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Le contre-instituteur
La discipline, l'école et le citoyen
par Tristan Béal (1)

En ligne le 28 avril 2008

Tristan Béal a envoyé la première version de ce texte à Mezetulle sous la forme d'un commentaire de lecteur sur l'article A quoi sert le passé antérieur? Sa réflexion sur le concept de discipline et sur le lien entre la conception de l'école et celle du citoyen s'appuie sur une expérience du terrain et prend parfois la forme d'un témoignage ; elle éclaire les "réformes" passées sans épargner bien des aspects de celle qui est en cours. En la lisant, j'ai pensé qu'elle devait occuper la place autonome et remarquable d'un article. L'auteur a bien voulu étoffer son texte et y apporter de nombreuses précisions et références : qu'il en soit remercié.

Au sujet de l'école, il semblerait que ce que Jean-Claude Milner appelait la Corporation (2) l’ait emporté : autrement dit, le contre-instituteur règne, dégoulinant de bon sentiment.

Des différents sens du mot discipline

J’ai commencé ma carrière il y a six ans dans une commune dite "déficitaire". A ses débuts, lors de sa première année, un professeur des écoles (comme l’on dit maintenant) est "visité" par des conseillers pédagogiques qui sont là pour conseiller le jeune impétrant en vue de l’inspection qui aura lieu l’année suivante. Tous les conseillers venus me voir cette année-là avaient le même discours : "Il est agréable de voir un enseignant "tenir" sa classe, on sent que les élèves sont dans une atmosphère quiète de travail ; néanmoins, il serait bien que vous vous montriez moins "traditionnel", moins transmissif (3) ;
  faites-les donc participer davantage, ces petites têtes ont toujours quelque chose à dire…". L’année suivante je me suis fait inspecter, et la conclusion a été la suivante (non pas en ces termes, quoique…) : "Vous terrorisez vos élèves par le savoir que vous leur imposez ; vous exigez trop d’eux !"

Faisons au moins crédit aux conseillers pédagogiques : ils voyaient le lien entre la discipline qui règne dans une classe et les disciplines qu’enseigne l’instituteur. Autrement dit, je crois que plus un instituteur maîtrise sa discipline et plus il assure la discipline dans sa classe : les élèves écoutent un instituteur qui les élève par le savoir qu’il leur indique ; les élèves méprisent l’enseignant qui les amuse (amuser, outre "procurer de l’agrément", voulant aussi dire, selon Littré : "repaître de vaines espérances, abuser, tromper"). Néanmoins, cette reconnaissance est inconsciente chez le conseiller pédagogique (4), puisque aussitôt il vous conseille de mettre en place une pédagogie négatrice de toute discipline (dans les deux sens du terme) : faites participer les élèves (participer voulant dire ici que les élèves s’expriment librement, c’est-à-dire qu’ils résonnent le monde au lieu de le mettre à distance, de s’en défaire, de raisonner) et toute discipline disparaît (demandez-le aux jeunes collègues qui, débutant dans les quartiers difficiles et qui sont dépassés par leur classe, s’il est si bien que les élèves soient "acteurs de leur savoir")… Quant à l’inspecteur, il entendait le mot discipline en un troisième sens : celui de la férule (comme ces religieux qui, à l’aide d’une discipline entendue comme "instrument de flagellation", s’imposent des châtiments). La boucle est bouclée : celui qui maîtrise sa discipline et qui assure la discipline dans sa classe tient finalement une discipline dans sa main : ce n’est plus le maître comme magister mais le maître comme dominus, et les élèves sont des esclaves pliés sous le joug du savoir-férule !

Ecole ou Caverne ?

Il semblerait qu’en ce moment ce que dans les écoles on appelle par dérision "les nouveaux anciens programmes" réhabilitent les disciplines. Et cela le contre-instituteur n’en veut pas. Et tout de suite de brandir l’élève en difficulté ! Les programmes de Lang & Ferry avaient la vertu, selon eux, de mobiliser les élèves et de donner du sens aux apprentissages, notamment par le biais de la "littérature" et de la transversalité (5). Ces programmes faisaient donc réfléchir l’élève : il construisait activement (bruyamment ?) son savoir (6). Les vieux programmes de 1923-2008, eux, sont rétrogrades et étouffants : l’élève ne pense plus mais rabâche !
Je tiens au contraire les programmes de Lang & Ferry pour profondément anti-républicains en ce qu’ils ôtent à l’élève la capacité de nommer précisément les choses et de se structurer : tout est dans tout et réciproquement. Si donc, dès ses premières années de primaire, un élève ne peut plus appeler un verbe un verbe, s’il ne peut plus nommer la chose correctement, n’est-ce pas préparer un futur citoyen qui ne saura pas nommer le réel autour de lui et du coup aura un rapport tout à fait flou avec ce réel, en sera le pauvre esclave dominé à l’envi par des dirigeants méprisants ?

En revanche, je trouve les programmes de la rentrée 2008 plus structurants : enfin l’on appelle un chat un chat, les bases sont retravaillées. Et si les bases sont solides, alors au collège on pourra faire de la littérature, de la vraie celle-ci, et non plus seulement des cours d’orthographe, de grammaire et de conjugaison qui sont essentiellement du domaine du primaire (combien de professeurs de français du collège n’en peuvent plus de devoir faire ce qu’ils pensaient être du domaine de l’élémentaire !). Les programmes Lang & Ferry noyaient les élèves parce qu’ils mettaient la charrue avant les bœufs : il faut être humble en primaire où l’on se familiarise avec les éléments.

L’école primaire n’est pas primaire au sens de "simpliste", comme le pense le professeur des écoles : sous prétexte que l’on recrute maintenant à bac+3, on dirait que le professeur des écoles veut montrer tout son "savoir", faire de la "littérature", des "projets", au lieu de faire des dictées, de la conjugaison, de l’analyse grammaticale, des problèmes de mathématiques ou de la géométrie ; autrement dit, il semblerait que le professeur des écoles veuille lui aussi s’amuser et qu’il s’embêterait en classe s’il devait jamais enseigner de l’élémentaire. Mais une telle école où l’élémentaire est roi, c’est une école où l’élève rend raison de ce qu’il dit, car c’est cela un enseignement structurant et qui nomme les choses : la règle est donnée par le maître, qui ne l’impose pas, puisque ensuite l’élève est mis en demeure par des exercices systématiques d’en rendre raison (7) –  les mauvais coucheurs pourraient en conclure que c'est le comble de la tyrannie que de demander à l’élève d'assimiler la règle et de la justifier !!! Certes, mais, avec Lang & Ferry, dire que l’élève construit son savoir (à l’élève avec ses camarades de construire la règle de grammaire par tâtonnement et déduction, règle que le maître-tâcheron se contente d’écrire sous la joyeuse dictée de sa classe) c’est profondément faux et méprisant : c’est donner l’impression à l’élève qu’il construit la règle (car, au final, même dans une classe "active", c’est le maître, en fonction de ses connaissances, qui instaure la règle) et ainsi, comme citoyen, l'élève pourra continuer à avoir l’impression de décider alors qu’en fait on décidera pour lui. En revanche, je tiens qu’une école qui nomme les choses et qui structure forme non pas des citoyens modèles mais des citoyens vigilants.

Bref, se plaindre des programmes à venir en ce qu’ils seraient trop complexes pour les élèves (en difficulté), c’est, d’une certaine façon, dédaigner les élèves : ce sont eux les plus exigeants, car ils veulent savoir, et rien ne les contente plus que de se rendre compte qu’ils maîtrisent quelque chose, qu’ils comprennent, suprême plaisir ! J’y insiste : les élèves des "quartiers" ont besoin d’un cadre : tout autour d’eux peut friser la déroute (la vie au quotidien, en famille ou dans la ville), seule l’école se révèle un havre de paix, un lieu où la barbarie extérieure est mise en suspens, où le loisir prime (8). L’école doit donc être un lieu où la langue est châtiée, où le français parlé et lu est un français de qualité, où l’on ne se contente pas d’utiliser la langue relâchée du marché. Aussi l’école est-elle un lieu de décalage, un lieu volé au temps du négoce. Il ne s’agit pas d’ouvrir l’école sur le "quartier", mais de la fermer, de l’en préserver. Il faut donc donner à lire du Victor Hugo, même si sa langue peut paraître étrangère. Mieux, cette langue doit paraître dans un premier temps tout à fait étrangère à nos élèves, et ainsi on peut faire le pari que l’élève deviendra étranger à l’enfant en lui : non pas qu’il se niera, mais qu’il se dépassera, s’élèvera vers quelque chose en lui de plus riche et de plus libérateur(9).

