avoir moins de poètes, et n'avoir plus d'esclaves » (49). Les jugements que nous pouvons porter sur la valeur comparée des civilisations ne sont assurément pas des jugements scientifiques, ni plus ni moins que les autres jugements de valeur. L'universalité des jugements moraux et des jugements esthétiques n'est pas non plus empiriquement constatable, mais cela ne nous a jamais dissuadés d'en formuler. [ Haut de la page ]

 


7 - La civilisation : soi-même par les autres

 

Il y a donc du sens à parler des civilisations, à poser la question de leur valeur, et à répondre qu'elles ne sont pas équivalentes. Ce que le savant en tant que tel doit s'interdire en vertu d'un sain précepte méthodologique, le sujet humain ne peut y renoncer parce que, comme le montre Pierre Manent, il y va du sens qu'il veut donner au monde dans lequel il vit : « L'égalité postulée des coutumes ou "cultures" écrase et pour ainsi dire annule les articulations autrement les plus déterminantes du monde humain. La question de ce qui est plus ou moins rationnel – la question "éclairante" par excellence – devient oiseuse. Or, si l'on ne peut pas poser la question de ce qui est rationnel, et donc de ce qui est plus ou moins rationnel, il n'y a aucun moyen de s'orienter rationnellement dans le monde humain » (50). Cependant la reconnaissance de l'inégalité des coutumes, des cultures et des civilisations ne conduit pas plus à l'ethnocentrisme qu'elle ne repose sur lui. Si une civilisation est d'autant plus grande qu'elle ne croit pas à la barbarie, c'est-à-dire qu'elle reconnaît pleinement la pleine humanité de l'autre, ce qu'ont fait par exemple celles qui ont aboli l'esclavage, et l'esclavage n'a hélas pas disparu partout, elle cesserait d'être grande si elle cessait de s'ouvrir à l'autre et de poursuivre la reconnaissance de sa pleine humanité. Si la grandeur de la civilisation européenne est, comme le montre Rémi Brague, fondée sur son « complexe d'infériorité », il serait suicidaire pour elle de le convertir en complexe de supériorité : « Le danger pour les habitants de l'espace qui se nomme "européen" (les prétendus "Européens") est de considérer leur européanité comme possédée et non plus à conquérir, comme une rente de situation et non plus comme une aventure, comme un particularisme et non plus comme une vocation universelle » (51). Si sa grandeur procède de son « excentricité », c'est-à-dire de sa capacité à lutter contre sa propre barbarie en s'ouvrant à l'autre pour accueillir ses richesses tout en les maintenant dans une altérité qui permet d'en faire un trésor inépuisable, elle ne se grandirait pas en se repliant sur soi et en déprisant tout ce qui lui est extérieur.

 

© André Perrin et Mezetulle, 2014

 

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Notes [cliquer sur le numéro de la note pour revenir à l'appel de note]

(1) Le principe de charité est à l'origine un précepte anthropologique, formulé par Quine, qui s'oppose à la notion de « mentalité prélogique » et qui consiste à postuler la rationalité du discours et du comportement d'autrui.

(2) Karim Amellal, « Le différentialisme de M. Guéant », Le Monde 23-02-2012.

(3) Tzvetan Todorov La peur des barbares, Robert Laffont 2008 p.46.

(4) Le Figaro 6-02-2012.

(5) Lévi-Strauss Race et histoire Gonthier Médiations 1961 p.22.

(6) Ibid p.21.

(7) Le Point 7-02-2012.

(8) Ouest-France 6-02-2012 Propos recueillis par Sandra Lacut pour l'AFP.

(9) Norbert Elias La civilisation des mœurs Calmann-Lévy Pluriel 1973 p.12.

(10) Ibid p.14.

(11) Ibid.

(12) Ibid p.12.

(13) Kant Idée d'une histoire universelle d'un point de vue cosmopolitique 7ème proposition trad. J-M. Muglioni.

(14) L'année sociologique 1899-1900 p.141. Cité par Jean-François Bert « Marcel Mauss et la notion de civilisation » in Cahiers de recherche sociologique n°47 2009 p.126.

(15) Marcel Mauss Les civilisations. Éléments et formes 1929 Classiques des sciences sociales Université de Québec p.21.

