9 mars 1970 1 09 /03 /mars /1970 01:56
Les casseurs ne doivent pas être au sein du peuple comme des poissons dans l’eau
Par Catherine Kintzler (en ligne 27 nov. 2005)

Réponse à Mimouna Hadjam

Article diffusé par la revue électronique Respublica n° 398, 17 novembre 2005

 
Dans l’article « Les gros mots et la barbarie » paru dans Respublica 397 [voir l'article sur ce blog ], j’ai tenté de dénoncer les opérations qui solidarisent la population et les casseurs urbains par l’intermédiaire de « gros mots » : « racaille », gros mot de droite qui stigmatise indistinctement, mais aussi « jeunes », gros mot bien-pensant qui blanchit indistinctement. J’ai ensuite indiqué pourquoi on ne peut pas confondre une explosion spontanée ultra-violente, nocturne, masquée, masculine et aphasique (qui prend les caractères et la forme de la barbarie) avec un mouvement populaire (qui prend les caractères et la forme de l’intervention politique). J’ai enfin soutenu que, outre les causes sociales, une telle explosion pourrait aussi tenir à un manque d’éducation et à un défaut de modèles.

Cet article m’a valu une réaction très vive de la part de Mimouna Hadjam. Il me semble nécessaire de répondre et de revenir sur certains points.

Dans son texte, intitulé « La sous-France qui est en souffrance vous rappelle à l’ordre républicain », Mimouna décrit parfaitement la détresse et la colère légitime de la population des zones urbaines abandonnées par la république. Mais le texte, en reliant étroitement cette détresse et cette colère au phénomène des casseurs, réitère l’opération d’identification et de solidarisation que j’ai précisément voulu dénoncer.

En effet, le texte utilise « jeunes » exactement dans le sens que je critique, c’est-à-dire comme un opérateur de solidarité. Il se livre ainsi à un amalgame que je crois très dangereux parce qu’il fait des casseurs un noyau autour duquel il serait légitime de se regrouper pour se faire entendre. Si cette solidarité se réalisait, alors c’est bien Sarkozy et Le Pen qui auraient raison : libre cours serait donné à la stigmatisation. Comme si les délinquants qui cassent avaient vocation à représenter tous ceux qui souffrent, alors que la grande majorité (pour ne parler que des « jeunes ») s'efforce de travailler à l'école, et de regarder vers l'extérieur, de ne pas se laisser enfermer… Ces efforts sont réduits à néant par une petite minorité qui trouve en effet que le seul moyen de « s'exprimer » consiste à se livrer à des ravages. Bien sûr le texte pointe, à juste titre, l'usage de ce que j'ai appelé « les gros mots » (« racaille », « nettoyage au Karcher »). Mais il faut aussi remarquer que, au cœur même du texte, ces « gros mots » continuent pourtant à fonctionner comme je l’indique puisque l’auteur du texte n’hésite pas à s'identifier aux casseurs à maintes reprises. Je cite entre autres, (en soulignant l'usage qui est fait du « nous ») : « Et quand ils viennent, c’est pour nous insulter, nous stigmatiser. Nicolas Sarkozy avait promis de nous nettoyer au Kärcher, nous assimilant à des cafards ». On ne peut mieux dire la solidarité…

Pour ce qui est de la condamnation de ce que j’ai appelé la forme barbare, je persiste. Arroser d'essence les passagers d'un bus avant d’y mettre feu, lancer une voiture bélier dans la cour d'une école, brûler des entreprises et mettre les employés au chômage technique, tirer à balles sur des fonctionnaires de police :  ce ne sont pas à mes yeux des « formes d’expression » ! Je cite : « Alors ils ont répondu, exprimé leur colère »...   « Face aux voitures qui brûlent, soyez conscientes et conscients que c’est le seul moyen qu’ont trouvé les jeunes pour s’exprimer ».  Le texte parle ailleurs de « modes d’expression » que je suis accusée de ne pas comprendre.

