15 juin 1970 1 15 /06 /juin /1970 21:49

Les risques calculés du néo-libéralisme
Une politique de l'inaperçu

par Catherine Kintzler

En ligne le 26 mai  2008 [vous pouvez retrouver cet article sur le nouveau site Mezetulle.fr]


La technostructure ? Nous savons vaguement qu’elle existe, lointaine. Alors ça fait du bien de pouvoir se dire qu’on l’a rencontrée, que son existence est vraiment tangible. En général elle se cache ; mais il lui arrive de se montrer, notamment pour exposer l'art de se cacher. C'est encore pire qu’on ne l’avait imaginé.
(Cet article a été publié le 13 mai 08 dans Marianne en ligne).



La « faisabilité» de la « seule politique possible »

Parcourant le site internet de l’OCDE  - c’est un endroit où on a quelques chances de rencontrer de la littérature technocratique -, je tombe ces jours-ci sur un article signé par Christian Morrisson : « La Faisabilité politique de l'ajustement » dans Cahier de politique économique n° 13.

Mélange d’intimidation (ça a l’air traps) et de camouflage (les non-initiés ne peuvent pas dire du premier coup de quoi ça parle au juste), le titre a pour effet de décourager les béotiens dont je suis. Mais voulant savoir ce qu’est une faisabilité politique, je m’arme de patience pour me plonger dans un texte qui se révèle plus qu’intéressant : édifiant.
 
L’article commente les mesures de « stabilisation » économique appliquées par les gouvernements pour s’aligner sur une politique économique que l’auteur ne définit pas, (probablement parce que c’est la seule possible ?). On apprend très vite que cette politique est tout simplement celle de la réduction des coûts et des déficits, et de la libéralisation maximale de tout secteur susceptible de marchandisation. Ces mesures sont en général impopulaires. Le problème est donc de les mettre en oeuvre sans faire trop de dégâts. Par dégâts, il faut entendre principalement le « foin » que font les gens qui en sont les victimes. L’article se penche sur les manières douces de faire passer ces mesures (c’est ça la faisabilité), et à cet effet il distingue entre « stabilisation » et « ajustement » :

En effet, le programme de stabilisation a un caractère d’urgence et comporte nécessairement beaucoup de mesures impopulaires puisque l’on réduit brutalement les revenus et les consommations des ménages en diminuant les salaires des fonctionnaires, les subventions ou l’emploi dans le bâtiment. En revanche, les mesures d’ajustement structurel peuvent être étalées sur de nombreuses années et chaque mesure fait en même temps des gagnants et des perdants, de telle sorte que le gouvernement peut s’appuyer facilement sur une coalition des bénéficiaires pour défendre sa politique.

C’est quand même très bien dit. L’ajustement ne se contente pas d’ajouter des mesures de relance ou de compensation économique donnant un volet positif à une politique brutale de réduction des déficits ; il peut présenter, habilement manié, deux vertus politiques importantes : être indolore et permettre de diviser ses victimes en les touchant inégalement. Tout l’art est de savoir s’en servir.
Bien entendu, l’auteur se défend d’un tel objectif et prévient que sa démarche est de strict caractère scientifique. Je n’hésiterai pas cependant à emprunter la mauvaise voie pour proposer une lecture tendancieuse et délibérément « malinterprétante ».


Pour la technostructure il n’y a pas d’erreur : il n’y a que des échecs dus à des maladresses

Loin d’être stupidement antisocial, le texte explique que les mesures de stabilisation se heurtent à des résistances émanant des plus pauvres- et là il faut quand même prendre des gants -, mais aussi émanant de sources bien plus faciles à transformer en boucs émissaires – et là on peut y aller plus franchement :

[…] des fonctionnaires ou des salariés d’entreprises publiques peuvent, par la grève dans des secteurs clés, bloquer l’action gouvernementale. Des chefs d’entreprises protégées peuvent, par le lobbying , freiner la libéralisation commerciale.

Mais enfin, le problème est tout de même de faire passer la pilule. C’est dans ce cadre que s’apprécie « la faisabilité politique » du programme. Notons bien qu’il n’est jamais question d’erreur (ce qui remettrait en cause le bien-fondé même du programme, question hors-sujet et non scientifique : on ne va tout de même pas faire de la politique). Cet évitement de la notion d’erreur au profit de celle d’échec est très utile puisqu’ il permet de garder le cap sur une politique désavouée par l’opinion ; encore plus fort : il permet de camper sur une politique désavouée par les électeurs eux-mêmes… ! on leur dira par exemple qu’ils ont mal compris, qu’on s’est mal expliqué, qu’il y a eu défaut de communication, qu’on a adopté une mauvaise méthode.
Qu’est-ce que l’échec d’un programme de stabilisation économique ? On savourera ces exemples qui tiennent lieu de définition :

Un programme interrompu par des grèves est un échec ; un programme appliqué au prix d’une répression faisant des centaines de morts est aussi un échec.

Le concept d’échec permet de rendre commensurables les conséquences d’une grève et celles d’une répression sanglante. On vous le disait bien : c’est scientifique puisque quantifiable, et en plus c’est plein de bons sentiments.