(16) « Note sur la notion de civilisation » L'année sociologique 1909-1912 p.46-50.

(17) La civilisation. Éléments et formes art. cit. p.7.

(18) Wittgenstein Investigations philosophiques § 71 Gallimard Tel 1961 p.150.

(19) Marcel Mauss Les civilisations. Éléments et formes art. cit. p.19.

(20) Lévi-Strauss Race et histoire op.cit. p.51.

(21) Commentaire N°15 automne 1981 p.372.

(22) Tzvetan Todorov Le Point 7-02-2012.

(23) Ibid.

(24) Ibid.

(25) Léo Strauss Droit naturel et histoire Flammarion Champs 1986 p.15.

(26) Henri Poincaré Dernières pensées ch. 8 « La morale et la science » Flammarion 1963 p.225.

(27) Le livre de Rosa Maria Menocal The arabic role in medieval litterary history : a forgotten heritage Philadelphie University of Pennsylvania Press 1987 a contribué à accréditer une vision idyllique de l'Espagne musulmane. Les travaux récents de Sérafin Fanjul, professeur à l'Université Autonome de Madrid et membre de l'Académie royale d'histoire (Al-Andalus contra Espana. La forja del mito Madrid Siglo XXI 2000 et La quimera de Al-Andalus Madrid Siglo XXI 2004) ont procédé à une vigoureuse déconstruction de cette mythologie.

(28) Pierre-Henri Tavoillot « Oui, il est permis d'évaluer les cultures ! » Le Monde 23-02-2012.

(29) Tzvetan Todorov Le Point 7-02-2012.

(30) Lévi-Strauss Race et histoire op.cit. p.22.

(31) Cornelius Castoriadis Figures du pensable Les carrefours du labyrinthe VI p.117-118.

(32) Rémi Brague Europe, la voie romaine Gallimard Folio Essais 1992 p.145 Voir aussi du même auteur Au moyen du Moyen Âge Flammarion Champs Essais 2006 p.285.

(33) Ibid p.56.

(34) Marcion est un hérésiarque de la seconde moitié du IIe siècle qui, opposant le Dieu d'amour du Nouveau Testament au Dieu vindicatif de l'Ancien, niait la continuité des deux et préconisait la rupture avec toute la tradition hébraïque.

(35) Rémi Brague La « voie romaine ». Vingtième siècle Revue d'Histoire 3/2001 n°71 p.63-66.

(36) Rémi Brague Au moyen du Moyen-Âge op.cit. p.266.

(37) Coran IV, 46 Trad. Masson.

(38) Rémi Brague Europe, la voie romaine op.cit. p.126.

(39) Al-Biruni avait appris non pas le grec, mais le sanskrit. Al-Farabi, à qui il arrive de citer des mots grecs, avait peut-être appris cette langue, mais il ne semble pas en avoir eu une connaissance très approfondie. Cf Brague Au moyen du Moyen Âge op. cit. p.306-307.

(40) Ibn Khaldûn Muqaddima VI,4 cité par Rémi Brague Au moyen du Moyen Âge op. cit. p.280-281.

(41) Matthieu V, 17 Marcion avait éliminé ce verset de sa version du Nouveau Testament.

(42) Rémi Brague Europe, la voie romaine op.cit. p.143.

(43) Rémi Brague Au moyen du Moyen Âge op.cit. p.25.

(44) Rémi Brague Europe, la voie romaine op.cit. p.158.

(45) Norbert Elias op.cit. p.206.

(46) Ibid p.187.

(47) Tzvetan Todorov op.cit. p.61

(48) André Comte-Sponville « Noter l'autre est absurde » Le Monde 23-02-2012.

(49) Benjamin Constant De la religion Actes Sud 1999 p.498 cité par Tzvetan Todorov op.cit. p.65.

(50) Pierre Manent Montaigne La vie sans loi Flammarion 2014 p.243.

(51) Rémi Brague Europe, la voie romaine op.cit. p.190.


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Par André Perrin
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Je veux payer des impôts !

par Jean-Michel Muglioni

En ligne le 4 mars  2014. P.S. n°2 ajouté le 6 mars à la suite d'un commentaire impubliable.

Nous sommes harcelés par le discours ambiant sur le « ras-le-bol fiscal » et le « coût du travail ». Jean-Michel Muglioni explique ici pourquoi il refuse ce consensus antirépublicain et démagogique.

