30 décembre 1970 3 30 /12 /décembre /1970 17:37

L'école de la drôle de gauche.
Qu'est-ce qu'un « service » de professeur
et à quoi cela « sert »-il ? 

par Jean-Michel Muglioni

En ligne le 27 décembre 2013

La tentative de Vincent Peillon de changer les services des professeurs de classe préparatoire est le premier volet d’une redéfinition complète des services, de la classe de sixième à la terminale. On ne peut comprendre le sens de cette « refondation » que si l’on connaît l’état actuel des services, c’est-à-dire le nombre d’heures de cours dues par un professeur, et le sens de la définition de ces services, qui date de 1950. Les débats qui ont eu lieu ces derniers temps montrent surtout que les uns ne disent pas la vérité sur leur propre service, les autres, de loin les plus nombreux, ne savent pas de quoi il est question et n’ont même aucune idée de ce que c’est qu’un «  service  » pour un professeur. L’ignorance de la presse, à cet égard, est générale (1). Ce qui permet au ministre, quel que soit son bord, de démanteler l’école. Jean-Michel Muglioni tente ici de montrer ce qu’est un service de professeur et quelle idée du métier de professeur implique le changement proposé par Vincent Peillon.


Sommaire de l'article : 

Introduction

1 - La définition des « services » et ses implications sur la nature du métier de professeur

1.1 - L’égalité des traitements de base et la définition du « maximum de service »
1.2 - Le cas des classes préparatoires
1.3 - Heures supplémentaires et heures d’interrogation orale (ou colles) : les horaires de certaines disciplines scientifiques.
1.4 - Les abus
1.5 - Un problème réel sur lequel le silence est de règle

2 - Le sens des « services » des professeurs de lycée

2.1 - L’unité du corps des professeurs du secondaire à l’université
2.2 - La prétendue refondation veut changer la finalité de l’école

3 - Agrégés et certifiés, ou l’une des imperfections du système

4 - Ce qu’en pense la drôle de gauche

4.1 - L’habileté politicienne
4.2 - Les vraies raisons d’une politique

5 - Réponse à une objection contre les classes préparatoires

6 - Remarque finale

N.B. La polémique au sujet de l’école

Notes


Le projet avorté de réforme des services et des traitements des professeurs de classe préparatoire et le projet annoncé de réforme du statut des professeurs de la sixième à la terminale sont la remise en cause de la nature même du métier de professeur : Vincent Peillon va dans le sens des réformes déjà entreprises depuis au moins un demi-siècle. Je vais donc formuler une certaine idée du métier de professeur. Tout est transparent, en effet, tout est annoncé : il suffit de lire les recommandations de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) (2) auxquelles la France ne fait que se soumettre, ainsi qu’aux vœux de la Commission européenne. Mais le plus grand nombre, même parmi les professeurs, ne semble pas s’en rendre compte. Le discours ministériel, inintelligible pour le public, séduit : son égalitarisme et son pédagogisme ne font que cacher le sens d’une réforme qui vise à détruire la spécificité du secondaire français. L’école refondée devra seulement préparer aux compétences requises par le marché. Seuls de rares privilégiés pourront faire de vraies études dans des établissements privés extrêmement coûteux.
Au moment où l’on admet enfin en France que l’école va de plus en plus mal, où l’on ose parfois dire que sa chute est liée à une prolétarisation du corps enseignant, le ministre de l’Education Nationale, Vincent Peillon, a tenté de baisser les salaires des professeurs de classe préparatoire et d’augmenter leur charge de travail  : y a-t-il, dans la fonction publique, une autre catégorie dont le salaire est ainsi ou a été ainsi baissé de 10 à 20/100 par décret (3) ? Une mesure vexatoire de cet ordre ne peut être le fruit du hasard, ni s’expliquer seulement par des raisons budgétaires. On pourra donc m’accuser de faire un procès d’intention à Vincent Peillon : c’est en effet de l’intention qui préside à sa refondation de l’école que je parlerai. Se souvient-on qu’il était conseiller de Ségolène Royal, lorsque, candidate à la présidence de la République, elle envisageait en 2007 de rendre obligatoire la présence des professeurs dans les établissements pendant 35 heures ?
 

 

 

 

1 - La définition des « services » et ses implications sur la nature du métier de professeur


Je considérerai donc premièrement la situation actuelle de ce qu’on appelle les «  services » et le système des heures supplémentaires dans les classes de sixième aux classes préparatoires : quel est le sens de ces services, qu’impliquent-ils quant à la nature du métier de professeur  ?


