21 mars 1970 6 21 /03 /mars /1970 00:08

Violences dans les établissements scolaires :
« ils ont des problèmes vous dis-je » !

par Edith Bottineau-Fuchs1    (en ligne 21 déc. 2005)

 

Edith Bottineau-Fuchs dénonce les Diafoirus qui, devant les violences dans les établissements scolaires, n’ont de cesse de les réduire à des troubles comportementaux. Une telle réduction insulte les victimes et abaisse les agresseurs eux-mêmes en niant leur liberté et leur responsabilité.

 

 Les « comportements à problème »

Le médecin de Molière profère sentencieusement que tout (le mutisme, le refus du mariage, les aléas de la vie familiale etc.) « tout », s’explique par le poumon ; le poumon, vous dis-je ! De nos jours, le « problème » joue le rôle de ce poumon-là. Loin de désigner une « question à résoudre par méthode rationnelle ou par observation », ce terme vaut pour principe explicatif. « Avoir des problèmes » : là gît le fin mot de l’histoire. Soit par exemple un jeune homme- pardon, un « jeune »- qui vient d’agresser à coups de couteau son professeur en pleine classe. Aucune émission de TV ou de radio annonçant cette « nouvelle » ne parle spontanément de tentative d’assassinat ; ce jeune homme, dit intelligent, a manifesté antérieurement des « problèmes de comportement ». Nous voilà éclairés et il n’y a rien d’autre à dire. Face à un délit, il suffit de convoquer les problèmes – sociaux, économiques, psychologiques, comportementaux, familiaux – pour disqualifier tout autre discours.  

De même et récemment, quand, par bandes, des gosses - pardon derechef - des jeunes-des-quartiers- ont incendié écoles, crèches, gymnases et autobus, ils n’étaient ni incendiaires ni délinquants, mais victimes de problèmes de comportement qui conduisent mécaniquement à devenir émeutiers ; les problèmes de comportement à leur tour sont l’effet mécaniquement produit par des problèmes familiaux, lesquels à leur tour dépendent de problèmes sociaux. "Le poumon vous dis-je ! ", élevé à la puissance n.

 
Tenons -nous en à l’école. 
 

Par statut, les « problèmes » dont souffrent certains, parmi les mauvais élèves, ne leur sont pas imputables ; ce n’est pas du tout parce qu’ils refusent l’école, le travail etc., qu’ils ont de piètres résultats comme on dit, mais au contraire parce qu’ils ont des « problèmes » que ce refus arrive.

Cependant, l’échec scolaire comme on le nomme, est, lui, imputable à l’école.

 Si donc des élèves, des surveillants, des professeurs, des principaux et des proviseurs sont agressés, comme cela arrive en effet à très forte dose, deux explications se croisent – bien qu’elles soient généralement servies séparément dans les grands médias. Les agresseurs ne sont ni délinquants ni criminels - ce sont « des jeunes à problèmes ». Quant aux agressés adultes, porteurs à des titres divers de la mission publique de l’éducation nationale, on laisse entendre qu’il sont complices actifs de l’école de l’échec.

 Que faire ? Chacun le sait par cœur : l’école doit devenir l’école de la réussite pour tous.

 Ce paradoxal mot d’ordre est synonyme de démocratisation ; qui voudrait y être hostile ? Selon les termes ministériels, cette dernière revient à une généreuse maxime : ne laisser personne sur le bord du chemin.


« Pas de vagues » : l’école-garderie

 Descendons un peu de ces hauteurs métaphoriques. Si vous venez en classe pour « les potes », pour chahuter, traficoter, jouer le chef de bande, et si finalement vous agressez vos condisciples et aussi vos professeurs, de deux choses l’une : ou bien vous n’avez pas provoqué de « sérieuses » blessures- ou bien vous avez « cogné ».

Dans le premier cas, à condition évidemment d’avoir fait durer le plaisir, vous pourrez subir une sanction extrême qui consistera à être exclu de votre établissement pour une ou quelques journées. On escompte que vous serez non pas fier mais honteux, fort marri de nuire à vos études, et non ravi de l’occasion de farniente.

