30 décembre 1970 3 30 /12 /décembre /1970 17:06

Le plus vieux « métier » du monde :
dénigrer les professeurs

par Edith Fuchs

En ligne le 27 décembre 2013

Le procès de Socrate et sa condamnation à mort furent le succès des parents d’élèves. Le philosophe fut accusé de corrompre la jeunesse. C’est qu’il pratiquait et exerçait la jeunesse « dorée » ou pas, à pratiquer le « libre examen » de tout, sans exception : des gouvernants, de la religion, de la famille et ainsi de tout le reste .
Qui désormais, comme toujours, corrompt la jeunesse ? Ceux qui avaient imaginé que les professeurs soient de vraies autorités intellectuelles et morales, et qu’à ce titre ils disposent d’un temps suffisant pour poursuivre leurs travaux en dehors des tâches requises par leurs classes - ce qui est la seule façon de nourrir un enseignement vivant ? ou bien ceux qui, assignant à l’école essentiellement la préparation à un métier, ne chantent que la chanson de la « professionalisation » - celle des élèves dès leur plus jeune âge, celle des professeurs bien évidemment ?

 

En 1943, Lemkin, dans la préface à son grand ouvrage consacré au Pouvoir de l’Axe en Europe occupée (1) écrit que « le génocide se réalise à travers une attaque synchronisée portée contre les différents aspects de la vie des peuples captifs ». Parmi les multiples domaines en lesquels Lemkin établit comment sévissent les pratiques de destruction de la vie et de l’identité des peuples, il nomme « le domaine culturel » et en ce dernier tout spécialement « la substitution de l’enseignement professionnel à l’enseignement des arts libéraux , afin de faire barrage à la pensée humaniste, considérée comme dangereuse par l’occupant dans la mesure où elle favorise la conscience nationale ».

Dans nos sociétés post-modernes, l’enseignement de la « pensée humaniste » et des humanités n’est pas , bien entendu, considéré comme un danger ; il est seulement trop onéreux - peu adapté à ceux qu’on baptise « nouveaux publics » - peu « opérationnel » dit-on.

Il est vrai que pour apprendre à la jeunesse à lire et commenter Homère, Platon Lucrèce ou Virgile, des professeurs instruits sont requis, qui eux-mêmes ont coûté (beaucoup trop) à la nation. En ces temps de disette des États la dépense est fort injuste vu le peu de concitoyens concernés. Quels parents (et donc quels élèves) désirent que soient connues déclinaisons et versifications quand tout cela peut, au mieux, déboucher sur la seule profession d’« enseignant », comme on l’appelle ? N’oublions pas que lesdits parents sont tout de même compétents pour juger de ce qu’il convient d’enseigner, et d’ailleurs aussi de la façon dont il faut le faire. Tout est une question de bon sens et, en l’espèce, chacun a la mesure en sa propre jugeotte - n’en déplaise à Hegel qui prétend le contraire. C’est que Hegel n’avait pas connu la « communauté éducative », la « pédagogie par objectifs », l’ « interactivité » et encore moins Internet.

En d’autres termes : les pires despotismes dont les pratiques sont  répertoriées par Lemkin commirent évidemment bien d’autres méfaits que celui de s’acharner à saper la possible formation de toute la nation à la liberté intellectuelle ; il n’en demeure pas moins qu’en ce qui touche à « la substitution de l’enseignement professionnel à celui des arts libéraux », on ne peut manquer de ressentir quelque effroi, au moment même où en France, il est question de favoriser le rapprochement de l’université avec l’industrie, sans oublier que la « professionalisation », conçue comme un « apprentissage » du métier de professeur paraît virer à l’obsession dans les vastes chantiers de « refondation » de l’École promise à la nation.

L’apprentissage, nécessaire dans un atelier, n’a pourtant aucun sens quand il s’agit d’enseigner mathématiques, littérature, philosophie, histoire et autres connaissances semblables. En revanche, l’exigence d’un apprentissage va de pair avec les « objectifs » et l’adulée « évaluation ». Ainsi si vous apprenez à poser une robinetterie ou un branchement électrique, on jugera bien si vous avez ou non réussi. A l’opposé, qui sait dire avec une certitude entière et bornée comment on apprend à comprendre, analyser, aimer Le loup et l’agneau ou Les Eléments d’Euclide : c’est que « la vie entière est la mesure ». Voilà pourquoi il faut commencer jeune à tout faire pour donner le goût de la discipline et de la liberté d’esprit que les « arts libéraux » insufflent.

Il y a déjà longtemps que nos « libéraux » et avec eux nos « libéraux-libertaires » affichent leur amour de la jeunesse par le refus de toute sélection dans les parcours scolaire et universitaire. Selon eux, toute sélection est discrimination et exclusion parce que ces belles âmes font coïncider tout bonnement sélection par les compétences avec discrimination sociale - comme si les élites économiques, politiques, médiatiques ne brillaient pas dans leur ensemble par leur vaste ignorance et mépris de la « cultura animi ». Or, à refuser la sélection par les compétences, on oublie que la sélection sociale, par les relations familiales, jouera toute seule, avec la dure injustice que chacun peut constater par lui-même.