Mais si je peux comprendre les motifs de l’indignation – que le texte de Mimouna rappelle très justement avec force -, en revanche je n’accepte pas le recours à la barbarie pour l’« exprimer ». Davantage : je n’accepte pas qu’on puisse appeler « expression » un moment où la barbarie fait la loi, prétend s’imposer seule et verrouille tout recours à l’argumentation. C’est là un point de divergence absolu. Je refuse cette forme barbare et je n’accepterai jamais qu’on ait la moindre indulgence envers elle. Tout simplement parce qu’elle est en soi inacceptable. Mais aussi parce qu’elle dessert la cause que les bonnes âmes s’empressent de lui attribuer – comme si ceux qui cassent, incendient, sans un mot et masqués, étaient les porte-parole naturels de tous ceux qui souffrent.

On ne revendique pas ses droits en piétinant les droits d’autrui : car ce sont les mêmes droits, et à ce compte seul reste le droit du plus fort. Ces principes sont à mes yeux intangibles et je n’y renoncerai pas.

Même sans parler du bulletin de vote et des formes classiques de revendication, je suis certaine qu’il est possible de donner des formes légitimes et véritablement politiques à cette indignation afin de toucher la très grande majorité de nos concitoyens et de ceux qui vivent dans ce pays : c’est à quoi je travaille moi aussi, et depuis de nombreuses années. Du reste, les gens issus de ce qu'on appelle pudiquement les « quartiers sensibles » démontrent chaque jour qu'ils sont capables d’inventer des formes de lutte entièrement lisibles et des mots d'ordres véritablement populaires : je citerai entre autres la « marche pour l'égalité », et les initiatives de Ni Putes Ni Soumises... Oui ces mouvements se font à visage découvert, oui ils vont « ailleurs » car par principe ils s’adressent à tous, oui ils lancent des mots d'ordre mobilisateurs, oui ils créent des solidarités qui ne se fondent pas sur le faciès, sur l'ethnie, oui ils osent dénoncer tout ce que ce texte dénonce, et ils le font, comme lui, dans la langue commune à tous. Mais ils ne font pas d’amalgame et n’appellent pas à la division de l’humanité. Ils n’appellent pas à se regrouper autour de ce que je persiste à appeler des délinquants, ils ne font pas de la barbarie un signe de ralliement : au contraire, ils la dénoncent où qu’elle soit, quels qu’en soient les auteurs.

En résumé : oui à l’indignation, non à la barbarie qui détruit ; oui à la solidarité populaire pour rendre enfin effectif l’exercice des droits pour tous, non à la solidarité avec les casseurs qui brisent le principe même du droit.

Les casseurs ne doivent pas être au sein du peuple comme des poissons dans l’eau !

Pour l’essentiel, ma réponse pourrait se borner là, mais je veux néanmoins revenir sur quelques points particuliers, en citant le texte de Mimouna Hadjam.

Mimouna conteste le terme d’aphasie, mais c'est exactement ce que son texte décrit : on ne parle pas, on ne dit rien, on hurle et on casse. Je cite : « Non, il n’y a pas d’aphasie dans les émeutes. Ces jeunes crient, hurlent à la France qu’ils n’en peuvent plus d’être la sous-France de la relégation sociale et ethnique. » Si, justement, il y a aphasie – en un sens général et non pas au sens médical car les casseurs renoncent de leur plein gré à l’usage de la parole, et d’autres parlent en leur nom. Il y a aphasie ; il n’y a pas mutisme. Cela fait une grosse différence, car parler c’est déjà avoir écarté le recours au hurlement, au cri et à la violence.

Je cite : « Des jeunes ont cassé et je comprends leur colère légitime mais je ne la justifie pas car elle est autodestructrice. » (c’est moi qui souligne)

Alors si ce n’était pas autodestructeur, la forme barbare pourrait se justifier ? Qui est ce « soi-même », ce « nous » qu’on n’a pas le droit de détruire et surtout qui sont les « autres » qu’on aurait le droit de détruire ? Ne t’en prends pas à toi-même ni aux « tiens » mais tu peux t’en prendre aux « autres » : voilà une conception bien fragmentaire de l’humanité et une belle leçon de morale… voilà une édifiante manière de « vous » rappeler à l’ordre républicain (cf le titre du texte de Mimouna) !