 

Sommaire de l'article :

1 - Un décompte contestable des prélèvements obligatoires, charges, impôts…

2 - Un autre décompte

3 - Le travail est social

4 - Conséquences fiscales

5 - Je serais considérablement plus pauvre sans ce système de prélèvements obligatoires

6 - Ce qu’on sait des  États Unis d’Amérique
7 - L’aveu

8 - L’inégalité providentielle ?
9 - Capital social

10 - La fin du travail

P.S. La guerre

P.S.2 -  Et la dette ?

 

1 - Un décompte contestable des prélèvements obligatoires, charges, impôts…

J’ai vu un député se plaindre de ce qu’en France on travaille un jour sur deux pour l’État. Il est vrai que comptant d’un côté tous les revenus (ceux du travail et du capital) et de l’autre tous les prélèvements obligatoires (pour l'ensemble des revenus d'activité), la comptabilité nationale trouve cette proportion. Mais, pour ne prendre qu’un exemple, sont comptés aussi dans ces prélèvements obligatoires les impôts des retraités, alors que leur revenu n’est pas un revenu du travail ou du capital. Ces chiffres, comme toutes les données statistiques, n’ont aucun sens si l’on ne sait pas comment ils ont été établis. Nos politiques en font un usage rhétorique, pour impressionner l’électeur par leur caractère apparemment scientifique. Mais le sens qu’ils veulent bien leur donner révèle le fond de leur pensée.


2 - Un autre décompte des prélèvements obligatoires, charges, impôts, etc.

Dans mon exemple, sont comptées des charges qui ne portent pas sur des revenus d’activité : je pourrais accuser ce député de grossir la part de l’État ! Bien au contraire, il faut lui reprocher d’oublier tout ce que chacun paye en impôts et en charges de toute sorte : nous - j’entends nous, salariés - travaillons pour beaucoup plus d’un jour sur deux pour l’État, c’est-à-dire pour la collectivité. Mais il faut s’en réjouir au lieu de s’en plaindre.
Et en effet, un salarié paie des impôts directs et indirects, diverses charges, celles qu’il paie pour sa garde d’enfants (la part de son salaire versée directement à L’URSSAF) ; il paie, sur ce qu’il donne aux musiciens qu’il va écouter, leurs propres charges, puisqu’elles sont comprises dans le coût du spectacle ; il paie les charges liées à la société qui lui livre l’eau ou le gaz, celles qui s’ajoutent au coût des travaux qu’il fait dans sa maison, etc. Car c’est le client qui paie les charges et non le commerçant ou l’entreprise. Chacun pourra ajouter une multitude d’exemples. J’en conclus qu’il travaille plus d’un jour sur deux pour l’État, si du moins on admet la façon de parler du député. Ainsi la part de loin la plus la plus importante de l’argent gagné par un salarié part en prélèvements obligatoires, impôts et charges, etc. Mais je milite pour qu’elle soit encore plus importante. Serais-je masochiste ? [ Haut de la page ]


3 - Le travail est social

Professeur, j’ai travaillé toute ma vie pour les enfants des autres : mais qui travaille pour soi-même ? Le médecin ne se soigne lui-même que par accident, il travaille lui aussi pour les autres. Comme on l’apprend en classe de philosophie, le travail est social par nature : sa finalité n’est pas le salaire mais le bien commun. Chacun par son travail coopère à la vie de la société tout entière, et c’est la société, c’est-à-dire le travail des autres, qui lui assure de vivre humainement et non son propre travail (sinon par accident, je le répète comme dans l’exemple du médecin). Ainsi je n’ai pas construit mon immeuble, ni le métro, je n’ai pas cultivé le champ qui produit les légumes que je mange, je ne suis pour rien dans l’arrivée chez moi de l’électricité, etc. Il convient de se rappeler souvent à soi-même l’élémentaire : ma santé et ma sécurité, mes conditions matérielles d’existence, et tout ce qui me permet de m’instruire et de vivre non pas comme une bête mais comme un homme, tout cela est produit par le travail des autres, et la part apportée par mon propre travail, que je sois professeur, médecin, artisan, commerçant, ouvrier ou chef d’entreprise, est infime si je la compare à celle que je reçois du travail des autres. Auguste Comte remarquait même que la dette des vivants envers les morts s’accroît chaque jour, puisque chaque jour notre part du travail est de plus en plus petite relativement à celle des générations passées.


