19 décembre 2014 5 19 /12 /décembre /2014 14:55

Bloc-notes
Une France intolérante et obsédée par les religions : deux mythes

En ligne le 19 décembre 2014

 

Un sondage et un rapport récents permettent de prendre quelque distance avec deux mythes complaisamment répandus : celui d’une France où le fait religieux serait une norme sociale jouissant d’une appréciable notoriété, celui d’une France intolérante ou, plus particulièrement, « islamophobe ».


A lire et à entendre bien des médias, ainsi que bien des « décideurs », les questions religieuses obsèdent les esprits des Français. Rares sont les jours sans piqûre de rappel dans les médias et les discours d’« experts » au sujet de l’importance des religions.

 

On entend, sans trop y prendre garde, des expressions comme « religion majoritaire », « première, deuxième religion de France ». Ces expressions, banalisées et isolées de toute explication, prennent une valeur absolue qui surdimensionne la place et le rôle de l’attitude religieuse qu’il ne faudrait surtout pas minimiser ou trop critiquer. Leur effet (voulu ?) sur l’opinion est à rapprocher de l’imposture légale par laquelle sont présentés les résultats des élections où ne sont pris en compte, dans le calcul des pourcentages, que les suffrages exprimés.

Dans un état d’esprit voisin, il n’est pas rare d’entendre que la France, particulièrement investie dans les questions religieuses au point qu’il s’agirait d’une obsession, serait allergique à l’expression des religions et supporterait mal l’appartenance religieuse : en bref, il n’y aurait pas plus intolérants que la France et ses habitants !

 

Autant d’idées fausses et complaisamment répandues au profit d’un mythe antirépublicain dont les adeptes sont, eux, particulièrement allergiques à toute expression de non-appartenance qu’ils ont vite fait de convertir en obsession et en hostilité envers « la » religion.

 

 

Un sondage mené en novembre 2014 par Sociovision remet les pendules à l’heure s’agissant de l’importance des religions, notamment en ce qui concerne l’engagement personnel des Français. Pour aller vite et vulgairement : une très grande partie des sondés s’en fiche royalement. De sorte que, pour pasticher les expressions admises, on pourrait dire que la « première religion » en France est plutôt l’indifférence aux religions, quand ce n’est pas l’athéisme déclaré.

Selon ce sondage,

  • 46% des Français se déclarent « rattachés à une religion ou pratiquants » (10% de « pratiquants » et 36% de « croyants qui ne pratiquent pas ») ;
  • 14% se déclarent « rattachés à une religion sans être croyants » ;
  • 39% déclarent n’être « rien de tout cela »... ça fait beaucoup !

Quant à l’analyse plus fine de l’appartenance religieuse, on découvre que l’islam est quantitativement faible (6%), la pyramide des âges et la proportion de pratique réelle y étant plus dynamiques que pour le catholicisme qui apparaît comme une religion vieillissante .

 

Quelle disproportion avec l’inflation de discours relatifs à l’islam et à son importance, que selon les uns on « stigmatise » dès qu'on émet la moindre critique, et qui selon les autres serait proche de « l’invasion » ! Où l’on voit bien que les uns comme les autres adoptent le même fonds de commerce. Position d’autant plus fantasmatique qu’elle s’acharne à faire comme si ces 6% de musulmans déclarés étaient tous unifiés autour des courants les plus rétrogrades de cette religion, comme s’il n’y avait pas plus différent d’un musulman qu’un autre musulman, comme si toutes les musulmanes portaient le voile, etc.

[On peut consulter l’intégralité du document en suivant ce lien et le télécharger aussi ici ].

 

Quant à la prétendue « islamophobie », elle est bien plus à mettre sur le compte de l’indifférence d'un grand nombre de Français à toute religion que sur une hostilité particulière qui peut certes exister. L’indifférent s’agace d’autant plus qu’il ne cesse d’entendre un discours inflationniste qui « gonfle » l’importance des religions en général, de l’islam en particulier et, à l’intérieur de celui-ci, de sa fraction la plus rétrograde, au mépris de la réalité.

Mais les musulmans et les personnes de culture musulmane aussi peuvent s’agacer pour les mêmes raisons et tout aussi légitimement. N’auraient-ils pas droit à l’indifférence ? Qu’on leur lâche les basques ! Qu’on cesse de convoquer, pour les représenter et capter leur parole, tout ce que l’islam a de plus réactionnaire, relayé à grand bruit par la bienpensance multiculturaliste qui sur ce plan ne diffère de l'extrême-droite que par l'inversion du signe accolé à cet intouchable que serait l'islam ! 