Je cite : « Les femmes n’étaient pas dans les émeutes parce qu’elles ne sont pas dans cette culture du zonage des halls d’escaliers mais les filles y étaient de cœur. Ne nous trompons pas, des jeunes nous disent avoir voulu laver leurs mères victimes de l’exploitation qui fait que le travail partiel (censé les libérer) les éloigne du domicile dix heures par jour pour des heures de ménage de 6 h à 9 h et de 18 h à 20 h. Oui, les enfants des femmes ont agi par procuration, pour laver l’humiliation subie par leurs mères qui les élèvent seules parce que plaquées par leurs maris. »

C’est donc sur mandat que des écoles ont brûlé, que des policiers ont été visés à la tête, que des boules de pétanque ont blessé des pompiers… etc ? Mais ce mandat, de qui émane-t-il ? Comment l’auteur du texte peut-elle être assez sûre d’elle pour parler si aisément au nom des femmes, comment peut-elle prétendre que toutes se reconnaissent dans une telle « procuration » ? C’est un drôle de mandat que de dire à ses enfants « brûle l’école, brûle la crèche, brûle la voiture du voisin, brûle le bus avec ceux qui sont dedans » !

Je cite : « Vous demandez à des gamins, en carence nutritionnelle, en carence éducationnelle, en carence affective et psychologique de se « déplacer pour témoigner ».

Dans mon article, il n’est jamais question de « gamins », à qui je n’ai jamais rien demandé de tel – cette lecture est fantasmatique. Et quand je parle de pré-adolescents, c’est précisément pour souligner que leur place n’est certainement pas au milieu des casseurs et des délinquants. Et pour parer à cette « carence éducationnelle » il vaudrait mieux que la République se donne les moyens d’instituer une école et des équipes d’éducateurs dignes de ce nom.

Je ressens avec beaucoup d’espoir et je partage l’analyse qui est faite dans le texte de ce que doit être une république ainsi que nombre des exigences qui sont formulées, et pour lesquelles je me bats moi aussi. Là encore je cite, et fort heureusement la citation est, de toutes celles que j’ai faites, la plus longue ! :

 « Il faut également renforcer l’état républicain qui est fissuré. La république n’est pas menacée mais elle titube sous les coups de l’insécurité sociale et économique qui laissent le champ libre à tous les racismes, les intégrismes et communautarismes.

La république peut résister car elle n’est pas un état racial, comme les USA (basé sur l’ethnocide des indiens et l’esclavagisme), même s’il subsiste des stigmates de son passé colonial. Elle peut résister car elle est laïque et malgré le manque de mixité sociale et ethnique, nous ne vivons pas en communautés segmentarisées.

La presse américaine qui se permet de donner des leçons ferait mieux de balayer devant sa porte. 8 % de la population américaine est sous tutelle judiciaire, soit 1 homme sur 20 et 1 noir sur 3 faisant ainsi des prisons américaines la 4ème plus grande ville américaine. Si les émeutes avaient éclaté dans la configuration  anglo-saxonne, on compterait nos morts par dizaines.

Et puis quand la presse américaine parle « d’émeutes musulmanes » de « Bagdad à Paris » c’est pour nous faire oublier l’autre Bagdad où son président y massacre quotidiennement des arabes, notamment musulmans.

Je crois en la République même si des « républicains » de Gambetta à Ferry, de Pétain à De Gaulle à Mitterrand, ont perverti l’idéal républicain en la faisant coloniale.

J’y crois encore, même si de faux « républicains » nous sortent des lois d’exceptions coloniales pour gérer les banlieues, donnant au passage un sérieux coup de main à nos nouveaux penseurs indigènes.

J’y crois parce que je n’ai pas le choix. Je veux la république plus juste, plus égalitaire, plus sociale.

Parce que sinon quoi d’autre : la monarchie marocaine, wahabiste, la dictature…tunisienne, la « démocratie sous capitaliste algérienne », les fausses démocraties archaïques iraniennes ou soudanaises, le fédéralisme à l’américaine qui ne fédère rien d’autre que les riches.

Alors je me bats pour que cette république reconnaisse les siens, en nous accordant les droits économiques, en nous faisant accéder à la fonction publique d’où  nous sommes exclus de millions d’emplois. La république doit nous accorder l’égalité sociale en matière de retraite et de prestations sociales (l’allocation vieillesse des mères de famille, le Fond National de Solidarité, ne sont pas versés à tous les immigrés).