Une apparence d'exigence

Maintenant, pourquoi un gouvernement méprisant qui ne cherche qu’à nous abrutir sous les strass et les paillettes met-il en place une telle école de l’exigence ?
En outre, alors que la parole du maître redeviendrait première en ce qu’elle serait le signe indiquant le savoir à l’enfant qui s’élèverait vers celui-ci, comment concilier un tel rôle fondamental du maître avec son statut contemporain purement asinin de contre-instituteur ?

Je m’explique. En tant qu’élève, toute ma scolarité (et celle aussi bien de mes condisciples, je crois) a été accomplie sous le signe du moins, à telle enseigne que lorsque je suis arrivé en khâgne, notre professeur de philosophie était effaré par notre écriture de non-francophones. Il faut donc le reconnaître : nous, jeunes enseignants qui débutons dans le métier, n’avons connu, en tant qu’élèves, que des programmes scolaires franchement appauvris. Ajouté à cela que dans les IUFM aucun cours théorique n’est dispensé, et l’on comprend que dire que les ânes enseignent aux ânes n’est pas si outré. Néanmoins, le professeur des écoles a toute latitude pour s’améliorer lui-même, me rétorquera-t-on. Certes, mais encore faudrait-il qu’il puisse user librement de son temps pour cela.

On sait que, sous couvert de remédier à l’échec de certains élèves, on leur dénie à présent le droit de paresser pendant les vacances scolaires (10). Ainsi, depuis ces vacances de printemps, des élèves en difficulté ont la possibilité de se rendre à l’école pendant cinq matinées d’affilée afin d’y recevoir en petit effectif des cours de rattrapage (11). Or ces cours sont dispensés par des professeurs des écoles volontaires, jeunes la plupart du temps et impécunieux assurément. Et voici comment les vacances sont sacrifiées sur l’autel des heures supplémentaires défiscalisées (12) ! D’un côté, l’enfant (pauvre) est privé de vacances ; de l’autre, l’enseignant (pauvre) ne peut avoir le loisir de se parfaire pendant ses vacances (13). En outre, depuis 1989 me semble-t-il, le professeur des écoles doit du temps à l’Education nationale hors de sa présence devant les élèves : ce que l’on appelle les "animations pédagogiques" et les "conseils des maîtres". Lors des premières, on nous ressert généralement une bonne louche de pédagogie, c’est-à-dire de vide en matière d’enseignement ; lors des secondes, nous parlons généralement des élèves en difficulté pour n’en rien dire de plus que ce que nous nous disons déjà à l’heure du repas. Pourquoi ces heures ne seraient-elles pas laissées à la discrétion du professeur des écoles pour qu’il s’inscrive à la faculté et perfectionne ses connaissances ? Certes, cela demanderait à notre gouvernement deux qualités dont il est tout à fait dépourvu : la confiance (au lieu du sarcasme et du mépris) et la générosité : méprisez les maîtres, et les maîtres deviendront méprisables ; rognez sur les crédits, et les riches iront dans des écoles de riches, loin du pauvre ignare…

Ces nouveaux programmes m’apparaissent finalement de plus en plus comme un vulgaire cheval de Troie.
Premièrement, ridiculiser les enseignants et les faire tous passer pour des contre-instituteurs. En effet, une manifestation aura bientôt lieu où l’on n’entendra que ceux qui parmi nous rejettent ces programmes et qui donneront l’impression d’être la grande majorité. Donc les enseignants sont pour la baisse du niveau (14).
Deuxièmement, rendre la tâche du maître quasi impossible. On ne peut demander au maître d’être exigeant si on ne lui offre pas la possibilité d’être exigeant d’abord envers lui-même, si donc on ne lui laisse pas le temps d’être à lui-même son propre maître.

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© Tristan Béal et Mezetulle,  2008

Notes [cliquer ici pour revenir à l'appel de note]
1 - Tristan Béal est professeur des écoles dans l'Académie de Versailles depuis 2001.
2 - Pour faire vite, d’autant qu’il « n’est pas aisé de la nommer, surtout si l’on ne veut blesser personne », disons que dans la Corporation on trouve les maîtres qui refusent d’être des maîtres au sens noble et s’en trouvent bien, des maîtres qui éprouvent un « ressentiment à l’égard de ceux qui, dans leurs propres rangs et dans les autres corps d’enseignement, parviennent encore, tant bien que mal, à être ce qu’ils doivent être ». (Jean-Claude Milner, De l’école, Seuil, 1984, pp. 26-27)
3 - Dans la novlangue de l’Education nationale, est transmissif le maître qui enseigne quelque chose, qui montre des signes et invite ses élèves à le suivre sur le chemin qu’il leur déblaie.
4 - Cet impensé du conseiller pédagogique est à l’œuvre dans sa propre appellation. Dans un premier sens, le conseiller pédagogique conseille en matière d’enseignement (ici pédagogique est l’adjectif savant correspondant au nom commun enseignement) : le jeune professeur des écoles attend donc d’un tel conseiller qu’il lui propose des éclaircissements permettant de faciliter son travail. Dans un deuxième sens - le vrai hélas ! (ici pédagogique correspond directement au nom commun pédagogie) -, le conseiller pédagogique est un conseiller en pédagogie, cette "science" totalitaire négatrice de tout savoir puisque posant que l’acte d’enseigner est indépendant de tout contenu et se réduit à des techniques ("psychologiques" ?). (Cf. Milner, op. cit., p. 71 et sq.) De toute façon, le pédagogue est étymologiquement l’esclave qui, chez les Grecs, accompagnait l’enfant et le laissait au seuil de l’école. Peut-être que le pédagogue moderne est l’enseignant qui laisse ses élèves sur le seuil… du savoir.
 5 - Le français est présent dans toutes les matières : en faisant de l’histoire (En 732, Charles Martel arrête les Arabes à Poitiers), on fait du français (Charles Martel, sujet du verbe arrêter). Dans les programmes de 2002 apparaît une rubrique horaire qui n’existait pas auparavant, les domaines transversaux : « Maîtrise du langage et de la langue française : 13 h réparties dans tous les champs disciplinaires dont 2 h quotidiennes pour des activités de lecture et d'écriture » (Qu’apprend-on à l’école élémentaire ?, p. 161).
 6 - « A l’école primaire et d’abord dans les instituts universitaires de formation des maîtres (IUFM), la doctrine officielle a longtemps été que l’enfant avait à "construire son propre savoir" et le maître à l’assister dans cette activité. C’était, qu’on l’ait voulu ou non, confiner la parole enseignante dans un rôle subsidiaire, la délier d’une obligation de culture et d’exactitude, et soumettre les apprentissages à des "rythmes toujours plus étirés" ». (Denis Kambouchner, "Ecole : révision indispensable", article paru dans Le Monde du 8 avril 2008)
 7 - Par exemple, quand on pose une soustraction en colonne, si le chiffre des unités est plus petit en haut qu’en bas, mettre un 1 à côté du chiffre des unités du nombre en haut et un 1 à côté du chiffre des dizaines du nombre en bas, c’est procéder à un équilibrage. Si l’élève dit qu’en haut et en bas il ajoute + 10 et qu’en cela il ne détruit pas l’écart initial entre les deux nombres, alors il a compris et ne se contente pas d’appliquer servilement une froide technique.
 8 - Ici, le mot barbarie est à entendre comme chez les Grecs : est barbare celui qui ne se fait pas comprendre par son interlocuteur tout simplement parce qu’il baragouine, bredouille un « bar bar » incompréhensible. En outre, le mot école vient du mot grec skolhê et signifie « loisir », qui en latin se dit otium ; et à partir de ce mot, on forme negotium, privation de loisir, ou « négoce » en français. De là à dire que nos élèves-sandwichs sont des négociants, que les marchandises dont ils se font les camelots involontaires les empêchent de se concentrer du fait du désir qu’incessamment elles suscitent, il n’y a qu’un pas…
 9 - Autrement dit, la langue que nous enseignons doit l’être comme une langue étrangère parce que chacun doit se la réapproprier pour dépasser le cadre de la langue de proximité. Notre premier souci est la langue, parce que en elle se forme la pensée et que par elle s'institue le lien avec l'humanité dans toute son extension.
 10 - Rouerie extrême de notre gouvernement : en dernière instance, ce sont les familles qui décident après proposition du maître. Des parents peuvent donc tout à fait refuser : tout simplement parce qu’ils partent en vacances (quand on sait qu’en plus on les a prévenus à peine deux semaines avant la fin des classes…). Tout est ainsi dit : honte à ces pères et mères qui refusent de donner une "chance" supplémentaire proposée généreusement par un gouvernement qui a le souci de sa jeunesse. Autre vertu de ce stage : apprendre au futur pauvre et bête de somme que dans son âge adulte il n’aura pas le temps de s’offrir des vacances.
 11 - Stages lors desquels il est souhaité que les maîtres volontaires fassent « de l’Acadomia » (pour pauvres, on suppose) - selon les termes que l’on professe dans certaine inspection de circonscription, relais entre le ministère et les enseignants.
 12 - Le même tour de passe-passe gestionnaire est à l’œuvre dans le secondaire. En supprimant des milliers de postes, le gouvernement propose en contrepartie que les professeurs fassent jusqu’à 5 heures supplémentaires : du coup, plus d’élèves et moins d’heures pour préparer.
 13 - Pour éviter tout sarcasme, disons que le maître envisagé ici est le maître tel qu’il devrait être et non tel qu’il est.
 14 - Même logique que celle à l’œuvre à l’égard des parents pour les stages de vacances : de même que les parents refusent ces stages pour leurs enfants au risque de les rendre encore plus faibles, ainsi les enseignants refusent des programmes à même d’aider tous les élèves. [Cliquer ici pour revenir à l'appel de note]

