15 avril 1970 3 15 /04 /avril /1970 00:44

Jogger et randonneur
par Catherine Kintzler   

(en ligne le 13 septembre 2006) [Vous pouvez lire cet article sur le nouveau site Mezetulle.fr]

Sur un sentier de montagne, deux mondes pédestres se croisent ; le léger et le lourd, le rapide et le lent (1), le clean et le souillé, l'élégant et le pataud. Deux mondes, deux esthétiques, deux morales se toisent dans l'échange des regards: est-ce un banal clivage entre l'urbain et le rural ? Pas si sûr...

Je rencontre un jogger sur mon sentier familier.

Il porte un ensemble flottant-débardeur très chic bleu roi fluo avec des reflets argentés, très brillant, très clean, et pour seuls accessoires un compte pulsations et un baladeur MP3. Je suis en short bermuda kaki plaqué de poches mutliples, sac au dos contenant pharmacie avec minidoses de tout (ne pas oublier l'arnica), nourriture, boisson et l'inévitable couteau suisse. Encore n'est-ce qu'une simple balade de deux ou trois heures, sinon j'aurais aussi carte, boussole, altimètre, écran solaire, allumettes et amadou (dans une boîte de pelliculle photo) sacs poubelle (pouvant servir de bottes pour traverser un torrent sans se déchausser, de sursac en cas de pluie), jumelles, lacets de secours (pouvant servir de garrot, de ficelle), épingles de sûreté (pouvant servir d'hameçon, de tire-échardes, de pince à linge) couverture de survie ultra-légère réflectorisée (pouvant servir de tapis de sol, de signalisation) et quelque vêtement - j'en passe. J'ai sur le dos un polo de tennis détourné, choisi parce qu'il n'a pas de couture sur l'épaule et qu'il évacue bien la sueur, et dont je hais le look minette pastel.

Il est tête nue, cernée (auréolée ?) d'un bandeau éponge assorti à son ensemble, il porte des chaussures de running à air compensé dégageant bien la malléole (petites chaussettes basses invisibles, ça doit porter un nom mais je ne le connais pas), d'où s'élance son mollet fin et musclé. Bronzage bien homogène, parfait. Je suis coiffée d'un chapeau de brousse léopard, chaussée de grolles de montagne (légères tout de même) qui surtout surtout prennent bien la cheville, chaussettes de laine roulées au-dessus laissant voir 20 cm de mollet (pas fin, juste un peu fluet) et le genou. Il est clair que le résultat sur le bronzage est désastreux : pire que le bronzage "cycliste", le bronzage zoné, comme jadis celui des faneuses et des glaneuses... un bronzage asservi, résultat d'autre chose, et non obtenu pour lui-même. Mes lunettes de myope sont attachées par un cordon qui les immobilise sur l'arrière de mon crâne, j'ai trop peur de les perdre.

Pour aggraver la scène et la porter à la caricature, il descend et je monte. Il survole le sentier coudes au corps, effleurant le sol de l'avant du pied, tel un Mercure auquel il ne manquerait que les ailes. Tel un Vulcain qui boîterait des deux côtés, je le foule soigneusement en posant à chaque pas toute la surface de la semelle, bougeant le reste du corps le moins possible : ne faire travailler que l'articulation du genou et celle de la hanche pour monter, soulager le mollet volontiers pris de crampes. Je prends appui sur un ancien bâton de ski recyclé dont j'ai ôté les rondelles, garni de grip pour raquette de tennis.

Une libellule tombée du ciel va frôler un batracien monté des enfers.
Nos regards se croisent. Deux mondes se toisent.

