18 février 2014 2 18 /02 /février /2014 09:14

Sexe et genre

(Suite de l'article Le fantasme des parents)

par Jean-Michel Muglioni

En ligne le 18 février 2014

Le bref article de Jean-Michel Muglioni Le fantasme des parents publié le 5 février a suscité beaucoup de commentaires, notamment sur la question des modèles sexuels. L'auteur, plutôt que de répondre point par point à un commentateur dont il ne parvient pas à se faire comprendre, a jugé plus opportun de s'expliquer par un « long détour ». Mezetulle se félicite de cette initiative : cela valait bien, en effet, un article de plein statut !

 

La confusion vénérable du genre et du sexe

Autant la distinction du sexe et du genre en général est évidente, autant, dans chaque cas, il est difficile de savoir si un caractère attribué au genre est naturellement lié au sexe, ou si, au contraire, il ne correspond qu’à une représentation sociale contingente. Les meilleurs auteurs ne s’accordent pas sur ce point, et même peuvent aujourd’hui nous paraître démodés. Ainsi Fénelon, grand esprit, homme intègre et courageux, libre et clairvoyant, a été exilé pour avoir jugé la politique de Louis XIV ; or il ne considérait pas que l’éducation des filles doive être la même que celle des garçons. De même Rousseau, dont toute la pensée est une réflexion sur le rapport de ce qui en l’homme est naturel et de ce qui au contraire se développe au cours de l’histoire dans les sociétés, distingue l’éducation d’Emile et celle de Sophie. Je ne vois pourtant rien de scandaleux dans les analyses et les conclusions d’auteurs qui maintiennent ainsi entre hommes et femmes une différence qui ne manque pas de choquer le lecteur d’aujourd’hui. De même il est convenu de se moquer de la misogynie de Proudhon, mais par exemple, je prends au sérieux son combat contre le travail des femmes : sachant comment elles étaient traitées alors dans les fabriques, je comprends qu’il ait refusé de les y envoyer. Auguste Comte, que j’estime au plus haut point, est devenu illisible pour la plupart lorsqu’il écrit par exemple : « Développant enfin le sentiment chevaleresque, comprimé jadis par les conflits théologiques, le culte positif érige le sexe affectif en providence morale de notre espèce » (Catéchisme positiviste préface GF 44). Selon lui, l’humanité est et doit être dirigée par le sentiment et éclairée par l’intelligence, ce qui donne à la femme la place royale : l’homme et la femme ont donc des rôles différents. Ainsi les meilleurs auteurs ont attribué aux hommes et aux femmes des caractères différents qu’ils croyaient liés à leur sexe et naturels, et de la même manière ils ont opposé les activités des femmes et des hommes. Je continue de m’y instruire, sans admettre pour autant la même relation qu’eux entre sexe et genre. Peut-être Platon et les cyniques furent-ils les seuls à ne pas confondre ce qui relève des mœurs de leur temps et de la nature.



Apprendre à distinguer sexe et genre

Il suffit de prendre quelques exemples pour voir qu’une activité qui autrefois, il y a parfois à peine un siècle, était considérée comme contraire à la nature féminine, est aujourd’hui pratiquée par les femmes sans que personne n’en soit étonné, du moins chez nous. Qu’aurait-on dit il y a cent ans si une femme s’était présentée au concours de corniste dans un grand orchestre symphonique ? Les meilleurs orchestres recrutent aujourd’hui des femmes pour jouer du cor. Ce seul exemple permet de conclure qu’un certain nombre d’activités jusque-là considérées comme « masculines » ne sont ni masculines, ni féminines, c’est-à-dire que des circonstances sociales complexes ont fait que pendant longtemps une répartition des tâches et des fonctions entre les deux sexes s’est imposée, et ce partage s’est accompagné de préjugés sur la nature masculine ou féminine de ces tâches. Je ne dis pas que c’est toujours révoltant et injuste  ! Je dis seulement que la différence de sexe n’est pas ici le fondement de la répartition des tâches ou des fonctions, que le fondement de cette répartition n’est pas naturel mais social.

Rappellerai-je le partage des sociétés antiques, fondées sur la conquête ? Les hommes se font tuer à la guerre, les femmes font des enfants. On voit sur cet exemple combien il est aisé de confondre ce qui est naturel et ce qui ne l’est pas : il est naturel que les femmes accouchent ! Mais aujourd’hui encore il paraît naturel à certains d’offrir en cadeau de Noël aux petits garçons des armes en plastique ou des jeux vidéos guerriers. Revenons à la pratique  instrumentale : pour les Athéniens du 5° et du 4° siècle avant J.C., les joueuses de flûte (ou plutôt de hautbois) étaient des prostituées… Et demanderai-je si c’est pour des raisons de compétence musicale qu’il y a si peu de femmes dans le magnifique orchestre philarmonique de Berlin ? La place respective des hommes et des femmes dans les sociétés varie selon des critères et des circonstances de toute sorte. Je pourrais même l’exprimer en style grivois  : il n’y a pas si longtemps, on considérait que jouer de la clarinette était obscène pour une femme, parce qu’elle doit mettre l’embouchure dans sa bouche ! Mais qui me croira ? On trouve donc en la matière des confusions de toute nature, les pires et les plus compréhensibles, les plus risibles et les plus tragiques. Pour déraciner en soi-même ces préjugés, faisons en chacun, à la manière de Montaigne, un catalogue de ces illusions et mesurons leur force. Tactique efficace, mais rude tâche : car ceux qui en étaient prisonniers n’étaient pas moins hommes que nous et vivre après eux ne nous garantit pas que nous sommes plus libres.