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publié dans : Politique, société par Tristan Béal
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Sarkozy: l'Elysée en tant que Loft ?
par Jean-Jacques Delfour (1)

En ligne le 14 avril 2008

Où existe réellement le président Sarkozy ? D’un côté, au sommet de l’État, de l’autre, au milieu du champ communicationnel global. La connexion de ces deux structures hétérogènes et l'inversion de leurs fonctions, brouillant l'ordre et la distinction entre la personne publique et la personne privée du président, attribuant à l'une les propriétés de l'autre, fournit une grille de lecture du "phénomène Sarkozy" ainsi que des interprétations dont il est l'objet. C'est sa banalité comme personnage audiovisuel qui fonde son anormalité comme représentant politique. On peut redouter les conséquences de la soumission du pouvoir à l'espace médiatique dominé par l'exhibition des affects.


Espace politique et espace communicationnel : une hétérogénéité
De quoi Sarkozy est-il le symptôme ? Cette question disparaît aujourd’hui derrière un consensus apparent : le président se comporte de manière anormale ; l’opinion publique hésite entre l’hypothèse inquiétante d’une sorte de « folie » et l’hypothèse incongrue d’une espèce de « bêtise » (il ne comprendrait pas sa fonction) ; d’où de vaines conjectures sur le bon diagnostic (narcissique ? mégalomane ?) ou bien sur les causes de son inculture politique (école buissonnière ? modèle corrupteur ?).
Où existe réellement le président Sarkozy ? D’un côté, au sommet de l’État ; de l’autre, au milieu du champ communicationnel global. C’est précisément sa situation contradictoire, politiquement sommitale et médiatiquement banalisée voire avilie, qui provoque cette impression d’anomalie. Sa psychologie intime, sans doute expansive et égocentrique, suffit à connecter l’une à l’autre ces deux structures, l’État et sa lourde pyramide, l’espace communicationnel global et sa toile technologique qui nervure le corps social, de telle sorte que tout événement dans le « lieu » Sarkozy a toujours deux sens : l’un dans l’espace politique pyramidal de l’État, l’autre dans l’espace psychique collectif horizontal régi par la tyrannie des affects et la jouissance de scruter autrui. Les qualifications de « folie » ou de « bêtise » sont seulement des tentatives d’unifier ces deux dispositifs hétérogènes.
L’ordre de l’État est orienté par la responsabilité. Le président de la République sert non le peuple mais l’intérêt général et il obéit à la Constitution. Il doit posséder une vue d’ensemble de la société et du projet politique pour lequel il a été élu ; le lieu du président possède une triple universalité : cognitive, il doit connaître l’état présent de la nation, pratique, il porte une certaine vision de l’avenir, symbolique, il représente la nation entière. Cette universalité fonctionnelle tend à poser un corps majestueux et surplombant sur la personne singulière du président qui tend mécaniquement à disparaître, provoquant une sorte d’abolition politique du privé. À la nature de la fonction, il appartient d’être hypocrite car le président est un acteur dont le rôle est écrit non à la télévision mais dans la tradition politique ; il doit chasser l’authenticité, une qualité psychologico-médiatique.

Le brouillage entre deux ordres
L’anomalie principale de l’actuel président consiste à renverser cet ordre fondamental. Il ne respecte pas la Constitution (les ministres de paille, le rejet des décisions du Conseil constitutionnel, etc.), il semble faire un usage monarchique du pouvoir. Surtout, il paraît inverser en lui-même l’ordre normal du pouvoir et de la pulsion : à la subordination juste de la pulsion au pouvoir, il substitue une soumission abusive du pouvoir à la pulsion, « rupture » en effet qui s’exprime dans l’exhibition de ses jouissances privées. Cependant, la grande machine verticale de l’État amortit l’anarchie pulsionnelle qui semble régner au sommet : les corps intermédiaires régulent, rationalisent, tempèrent le pouvoir souverain.
Mais Sarkozy n’est pas seulement le lieu sommital d’un pouvoir déréglé ; à cause de ses exhibitions, il occupe une place centrale dans l’autre machine, qui fonctionne à rebours de la précédente. L’espace communicationnel général est désormais structuré par les machines télévisuelles (la télévision stricto sensu, la presse, l’internet) qui fabriquent un espace mental collectif, horizontal, émotionnel, caractérisé par un assujettissement universel aux flots d’images qui déferlent constamment, suscitant scrutation et affects, et par un grand mélange où sont abolies les distances. Des millions d’individus sont connectés à cet espace communicationnel : ils sont donc branchés sur les affects d’êtres médiatiques qui exhibent une vie qui n’a plus rien de privé. L’impératif dominant y est strictement l’inverse de celui qui règne dans l’État : tout ce qui est singulier et privé doit être exposé en public.
Ainsi, dans les deux cas, le privé disparaît : ici, parce qu’il est placé dans la machine télévisuelle qui le multiplie et le transporte partout sous forme de micro-spectacles obscènes, là parce qu’il doit faire place à l’amour de l’intérêt général, à toute la société en tant qu’elle désire une amélioration. Une abolition par multiplication ici, par raréfaction là.
Le président Sarkozy existe dans ces deux espaces : dans le premier (l’État), il agit comme s’il se trouvait dans le second (la télévision). Là où il devrait raréfier son intimité, il fait comme s’il était une star du show-biz. Dans le lieu du pouvoir souverain, il se comporte comme s’il s’asservissait à l’impératif de dénudation télévisuelle. Autrement dit, il est anormal en tant que président, mais absolument normal, banal, comme personnage télévisuel. Bien sûr, il est pénible pour l’opinion publique de constater la soumission de celui qui est censé représenté la souveraineté de la volonté populaire. Mais on oublie que le président Sarkozy visiblement se croit président, c’est-à-dire sujet détenteur de son pouvoir, et ignore qu’il est d’une part dépendant des dispositifs politiques de l’État, d’autre part objet dans l’océan médiatique. Il s’y croit en effet : « on est Président de la République dans toutes les dimensions de sa vie » (discours du Latran) : or la « vocation » implique une négation du contrat politique.