1.1 - L’égalité des traitements de base et la définition du « maximum de service »
Il faut d’abord savoir que de la sixième jusqu’au plus haut niveau des classes préparatoires, le traitement de base est le même à l’intérieur de chaque corps (agrégé ou certifié) et ne varie que selon l’ancienneté (et non selon la classe ou l’établissement où l’on enseigne).
Qu’est-ce que les ORS (obligations réglementaires de service) dans l’enseignement général de la sixième à la terminale  ?
C’est la définition d’un maximum de service, c’est-à-dire du nombre d’heures de cours dus par un professeur. Ce maximum est de 18 heures pour les certifiés (titulaires CAPES) et de 15 heures pour les agrégés (4). Sont aussi prévues des décharges  : une décharge d’une heure dite de première chaire pour les professeurs ayant au moins 6 heures dans des classes d’examen – première et terminale –, une heure pour classe à effectif pléthorique (plus de 36 élèves) et une autre heure quand l’effectif dépasse 42 élèves.
Lorsqu’un professeur assure des heures en plus de son « maximum de service », c’est à la demande de sa direction (un professeur ne peut refuser les deux premières heures supplémentaires qui lui sont imposées). Un système dit de « dotation horaire globale  » (DHG) impose aux établissements un certain quota d’heures supplémentaires (13%). Quand ce quota n’est pas atteint, on supprime des postes  : les chefs d’établissement sont donc poussés à donner des heures supplémentaires (sans doute pour éviter de nouveaux recrutements qui coûteraient plus cher).

 

1.2 - Le cas des classes préparatoires
Dans les classes préparatoires aux grandes écoles, le service est calculé en comptant une heure et demie pour une heure de cours, avec là aussi des décharges selon le nombre d’élèves. En classe préparatoire de seconde année, avec une classe de plus de cinquante élèves, un service est complet avec 8 heures de cours. Quoi qu’on s’imagine et quoi que le ministre ait voulu qu’on s’imagine, un tel service (sans heures supplémentaires) n’est pas plus rétribué que celui d’un professeur de sixième dans un collège. Le professeur littéraire en classe de première supérieure (khâgne, seconde année préparatoire) qui a ce service peut aussi toucher les émoluments des heures d’interrogation orale (dites « colles »). Ce surplus est inférieur à ce que peuvent apporter les heures supplémentaires du collège ou du lycée. Il n’y a donc là  aucun privilège, et c’est le cas de nombreux professeurs des classes littéraires.

 


1.3 - Heures supplémentaires et heures d’interrogation orale (ou colles) : les horaires de certaines disciplines scientifiques.
La confusion sur laquelle le ministre a joué, ainsi que certains professeurs de classe préparatoire qui n’avouent pas leurs revenus, tient à ce qu’au traitement commun s’ajoute la rétribution d’un très grand nombre d’heures supplémentaires et de colles. Il se trouve en effet que les programmes de certaines disciplines scientifiques exigent un enseignement de 12 heures, ce qui contraint les professeurs à faire 12 heures de cours. Avec les heures de colle, certains arrivent au cumul, c’est-à-dire au doublement de leur salaire (la loi interdit de régler tout ce qui dépasse le double du traitement normal).

 


1.4 - Les abus
Cet état de fait ancien doit être distingué des cas d’abus, quand par exemple on fait des colles dans un autre lycée que le sien pour cacher qu’on dépasse la dose autorisée, mais ces abus supposent la complicité des chefs d’établissement. Est-il normal qu’un professeur déchargé de ses cours après les épreuves écrites des concours compte en heures de colle les interrogations orales qu’il continue d’organiser, du moins celles qui ne dépassent pas son horaire normal de cours ? Ces abus que les chefs d’établissement auraient dû empêcher ont servi de prétexte au ministre pour tenter de remettre en cause les services de tous les professeurs de classe préparatoire, y compris ceux qui ne font pas d’heures supplémentaires.