4 - Conséquences fiscales

Quelle conséquence tirer de la nature sociale du travail ? Il n’est pas choquant « qu’en France on travaille un jour sur deux pour l’État », mais il est choquant que les plus hauts salaires ou les plus hauts revenus contribuent au bien commun proportionnellement moins que les plus bas, c’est-à-dire qu’une trop grande part des produits de leur travail ou du capital soit réservée à leur enrichissement personnel, au détriment de la société. On le voit, le député choqué par le poids des impôts et des charges a oublié le sens du travail : il croit que le travail a pour finalité l’enrichissement personnel. S’est-il donc fait élire pour disposer d’une indemnité parlementaire ? Les ânes ont la carotte pour seul mobile. [ Haut de la page ]


5 - Je serais considérablement plus pauvre sans ce système de prélèvements obligatoires

Imaginons donc qu’un salarié reçoive son salaire sans que les charges, qui aujourd’hui lui sont liées, soient réglées par quiconque ; supprimons les charges salariales ou patronales (distinction nominale et non réelle, qui ne change rien à la nature du problème posé par le rapport des salaires ou des revenus avec les prélèvements obligatoires). Rêvons qu’il n’y ait plus de cotisation obligatoire pour la sécurité sociale, ni pour la retraite ; mieux, réduisons ou supprimons l’impôt sur le revenu. Qu’en résulte-t-il ? Ce salarié se réjouira peut-être un instant à la lecture de sa feuille de paie : mais il lui faudra payer le médecin, l’hôpital, l’école ou l’université pour ses enfants, le trottoir devant chez lui, la route qui le mène à son travail, l’éclairage urbain, la police, etc. La liste pourrait prendre quelques pages. Peut-être alors lui-même et son patron regretteront-ils le temps des charges et des impôts. Ce rêve est un cauchemar.


6 - Ce qu’on sait des  États Unis d’Amérique

On sait que les prélèvements obligatoires aux  États-Unis sont plus faibles qu'en France : l’américain travaille donc beaucoup moins d’un jour sur deux pour l’État. Mais la part de ces prélèvements dévolue aux dépenses de l'État (État étant cette fois entendu en un sens plus restrictif) représente la même proportion qu’en France. Ces prélèvements, en effet, ne financent pas les dépenses de santé, de retraite, les allocations familiales, etc., de sorte que chacun doit s’assurer lui-même et cotiser pour sa retraite. Et si l'on compte les dépenses des ménages américains dans les assurances santé, plan de retraite et charities (dons pour des associations qui viennent en aide à des personnes démunies et remplissent le rôle que l'État joue en France), on arrive à des montants très importants qui sont là aussi de l'ordre de la moitié des revenus d'activité. Mais, contrairement à ce qui se passe en France, où pourtant il y a de graves inégalités en matière de santé, il en résulte que la répartition de la qualité des soins est extrêmement injuste, puisqu’elle dépend de la répartition des taux de salaires. Si donc un professeur français devenait citoyen américain et devait payer sur son salaire l’école de ses enfants, une assurance sociale privée, une caisse de retraite privée, bref tout ce qu’en France il ne paie pas lui-même et voit prélevé automatiquement et obligatoirement, serait-il plus riche ? Il faudrait pour cela qu’il dispose d’un salaire supérieur non pas seulement à son salaire français net, mais supérieur à son salaire brut augmenté des charges patronales. [ Haut de la page ]


7 - L’aveu

Si maintenant on m’objecte que l’argent public ne sert pas le bien commun, je veux bien le croire : il faut donc en faire un autre usage et non pas nous raconter que payer moins d’impôts et de charges guérirait le mal, ou qu’il y a trop de charges en France pour les entreprises. Si l’on prétend baisser les charges pour baisser le coût du travail et gagner en compétitivité, qu’au moins on ne mente pas : qu’on l’avoue, on refuse que la collectivité prenne en charge la santé publique, la retraite, etc. ; qu’on l’avoue, on veut baisser les salaires. Je ne doute pas que même en France, impôts et charges finiront par baisser, mais au profit de qui ? Qui paiera le médecin, l’hôpital, l’école, etc. ? Ceux qui le pourront. Cette politique est pratiquée dans toute l’Europe sous le nom de réforme structurelle. Elle repose sur l’idée que la seule manière de faire marcher l’économie est d’appauvrir les moins riches. Dans ce domaine comme dans les autres, dire la vérité suffirait pour changer la politique.