Anormalité politique et banalité médiatique
C’est cette double erreur, d’un côté se croire détenteur d’un pouvoir qu’il n’a que par délégation et qu’il n’« a » pas à proprement parler, mais qu’il exerce seulement sous le couvert d’une convention partagée, de l’autre côté se croire aussi sujet souverain dans l’espace médiatique, qui lui donne un air de monarque de carnaval et en fait un objet de scrutation publique, donc, hélas, doublement risible. Mais si les actes anormaux du président Sarkozy demeurent politiquement incompréhensibles (il nuit à l’État mais aussi à lui-même), ils sont reçus dans l’espace télévisuel comme des pulsions exhibitionnistes normales. « Bêtise » banale donc si l’on s’en tient à l’espace communicationnel, « folie » si l’on mesure sa présidence réelle à la norme à la fois constitutionnelle et historique. En réalité, ces deux dénominations recouvrent un même phénomène : celui d’une adhésion sans distance dans un cas au statut politique, dans l’autre à l’image médiatique, deux formes contradictoires.
Sans distance, c’est-à-dire finalement « télévisuelle ». Autrement dit, le modèle sur lequel se règle le président est l’existence médiatique elle-même, c’est-à-dire la soumission à la sur-exposition. L’océan iconique et pulsionnel, concurrent direct de la pyramide étatique, semble avoir, en la personne du président, dominé la croyance à la construction politique. L’appel à la psychologie vise à masquer ce fâcheux bouleversement. On veut bien admettre qu’il est doublement assujetti, à l’État, c’est-à-dire à une mission universelle, ainsi qu’à ses affects, et que cela est contradictoire, mais on ne veut pas voir que, bien au-delà de sa personne singulière, la structure verticale du pouvoir est peut-être dominée par la technologie horizontale des affects.
L’hypothèse de la déraison du président, le recours à la psychologie, même savante, sont chargés de garder indemne la différence et la séparation entre l’espace politique et l’espace télévisuel, entre le règne de la raison aux prises avec le réel et l’empire de la pulsion naviguant dans les images. Quel prix politique et social consentira-t-on à payer afin de sauvegarder cette illusion ? Question qui pourrait bien coïncider avec celle de l’avenir politique du président mais aussi avec celle de l’avenir même du politique.

© Jean-Jacques Delfour et Mezetulle,  2008

1 - Jean-Jacques Delfour est professeur de philosophie en classes préparatoires aux Grandes Ecoles à Toulouse (Lycées Saint Sernin et Ozenne). Responsable du site académique de philosophie de Toulouse .  On trouvera une présentation plus détaillée ICI.


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"Vu à la télé" ou la loi du nombre
par Jean-Michel Muglioni

En ligne le 6 avril 2008

En réfléchissant sur l'effet "vu à la télé", Jean-Michel Muglioni ne se contente pas d'une dénonciation qu'on pourrait croire convenue. Il rappelle avec force pourquoi l'opération de collection sur laquelle repose le mécanisme moutonnier est aux antipodes d'une rationalité véritablement libre et démocratique, pourquoi le sondage - concept marchand - ne coïncide pas avec le suffrage - concept politique. Mais il montre aussi que le comble de l'aliénation est de s'en croire exempt alors qu'on est la proie de l'extériorité, et que le pouvoir le plus habile est celui qui se fait le moins sentir: la tyrannie la plus insidieuse sera peut-être celle qui, au nom de notre liberté, remplacera le suffrage par le sondage, la politique par le marché.


« L'opinion commune […] suit toujours ceux qui vont devant, comme les grues » disait Montaigne. Le même ressort fait courir les moutons de Panurge et sert de principe à la mode ou à la publicité. Ce vieux mécanisme change d’échelle avec l’extension du marché et s’étend à la politique sous le nom de communication. Rien n'est plus difficile que de lui résister, et la difficulté tient peut-être d’abord à ce que rien n’est plus banal ni mieux connu que lui. Ou bien en effet, parce qu’on le connaît trop bien, on refuse d’y prêter attention. Ou l’on prétend montrer sa complexité et son étude est réservée à quelques spécialistes. Il faut que, sans peur de passer pour simpliste, chacun sans cesse et en toute occasion se le remémore afin de ne pas se laisser surprendre. Le pire ne survient généralement pas parce que, comme on dit après coup, « nous ne savions pas », mais parce que nous n’avons pas tenu compte de ce que nous savions pertinemment.

La mode agit sur toutes nos pensées
Ainsi la mode s’impose même si on ne lui accorde ni intérêt ni attention. Un vêtement paraît démodé sans qu’on sache dire pourquoi. Une coiffure fait sourire ou rire lorsqu’on la retrouve sur un film tourné il y a trente ans. Notre perception est déterminée à notre insu par ce que nous voyons aujourd’hui autour de nous. Changer d’habitude nous rend étrangers à ce que nous étions. Ce dont le futurisme nous étonnait paraît vieillot. Or ce qui est vrai de notre apparence ou des objets techniques l’est aussi de nos goûts, de nos croyances et de toutes nos pensées. Sans même nous en rendre compte, nous pensons et sentons comme on pense et sent autour de nous, selon l’air que nous respirons. Et longtemps après les hommes se demandent comment eux-mêmes ou leurs parents ont bien pu avoir tel goût ou telle croyance.

Nous sommes envahis par des slogans et transformés en slogans
Si donc toutes sortes de slogans et d’images constituent notre atmosphère ordinaire, nous ne pouvons pas ne pas en être imprégnés dans tout notre être. Ce mécanisme est bien connu et bien employé. Dès sa plus tendre enfance, chacun est sollicité chez lui, par la télévision, installée au cœur de chaque famille, et sur lui : ses premiers vêtements sont déjà des supports publicitaires. Naguère pour vivre, l’homme sandwich sillonnait la ville, coincé entre deux planches publicitaires. Aujourd’hui des vêtements sur lesquels la marque est inscrite de façon à pouvoir être lue par tous s'achètent à prix d’or. Il faudrait une attention de tous les instants pour ne pas laisser ces représentations nous investir totalement. Mais on sait que celui-là même qui n’a pas été attentif à l’image d’une marque, qui l’a oubliée, ou en a reçu le message subliminal, l’achète de préférence aux autres.

Marché mondial et loi du nombre : ce qui plaît au plus grand nombre doit être approuvé
Ainsi une mode de masse s’impose de San Francisco à Londres. Le phénomène ne touche plus seulement une cour royale ou princière que les plus éloignés du pouvoir imitaient parfois, par snobisme, mais le monde entier. Après l’âge du camelot de marché, vient la « comm’ » mondialisée. Les impératifs économiques, je veux dire le désir d’accroître sans cesse sa richesse, sont le fondement de la royauté du nombre, et toutes les techniques de publicité ou de communication sont d’abord des instruments du marché de masse. Car n’est finalement rentable, c’est-à-dire ne rapporte assez, qu’une production de masse : sa propre extension est devenue vitale au marché. Il faut accroître les ventes de ce qui se vend le plus et bannir ce qui se vend le moins. Un livre au tirage confidentiel doit disparaître. Et le même effet de masse qui fait la rentabilité accroît l’efficacité de la pression publicitaire : l’effet « vu à la télé » multiplie la demande, et il emporte les hommes comme des moutons ou des grues : effet grégaire planétaire ! A la fin l’humanité n’est qu’un troupeau gardé non par des rois mais par des statisticiens.
Insistons ! L’effet de masse est constitutif de la puissance du matraquage : plus nous sommes nombreux à subir la même image, plus elle influe sur chacun. Alors ce qui plaît au plus grand nombre devient la norme du plaisir – plaisir « démocratique » et non plus « aristocratique » ou « élitiste ». L’usage qu’on fait aujourd’hui de ces termes, souvent même de bonne foi, montre la victoire de l’idéologie de masse. Bientôt les moyens de communication dont nous disposons unifieront les croyances et les goûts des hommes et il faudrait un Swift pour peindre ce monde d’esclaves heureux. Il est arrivé déjà que le goût du vin soit délibérément dénaturé pour toucher une grande masse de consommateurs. « Vu à la télé » est un argument de vente. Quel bonheur d’acheter ce que tout le monde achète ! Radios et télévisions ne cessent d’interviewer acteurs, actrices, producteurs, etc. avant même la sortie de leurs films ; à peine les premiers spectateurs sortis de la salle, on les interroge, et la fréquentation des salles est claironnée partout. Même pratique pour les disques de variétés. Pour les livres on compte sur l’effet « best-seller ». Si le plus grand nombre a acheté un produit, il est bon ! Chaque matin la radio nous apprend combien de spectateurs ont regardé la veille telle ou telle émission de télévision. Comment oser ignorer ce que tout le monde a vu ! Il faut être de son temps.