1.5 - Un problème réel sur lequel le silence est de règle
J’avoue en outre ne pas savoir comment il est physiquement et intellectuellement possible de faire autant d’heures de cours à ce niveau, d’autant que la plupart des professeurs de ces classes corrigent un très grand nombre de copies et d’exercices et consacrent beaucoup de temps à chaque étudiant en particulier (le ministre s’est bien gardé de dire que le niveau scientifique est tel que par exemple il n’est pas rare qu’un ancien élève obtienne une médaille Fields). Professeur de philosophie en première supérieure (en khâgne), je n’aurais jamais pu supporter une telle charge de travail. Acceptera-t-on que j’envisage une hypothèse peu syndicale    : l’enseignement demande-t-il le même type de travail selon les disciplines ? Par exemple nombre de professeurs « littéraires » sont contraints de consacrer une très grande part de leurs vacances d’été à la préparation de leur cours, d’autant que dans certains cas le programme change chaque année : un enseignement de haut niveau scientifique ne s’improvise pas. [Retour au sommaire de l'article
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2 - Le sens des « services » des professeurs de lycée


Revenons au cas général pour comprendre le sens des services tels qu’ils sont été définis en 1950 et sont encore en vigueur. Les mêmes raisons qui justifient l’abattement d’horaire en classe préparatoire justifient l’abattement de la « première chaire » en première et en terminale. Le ministre veut le supprimer comme si c’était un privilège de l’Ancien Régime. Cette suppression est un premier signe de sa volonté de remettre en cause ce qui suppose un enseignement dont le contenu scientifique est l’essentiel. S’en prendre toujours à l’instruction ! tel est l’impératif catégorique de sa refondation de l’école (5).

 


2.1 - L’unité du corps des professeurs du secondaire à l’université
La définition des services est une affaire budgétaire : plus le service est chargé, moins un professeur coûte cher à l’État. Mais on le voit, il y va d’abord du sens de l’enseignement : selon qu’on impose à un professeur de français un petit nombre d’heures de présence devant des élèves de seize ans ou bien un grand nombre, on aura un enseignement de la littérature de même nature (sinon de même niveau) qu’un enseignement universitaire, ou bien seulement un apprentissage du français. Les fondateurs de notre enseignement secondaire avaient pris le premier parti et pour cette raison certains professeurs du second degré sont des agrégés qui peuvent finir leur carrière à l’université. Cette unité du corps de professeurs de l’enseignement secondaire à l’université est une spécificité française qui repose sur une haute idée du contenu de l’enseignement des lycées de la sixième à la terminale. La séparation des collèges et des lycées, à la fin des années soixante, remit en cause cette spécificité. S’en prendre aux classes préparatoires, qui sont une sorte d’enseignement supérieur dispensé dans des lycées, établissements d’enseignement secondaire, y mettra fin, et tel est le dessein du ministre.


Par exemple un véritable historien, s’il ne fait pas part à ses élèves de collège ou de lycée, de ses dernières lectures, ne peut pourtant enseigner l’histoire que s’il se tient au courant de la recherche et s’il continue de se cultiver. Un professeur qui cesse d’apprendre pour lui-même ne peut plus enseigner. La préparation des cours comporte donc des heures et des heures de travail qui ne sont pas nécessairement destinées à tel cours en particulier et sans lesquels le professeur s’endormirait dans ce qu’il a appris lorsqu’il était étudiant. Cet exemple permettra de comprendre ce que je viens de dire sur l’unité du corps enseignant du secondaire à l’université. Si l’institution peut organiser et même parvient – comme c’est parfois le cas en philosophie – à organiser des journées de formation auxquelles participent sur un pied d’égalité professeurs du second degré, d’université et inspecteurs, ces stages ne remplacent pas la « formation » personnelle permanente.


2.2 - La prétendue refondation veut changer la finalité de l’école
Passer d’un enseignement qui prétend communiquer un contenu scientifique, un savoir, par exemple la connaissance de la langue et de la littérature, à un enseignement qui ne viserait que des compétences, c’est changer la finalité de l’école. On peut par exemple comprendre qu’un étranger arrivant en France reçoive dans l’urgence un enseignement du français limité à l’usage qu’il en fera dans sa profession, et qu’il acquière ainsi une compétence. Apprendre à lire et parler une langue pour apprendre à penser et à juger, c’est tout autre chose qu’une compétence, et cela suppose un savoir, c’est-à-dire un rapport à la langue d’une autre nature que le seul fait de disposer d’un outil dans une situation donnée.