La république doit annuler toutes les conventions bilatérales qu’elle a signé avec les pays d’origine pour gérer le statut personnel des femmes immigrées ou issues de l’immigration, permettant à la charia islamique de pénétrer le code civil français, en reconnaissant la polygamie et la répudiation par le biais des exéquatur. »

************
N.B. Cet article a reçu un commentaire important de Maud Piontek. Voir aussi dans les commentaires une discussion sur la signification du terme "barbarie".


Voir le premier article "Les gros mots et la barbarie"

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par Catherine Kintzler - dans Politique - société
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commentaires

Incognitototo 15/08/2011 13:30



Deux réflexions...

Je reste sur ma faim pour comprendre la "dépolitisation" des actes de saccages et/ou de barbarie...
Dans mes jeunes années quand nous allions casser, nous allions dans les "beaux quartiers" et
nos actes étaient sous-tendus par une idéologie dite "révolutionnaire" ; jamais ils ne nous
seraient venus à l'idée d'aller brûler la voiture du voisin... Rien de tel dans les actes actuels... aucun discours, aucune justification des actants eux-mêmes... Juste des analyses plaquées de
nos propres compréhensions des phénomènes, qui ne sont même pas reprises par les casseurs qui se foutent bien de ce qu'on peut dire d'eux, mais sont cependant bien contents de passer à la
télé...

Dans un monde où la Loi devient une notion relative (par exemple : le vol d'un portable ou d'un scooter reste plus puni, et poursuivi, que le vol financier), ça va devenir très compliqué de
continuer à parler à ces "jeunes" en leur expliquant qu'il faut respecter la Loi...



semper 16/02/2007 14:27

correction orthographe : Nietzsche

semper 16/02/2007 14:23

Il est à noter que vos analyses relèvent de vos compétences. Et que cela se voit. C'est à dire qu'on estimerait les choses avec un certain niveau de conscience, et de savoir acquis par un ensemble de cursus et autres curiosités, fin de pouvoir restituer, au travers de l'exercice de la pensée, une construction raisonnée sur un problème donné.
Mais il est possible que cela manque d'approche psychiatrique, psychologique, en terme de pouvoir de l'être au coeur d'un système et la manière qu'il peut mettre en oeuvre selon le stade de développement de son état de conscience dans le but de manifester son existence seul et en groupe.

Le dernier commentaire a une approche trés intéressante. Juste, mais conclue mal ... Une approche critique de systèmes dans lesquels certains succombent en faisant des victimes.
Ils croient "succomber". Relativement aux "autres". Ils sont dans des "ghettos".
La réalité c'est que voici 45 ans, avant les arrivées de leurs pères en France, beaucoup de gens, justement en France, vivaient encore dans des batiments ou il fallait sortir pour aller faire ses besoins, sans téléphone, sans télé. Et ou on élevait trés bien ses enfants.

L'être ne se contente pas de vouloir vivre, il veut exister. A ce titre, le pouvoir de individu par un principe physique pur et simple (de tout temps, la vie) doit se manifester. Comme le vôtre. Sauf qu'il est "nul" chez certains "jeunes", qu'il n'a pas de voie ou pas su la trouver, qu'il pense se faire atomiser par tous les autres jeunes, meilleurs que lui à l'école. Il perd ou n'a jamais eu confiance. Peut être même ses parents déjà lui ont inculqué cette tendance, voire une "éducation" de l'échec et du rejet, dans laquelle culture étrangère et racisme sont amalgamés, parce qu'ils n'ont pas vos définitions si parfaites si --consciencieuses et conscientes--des choses.
Alors, celui-là, le délinquant, il vient au banc de la société (et de plus en plus tôt), comme de plus en plus de jeunes (vortex en cours de formation et c'est pas bon signe du tout pour la nation française). Comme tous les jeunes hormonés, son sang bouillonne, l'être doit exister, il existera sous la forme dégénérée que vous philosophez. Beaucoup de jeunes quand ils le peuvent à l'adolescence, ont une "bande" de copains. Cela leur permet d'affronter le père.
Chez ceux que vous décrivez le phénomène est plus régressif. Beaucoup plus.

En réalité, votre approche tend à celle de Nietsche : on n'a pas à subir la morale des faibles. Il faut vivre dans un référentiel réellement, psychologiquement, sociologiquement adapté à l'évolution, au tuteur de l'évolution qu'est le pouvoir et à son vecteur qu'est la volonté de puissance.
Aucune autre approche n'est d'ailleurs, à ce jour, légitimement concevable.