Décérébrer
Décérébrer est un impératif économique. Un système d’investissement des esprits, dont l’origine n’est ni religieuse ni politique, s’impose en douceur, par mille offres toujours plus alléchantes, sans qu’on puisse jamais avoir le sentiment d’être dominé par quelque puissance. Il a fallu des trésors d’intelligence pour que le despotisme théologique ou politique, moins insidieux, car visible, soit révélé et des siècles de lutte pour qu’il soit limité. La nouvelle oppression, universelle cette fois, est plus difficile à percevoir et à combattre. Il est plus difficile aujourd’hui d’échapper au marché et à la publicité qu’au XV° siècle d’être athée. Les plus jeunes, noyés dès le berceau dans un flot continu d’images et de sons, désirent bientôt tous les mêmes chaussures, les mêmes cartables, les mêmes vêtements, les mêmes disques, etc. Avant d’être capables du moindre jugement, ils sont entièrement instrumentalisés par le marché. Rien ne peut mieux les rendre conformistes. Ils s’imaginent faire ce qui leur plaît et croient sincèrement exprimer leur liberté ou leur révolte quand ils achètent et exhibent ce que le marché et la publicité leur imposent. Ils prennent pour personnel ce que la pression du nombre leur a inculqué et ils y tiennent comme à leur propre chair. La dénomination « ado » est peut-être moins le fait des psychologues que des publicitaires qui font revendiquer aux jeunes gens l’appartenance à une prétendue classe où l’on parvient même à les maintenir jusqu’à trente ans. Les plus pauvres ne résistent pas à ces pressions et consomment jusqu’à l’obésité et au surendettement. Désormais les églises s’adressent à leurs fidèles comme un commercial à sa clientèle et la psychologie remplace la méditation religieuse.

Le snobisme du nombre
Une pluie d’objections s’abattra sur de tels propos On les jugera « élitistes », et méprisants pour le peuple, c’est-à-dire « le plus grand nombre ». Or le mécanisme par lequel le goût des autres ou leurs pensées s’imposent à chacun est le même, qu’il s’agisse du snobisme d’une classe dominante ou de cette prétendue démocratie. L’adorateur du grand nombre, au lieu de jouer comme le snob à priser ce qu’il croit digne d’une élite sociale, parce que « cela fait bien », applaudit à ce qui plaît à son nouveau maître. Il désire paraître à la télévision dans les jeux qu’il sait pourtant les plus stupides : son rêve d’être soi-même « vu à la télé » et non plus à la cour, est plus remarquable encore que le désir de posséder ce qu’il a « vu à la télé ». Le désir de se montrer à des millions de spectateurs dans les situations les plus ridicules, les plus vulgaires ou les plus dramatiques, montre la puissance de cet esprit grégaire qui fait de la liberté de la presse un élément de plus dans l’enfermement général. Qu’on comprenne bien ! Chacun peut parfois s’amuser assez bêtement. S’ériger en censeur des divertissements des hommes est peine perdue. Le droit à la bêtise est essentiel. Mais désirer que nos plus stupides délassements soient contemplés par des millions d’yeux est une monstruosité. Comme si au lieu de se contenter de boire un coup de trop entre amis, il fallait le faire au milieu du Colisée pour amuser la foule, gratuitement ou même à grands frais ! Comme si d’être exhibée notre bêtise était anoblie. La télévision est un miroir où les égoïsmes de la masse se renforcent les uns les autres.
Le désir se distingue du besoin parce que la conscience désirante désire être désirée. Le maître veut être servi non par des machines, mais par des esclaves : par des consciences qui le reconnaissent et l’honorent. La domination est donc contradictoire puisqu’elle exige de l’esclave qu’il soit libre et qu’il renonce à sa liberté. L’homme démocratique, devenu incapable de vouloir l’emporter sur les autres, se contente de vouloir que tous le voient sur un écran de télévision. Cette façon de désirer être objet de désir est plus servile encore que le désir du maître hégélien et plus dérisoire. Elle ne contient même plus en elle-même la contradiction qui pourrait éclater et permettre à la conscience de s’élever à une liberté plus vraie.

Une idéologie démocratique
Une certaine forme de démocratie est l’idéologie d’un système économique qui a besoin d’une consommation de masse : ce qui plaît au plus grand nombre est par nature meilleur que ce qui ne plairait qu’à quelques uns. Je me souviens avoir subi les foudres d’amis et de pédagogues parce que je méprisais l’étrange lucarne. J’ai entendu un inspecteur de l’éducation nationale et des professeurs d’université prétendre que les élèves noyés dans les images médiatiques, mais ignorants de l’élémentaire (des jeunes gens de quinze ans situant par exemple l’invention de l’écriture à la Renaissance), avaient une autre culture que leur professeur. Ainsi il ne suffit pas que la pression du nombre s’exerce à notre insu sur tous, il faut encore qu’on justifie la défaite de la pensée : selon un mécanisme fort bien élucidé par Nietzsche, il faut donner mauvaise conscience à quiconque tenterait de résister. Dire que le nombre n’est pas un critère de qualité, quelle prétention ! Ajouter qu’une telle référence au nombre est d’une autre nature que le suffrage universel, c’est être sûr de ne pas pouvoir être compris. Comme si un tyran ne pouvait pas avoir été élu à la majorité ! Beaucoup manient l’accusation d’élitisme, sans se douter un instant qu’ils sont prisonniers d’un marché.

La peur de la solitude
Rabelais a symbolisé la croyance moutonnière par un troupeau dont il suffit à Panurge de jeter un mouton à la mer pour que tous le suivent. Et les hommes sont d’autant plus grégaires qu’ils sont plus individualistes : on est égoïste à plusieurs dans un mouvement de foule. L’image des grues ou des moutons, celle des loups qui hurlent avec les loups, rendent compte d’un des maux les plus profondément inscrits dans la nature humaine, l’esprit grégaire, c’est-à-dire la peur d’avoir à se tenir seul avec soi-même : « Tout le malheur de l'homme vient d'une seule chose qui est de ne pas savoir rester seul dans sa chambre ». De jeunes élèves à qui, au début de l’année scolaire, un professeur de philosophie tâchait d’apprendre l’indépendance d’esprit ne purent retenir ce cri de terreur : « si l’on fait ce que vous dites, Monsieur, on deviendra marginal ! » Cet âge, où l’on se révolte pour des raisons qui ne sont pas toujours pures, est pourtant l’âge où admettre la nécessité de juger au lieu de suivre n’est pas encore totalement exclu. Mais ils étaient déjà dévorés par le marché.