Apprendre les mathématiques, c’est-à-dire comprendre ce que c’est que démontrer et quelle différence il y a entre une proposition dont on rend raison et une opinion, c’est tout autre chose que savoir se servir d’un ordinateur. Bref, un enseignement qui a pour vocation de transmettre un contenu de vérité est d’une autre nature que celui qui prépare seulement à répondre aux nécessités du marché. Un professeur chargé seulement de donner à ses élèves des compétences peut en effet avoir un service plus lourd que celui qui fait de vrais cours de littérature. Au début des années soixante, un élève de sixième suivait huit heures de français (dont deux dans la classe divisée en deux) : la réduction drastique du nombre d’heures de français tient à ce que de langue de culture il est devenu à l’école une langue de communication ressortissant en effet d’un enseignement de compétences. Qu’on ne s’étonne pas qu’alors le français ne puisse pas concurrencer l’anglais d’aéroport.


Le discours qui dénonce les privilèges des professeurs est certes assez bien reçu, et la droite peut s’en réjouir. Parfois certains collègues de collège ou de lycée ne veulent pas croire qu’un professeur de classe préparatoire a le même traitement qu’eux  : ils ont à l’égard des classes préparatoires un ressentiment qui tient à ce qu’ils savent que les élèves y vont pour écouter des cours, qu’ils les écoutent et qu’ils travaillent, ce qui souvent n’est plus le cas dans d’autres classes. Mais s’en prendre aux classes préparatoires, c’est pour tous les autres professeurs scier la branche sur laquelle ils sont assis, car le ministre ne veut pas d’un véritable enseignement. Ainsi, dans le primaire, les heures de cours supprimées par le gouvernement précédent n’ont pas été remplacées : il s’agit de consacrer une partie de l’après-midi aux activités périscolaires (6). A côté des compétences, la garderie à bon marché ! Et qui plus est payée par les municipalités et donc dépendant du bon vouloir des mairies et non de l’éducation nationale. [Retour au sommaire de l'article]

 

 

3 - Agrégés et certifiés, ou l’une des imperfections du système


J’ai donné la raison de principe pour laquelle il importe que le nombre d’heures d’enseignement dispensées par un professeur soit limité. Mais la définition des services n’est pas toujours justifiée. Je comprends qu’il vaille mieux proposer aux candidats au métier de professeur deux concours de style différent, l’agrégation et le CAPES, pour leur laisser plus de chance de réussite et donner ainsi accès à l’enseignement à des esprits qui, à un moment donné de leur études, sont plus portés vers l’un des styles que vers l’autre (par exemple l’agrégation demande plus d’érudition spécialisée). Au contraire, qu’un agrégé soit mieux rétribué qu’un certifié et doive moins d’heures s’explique-t-il  ? On admettrait à la rigueur que ce soit le cas en début de carrière, pour inciter à passer le concours de l’agrégation dont la préparation à elle seule est éminemment formatrice - mais toute une carrière  ?

 


4 - Ce qu’en pense la drôle de gauche


Voici un exemple de l’interprétation du projet ministériel selon une certaine gauche. Le Nouvel Observateur annonce la reculade (provisoire) du ministre comme la victoire d’un groupe de pression, ce qui est vrai. Mais ce journal écrit (sans signature d’un journaliste)  : « il [Vincent Peillon] renonce à supprimer les privilèges accordés aux professeurs de classes préparatoires aux grandes écoles ». C’est prendre pour argent comptant, si je puis dire, la rhétorique de Vincent Peillon contre de prétendus privilèges. Vincent Peillon ose tout : les décharges horaires ainsi économisées auraient été reversées aux professeurs de ZEP, les Zones d'éducation prioritaires, nous disait-il ! Les professeurs de classe préparatoire doivent donc faire l’aumône à leurs collègues de ZEP : quel montant cela représente-t-il en effet ? Est-ce le commencement de la lutte contre la prolétarisation du métier ? Le Nouvel Observateur fonde l’argument de Vincent Peillon sur le rapport PISA qui aurait dit que si les plus démunis sont mal traités sans l’école française, c’est que les plus privilégiés des étudiants et leurs professeurs sont trop bien traités. Le rapport en question a-t-il vraiment soutenu que l’abandon des plus défavorisés venait de ce qu’on s’occupait trop bien des autres ? Le Nouvel Observateur parle au nom de l’égalité républicaine pour cacher son gauchisme : cette idéologie des gouvernants socialistes et d’une certaine presse est le contraire de la pensée de gauche telle qu’on la trouve par exemple chez Jaurès.