8 - L’inégalité providentielle ?

De ces notions élémentaires peuvent se tirer quelques conclusions. L’usage qui est fait aujourd’hui de l’expression d’État-providence est rigoureusement idéologique : ce n’est plus que l’expression de l’intérêt des détenteurs des revenus du capital. L’État en effet n’est pas et n’a jamais été une providence, sinon lorsqu’un despote s’en servait pour acheter ses gardes et sa cour : car ce qu’on appelle l’État providence n’a jamais distribué que ce qu’il prélevait sur les salaires et les autres revenus (si l’on fait abstraction des entreprises nationalisées). De la même façon, les dépenses de la sécurité sociale ne sont jamais payées que par les assurés sociaux. Mais aujourd’hui, dans toute l’Europe, les politiques ne veulent plus de ces institutions sociales. Ils veulent abandonner l’économie à la providence, prise cette fois en son vrai sens, celle qui depuis toujours fait qu’il y a des misérables et des puissants : ils veulent que chacun, selon son degré de richesse ou de pauvreté, paie l’instruction de ses enfants et s’assure auprès d’assurances privées pour sa santé et pour sa vieillesse. Le fondement de la prétendue crise n’est pas économique mais politique : il est dans la représentation que les hommes ont de ce qui est le meilleur et dans la volonté qu’ils ont d’y parvenir. Ils ne veulent plus que la loi impose à tous de contribuer à la vie de la collectivité. Les peuples sont assez veules pour se laisser déposséder des conquêtes de leurs ainés. [ Haut de la page ]


9 - Capital social

J’ai parlé de l’intérêt des détenteurs des revenus du capital. Par là je ne visais pas les capitalistes en tant qu’ils possèdent ce capital. Le capital est en effet fondamentalement social : il est social en tant que tel, c’est-à-dire en tant que richesse investie permettant la marche de l’industrie et non les dépenses personnelles du capitaliste. A ce titre les capitaux privés sont collectifs, ce sont des fortunes personnelles qui servent l’intérêt général, sans que l’État ait besoin de s’en emparer. Au contraire, on le sait, là où l’on a prétendu rendre l’État propriétaire des moyens de production et mettre fin au capitalisme, les richesses se sont trouvées aux mains d’une bande de brigands incapables d’en faire un bon usage, et la fin du régime dit communiste n’y a rien changé. La question n’est donc pas de savoir qui possède les capitaux, mais ce qu’on en fait et quels impôts frappent leurs revenus. Et puisque ce que le capital rapporte à son propriétaire dépend du travail (car en dernière analyse un revenu financier qui s’accroît miraculeusement détruit le travail), de même qu’il est absurde de vouloir déposséder les riches, il est absurde de demander aux salariés de remercier « l’entreprise » pour le travail qu’elle leur donne, comme le veut le discours ambiant. Sans le travail que serait-elle ? Où l’on voit que la notion même de coût du travail est idéologique au même titre que celle d’appropriation des moyens de production. Mais on me dira que je ne suis pas économiste…


10 - La fin du travail

Quand l’opinion générale considère que la finalité du travail est l’enrichissement personnel, quand ce qu’on appelle la « valeur travail » est en réalité l’argent et que l’argent est la seule valeur, comme l’indique assez bien l’inflation du terme de valeur, qui appartient au vocabulaire de la bourse et non plus, comme chez Corneille, de la chevalerie, rien alors ne peut limiter les revenus du capital et la désocialisation des capitaux a pour conséquence la désindustrialisation du pays. Une société où les cours de la bourse sont la première des informations à la radio consacre l’hégémonie du pouvoir de l’argent et non la volonté d’entreprendre. Imaginons au contraire qu’autant de fois qu’on communique ces chiffres, on fasse savoir tout ce que les charges et les impôts paient. Qu’on apprenne à nos enfants, aux élèves et aux étudiants, quelle est la vraie nature du travail, au lieu de leur dire qu’il faut travailler pour gagner sa vie et disposer du plus d’argent possible : on n’entendrait plus la complainte des charges et la régulation de l’économie irait alors de soi. Les apôtres de l’argent se croient entourés de fainéants assistés. Je m’étonne au contraire que leur mépris du travail ne produise pas une paresse universelle, nouvelle sorte de grève générale. Il suffit d’un peu de réflexion en effet pour voir que ce qu’ils appellent valeur ne vaut rien : la paresse est plus noble que l’ardeur des ânes à courir après la carotte. Un homme libre est en droit, c’est même son devoir, de refuser d’être un mercenaire. Mais peut-être ai-je pris Diogène trop au sérieux, qui racontait que son père était faux-monnayeur, c’est-à-dire que les valeurs qu’on nous inculque sont frelatées.