Je partage bien de vos avis, Madame. Mais je suis beaucoup plus à droite et radical que vous.

A 07/11/2006 02:37

Je ne pense pas que la violence, dans le cas des banlieues, soit un "choix"....
 
Nous sommes beaucoup plus déterminés que nous le croyons…. Cet attribut permet de "refouler" les individus qui ne peuvent s'exprimer, qui n'ont pas eu accès à une expression, à une possibilité de concrétisation de leur conscience politique parce qu'on leur en a privé...
 
L'adjectif délinquant devient comme un entonnoir, un récipient rempli d'êtres, d'individualités que l'on n'arrive pas (ou plus) à comprendre... Les individus qui brûlent les "objets" sont-ils donc des criminels ? N'est-ce pas ici la symbolique de nos rituels de consommation propre à nos sociétés qui est ici remise en cause ? Si une société consumériste à outrance ne reconnaît l’existence des individus que par leur capacité à consommer, et qu’une partie de la population n’a plus la possibilité d’ « exister » (la consommation précède l’existence pourrait-on dire), comment, dés lors, s’étonner que le premier objet détruit soit la voiture (symbole de la vie active, de l’indépendance, de liberté et premier achat) ?
 
Lorsque tous dialogue est épuisé, lorsque le système politique, étatique, social ne donne plus de réponse, chaque être humain n’a-t-il pas le droit, ni même le devoir d’assurer sa propre survie ?

Catherine Kintzler 07/11/2006 10:03

Les individus qui brûlent des "objets" appartenant à d'autres ou à la collectivité  ou en faisant courir un danger à autrui sont des délinquants. Ceux qui brûlent des "objets" avec des gens à l'intérieur sont des criminels. Je crois que vous n'avez pas lu les deux articles soigneusement. J'y explique pourquoi ces gestes que vous appelez des "expressions" ne sont pas des mouvements populaires. Je vous renvoie aussi à l'article sur le mouvement anti-CPE : ce mouvement s'oppose en tous points à ces débordements - et on y a vu très concrètement l'opposition physique entre la violence barbare et la révolte politique.Et je suis sûre que "la population" serait horrifiée et se sentirait insultée de voir que vous confondez mouvement populaire légitime et violence aveugle illégitime.

Jacques Heurtault 17/06/2006 09:31

Ces "évènements" (disons plutôt ces "émeutes") ont indéniablement contribué à pousser le curseur politique vers la droite. Pour ce qui me concerne, je ne suis pas disposé à accepter un nouveau dérapage. Si des émeutes doivent à nouveau se produire, JE VEUX, J\\\'EXIGE UNE REPRESSION SANS ETAT D\\\'AME. IL est intolérable que l\\\'on mette le feu à des écoles (maternelles!), à des usines (lieu où se concentrent des travailleurs), etc ...Par conséquent, cela ne doit pas être toléré ... On peut penser ce que l\\\'on veut de Ségolène Royal mais force est d\\\'admettre que son propos de Bondy a provoqué un choc salutaire!

Bayet 06/04/2006 01:53


J'aime cette saine révolte exprimée avec soin... C'est si peu fréquent de nos jours. Concernant les "émeutes" dans les "quartiers" j'ajouterais deux choses :
 

Le mot «barbarie» utilisé un peu partout ne me convient pas. Les barbares sont, par définition, étrangers aux populations qu'ils agressent. Or, ici, il s’agit plutôt de «chefs de guerre locaux» qui, comme aux heures les plus noires de l’Europe naissante, oppriment avec sauvagerie les populations qu’ils prétendent protéger. Le nombre des voitures incendiées n’est pas redevenu nul... il est simplement redevenu «normal» ce qui en tout autre lieu serait insupportable. Les gangs règnent et s'affrontent toujours.  La violence permanente sert à maintenir le pouvoir...  Il y a réellement une économie propre à ces «zones de non-droit» qui sont en fait les lieux d’un autre droit : celui d’un pouvoir primitif sans moralité. Il y a donc fort à parier qu'une partie des victimes profitent parfois de quelques largesses qui les aident à supporter le joug...
 