 

4.1 - L’habileté politicienne
Le ministre de l’Education Nationale a donc dénoncé le fait que certains s’enrichissent démesurément – je n’ai pas moi-même une idée précise du nombre de personnes en cause. J’avais trouvé sa rhétorique habile, car, je l’ai dit, il peut compter sur la jalousie dont parfois les professeurs de classe préparatoire peuvent être l’objet  : diviser pour régner est une politique connue ! Il s’agit même d’opposer les professeurs de ZEP à tous les autres, et tous aux professeurs de classe préparatoire. Il a donc annoncé qu’il changerait les services des professeurs de classe préparatoire présentés comme des nantis. Aucune autorité n’étant plus reconnue ni reconnaissable, aucun chef d’établissement n’ose s’opposer aux abus, et au lieu de restaurer l’autorité et de sanctionner les abus, le ministre veut changer la loi qui définit les statuts    : ceux qui n’abusaient pas feront les frais de l’opération ; les autres n’auront qu’à faire deux heures de cours supplémentaires de plus pour retrouver leur fortune. Et comme les abus concernent surtout l’enseignement scientifique, les professeurs littéraires paieront les pots cassés, ce qui peut même dans certains cas rendre leur métier impossible.


4.2 - Les vraies raisons d’une politique
Le ministre a renoncé à cause de la mobilisation qui s’est faite contre lui. Ce n’est qu’une retraite tactique : je ne crois pas qu’il soit réellement vaincu. La gauche au pouvoir a toujours voulu cette politique. Le prétexte est financier : on nous ressasse de toutes parts que la France n’a plus d’argent pour payer des fonctionnaires - et comme toujours chez un gouvernant qui se dit de gauche, on se pose en partisan de l’égalité, égalité de salaire et de service. Ces mesures concernant les services ne peuvent avoir qu’une cause : la volonté de détruire les classes préparatoires, qui (quelles que soient leurs imperfections) sont encore ce qui marche le mieux dans l’ensemble de notre système scolaire, du collège à l’université incluse. Les deux ou trois ans de classe préparatoire permettent de pallier l’absence d’un enseignement secondaire solide et préparent à l’enseignement supérieur. Le ministre est de la maison : il a parfaitement compris que le démantèlement de l’école supposait la destruction de ces classes. C’est une constante de la politique socialiste en matière d’Éducation Nationale que de chercher à détruire ce qui marche et ce qui fait la spécificité du secondaire français.

 

 

5 - Réponse à une objection contre les classes préparatoires


La remise en cause des classes préparatoires revient régulièrement à l’ordre du jour. Le prétexte en est le fait qu’elles jouent de moins en moins le rôle dit d’ascenseur social, comme si le discours récurrent qui nie ce rôle avait été autoréalisateur (7). Aujourd’hui, seuls les parents qui ont compris l’état déplorable de l’enseignement et qui connaissent les arcanes du système savent faire en sorte que leurs enfants suivent les cours de ces classes    : ils les inscrivent dès la sixième ou la seconde dans les lycées de centre ville qui, offrant ces classes, y préparent mieux qu’ailleurs. Ainsi ne peuvent en fin de compte faire de vraies études que les enfants que les parents savent orienter - ou instruire malgré l’institution.
J’ajoute qu’il est permis et possible de faire d’excellentes études à l’université sans passer par les classes préparatoires  : de très bons étudiants qui ne supportent pas le rythme qui y est imposé et le style « secondaire » de l’enseignement – ou même, primaire, au meilleur sens - qui y est dispensé, trouvent à l’université ce qui leur convient. Tant il importe que diverses voies soient offertes aux étudiants. Vouloir unifier classes préparatoires et université n’aurait donc aucun sens. Je remarque encore que ce que je connais des« college » américains montre qu’ils fonctionnent plus comme nos classes préparatoires que comme nos universités. [Retour au sommaire de l'article]



6 - Remarque finale


Faut-il se plaindre de ce que les nouveaux services des professeurs des collèges et de lycée passent un jour à trente-cinq heures ? Non ! On se contentera des heures de présence pour jouir le reste du temps d’une liberté qu’on n’a pas aujourd’hui : plus il y aura d’heures de présence dans les établissements, moins il y aura d’enseignement, et plus les professeurs de l’enseignement secondaire seront coupés de tout véritable savoir. Voilà sans doute une nouvelle fois une formulation qu’on ne comprendra pas.