 

 

P.S. La guerre
On m’objectera que la France n’est pas seule dans le monde et qu’il est nécessaire de baisser le coût du travail (c’est-à-dire les salaires, car l’accroissement de la productivité par les techniques nouvelles ne suffit pas et de toute façon procède elle-même du travail) pour remporter des marchés et rester une grande puissance. Qu’on dise donc clairement, publiquement, que la compétition économique mondialisée est une nouvelle guerre mondiale. Que le commerce mondial a pour fin le pouvoir et non pas l’échange. Que cette guerre universelle impose des sacrifices, lesquels, et pour quelle victoire, car pourquoi cette guerre s’arrêterait-elle un jour ? Quel conseil national de la résistance restaurera un jour la république ? L’Europe n’est pas la paix : cette course à la baisse des coûts du travail, c'est-à-dire des salaires, cette guerre économique y oppose tous les peuples. Il y a un siècle, les mêmes qui envoyèrent leurs fils au massacre refusaient le principe de l’impôt ; ils durent finalement l’admettre et payer la guerre. Aujourd’hui, leur doctrine économique, qui justifie la remise en cause des progrès sociaux, garantit-elle la paix ? [ Haut de la page ]


 

 

P.S. n° 2 Et la dette ? (ajouté le 6 mars 2014)

 

Mes réflexions sur le sort des salariés me valent un premier commentaire que je ne laisse pas publier. Il faudrait pour qu’un billet d’humeur soit recevable que son auteur se soit au moins donné la peine de le rédiger.


Les commentaires qui sont adressés aux journaux par internet sont très modérément modérés et témoignent généralement d’une incapacité à lire les articles auxquels ils prétendent répondre : on balaye son écran du regard au lieu de lire et de relire, on se précipite sur son clavier, parfois à des heures impossibles, au milieu d’une insomnie, et d’un clic de souris on envoie quelques caractères à des milliers de lecteurs. C’est un café du commerce mondialisé. L’avantage du vieux café du commerce est que les propos qu’on y tient ne s’adressent qu’aux présents, qui peuvent répondre, et surtout, les éclats de voix et les stupidités ne sont pas stockés pour l’éternité. Ainsi dans les entreprises, les établissements publics, entre collègues ou encore entre copropriétaires, cette précipitation à taper et à envoyer des messages a des effets dévastateurs : on s’injurie par écrit, ce qui laisse des traces, et l’on finit parfois par ne plus pouvoir se parler. Une bonne altercation entre voisins ou entre collègues peut être oubliée ; lorsqu’elle a lieu par messagerie interposée, il arrive que ce soit la guerre. La nouvelle machine, qui permet à Mezetulle de participer au débat public, a ses inconvénients, et c’est la raison pour laquelle la modération y est drastique.