 

 

Ce qui nous amène à la seconde question, au second mythe : cette sécularisation massive, qui se conjugue avec une législation laïque, est-elle un indice d’intolérance ?

Une étude très récente issue de l’International Humanist and Ethical Union, intitulée The Freedom of Thought Report 2014, se penche sur l’ampleur et la « légalité » des discriminations religieuses dans l’ensemble du monde, pays par pays. Elle a ceci d’intéressant qu’elle ne prend pas simplement en compte la discrimination envers les religions au sens strict (question de la liberté religieuse) mais aussi celle qui vise, dans de très nombreux pays, les non-croyants et les athées (question de la liberté de conscience).

On peut la télécharger intégralement en suivant l’un de ces liens:

http://ahp.li/3b9888a3b3a3a2d5083a.pdf

https://drive.google.com/file/d/0B3gXFZt5sXX1aDJLblBMbjBxd0E/view?pli=1 .

 

L’étude se penche à la fois sur la législation et sur les pratiques sociales. Elle met en place des critères critiques variés, par exemple « Existe-t-il une religion officielle ? » ; « L’incroyance est-elle dépréciée ? » ; « Y a-t-il une législation sur le blasphème ? ». L’ensemble, réuni en des tableaux commentés pays par pays, aboutit à une sorte de notation exprimée par des couleurs et une appréciation en 5 degrés (je les laisse ici à toute leur saveur en anglais, car cela reste parfaitement intelligible pour les francophones) :

  • Noir : « Grave violations »
  • Rouge : « Severe discrimination »
  • Orange : « Systemic discrimination »
  • Jaune : « Mostly satisfactory »
  • Vert : « Free and equal »

Les critères sont expliqués p. 18 et suivantes de l’étude.

 

On sera peut-être étonné d’apprendre que l’Allemagne et l’Italie se classent dans le rouge, au même niveau que l’Algérie, la Pologne, la Russie, la Chine, la Nouvelle-Zélande, entre autres. Pas très brillant, et plutôt moins bien que l’Espagne, le Canada, le Brésil et le Royaume-Uni qui, très médiocrement malgré tout, atteignent un modeste orange .

Quant aux vénérés « pays du Nord », hum, à part la Norvège en jaune (qui rappelons-le a aboli en 2012 une législation rendant la pratique religieuse obligatoire pour les luthériens), ce n’est guère mieux : rouge pour le Danemark, orange pour la Suède et la Finlande.

 

La France, de son côté, atteint un honorable jaune – au même niveau que les USA ou le Japon.

Mais qu’est-ce qui l’empêche d’obtenir le très rare « vert » de la Belgique et les Pays-Bas ?

Il faut lire de près la petite case jaune du tableau p. 496 - et le commentaire qui suit, p. 496-97.

Ce qui fait obstacle à la liberté de conscience en France, c’est la législation discriminatoire de l’Alsace-Moselle et de certains territoires d’Outre-mer. Un motif analogue vaut aussi un « jaune » aux USA, car certains États y interdisent les fonctions officielles aux athées.

On notera cependant que le nombre de critères « jaunes » est plus important pour les USA qui en comptent trois (p. 206) que pour la France qui n'en a qu'un (il n'en faudrait aucun pour passer au vert).

Le commentaire de la situation française se poursuit p. 497 : que penser de l’interdiction du voile intégral ? Ce n’est en rien une discrimination car toutes les tenues couvrant intégralement le visage sont concernées, et cela pour des motifs d'ordre public.

 

Regardons à présent le glorieux « vert » obtenu par les Pays-Bas. Il est tout récent, ce pays ayant aboli sa législation sur le blasphème en décembre 2013. C'est très intéressant.

 

 

Ce qui menace la liberté de conscience en France, donc, ce n’est pas une laïcité prétendue « liberticide » contre toute évidence – aucune mesure ne produit autant de liberté à cet égard que la laïcité : elle est faite pour cela. Ce qui menace la liberté de conscience, c’est au contraire que la laïcité n’est pas suffisamment respectée et étendue sur l’ensemble du territoire. C'est l'inflation du discours encensant le fait religieux comme universel et qui encourage par là chacun à s'y inscrire. C'est le peu de considération dont jouit, dans ces discours, la non-appartenance, quand elle n'est pas accusée d'être une source de discrimination : car les apôtres du communautarisme n'hésitent pas à mettre le monde à l'envers ! C’est l’existence surannée d’un droit local, et le discours complaisant qui le présente comme un modèle de modernité.