Lui, craintif à l'idée que je pourrais m'arrêter et entamer une conversation sénile sur le temps qu'il fait et le temps qu'il faut, les champignons, les chemins trop bien balisés où on ne se perd plus, la description de ce que c'était il y a trente ans, les récits de pics durement atteints, les leçons de sagesse à la noix reprises du berger ariégeois ("vous mettrez 3 heures si vous marchez normalement, mais 7 heures si vous vous pressez", on la connaît celle-là) et les soupirs sur le mode poético-réactionnaire ("tout fout le camp!"). La mamy-boom va lui casser son rythme (parce que lui il n'a pas besoin d'écouter le berger, il fait ça en courant 1h aller-retour). Il anticipe la rencontre par un regard lointain mais pas hostile, juste de quoi me tenir à distance sans m'offenser. Ouf non on se salue sans s'arrêter - elle a compris ou elle s'essouffle déjà dans la montée, tant mieux. Il me méprise légèrement, pour ma lourdeur, pour ma lenteur, pour mon accoutrement fondé sur le bricolage et le détournement, pour l'idéologie "babacool" qu'il me suppose, pour mon âge....

Même si j'admire sa vitesse, sa légèreté, sa fragilité, cette manière de se signaler comme extra-ordinaire, je le plains, pour son aspect impeccable, pour son dénuement élégant et si bien étudié, pour sa gestique chichiteuse, pour sa temporalité brève, pour son mutisme, pour son souffle mécaniquement réglé, pour sa façon de traiter le chemin comme une piste sans accroc sans crotte sans cailloux sans ronces sans taons sans tiques sans odeurs sans râles sans chants sans plumes d'oiseaux laissées par les prédateurs sans taches de sang d'animaux blessés, sans serpents venimeux, pour son ciel bleu, pour ses zéphirs, pour son goût "des pays imbéciles où jamais il ne pleut".

Sûr que dans la ville où il habite, le samedi avec son sac de tennis ou de golf jeté négligemment sur l'épaule, il fait la queue dans le métro pour prendre l'escalier mécanique : il ne transpire que proprement, quand il faut. Sa courte urbanité sans mémoire se mesure à l'usage qu'il fait des "équipements" et "aménagements" divers, sa ruralité avide d'air pur s'arrête à la merde de sanglier dont il craint de souiller ses "runnings". Encapsulé dans un corps de rêve promu fin en soi, il est définitivement et partout de passage. Je suis dans la ville (que je préfère grande, imprévisible, capitale) comme je suis sur ce sentier, humant, m'incrustant, séjournant. J'aime l'odeur du métro - à l'approche de la rame la brise tiède soufflant du tunnel, portant la délicieuse odeur d'huile chaude et de métal frotté - autant que celle, légèrement écoeurante, du champignon qui se délite et pourrit. C'est pour lui que les commerciaux de la RATP ont naguère stupidement inventé de distiller des "parfums" (genre M. Propre) en station, parce que l'huile chaude il paraît que ça sent mauvais (en fait c'est surtout la superposition de parfum et de pisse humaine qui pue). Comme est mauvaise l'odeur du chevreuil (terrible odeur de bouc....), celle de la petite musaraigne crevée qui se décompose, là au bord du sentier... Ce n'est pas ça la nature qu'on voit dans les images de sports de glisse et les pubs pour petits déjeuners à la campagne sur la terrasse avec les enfants, images légèrement surexposées du bonheur insipide où rien n'arrive, où l'accident "pas grave" ne peut être que ludique et réparable comme une tache de confiture sur un tee-shirt pastel minette, images ripolinées du déni des choses telles qu'elles sont, où rien n'est perfectible puisque tout est parfait.

Sans doute aime-t-il la montagne - il en est tellement proche sans appareillage ; j'aime qu'elle me tienne en respect et j'en respecte les distances. Il est sûrement favorable à la "réintroduction" de l'ours dans les Pyrénées ; j'y suis hostile. Au fait, j'avais oublié un accessoire : dans le fond de ma poche, avec le mouchoir et le pq de secours, il y a un sifflet. Parce que si on rencontre un ours, il ne sert à rien de courir ça réveille le redoutable prédateur, il faut faire du bruit ça effraie la bête brute. J'ai des tas de bidules comme ça, parce qu'on ne sait jamais, parce que la nature, comme la ville, n'est pas belle et lisse mais râpeuse et sublime, parce que les zéphirs peuvent à tout moment se changer en aquilons, parce que les fils de la vierge sont tissés par des araignées, parce que le temps passe, que la pluie vient, que l'orage menace, que la nuit tombe, que le brouillard me rattrape, que le dernier métro se rate, que la vie s'écoule, que les choses précieuses et rares se dégradent, parce que vivre tue... Je me fais du cinéma moi aussi ? Probablement, mais on ne regarde pas le même film.