© Jean-Michel Muglioni et Mezetulle,  2008

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A quoi sert le passé antérieur ?
Petite métaphysique d'une école déflationniste
par Catherine Kintzler

En ligne le 24 mars 2008

A quoi peut bien servir le passé antérieur ? Posée par Philippe Joutard, la question témoigne significativement de la manière dont cet ancien recteur, qui présida le Groupe technique disciplinaire des programmes scolaires en 2002, au demeurant historien distingué, entend pourfendre les nouveaux programmes scolaires : on enseigne toujours trop, et toujours trop tôt !
(Une version plus étoffée de ce texte est en ligne sur le site du journal
Respublica n°585)

La Cigale ayant chanté
Tout l'été
Se trouva fort dépourvue
Quand la bise fut venue
(La Fontaine, Fables I, La Cigale et la Fourmi)

[...]  après que Jeanjean eut été rattrapé à un mètre de l'en-but, le ballon sortait et après plusieurs charges infructueuses, Blin prenait le trou et inscrivait le premier essai de la partie… ( 22 mars 2008, compte rendu de match, Site web du Stade toulousain)


Dans un texte destiné aux professeurs des écoles (1) et qu’on pourrait intituler, en étant un peu méchant : « un chef pédago s’adresse aux pédagos dans un journal pédago et les rassure : vous avez eu raison de baisser le niveau et il faut continuer », la critique de Philippe Joutard porte d’abord et fort justement sur les réductions horaires. Mais très vite, une autre cible, bien plus importante, est clairement désignée : attention danger, les nouveaux programmes installent une « inflation des contenus » ! C’est toujours trop, toujours trop tôt.

A quoi sert le passé antérieur ?
Parmi ces contenus superflus, prématurés et « abstraits » dont on s’apprête à accabler les élèves du primaire figure en bonne place un fleuron de la conjugaison française : « Combien de fois utilisons-nous le passé antérieur dans la conversation courante et dans l’expression écrite ? Quelle est son utilité pour un enseignement de base dans le cadre du socle en école primaire ? ».

Mais oui au fait, on ne l’entend jamais ce temps destiné à situer une action passée ponctuelle avant un autre événement lui-même passé ! Ce qu’on entend en revanche, répandu cent fois par jour sur les antennes, c’est un passé composé passe-partout qui, tel un téléobjectif, écrase les moments du passé les uns sur les autres, mais qui n’en a pas pour autant effacé le souvenir et le besoin du passé antérieur. Sachant en effet que le subjonctif est fautif dans pareils cas, et faute d’avoir appris assez tôt (2) l’outil grammatical qui rétablirait la profondeur du temps, nos présentateurs radio et tv, au lieu de dire « Après qu’il eut fini… », disent avec application une platitude logique : « Après qu’il a fini, il a fait ceci et cela…». L’usage naguère populaire du passé surcomposé (« Après qu’il a eu fini… ») était bien plus logique et attestait qu’il y a là des occurrences très fréquentes et parfaitement justifiées du recours au passé antérieur.
Et contrairement à ce que dit M. Joutard, cela s’entend tous les jours.
La conclusion qu’il tire de cet usage évité, qu’il convertit subrepticement en occurrence nulle, révèle toute une conception de l’enseignement : une erreur fréquente dans l’usage, loin d’être une occasion de réflexion, loin de nourrir la connaissance en faisant entendre le souvenir et le besoin du vrai qu’elle renferme, devient un motif pour ne pas enseigner. L’erreur devient à elle-même, du fait de sa fréquence, un motif de sa propre perpétuation, assurée par la chasse à « l’inflation des contenus » dans l’enseignement.

J’en étais là de ma réflexion et de mon indignation lorsque, faisant pour me divertir un petit tour sur le site internet du Stade toulousain, j'y trouve un superbe récit de match. A lui seul il offre un démenti cinglant aux Diafoirus de la pédagogie qui, pour cesser d'enseigner la langue belle et forte, se demandent « à quoi peut bien servir le passé antérieur » et autres subtilités dont un gamin d'aujourd'hui n'a nul besoin.

A quoi peut bien servir le passé antérieur? Mais à lire un compte rendu de match sur le site
du Stade toulousain, lequel retrace comment « après que Jeanjean eut été rattrapé » (et à la voix passive s'il vous plaît !!), le ballon « sortait » et fut recueilli par Blin qui marqua un essai ! Cela sert à comprendre comment, de façon assez surprenante et pour tout dire littéraire, on peut enchaîner ici un passé antérieur (événement ponctuel) avec un imparfait (action plus longue) - ce qui est aussi une intellection du rugby, seul sport où le ballon peut mettre un certain temps à « sortir » !!! Cela sert à lire, en outre, quelques romanciers, poètes, fabulistes et autres rêveurs qui croient qu'une langue ne se réduit pas à un idiome parlé par des idiots bornés aux utilités immédiates. Cela sert à savoir déployer les temporalités et les causalités, à ne pas s'effaroucher devant la conjugaison anglaise pas plus ni moins subtile que la française - oups j’oubliais que la grammaire comparée des langues c’est interdit…. Cela sert à dire, à lire et à penser ...
Que le récit d’un match de rugby puisse être lié à ce qui ressemble de fort près à la littérature, c’est une chose qui dépasse l’entendement utilitaire, non ?
Mais si l’on n’apprend pas le passé antérieur à l’école primaire, jusqu’à quand faudra-t-il différer la lecture des contes – comment lire une page, ne disons pas de Perrault, mais de Harry Potter ?

D’ailleurs, à quoi cela sert-il de jouer au rugby, de faire des vers, de danser, de bouger pour rien?  Avec de tels arguments, on va aussi faire la chasse aux alexandrins, puisque personne – à part les poètes, les paroliers de chansons et quelques rappeurs érudits – ne parle en vers. On se crispe sur le français langue spontanée, on le rabat sur un idiome, alors que le français scolaire et écrit devrait être enseigné à tous comme une langue étrangère et étrange. Et il y a longtemps que la chasse aux démonstrations est terminée en mathématique : à quoi cela sert-il en effet, d’imaginer qu’une formule pourrait être fausse alors que le plus utile est de l’appliquer ? Restons concret.

Métaphysique de l'infini : pourquoi commencer à enseigner ?
M. Joutard ne s’en tient pas à ce seul exemple. Il n’aime pas non plus qu’on enseigne la géographie de la France, ou plutôt qu’on commence par là. Ici, plus question d’utilité : un tout autre argument est invoqué. C’est tout simplement mal. C’est mal parce que nous sommes en Europe.
L’argument n’est pas du tout absurde, mais très révélateur également de la conception déflationniste en matière d’enseignement, qu’il conduit audacieusement jusqu’à son moment métaphysique. Réduisons-le à son fonctionnement : comment peut-on commencer par la France puisqu’il y a l’Europe ? Comment peut-on commencer par l’Europe puisqu’il y a le monde ? Comment peut-on commencer par quelque commencement que ce soit puisqu’il y a la fin ? Et comme la fin n’a pas de fin, on conclura qu’il ne convient jamais de commencer quoi que ce soit. En réalité c’est l’infinité des choses à savoir et à enseigner qui légitime ici l’absence d’enseignement. Inaccessible par définition, l’infini sert de motif à l’inaction et à la pauvreté. On retrouve ici une des fonctions des Idées métaphysiques fort souvent convoquées pour discréditer le physique, on le savait depuis longtemps, sur fond de morale : c’est toujours au nom d’un arrière-monde qu’il faut se résigner à la pauvreté, ici et maintenant. L’école idéale, allégée, centrée sur la misère actuelle (traduire « concrète » en langage pédago), asservie aux utilités immédiates, est vertueuse. Ajoutons les passages automatiques de classe, et ce sera parfaitement moral. Au fait, ce n’est pas une école idéale, située à l’infini, que je décris : c’est celle que nous avons ici et maintenant !

A cette stratégie de l’évitement du contenu dont on vient de dévoiler la métaphysique, on opposera le programme de la Révolution française, qui ose proclamer la possibilité du commencement, ici et maintenant : « dans une société bien organisée, quoique personne ne puisse parvenir à tout savoir, il faut néanmoins qu'il soit possible de tout apprendre.» (Talleyrand, Rapport sur l’instruction publique, septembre 1791).