Qu’on comprenne au moins que je ne crains pas que ces mesures mettent fin au système actuel de reproduction sociale  : avec cette refondation, les professeurs pourront, en dehors des heures de présence au lycée, instruire leurs enfants et ceux de leurs amis, abandonnés par l’institution, et cela plus encore qu’ils ne le font aujourd’hui. J’ai montré sur Mezetulle, à plusieurs reprises, que si l’école n’est plus pour une grande part que reproduction sociale, c’est à cause des réformes mises en œuvre depuis plus de cinquante ans : on appelle remède la cause même du mal, on dit refondation pour démantèlement. Ainsi, « mettre fin à l’élitisme », comme le veut la drôle de gauche, c’est en réalité refuser qu’une instruction de haut niveau soit dispensée par l’école publique et puisse s’adresser à tous. Ce qui ne met pas fin aux injustices sociales mais en assure la reproduction  : je le répète, il faudra faire ses études en dehors de l’éducation nationale.

N.B. La polémique au sujet de l’école
J’ai entendu plusieurs fois le ministre actuel prétendre qu’il n’est pas vrai qu’il y ait une opposition entre républicains et pédagogistes ; les républicains seraient autoproclamés et ils auraient inventé les pédagogistes. Je me suis senti visé. A chacun de juger du républicanisme de Vincent Peillon. Pour ce qui est du pédagogisme, il est le paravent idéologique d’un refus d’instruire qui est une soumission au marché. Mais nos lecteurs ont sans doute lu, dans Le Canard Enchaîné du 18 décembre 2013, l’encadré intitulé  : Peillon sur le point de nommer son ex  -, qui traite de la morale républicaine telle qu’elle est pratiquée par le ministre.

 © Jean-Michel Muglioni et Mezetulle, 2013

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Notes [cliquer sur le numéro de la note pour revenir à l'appel de note]

1 - Je dois ici saluer l’article de Jacques Julliard, Marianne n°868 du 7 au 13 décembre 2013, p.12.
2 - Voir sur Mezetulle l'analyse d'un texte édifiant publié par l'OCDE au sujet de la politique scolaire : http://www.mezetulle.net/article-19536877.html
3 - Si j’ai bien compris, je me serais trouvé moi-même devoir enseigner non pas 8 (j’avais une cinquantaine d’élèves dans ma dernière khâgne en 2006-2007) mais 10 heures. Passer d’un service de 8 à 10 heures revient à une augmentation de 20%, équivalente au passage de 35 à 42 heures.
4 - Je ne prends pas en compte le cas particulier des professeurs d’éducation physique que je connais mal.
5 -  Au contraire la mesure qui consiste à alléger les services des professeurs de ZEP est tout à fait justifiée et conforme aux principes que je formule ici  : c’est la difficulté de la tâche qui justifie en effet ces réductions.
6 - Voir Tristan Béal L'école post-scolaire.
7 - Elles ont en effet réellement joué ce rôle jusqu’aux années soixante.


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par Jean-Michel Muglioni - dans Politique - société
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commentaires

Hervé 27/12/2013 15:03


J'ai lu avec intérêt bien qu'un peu rapidement cet article.


Je souhaite y apporter quelques compléments (voire corrections) :


- depuis au moins le décret Allègre, ce n'est plus 2 heures mais 1 heure supplémentaire hebdomadaire qui ne peut être refusée


- corollaire : cette heure est presque restée au taux qui prévalait avant le décret Allègre (août 1998), les autres ont été diminuées de 20% (pour tous les corps)


- un des mensonges par omission de Vincent Peillon concerne le fait que les heures supplémentaires sont sources d'économie (pas de cotisation retraite et charges patronales) et sont moins
rémunérées que les heures normales


- des heures supplémentaires en plus ont cependant été imposées à la rentrée 2013 alors que les associations et les syndicats réclamaient la création de postes (informatique dans les classes
scientifiques)


- la règle de non-cumul ne concernait pas l'activité principale (enseignement dans son établissement), et cette règle de non-cumul pour les activités complémentaires a été abrogée lors du
précédent quinquennat (ce qui n'empêche pas que les activités complémentaires doivent être validées par le chef d'établissement dans le cas des enseignants)


- je ne sais pas s'il faut parler d'abus généralisé en classe scientifique : soit on accepte le poste et on effectue toutes les heures de la discipline, soit on n'obtient pas le poste


 


Cordialement,


RV

Jean-Michel Muglioni 27/12/2013 23:55



Mezetulle a reçu la réponse de Jean-Michel Muglioni :


*************


Merci de ces précisions.


L'abus ne concerne pas le fait de faire le nombre d'heures imposé par l'horaire d'une matière scientifique. Sur ce point, la question est seulement de savoir si toutes les disciplines demandent
au professeur le même type de travail.



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