L’article se plonge ensuite dans l’examen des conséquences politiques des mesures de stabilisation, sur la base d’études menées antérieurement. On examine les succès et échecs des divers programmes sur un échantillon de pays d’Amérique latine et d’Afrique. On y apprend que les mesures qui font le plus de vagues sont celles « qui touchent toute la population », comme les hausses de prix et que d’autres, étant invisibles (comme la réduction des investissements publics), passent comme une lettre à la poste. D’où l’idée d’un programme économique « politiquement optimal », traduisons : inaperçu. Ainsi une bonne note est décernée au Maroc des années 80 où le gouvernement a réussi à augmenter les prix alimentaires par des « modulations » épargnant certains secteurs et en menant une campagne habile qui « a su influencer opportunément l’opinion publique ».


Un exemple de bonne méthode : comment démanteler les services publics en douceur

Le moment fort du texte est dans sa seconde partie, destinée à tirer les conséquences de ce tour d’horizon académique et à les projeter sur d'autres pays. Cela s’énonce en termes de stratégie et d’évitement des risques. Dans les stratégies préventives, on notera par exemple l’affaiblissement des corporatismes. Qui serait en désaccord avec ce louable objectif ? Sauf que la suite précise vraiment de quoi il s’agit :

Cette politique [d’affaiblissement des corporatismes] peut prendre diverses formes : garantie d’un service minimum, formation d’un personnel qualifié complémentaire, privatisation ou division en plusieurs entreprises concurrentes, lorsque cela est possible.

Vous avez compris qu’il s’agit du démantèlement des services publics ? Voyons, ne soyez pas grossiers, vous avez l’esprit mal tourné ; on peut dire cela avec plus de décence.
D’une manière générale, les fonctionnaires civils sont dans le collimateur. D’abord ils sont nombreux, et il est aisé de réduire leurs salaires ; ensuite il est très facile de monter une grande partie de la population contre eux ; enfin ils sont toujours hostiles à quoi que ce soit et ils ne votent jamais bien. Alors pourquoi se gêner ? :

Il est souhaitable, par exemple, de limiter les réductions de salaire aux fonctionnaires civils et d’accorder une aide bien adaptée à des familles pauvres (1). Cette stratégie permet de gagner des soutiens, sans en perdre, puisque beaucoup de fonctionnaires civils auraient été de toute façon hostiles à l’ajustement.

En cas de crise, le plus dangereux, dans un pays d’Europe, ce sont les grèves lorsqu’elles provoquent des manifestations. Surtout lorsqu’elles sont le fait de fonctionnaires « qui ont le temps », par exemple les enseignants… et qui sont susceptibles de mettre des étudiants et des lycéens dans la rue. On comprend que l’exemple de l’enseignement public est un cas d’école particulièrement intéressant : comment l’« ajuster » sans s’exposer aux « risques » ?


Les « mesures sans risque » : l’exemple parfait de l’enseignement

L’évocation des « mesures sans risque » est l’occasion d’une magnifique recette d’habileté :

Pour réduire le déficit budgétaire, une réduction très importante des investissements publics ou une diminution des dépenses de fonctionnement ne comportent pas de risque politique. Si l’on diminue les dépenses de fonctionnement, il faut veiller à ne pas diminuer la quantité de service, quitte à ce que la qualité baisse. On peut réduire, par exemple, les crédits de fonctionnement aux écoles ou aux universités, mais il serait dangereux de restreindre le nombre d’élèves ou d’étudiants. Les familles réagiront violemment à un refus d’inscription de leurs enfants, mais non à une baisse graduelle de la qualité de l’enseignement et l’école peut progressivement et ponctuellement obtenir une contribution des familles, ou supprimer telle activité. Cela se fait au coup par coup, dans une école mais non dans l’établissement voisin, de telle sorte que l’on évite un mécontentement général de la population.

Baissez la qualité de l’enseignement graduellement et au coup par coup, en dissociant autant que possible les établissements et en vous gardant bien d’introduire une sélection. Cette mesure permettra à terme de rendre l’école exsangue de façon indolore et de tourner les familles vers la marchandisation de l’enseignement – comme on l’a déjà fait pour l’eau, les télécom, les énergies, comme on est en train de le faire pour la santé. La voie est tracée.


Vous croyez que ce texte est tout récent et qu’il correspond aux objectifs actuels de la politique de notre pays – entre autres ? Mais non ! Il a été publié en 1996. On ne va tout de même pas nous faire croire que le gouvernement actuel, à la suite de quelques autres, vient de le découvrir.

1 - On appréciera la prudence et la précision de la rédaction. Il aurait été certainement "déstabilisant" d'écrire : "aux familles pauvres". Aider "des" familles pauvres de manière "adaptée" coûte moins cher tout en permettant de faire une campagne de pub.

© Catherine Kintzler et Marianne
, 2008

Lire l'article sur son site d'origine,  sous le titre
Le néo-libéralisme ou la politique du catimini .
Voir aussi sur ce blog l'analyse de Marie Perret Comment ruiner l'école publique ?
Et sur Marianne en ligne, un excellent article de Edouard Husson : Pascal Lamy, c'est Monsieur Prudhomme en plus dangereux


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commentaires

N
Je m'interroge, les libéraux sont-ils des nihilistes qui s'ignorent, des partisans d'un retour au féodalisme, ou tout simplement des idiots "fashion victim" ?note : pour accèder à l'article de C. Morrisson, il faut supprimer l'espace entre le "http:// et la suite "www.oecd.org/dataoecd/24/23/1919068.pdf" dans le lien qui est proposé.
M
<br /> Merci d'avoir signalé le lien brisé, je l'ai corrigé.<br /> Pour les libéraux, il y a une autre hypothèse : c'est que cette politique (baisse du coût du travail, amenuisement des services publics, privatisations, etc.) doit rapporter à certains..<br /> <br /> <br />

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