En effet, le programme de stabilisation a un caractère d’urgence et comporte nécessairement beaucoup de mesures impopulaires puisque l’on réduit brutalement les revenus et les consommations des ménages en diminuant les salaires des fonctionnaires, les subventions ou l’emploi dans le bâtiment. En revanche, les mesures d’ajustement structurel peuvent être étalées sur de nombreuses années et chaque mesure fait en même temps des gagnants et des perdants, de telle sorte que le gouvernement peut s’appuyer facilement sur une coalition des bénéficiaires pour défendre sa politique.
C’est quand même très bien dit. L’ajustement ne se contente pas d’ajouter des mesures de relance ou de compensation économique donnant un volet positif à une politique brutale de réduction des déficits ; il peut présenter, habilement manié, deux vertus politiques importantes : être indolore et permettre de diviser ses victimes en les touchant inégalement. Tout l’art est de savoir s’en servir.[…] des fonctionnaires ou des salariés d’entreprises publiques peuvent, par la grève dans des secteurs clés, bloquer l’action gouvernementale. Des chefs d’entreprises protégées peuvent, par le lobbying , freiner la libéralisation commerciale.
Mais enfin, le problème est tout de même de faire passer la pilule. C’est dans ce cadre que s’apprécie « la faisabilité politique » du programme. Notons bien qu’il n’est jamais question d’erreur (ce qui remettrait en cause le bien-fondé même du programme, question hors-sujet et non scientifique : on ne va tout de même pas faire de la politique). Cet évitement de la notion d’erreur au profit de celle d’échec est très utile puisqu’ il permet de garder le cap sur une politique désavouée par l’opinion ; encore plus fort : il permet de camper sur une politique désavouée par les électeurs eux-mêmes… ! on leur dira par exemple qu’ils ont mal compris, qu’on s’est mal expliqué, qu’il y a eu défaut de communication, qu’on a adopté une mauvaise méthode.Un programme interrompu par des grèves est un échec ; un programme appliqué au prix d’une répression faisant des centaines de morts est aussi un échec.
Le concept d’échec permet de rendre commensurables les conséquences d’une grève et celles d’une répression sanglante. On vous le disait bien : c’est scientifique puisque quantifiable, et en plus c’est plein de bons sentiments.Cette politique [d’affaiblissement des corporatismes] peut prendre diverses formes : garantie d’un service minimum, formation d’un personnel qualifié complémentaire, privatisation ou division en plusieurs entreprises concurrentes, lorsque cela est possible.
Vous avez compris qu’il s’agit du démantèlement des services publics ? Voyons, ne soyez pas grossiers, vous avez l’esprit mal tourné ; on peut dire cela avec plus de décence.Il est souhaitable, par exemple, de limiter les réductions de salaire aux fonctionnaires civils et d’accorder une aide bien adaptée à des familles pauvres (1). Cette stratégie permet de gagner des soutiens, sans en perdre, puisque beaucoup de fonctionnaires civils auraient été de toute façon hostiles à l’ajustement.
En cas de crise, le plus dangereux, dans un pays d’Europe, ce sont les grèves lorsqu’elles provoquent des manifestations. Surtout lorsqu’elles sont le fait de fonctionnaires « qui ont le temps », par exemple les enseignants… et qui sont susceptibles de mettre des étudiants et des lycéens dans la rue. On comprend que l’exemple de l’enseignement public est un cas d’école particulièrement intéressant : comment l’« ajuster » sans s’exposer aux « risques » ?Pour réduire le déficit budgétaire, une réduction très importante des investissements publics ou une diminution des dépenses de fonctionnement ne comportent pas de risque politique. Si l’on diminue les dépenses de fonctionnement, il faut veiller à ne pas diminuer la quantité de service, quitte à ce que la qualité baisse. On peut réduire, par exemple, les crédits de fonctionnement aux écoles ou aux universités, mais il serait dangereux de restreindre le nombre d’élèves ou d’étudiants. Les familles réagiront violemment à un refus d’inscription de leurs enfants, mais non à une baisse graduelle de la qualité de l’enseignement et l’école peut progressivement et ponctuellement obtenir une contribution des familles, ou supprimer telle activité. Cela se fait au coup par coup, dans une école mais non dans l’établissement voisin, de telle sorte que l’on évite un mécontentement général de la population.
Baissez la qualité de l’enseignement graduellement et au coup par coup, en dissociant autant que possible les établissements et en vous gardant bien d’introduire une sélection. Cette mesure permettra à terme de rendre l’école exsangue de façon indolore et de tourner les familles vers la marchandisation de l’enseignement – comme on l’a déjà fait pour l’eau, les télécom, les énergies, comme on est en train de le faire pour la santé. La voie est tracée.
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en ligne le 29 novembre 2011
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