(1) Je sais bien que "jogging" désigne une course assez lente. Mais c'est une course - jamais les deux pieds à la fois en contact avec le sol - exportée à la montagne où la plupart des humains se contentent de marcher (sauf cas spécial du pas de gymnastique du chasseur alpin que par ailleurs tout oppose au "jogger"), ça va vite.

© Catherine Kintzler, 2006

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par Catherine Kintzler - dans Mélanges - sport
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commentaires

Incognitototo 26/07/2011 17:22



Les petites chaussettes basses invisibles, ça s'appelle des socquettes ou socquettes sans tige...

J'ai adoré : "Lui, craintif à l'idée que je pourrais m'arrêter et entamer une conversation sénile sur le temps qu'il fait (...)" ; tant on pourrait faire une exégèse des mots
échangés avec les rares rencontres de randonnée.

Bonnes vacances.



chrysalidocarpus 31/07/2010 13:01



Ce qui manque peut-être à ce monde que vous dépeignez, c'est d'un peu de tolérance, et surtout d'un peu moins de jugements clichés. Car après tout, ils ne demandent rien à personne ces "joggers
des montagnes" ou ces sportifs qui prennent l'escalator ...


Pourquoi penser qu'ils seraient méprisants envers les randonneurs sous le prétexte que leur pratique de la montagne diffère ? Peut-être pour la même raison que celle qui vous amène à les mépriser
? Dans les deux cas je n'en vois pas de valable.


C'est vrai que parfois, en randonnée, on avance péniblement, le sac est lourd, mais sa présence nous rassure dans cet isolement sauvage, elle est justifiée, on y est bien sur ce sentier, on est
entier avec la montagne. Alors lorsqu'un ovni fluo nous double en courant, cet élément perturbe forcément cet équilibre. Le regard noir on cherche toutes les mauvaises raisons à sa présence ici
sur ce même sentier. On se sent rabroué, il n'a pas de sac à dos lui, il court en tennis, ce n'est pas comme ça qu'on doit pratiquer la montagne. C'est notre propre positionnement par rapport à
sa présence qui pose problème. C'est à mon avis un problème d'égo et de fierté. Il remet en cause les valeurs qu'on attribue à la randonnée par sa simple présence, et non par sa
volonté. Le problème est donc de notre côté, il faut accepter que d'autres puissent avoir des valeurs différentes, ce ne peut-être que profitable pour tout le monde.



Catherine Kintzler 01/08/2010 09:58



Il y a une forme de "tolérance" pour laquelle la fantaisie littéraire, même sans prétention comme ici, est une marque d'"intolérance". Vite qu'on corrige le goût de l'écriture grinçante et toute
la part d'ambivalence et d'ombre que sa mauvaise foi (pourtant affichée dans l'article) recèle ! Tout sera transparent et nous serons tous des braves petits coeurs bienpensants pour lesquels la
littérature est un péché.



Sur ce qui semble être à vos yeux le fond de la question, je me permets de vous renvoyer à la réponse au commentaire précédent.



Dès L'aurore 21/09/2009 14:46

Quel désapointement, et moi qui avais tellement apprécié plusieurs de vos chroniques ! Celle-ci lue, j'essaie de déméler les raisons de ma déception, en laissant de côté le fait que je pratique la course à pieds (nul n'est parfait) et n'ai malheureusement plus marché en montagne depuis mes années d'étudiant (GR corse et tour du Mont Blanc).N'ayant pas assisté à la rencontre, je laisse de côté tout ce que sa dimension non-verbale a pu vous transmettre, à vous personnellement. Mais tout de même, cette aigreur : est-ce bien raisonnable (et je pèse ce mot) ?N'eût-il pas été plus intéressant d'envisager cet Autre comme susceptible d'aimer lui aussi la marche ? De la pratiquer régulièrement ? D'en apprécier comme vous toute la saveur ? Il me suffit pour envisager cette hypothèse d'évoquer tel ami spécialiste de la course en montagne et qui, ingénieur agronome de formation et travaillant aux Eaux et forêts, m'avait avoué avoir choisi cette discipline parce qu'elle lui permettait aussi de découvrir des endroits où pousse telle fleurette rare et protégée...Au-delà de l'intérêt didactique (?) de cette opposition, ne pensez-vous pas que nous avons tous à prendre garde chaque fois que nous articulons un discours en "Moi = ++" / "Lui = --" (moi le premier !) ?