© Catherine Kintzler,  2008

1 -Publié sur le site du SNUIPP (Syndicat Unitaire des Instituteurs, Professeurs de collège et Pegc).
2 - Jean-Claude Milner, que je remercie pour ses conseils de grammairien éclairé, me fait remarquer que l’effet d’abstraction (constamment évoqué dans le texte de P. Joutard) se produit précisément lorsqu’on enseigne un point de grammaire trop tard.

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Programmes scolaires et culture républicaine (1)
les "programmes Darcos" en porte-à-faux
par Catherine Kintzler

En ligne le 19 mars  2008

Les programmes scolaires présentés le 20 février par X. Darcos vont dans le bon sens... cela nous change du jargon opaque des Diafoirus de la "pédagogie moderne" auquel on était habitué, mais pas résigné!
Mais, au-delà du problème des moyens "constants" et des réductions d'horaire, se pose la question de la compatibilité de cette politique républicaine avec celle, antirépublicaine, que l'Elysée s'acharne à proclamer à grand bruit. Se pose aussi, à gauche, celle d'un discours authentiquement républicain et laïque qui rompe avec la "laïcité ouverte" et avec le discours pédagogiste qui règne sur l'école depuis bientôt trente ans.

 

On se lève quand le professeur entre en classe, on sait chanter La Marseillaise, on connaît la devise de la République....  Mais commençons par le commencement. L'école maternelle a pour finalité "d'aider chaque enfant à devenir autonome en s'appropriant des connaissances qui le prépareront à la maîtrise de la lecture, de l'écriture et du calcul". Bien sûr l'enfant y établit des relations avec autrui, mais "l'objectif essentiel [y] est l'acquisition d'un langage oral riche, organisé et compréhensible par l'autre". A cet effet "l'enseignant veille à offrir constamment à ses jeunes élèves un langage dont toute approximation est bannie ; c’est parce que les enfants entendent des phrases correctement construites et un vocabulaire précis qu’ils progressent dans leur propre maîtrise de l’oral." Et c'est précisément parce que le maître, en respectant la langue et la construction d'un savoir émancipateur, respecte et déploie en l'enfant la liberté humaine et l'aide à devenir élève, c'est-à-dire à s'élever, qu'il imposera et obtiendra le respect : aussi, on se lève quand le professeur entre en classe...
Ainsi les éléments, objets de l'école élémentaire, sont placés en condition de possiblité de l'émancipation. De façon pratique et sans effets de manche prétentieux on rappelle que l'instruction, qui suppose l'acquisition des disciplines, est aussi en elle-même une éducation. Et c'est pourquoi, fort logiquement, on ne jugera pas les professeurs sur leurs méthodes mais, rompant avec l'ordre moral pédagogiste qui érige une norme a priori et indifférente au contenu, on les appréciera sur les résultats des élèves.

Les quelques citations qui précèdent ne sont pas extraites d'un texte signé par les ci-devant ministres de l'Education nationale Chevènement 1985 ou Bayrou 1994, mais du projet de programmes pour l'école maternelle et primaire présenté le 20 février par Xavier Darcos (dont on peut télécharger l'intégralité sur le site du ministère).
Lisibles par tous comme le voulait expressément le ministre, ces programmes sont écrits dans une langue bannissant non seulement l'ambiguïté mais aussi le jargon opaque qui inonde la "littérature" officielle de l'Education nationale depuis bientôt trente ans et que bien des maîtres, en quittant l'IUFM, s'efforcent de désapprendre pour pouvoir faire la classe. Est réaffirmée en chaque point, de la maternelle au CM2, la profonde liberté qui suit en toutes choses de l'ordre raisonné accessible à tous. L'ordre raisonné éduque parce qu'il ne se replie jamais sur l'intime, sur le proche. Son mouvement consiste à élargir l'horizon non par une vaine curiosité, mais par une maîtrise qui va du connu vers l'inconnu, du familier vers l'étrange - en commençant par la langue qu'on sortira bien vite de sa maternité. Tout en se régalant à la lecture de ce texte, on se demande au passage comment Xavier Darcos s'accommode de la proximité affective brandie par le président de la République pour imposer un "devoir de mémoire" aux écoliers de CM2. On se demande aussi comment il réussira à installer ces mesures de bon sens en diminuant l'horaire des cours, en marginalisant le temps scolaire à 4 jours hebdomadaires, et en réduisant considérablement le nombre des postes... Il y a là un grand écart avec la politique de destruction des services publics devant lequel on reste plus que perplexe. On souhaite enfin qu'il prolonge son sillon dans le terrain autrement difficile du collège et du lycée.

Mais aujourd'hui, devant ces réaffirmations de l'élargissement raisonné qui sous-tend toute école et toute culture républicaine, quelque chose a bougé dans l'opinion. Il n'y a plus guère que Ségolène Royal pour s'indigner et s'effaroucher, avec quelques Diafoirus de la pédagogie "moderne", devant ce qu'elle appelle "de vieilles recettes" (dont ne font sûrement pas partie les internats militarisés qu'elle prônait naguère). On se souvient pourtant que, devant les mêmes intentions, il était naguère du devoir de tout progressiste de crier à la ringardise et à la mise au pas ; il était de bon ton de dénoncer l'arrogance française drapée dans trois couleurs qui devaient devenir honteuses et ternes au point d'être sifflées sur un terrain de football en présence d'un premier ministre impassible. C'est que les temps ont changé et que les "incivilités" non seulement se sont répandues hors des tribunes de supporters, mais qu'elles ont été identifiées à leur racine, laquelle consiste précisément à exalter en chacun les "racines" dans ce qu'elles ont de plus étroit et à l'y crucifier en lui déniant tout rapport à l'universel humain : ce que l'école a réussi à faire ces 30 dernières années en devenant "lieu de vie".

On soulignera alors un paradoxe. Alors que Nicolas Sarkozy, par des déclarations imprudentes pour lesquelles il persiste et signe, s'acharne à ruiner la laïcité politique et resoude de ce fait miraculeusement un camp laïque hier profondément divisé et miné de l'intérieur par une "laïcité nouvelle" pas tellement éloignée de la "laïcité positive" avancée par l'Elysée, son ministre de l'Education nationale, renouant ouvertement avec une conception rationnelle du rapport entre savoirs et liberté, pose de nouveau un jalon majeur qui soutient la laïcité scolaire. Celle-ci, en effet, ne se réduit pas à des règles symboliques que la loi du 15 mars 2004 sur les signes religieux a opportunément clarifiées et prescrites. Elle reste vide si elle ne s'articule pas à une construction de la liberté par le détour encyclopédique et les humanités, lesquels supposent la mise à l'écart des certitudes toutes faites - et donc la distinction non seulement du cultuel et du culturel, mais aussi celle du culturel et de la culture. Elle est bafouée si chacun, invité à rester ce qu'il est par une "culture de proximité", reste prisonnier d'une fausse liberté.
Image inversée de ce paradoxe: de l'autre côté, une certaine gauche, profitant de l'aubaine que lui offre le président de la République, refait l'unité pour défendre la laïcité politique menacée. Mais elle continue cependant à se crisper sur une conception de l'école qui, sous prétexte d'accueillir les enfants "tels qu'ils sont", fige cet état en essence intouchable, s'interdit de les promouvoir en élèves, négocie avec eux toute forme de discipline, installe le brouhaha comme une forme d'expression et organise l'anesthésie générale en les laissant passer automatiquement dans la classe supérieure.
Ce double paradoxe montre que l'unification du discours laïque ne peut pas s'effectuer sur un replâtrage politicien : la "vieille recette" consistant à soutenir tout ce que "l'ennemi" attaque et à attaquer tout ce qu'il soutient ne sert qu'à évacuer les principes et à faire obstacle à la pensée.

© Catherine Kintzler et Marianne en ligne, 2008

1 - Une version de cet article est publiée par Marianne en ligne le sous le titre Darcos entre l'affect Sarkozien et les "vielles recettes".