 

 

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par Catherine Kintzler - dans Bloc-notes actualité
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8 décembre 2014 1 08 /12 /décembre /2014 11:05

Bloc-notes
Le Père Noël et « le droit d’être païen » (C. Lévi-Strauss)

En ligne le 8 décembre 2014

 

En ce moment circule sur le web un superbe article signé Claude Lévi-Strauss intitulé « Le Père Noël supplicié » paru en mars 1952 dans les Temps modernes [1]. Ce texte s'appuie sur un fait pas du tout « divers ». Le Père Noël fut pendu et brûlé le 24 décembre (on suppose que c'est en 1951) sur le parvis de la cathédrale de Dijon, « avec l’accord du clergé qui avait condamné le Père Noël comme usurpateur et hérétique » [2]. Lévi-Strauss s’empare de cet événement et, avec la précision, la profondeur et la souveraineté de la méthode structuraliste, en révèle les dimensions souterraines et universelles.

 

« Le Père Noël est donc, d’abord, l’expression d’un statut différentiel entre les petits enfants d’une part, les adolescents et les adultes de l’autre. À cet égard, il se rattache à un vaste ensemble de croyances et de pratiques que les ethnologues ont étudiées dans la plupart des sociétés, à savoir les rites de passage et d’initiation. [...]

Comment, par exemple, ne pas être frappé de l’analogie qui existe entre le Père Noël et les katchina des Indiens du Sud-Ouest des États-Unis? Ces personnages costumés et masqués incarnent des dieux et des ancêtres; ils reviennent périodiquement visiter leur village pour y danser, et pour punir ou récompenser les enfants, car on s’arrange pour que ceux-ci ne reconnaissent pas leurs parents ou familiers sous le déguisement traditionnel. Le Père Noël appartient certainement à la même famille, avec d’autres comparses maintenant rejetés à l’arrière-plan : Croquemitaine, Père Fouettard, etc. »

 

Il s'agit d'un déplacement mythique dont Claude Lévi-Strauss restitue le noyau profond, à savoir le statut à la fois déprécié et fascinant, attirant et inquiétant, de la non-initiation (en l’occurrence incarnée par les enfants), dans sa relation aux morts :

 

« La « non-initiation » n’est pas purement un état de privation, défini par l’ignorance, l’illusion, ou autres connotations négatives. Le rapport entre initiés et non-initiés a un contenu positif. C’est un rapport complémentaire entre deux groupes dont l’un représente les morts et l’autre les vivants. »

 

Comment s’effectue cette restitution ? L’article illustre de manière concentrée et éblouissante la puissance de la méthode structuraliste qui a donné naissance à l’admirable série des Mythologiques [3]. Lévi-Strauss embarque le lecteur dans un voyage anthropologique qui le fait passer, entre autres, des Indiens d’Amérique aux Saturnales célébrées à Rome.

 

Il en résulte une réflexion sur le paganisme contemporain non pas comme survivance, mais comme fonction symbolique et constante anthropologique : « Il faut ici distinguer soigneusement entre le point de vue historique et le point de vue structural. » précise l’auteur.

Oui l’Église avait bien raison, de son point de vue, de supplicier le Père Noël, divinité païenne particulièrement coriace et résurgente ! Et l’auteur d’ajouter, au détour d’un paragraphe : « Reste à savoir si l’homme moderne ne peut pas défendre lui aussi ses droits d’être païen. »

 

Il faut lire l’intégralité de ce texte, c’est un régal. On peut le télécharger en pdf ici, et dans bien d’autres formats aussi sur le site de l’Université du Québec à Chicoutimi (qui le propose également à la lecture directe en ligne).

 

1 - Claude Lévi-Strauss, "Le Père Noël supplicié", Les Temps modernes (Gallimard) n° 77, mars 1952, p. 1572-1590.

2 - L'auteur cite une dépêche de France-Soir.

3 - Claude Lévi-Strauss, Les Mythologiques, 4 vol. Paris : Plon, 1964-1971. Il faut citer, plus récemment, le très bel ouvrage de Françoise Héritier Les Deux Sœurs et leur mère. Anthropologie de l'inceste, Paris : O. Jacob, 1994 (rééd. 2012).

 

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