Catherine Kintzler 22/09/2009 10:11


Vous avez bien compris qu'il s'agit d'un article d'humeur et d'un amusement littéraire.
En fait, je n'ai vraiment rien contre les joggers et la course. Cette rencontre m'a juste suggéré qu'il existe une certaine façon "clean" de voir l'activité physique et le sport, et c'est cette
vision "clean" que j'ai voulu épingler, tout en la caricaturant bien sûr.
J'ai le même sentiment lorsque je vois dans le métro des personnes jeunes et en pleine forme, en tenue de sport et un sac de sport flanqué d'une raquette de tennis sur l'épaule, faire la queue pour
monter sur un escalator, dédaignant l'escalier fixe juste à côté d'eux ! J'espère que cet exemple vous indiquera peut-être mieux ce que je voulais dire.


brendufat 27/04/2009 20:08

Pénétrant croquis."Mamie rando" (pardon pour le sobriquet) traverse le monde, l'aborde avec un luxe de prévoyance qui épate le lecteur citadin, le savoure et le subit comme il vient.Pour "Mercure" le monde n'est pas le théâtre d'un spectateur esthète ni d'un artiste sincère et vain ; à peine, s'il s'essaie à la méditation, l'étang de Narcisse ; bien plutôt le terrain de jeu d'un enfant gâté, terrain où tout est joli, rien ne blesse et rien ne pue - Disneyland.Se casser une jambe dans une zone non encore couverte par le GSM serait peut-être son chemin de Damas...

Mezetulle 28/04/2009 09:48


N'allons pas jusqu'à la fracture, une petite entorse est déjà bien assez.
Bien sûr,  Mamie rando  se barde de technologie, téléphone portable etc., et en ce moment elle a du mal à résister au dernier gadget GPS rando qui donne la position à 10 m près.. même si
ça ne marche pas... ! Après tout, ce ne sont que des extensions du concept du couteau suisse, lequel suppose la civilisation (sous la forme un peu ringarde de de la boîte de conserve) mais une
civilisation qu'il faut toujours apprivoiser (la boîte de conserve étant par définition difficile à ouvrir). ça me fait penser que Mamie rando est tout aussi éloignée de Rambo - qui n'a que faire
d'un couteau suisse, il lui faut la machette - que de "Mercure à Disneyland".


Fabien Besnard 19/09/2006 18:05

Je vois que vous partez sans tire-tiques ! Quelle négligence ! C'est absolument indispensable si vous partez dans les Vosges.
 :-)
 

Catherine Kintzler 21/09/2006 23:14

Je n'ai pas poussé le lyrisme jusqu'à vider toute ma boîte à pharmacie sur le blog. J'ai répugné à cet "inventaire" et n'étant pas sur ce point une adepte de Prévert, j'ai dû faire des choix d'écriture déchirants pour satisfaire le précepte de Boileau :"Fuyez de ces auteurs l'abondance stérileEt ne vous chargez point d'un détail inutile.Tout ce qu'on dit de trop est fade et rebutant ;L'esprit rassasié le rejette à l'instant.Qui ne sait se borner ne sut jamais écrire." !Mais je vous rassure :  oui il y a bien, côtoyant les pastilles pour désinfecter l'eau, le mini flacon de synthol et le tampax de secours, le tire-tiques ! Car bien sûr nous avons aussi des tiques dans les Pyrénées et ce n'est nullement charger son sac "d'un détail inutile" !;-)

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