 

 

Hommes et femmes, scientifiques et littéraires

La représentation d’un sexe affectif distingué du sexe actif a dominé beaucoup d’esprits (et parfois les meilleurs, je le répète), et elle explique ce que j’ai rappelé dans un précédent commentaire : que les familles et l’institution scolaire aient orienté les filles dans les classes littéraires. Je ne comprends pas les réflexions de mon commentateur sur ce point. Je veux seulement dire qu’il y a bien là une preuve qu’on attribue aux femmes un caractère ou un type de pensée qu’on s’imagine lié à leur sexe, et que c’est faux. Objectera-t-on que cette représentation de l’esprit féminin n’exprime pas nécessairement la domination masculine ? La domination des séries scientifiques est sociale, elle n’est pas fondée sur un quelconque critère naturel ou objectif : considérer que ces séries conviennent surtout aux hommes est un préjugé, et c’est admettre, en même temps que la supériorité des sciences sur la littérature, celle des hommes sur les femmes. Je n’ai pas attendu la présente polémique pour lutter contre cette représentation des études littéraires.



La distinction du genre et du sexe n’implique pas l’abolition de la différence des sexes


Notre représentation de ce qui est masculin et convient aux hommes, et celle de ce qui est féminin et convient aux femmes ne proviennent pas seulement de ce que nous savons de la différence des sexes. Féminin et masculin ne sont pas synonyme de mâle et de femelle  : il faut distinguer le sexe et le genre. Distinction classique ! Lorsque je préparais l’agrégation, « le sexe et le genre » était un des sujets d’oral tombés les années précédentes (dans les années soixante). Je ne vois pas en quoi il faudrait considérer que faire cette distinction revient à donner son allégeance aux récentes études de genre d’outre atlantique ou aux revendications féministes ou homosexuelles les plus contestables. Ni moi-même, ni l’ABCD du ministère n’ont prétendu que la distinction du sexe et du genre signifie que la différence des sexes n’a aucune influence sur la façon de sentir de chacun ou sur certaines de ses capacités  : je soutiens seulement qu’en la matière nous confondons tous ce qui est naturel et ce qui est lié aux mœurs et aux pratiques d’une société donnée, et que sur ce point, rien n’est plus difficile que de distinguer le naturel et le social. Mettre en garde les instituteurs et les professeurs contre les préjugés que nous avons tous sur ces questions ne suppose donc pas qu’on admette les doctrines relativistes qui vont jusqu’à nier la différence sexuelle. Le ministère de l’éducation nationale est en outre fondé à placer cette démarche dans le cadre d’une politique visant l’égalité.



La raison de la polémique

Je maintiens donc et que tout le tohu-bohu fait autour de la théorie du genre a été provoqué par des manipulations (ce qu’il est aisé de vérifier), et que cette théorie n’existe pas. Pourquoi en est-on arrivé là ? L’Europe et la France ne proposent qu’une seule politique  : gauche et droite n’ont donc pour se départager d’autre champ de bataille que ce qu’on appelle le sociétal. Telle est la raison de la polémique présente, qui est si vive en France parce que le partage en deux camps y est le plus violent qu’ailleurs et que la loi électorale l’aggrave, d’autant plus que la gauche n’est plus la gauche.

Les nostalgiques de la famille dite traditionnelle, les mécontents et les intégristes de tout poil ont-ils lancé la polémique, ou les socialistes au pouvoir les ont-ils délibérément provoqués ? Je ne peux répondre à cette question que par des conjectures. Manifestement, ceux-ci ne s’attendaient pas à tant de violence : ils ignorent que leur charge symbolique rend ces questions explosives. En outre, l’ABCD de l’égalité qui aurait déclenché l’affaire est en place depuis la rentrée de septembre 2013 et peut-être même a-t-il été initié sous les gouvernements de droite précédent  : comment comprendre que la polémique éclate fin janvier 2014 ?

Une remarque pour en finir : j’aimerais ne pas me trouver contraint de choisir un camp. La droite dite républicaine d’un côté reprend les mensonges d’agitateurs bien organisés, la gauche s’est coupée de sa tradition républicaine. Pour dire les choses d’une manière qui passera pour caricaturale, mais qui me paraît fondée, je ne choisirai pas entre vichystes et soixante-huitards.

 

© Jean-Michel Muglioni et Mezetulle, 2014

 

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