Dans le second cas, si la grossièreté, les menaces, et les éventuels coups sont « graves », une procédure disciplinaire pourra vous exclure définitivement de votre établissement. Dans cette hypothèse, vous serez affecté à un autre établissement, le plus proche, dans lequel bien sûr votre conduite deviendra celle d’un élève studieux.

Ajoutons que si un élève fait tout ce qu’il peut pour empêcher le professeur de faire cours, et si aucune remontrance ne l’atteint - le règlement interdit au professeur de prier l’élève de sortir du cours -, si le chahut est le fait d’une « minorité agissante et déterminée », on se demande ce qu’un professeur pourra  bien inventer – rappelons que ce dernier est responsable des faits et gestes de ses élèves pendant les heures de cours. Bien entendu, en général, l’administration de l’établissement jugera qu’un tel professeur ne sait pas « tenir sa classe »..

Or, mater ou dompter est une chose ; instruire, une autre. De surcroît, l’un est radicalement incompatible avec l’autre. L’instruction repose tout entière sur l’appel à la liberté de l’esprit. Mais l’échec scolaire de cette partie des élèves qui refusent corps et âme l’école est imputé désormais aux lacunes de la formation pédagogique des professeurs, et on compte sur celle-ci pour transformer l’école en école de la réussite. La chose est amplement engagée depuis longtemps, moyennant de multiples principes parmi lesquels l’équivalence des matières enseignées (de sérieuses défaillances en français et en mathématiques n’empêchent nullement l’accès à la classe suivante). Le redoublement doit n’être qu’exceptionnel et il fait l’objet d’une simple proposition par le conseil de classe, parce que les familles ont tout loisir d’en faire appel. Personne ne sera laissé sur le bord du chemin. Une proportion significative d’élèves entrant en 6e ne savent ni lire ni écrire ? Que la formation pédagogique du professeur de 6e fasse des miracles !

Revenons à la récente tentative d’assassinat perpétrée par un élève à l’encontre de son professeur - d’arts plastiques, et femme - : les menaces antérieures de viol et d’assassinat, dont la hiérarchie avait été saisie, ont été renvoyées au talent « pédagogique » du professeur, et le tout a été présenté aux « infos » TV comme un fait divers qui ne mérite pas le millième du temps consacré par exemple à l’intronisation du souverain de la Principauté de Monaco.

Fait divers ? Ecume des jours ?


La logique du « fait divers »

Le « problème » est que ce récent « fait divers » n’a rien d’isolé : d’innombrables actes de délinquance et attaques diverses de l’ensemble du personnel de l’institution scolaire, et aussi des condisciples, se produisent depuis plusieurs décennies en ne suscitant que silences et dénégation : tout va bien, les rentrées se passent à merveille, les examens aussi et le niveau monte. Surveillants et enseignants sont abandonnés par toute la hiérarchie, ministère et gouvernement compris. D’un côté, il ne faut pas nuire à l’image de l’enseignement public : ce serait donner des armes au privé. De l’autre, on reproche aux syndicats de toujours « demander des  moyens » alors qu’ils ne mendient nullement des financements de voyages ou sorties, mais réclament les indispensables postes de surveillants et de professeurs !2

L’analyse qu’exigerait le supposé « fait divers » qui nous occupe ne peut tenir en quelques lignes. Contentons nous de souligner une double coïncidence.

D’une part l’extrême raréfaction du marché du travail s’est installée, en France et ailleurs, parallèlement à la croyance fanatique que l’école, non seulement doit s’ouvrir « à la vie » mais doit aussi préparer à un métier (après tout, on aurait aussi bien pu envisager que le chômage endémique, dont l’école n’est à aucun titre responsable, donnait l’occasion, via l’allongement de l’obligation scolaire, de hausser le niveau d’instruction désintéressée de la majorité de la population.).

Parallèlement à l’exiguïté du marché du travail, les rapports de travail se sont durcis de sorte que les pressions qu’exercent sur les salariés menaces de licenciement, flexibilité, précarisation des emplois etc., supposent des hommes particulièrement vaillants pour affronter et supporter des conditions de simple survie souvent affreuses (exemple : être acculé à loger dans sa voiture ou dans un foyer pour SDF pour ne pas perdre un emploi qui ne permet pas de payer un loyer).