N’insistons pas : ce qui divise nos « libéraux » contemporains de l’élitisme républicain, est aussi vieux que la première philosophie conservée : les uns défendent la démocratie et le règne du contrat - les autres la république et le règne de la loi ; les uns, l’égalité arithmétique (à chacun le même, sinon honte aux privilégiés) – les autres, l’égalité proportionnelle. Est-il nécessaire de rappeler la bienheureuse définition rousseauiste du privilège et que ce dernier consiste à jouir d’un avantage institué au détriment de la plupart ? Selon les uns, les compétences seraient autant d’illusions car des connaissances réelles ou prétendues ne servent qu’à masquer la quête de réels avantages et détestables pouvoirs. Selon les autres, seules les compétences acquises par le travail confèrent autorité médicale au médecin, mathématique au mathématicien, etc. Selon les premiers d’ailleurs, tout travail, quel qu’il soit, serait aliénant de sorte que la plupart chantent, depuis longtemps, la fin du travail au profit d’une société des « loisirs » (et non de la scholé). Ce n’est pas, selon eux, par le « dur labeur » qu’on s’instruit et qu’on s’ « épanouit », mais par la discussion et les échanges.

Il suit des convictions des libéraux-libertaires que, en matière d’enseignement, ce n’est pas ce qu’on s’efforce d’enseigner qui compte le plus, mais l’habileté stratégique à susciter l’approbation des élèves et de leurs parents. Comment doit-on s’y prendre ? Telle est la grande question, comme s’il s’agissait de dresser des lions. On comprend que les propos convenus exprimant l’amour porté aux « jeunes » - à ne pas vexer, mépriser, léser, discriminer, noter, sélectionner - masquent assez mal une féroce méfiance à leur endroit. Méfiance officielle, administrative et parentale à l’égard des élèves comme à l’égard des professeurs. Les répétées réunions censées organiser le dialogue entre les familles et les professeurs virent, chacun le sait, en attaques en règle au cours desquelles une classe entière de parents tient la dragée haute au seul professeur requis le soir après la classe, pour leur parler ! [ Haut de la page ]

Avec Jacques Muglioni on ne répètera jamais assez deux choses au moins :

Les parents ont donné le jour à des enfants, et on n’a jamais vu un élève sortir du ventre de sa mère. A mélanger les rapports des parents avec leurs enfants avec ceux des professeurs avec leurs élèves, on ruine l’école et on transforme la famille en un étouffoir, parce qu’elle ne laisse plus aucun territoire propre à leurs enfants.

Mieux encore : le procès de Socrate et sa condamnation à mort furent le succès des parents d’élèves. Le philosophe, on le sait bien, fut accusé du crime (passible de mort) d’impiété et de corruption de la jeunesse. C’est qu’il pratiquait et exerçait la jeunesse « dorée » ou pas, à pratiquer le « libre examen » de tout, sans exception : des gouvernants, de la religion, de la famille et ainsi de tout le reste .

Qui désormais, comme toujours, corrompt la jeunesse ? Ceux qui avaient imaginé que les professeurs soient de vraies autorités intellectuelles et morales, et qu’à ce titre ils disposent d’un temps suffisant pour poursuivre leurs travaux en dehors des tâches requises par leurs classes - ce qui est la seule façon de nourrir un enseignement vivant ? ou bien ceux qui, assignant à l’école essentiellement la préparation à un métier, ne chantent que la chanson de la « professionalisation » - celle des élèves dès leur plus jeune âge, celle des professeurs bien évidemment ?

En clamant que les professeurs ne travaillent que 9, 10 voire 15 heures (sans d’ailleurs préciser s’il s’agit de semaines ou de mois) on les jette en pâture au ressentiment et à la haine. La voix des medias ne veut guère expliquer publiquement qu’il faut travailler toute sa vie pour effectuer un peu potablement un cours de 6 ou 10 heures consacrées à Platon, Balzac ou Haendel.

Le dessin d’un vase de roses en quelques minutes avait , disait Renoir, exigé de lui toute une vie de travail et d’exercices quotidiens.

On ne condamne plus les professeurs à la peine de mort, on leur fait honte. N’est- ce pas s’ingénier à leur rendre la tâche impossible ?

A bas donc les « professeurs Nimbus » tout à leurs ruminations ; pourtant les élèves leur témoignent une sorte de bienveillance protectrice en faisant, à leur côté, front commun contre le trop fréquent « caporalisme » de l’administration.

Vivent les professionnels de la psycho-pédagogie qui ont appris à apprendre à apprendre…

Le plus vieux « métier » du monde qui consiste à dénigrer les professeurs a désormais largement triomphé.

© Edith Fuchset Mezetulle, 2013

 

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Notes 

1 - Sous le titre Qu'est ce qu'un génocide? (Éd. du Rocher, 2008) on trouvera de larges extraits de cet ouvrage traduit de l'anglais par Alain Spiess, présentation par Jean-Louis Panné : « Rafaël Lemkin ou le pouvoir d'un sans-pouvoir ». Rappelons que c'est Lemkin qui forgea le terme de « génocide » pour désigner le massacre des Arméniens en 1915, celui des Ukrainiens, par grande famine, sous Staline, et enfin celui des Juifs d'Europe par les nazis, leurs alliés et leurs complices.
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