Mon commentateur commence donc par m’accuser en un français douteux d’être un habile sophiste. Je cite : « Ce  Professeur? [sic] est remarquablement habile à aligner des syllogismes qui font une soupe imbuvable ». Visiblement il ne sait pas ce que signifie le terme de syllogisme : c’est le « professeur » qui le dit ! Et que signifie ici « Professeur ? » ? Est-ce une injure - car j’ai constaté que pour beaucoup, c’en était une - ou veut-on dire, par ce point d’interrogation, que j’en ai usurpé le titre ? Mais serais-je un clochard sans diplôme, je suis en droit de tenir un discours sur l’économie. Le seul argument du commentaire que je ne publie pas est que je dis (sans « modestie ») le contraire de ce que disent « les économistes sérieux » pour lesquels, je cite tout de même, « la dépense publique en France (donc le total des prélèvements que nous subissons) est de dix points plus élevée que dans la plupart des pays au niveau de développement comparable ». J’ai corrigé les fautes que la précipitation a laissé passer. Mais suis-je assez naïf pour ne pas m’être aperçu de ce désaccord, et n’est-il pas justement la raison pour laquelle j’ai proposé mes analyses ? Qui décerne en la matière un brevet de sérieux ? Chaque citoyen doit-il se ranger à l’avis des économistes décrétés on ne sait par qui ni comment « sérieux », sans examiner leurs thèses ? Et est-il vrai que les économistes sérieux sont tous d’accord sur ces questions, et sur ce chiffre ?


Il est vrai que mon article n’a pas fait état de la dette publique française dont on nous rebat les oreilles. Il est vrai aussi que certains économistes dont je ne doute pas du sérieux la jugent trop importante. Je soutiens avec d’autres économistes que les Français peuvent la supporter et même la rembourser si on le veut, et cela sans la faire payer par les salariés. Le remboursement de la dette ou son accroissement est une question politique et non économique. Les propos de même nature que ceux de mon commentateur me feraient regretter le temps où les rois refusaient de rembourser les banquiers qui leur avait prêté de l’or. Mais, sans doute par faiblesse ou inconséquence, je ne suis pas nostalgique de ces temps de violence. C’est même la raison pour laquelle je mets en garde contre le discours ambiant qui veut donner mauvaise conscience aux salariés et aux citoyens en général, afin de les faire payer : car vouloir baisser les taxes, c’est en réalité taxer, mais sans le dire. Violence sournoise que nous subissons tous de la part des « économistes sérieux » qu’on m’oppose.


Le chiffre avancé pour la dette (« de dix points plus élevée que dans la plupart des pays au niveau de développement comparable ») est faux, et quand même il serait vrai, il ne prouve rien. Car l’essentiel de ce qu’on appelle les dépenses publiques est fait des transferts aux ménages, qui permettent de financer de la dépense privée. Il se pourrait donc que le souci en apparence sérieux de la dette signifie seulement la volonté d’appauvrir les ménages : c’était ma thèse. En outre, quel économiste peut définir le bon niveau de dépense publique ? Ainsi l’économiste Laffer dit que, lorsque le taux d’imposition n’est pas très élevé et qu’on l’augmente, on augmente les recettes de l’État ; mais que, passé un certain taux d’imposition, trop d’impôt tue l’impôt. Si en effet, et c’est là son argument, on taxe toute activité à cent pour cent, les gens préfèrent mourir de faim plutôt que travailler. Mais quel est le taux d’imposition à ne pas dépasser ? L’argument ne le dit pas. Ainsi on a connu aux États Unis d’Amérique des taux supérieurs à 80 pour 100 sans ruiner le pays. C’était dans les années 1960. D’où vient qu’un tel taux est considéré aujourd’hui comme insupportable, sinon, comme je l’ai dit, d’un changement non pas dans des mécanismes économiques indépendants de la volonté comme les lois de la nature, mais d’un changement dans les esprits ?


La question que je pose est donc la suivante : est-il vrai ou non qu’aujourd’hui la politique économique consiste à baisser les charges et les impôts, ce qui n’est efficace que si elle réduit le revenu (ou le pouvoir d’achat) de tous ceux qui bénéficient des transferts publics (retraités, familles, malades, chômeurs, etc.) ? Leur appauvrissement est la condition d’efficacité de cette politique aujourd’hui admise en France par tous les partis de gouvernement. On sait déjà que cet appauvrissement est effectif là où cette politique a été mise en œuvre sans avoir jamais montré pour autant en quoi elle était efficace, sinon pour les plus riches.

 

© Jean-Michel Muglioni et Mezetulle, 2014

 

Voir les autres articles de Jean-Michel Muglioni en ligne sur Mezetulle.

Voir aussi sur des sujets voisins : Le coût du travail (J.-M. Muglioni), Suicides au travail : le tournant gestionnaire (M. Verlhac) ; La centralité du travail (E. Fuchs sur un livre de M. Verlhac).

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