Or l’école dans le même temps prépare à la vie en nageant dans la compassion, la psychologie de sens commun, et dans le « pédagogiquement correct » ; aucun élève n’est ni paresseux ni indiscipliné ni grossier : il y a seulement des problèmes de comportement (terme utilisé pour la tentative d’assassinat de ces derniers jours) qui requièrent compréhension, aide et dévouement.

 Dimanche 19 décembre 2005, manchette du Journal du Dimanche : « Ils veulent interdire les portables à l’école ». Quel abus ! l’école est-elle, oui ou non un lieu de vie ?

Voilà pourquoi, disait le médecin de Molière, votre fille est muette - et nous, le plagiant, dirons : voilà pourquoi nos enfants n’arrivent pas à parler la langue française la plus basique après des années de scolarité obligatoire. Qu’à cela ne tienne, objectent les bons apôtres ; ils disposent de cent autres moyens de s’exprimer . N’oublions pas que s’exprimer constitue l’alpha et l’oméga de toute vie humaine. Qu’ils brûlent les écoles et tentent d’assassiner condisciples et professeurs : voilà bel et bien une forme de langage, un message . Il convient urgemment d’être réceptif aux « problèmes » ainsi exprimés .

Soyons confiants : le message va être entendu avec la gravité requise , des rectorats jusqu’au ministère. N’en doutons pas.

© Edith Bottineau-Fuchs

Voir en commentaire les précisions chiffrées apportées par l'auteur   

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1 - Professeur de philosophie (en classes terminales, hypokhagne et khagne). Enseignante bénévole : à « l’Ecole à l’Hôpital » - occasionnellement à la prison de Fresnes.

2 – Où l’on voit que « ne laisser personne sur le bord du chemin » consiste à baisser systématiquement le nombre de places aux concours de recrutement des professeurs, et le nombre de conseillers d’éducations.


Du même auteur sur ce blog : D'un prétendu "droit au respect" et La délicieuse défense du droit d'être comme ne sont pas les autres

Lire aussi sur ce blog : Violences dans les banlieues (1) et  Violences dans les banlieues (2) 


 

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par Edith Bottineau-Fuchs - dans Politique - société
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villach 07/03/2008 16:41

Bonjour,je ne peux qu' approuver votre analyse du mal du "poumon" dont souffre l'École.Vous retrouverez sur AGORAVOX , journal en ligne où je donne depuis deux ans des articles, nombre d'entre eux qui sont sur la même longueur d'onde que le vôtre.Ainsi le dernier, au début de la semaine, m'a été inspité par la façon indigne dont "Le Monde" a traité Mme Karen Montet-Toutain pour rendre crédible la protestation d’innocence de son  chef d’établissement devant le tribunal.Il a suffi au journal de pratiquer la mise hors-contexte !Voici cet article :« La condamnation de l’agresseur de la professeur Mme Karen Montet-Toutain racontée par le journal "Le Monde" à sa façon »Le lien de l’article est le suivant : http://www.AgoraVox.fr/article.php3?id_article=36958Cordialement,Paul Villach (Pierre-Yves Chereul)

Edith Bottineau-Fuchs 10/01/2006 23:07

samedi matin 7/01/06- sur LTI - émission Ferry/ Julliard- Ferry a communiqué les chiffres du Ministère concernant les "incidents graves" dans les établissements scolaires: il s'agit, a-t-il précisé des "incidents" signalés sur le site ouvert à cet effet par le Ministère;il va sans dire que les chiffres sont sous évalués, puisque de nombreux collègues et membres et responsables de l'administration préfèrent ne pas "se faire remarquer".
pour 2004/2005 : 80.000 "incidents graves"- dont 23.000 violences physiques- a) avec armes:1600 cas- b) consommations de stupéfiants: 1600 cas. c) rackett: 1500 cas.

Catherine Kintzler 11/01/2006 17:07

Merci Edith pour ces précisions. Comme dirait le Ministre : il faut "optimiser" les personnels, mais pour cela il vaut mieux aussi "optimiser" (c'est-à-dire passer sous silence ou sous-estimer) les chiffres.

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