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L'image et l'émotion
par Jean-Michel Muglioni

En ligne le 16 mars  2008

Le prestige fascinant des images se paie par l'appauvrissement non seulement des objets de la pensée, mais de la pensée elle-même : en même temps que l'émotion remplace la raison disparaissent la patience et l'aptitude à suivre une argumentation - c'est tellement fastidieux de "suivre un cours" ! A la discursivité de l'intelligible que gouverne l'attention libre de chacun se substituent les associations de représentations, lesquelles se manipulent de l'extérieur. Assujettir les hommes à cette connectivité n'est rien d'autre qu'une technique de dressage.

Le pouvoir repose sur les apparences par lesquelles la parole tient les hommes. Sa rhétorique fait prévaloir aujourd’hui sur l’argument l’image, devenue si l’on peut dire le seul langage recevable : le marché, seul monde commun des hommes, impose ses habitudes de « communication ». Aristote, il est vrai, notait au début de sa Rhétorique que ses prédécesseurs ne traitent pas de l’argumentation mais seulement de la manière d’éveiller les passions de l’auditoire. A l’assemblée du peuple ou au tribunal les orateurs faisaient prévaloir sur les arguments la peur ou l’espérance, la haine ou les amitiés, l’envie, la cupidité ou l’avarice, etc. Lorsque l’image prime sur la parole, la rhétorique de l’argumentation disparaît et doit céder le pas à la rhétorique affective ou émotive : il ne peut plus en être autrement pour des raisons qui tiennent à la nature de la perception des images et non d’abord à la mauvaise intention de tel ou tel. Contrairement au discours, l’image n’est pas analytique, et sa perception procède plus de l’imagination que de l’entendement : les mots le disent d’eux-mêmes.

L’image n’existe que par l’émotion
L’émotion creuse l’image et l’image nourrit l’émotion. Il suffit sur un mur de quelques taches de lumière mobiles pour que nous croyions voir un train foncer sur nous, et notre corps réagit comme si en effet nous devions être écrasés. Les premiers spectateurs, surpris, prirent la fuite. Nous ne verrions pas le train mais un mur plat si nous ne mimions de tout notre être ce que nous ferions devant un vrai train ; et plus nous nous émouvons, plus l’image devient éloquente. Elle existe par l’émotion, non pas l’attention, et sa mobilité interdit l’examen. Il était plus aisé de ne pas se laisser séduire par les tableaux muets et immobiles dont l’éloquence servait l’Eglise.

La rhétorique affective et son contenu
La nature des moyens de persuasion détermine la nature de ce à quoi on persuade : non seulement le fond n’est pas indifférent à la forme (ainsi n’importe quelle musique ne saurait exprimer la spiritualité), mais la forme peut déterminer le contenu. S’adresser par radio ou télévision à une famille réunie autour d’une table, et non depuis une tribune à une foule assemblée, impose une nouvelle rhétorique sans grands effets de manches, plus intimiste. Un tel style, Robert Badinter l’a magistralement montré, convenait par sa nature même au combat contre la peine de mort : au contraire la rhétorique de la vengeance avait besoin du grand spectacle et de l’entraînement de la foule. Mais avec les images publicitaires, la domination de l’affectif est devenue si forte que ce style est déjà daté : partout l’émotion l’emporte sur la justice. Un procès n’est plus une instance judiciaire mais psychologique : sa finalité est de permettre aux victimes de faire leur deuil. Quand la pitié remplace la raison, le retour de la rhétorique de la peur et de la vengeance est inévitable.

L’impossibilité d’écouter
Le discours disparaissant au profit de l’image, il est inévitable que l’habitude de suivre une argumentation se perde en même temps que l’émotion remplace la raison. La nature de l’image, sa mobilité, sont telles qu’un téléspectateur régulier ne peut que devenir incapable d’écouter, c’est-à-dire de suivre les pensées d’autrui au lieu de rester enfermé en lui-même. Un homme politique qui prend la parole et veut s’expliquer paraît professoral, et ce terme ne s’entend plus qu’en un sens péjoratif, car il faut suivre un cours, comme son nom l’indique, ce qui exige un travail d’écoute devenu insupportable. Il ne faut donc pas imposer une argumentation, comme telle fastidieuse, et pour beaucoup inintelligible. D’où la présence des politiques aux émissions dites de divertissement ; leur parole y est assez vite suivie d’amusements qui dissuadent le spectateur d’aller voir ailleurs. Une foule composée d’hommes qui n’étaient guère allés à l’école pouvait autrefois écouter Jaurès ; aujourd’hui les orateurs ne peuvent compter que sur « les petites phrases », qui sont tout autre chose qu’un slogan dans une propagande « classique ».

Le refus de l’analyse
Pour la même raison l’analytique a déserté l’école, car il suppose qu’on refuse l’opinion et l’affectif, c’est-à-dire qu’on arrache l’enfant à ses habitudes de consommateur et de spectateur passif. Les livres scolaires sont des patchworks d’images : un vrai livre est jugé invendable. La dégradation de l’apprentissage de la langue est à la fois une conséquence et un moyen de pérenniser cet état d’esprit. Faut-il s’étonner que la presse écrite se porte mal et que, sous forme de papiers gratuits elle résume des dépêches de l’AFP et impose une unique opinion ? Le net permet à quelques uns de parler réellement politique : semblable par son écran à la télévision, c’est une autre forme de l’écrit. Mais qui n’est pas déjà instruit et prévenu s’y fourvoiera et s’y trouvera à nouveau sous l’emprise d’images. C’est pourquoi il importe au marché de l’introduire le plus tôt possible à l’école.

Le dressage
La domination de l’image et de l’affectif sur le discours et l’analyse rationnelle ruine toute vraie liberté. Dans une publicité, la relation entre l’automobile ou le café et la femme dont la vue doit éveiller le désir n’est pas rationnelle, comme est rationnelle la relation de principe à conséquence, ni symbolique, comme la relation d’une métaphore à ce dont elle est la métaphore, par exemple la colombe et la paix. Elle est psychologique, comme la relation qui associe deux représentations dans notre mémoire : on espère que la vue de la voiture étant liée à celle de la jeune femme, le client potentiel la désirera. Ce processus n’a rien de commun avec la poésie de l’automobile et l’érotisme qu’y mettent certains amateurs de mécanique et de carrosserie. La réaction d’un chien est liée par l’habitude à un appétit ou à une crainte : le son « assis » n’agit pas comme un mot, et seul un homme y perçoit un sens et peut non pas seulement réagir mais répondre. Ainsi le consommateur est dressé à coup d’images mobiles et sonores, et le même principe est manifeste dans l’usage d’images subliminales. Entre l’image et le désir auquel elle lie le spectateur, contrairement à ce qui se passe dans une métaphore oratoire, le sens n’est pas en jeu. L’effet produit repose sur des associations d’idées, c’est-à-dire non pas sur l’intelligence possible du contenu d’un discours, mais sur une détermination psychologique nécessaire. Ainsi, donc, la « communication » politique est au politique auquel elle veut nous rallier comme les jolies filles des publicités aux voitures dont elles sont censées éveiller le désir. C’est pourquoi un politique peut s’imposer en quelques années comme une marque de lessive. L’actualité est riche en conséquences de ce principe. Par exemple il faut se montrer avec la femme de la publicité pour se faire soi-même désirer, si du moins le peuple ne s’éveille pas.

La machine et l’intelligence
Pour conclure, une remarque plus difficile et surtout trop rapide. Une part de la pensée moderne a réduit le symbolique et même le rationnel au psychologique : la pensée n’est que mécanisme ou chimie neuronale. Telle est l’idéologie du marché, qui usurpe le titre de science. Il est commun de confondre nécessité rationnelle (la compréhension d’une démonstration, d’une relation entre deux propositions) et nécessité psychologique (la liaison entre deux représentions, comme dans n’importe quelle association d’idées), ou mieux encore, processus cérébral. Et en effet, lorsqu’un homme comprend une démonstration, il faut bien qu’il se passe quelque chose dans sa tête ! La question est donc de savoir si la connexion établie par une machine ou un organe est du même ordre que la compréhension de ce rapport. Ou simplement si la pensée se réduit à ses signes.


© Jean-Michel Muglioni et Mezetulle,  2008

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publié dans : Politique, société par Jean-Michel Muglioni
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