Par ailleurs, à ceux qui, pour excuser l’innommable, parlent de "rejet de notre société" en sous-entendant que ces violences signifiaient le refus du capitalisme libéral et de ses travers je préciserais que, lors de ces «émeutes» les cibles étaient principalement, en plus des habitants des quartiers à contrôler, des lieux qui représentent une "société solidaire" ( crèches, écoles, locaux d'associations diverses, etc. .. ), une société où le travail est encore une «valeur» ( petites entreprises, commerces locaux) et non pas les agences bancaires. D'ailleurs l'argent est sans doute la seule vraie valeur de ces gens qui ne portent que des vêtements de "marque" et y ajoutent volontiers les bijoux en or les plus gros possibles... (De nombreux rappeurs à la mode donnent l'exemple et sont désormais parés de bijoux hors de prix et ... parfois ridiculement monstrueux...) Les chefs de guerre d'antan eux aussi aimaient les parures voyantes...
 

HB
 

P.S. C'est pratique ces blogs mais la fenêtre dans laquelle on tape le texte est petite et cela rend la vérification du texte délicate... Il reste donc sans doute des erreurs...
 

 

Catherine Kintzler 09/04/2006 11:56

Merci pour votre commentaire. Juste une précision sur l'emploi du terme "barbarie" et "forme barbare". Vous rappelez à juste titre que le barbare, à l'origine, c'est celui qui n'est pas grec, celui qui vient d'ailleurs. Je ne crois pas avoir employé dans mes deux articles le terme substantivé "les barbares" ou "un barbare", mais toujours des concepts "barbarie" et "forme barbare". Il s'agit alors d'une définition fonctionnelle ou civilisationnelle de "la barbarie", à laquelle vous vous référez aussi dans votre commentaire : à savoir, la disposition des techniques, des outils, des choses sans le passage par les humanités, par la loi de la cité. Je parle de "l'état de nature plus la profusion les moyens". Vous décrivez du reste très bien cet état de profusion : ornements, vêtements de marque, gadgets technologiques... En ce sens, la barbarie a toujours été présente au coeur des civilisations et elle n'a pas besoin de venir d'ailleurs. Le problème c'est qu'elle trouve des soutiens bien-pensants qui la présentent comme une civilisation et ceux qui lui résistent ou qui la dénoncent comme des nostalgiques.

Maud Piontek 02/12/2005 12:36

Le dialogue (le blog !) contre la violence

"Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement et les mots pour le dire arrivent aisément" écrivait Boileau. Ce sera mon commentaire pour renchérir sur celui de Philippe et féliciter à mon tour l'initiative de Catherine Kintzler d'écrire un blog. Tant de philosophes aujourd'hui se maintiennent dans le silence, se privant de l'art de la conversation, du dialogue, qui fut pourtant à l'origine de la philosophie. Digression à ce sujet : pourvu qu'internet reste une agora où s'expriment gratuitement, librement et intelligemment les opinions de chacun (très intéressant d'ailleurs que Catherine utilise mozilla et pas internet explorer: je propose le monopole de microsoft comme prochain sujet de réflexion !).

J’ajouterai que ce blog à l’avantage de proposer une réflexion profonde, une écriture dont on perçoit qu’elle n’est pas la conséquence d’une pensée rapide, ce qui est trop souvent le cas dans les articles d’autres blogers, ou même de nos chers journalistes : la (mauvaise) humeur de Catherine est très productive, ce qui démontre bien l’idée principale défendue dans les deux articles sur le « phénomène » des banlieues. A savoir qu’une mauvaise humeur peut s’exprimer avec des mots. Et là vient ma surenchère personnelle à l’argumentation de Catherine Kintzler, car j’ai moi aussi eu à discuter/ disputer avec une personne qui pourtant a l’habitude d’utiliser les mots plutôt que les poings pour défendre ses idées. Voici résumé le discours de cette personne, à peine caricaturé : « c’est bien que ça pète dans les banlieues, c’est leur seule façon de s’exprimer, je voudrais que ça explose complètement car il y en a marre de cette hypocrisie au sujet des « jeunes » qu’on n’arrive pas à intégrer, à classer, à éduquer » (in « conversation de café », 10 novembre 2005, midi à Tourcoing, devant une saucisse frites).

Cette remarque est, à mon sens, le contraire de ce que doit être un raisonnement. L’explosion est le contraire d’un raisonnement, et aucune violence faite à un groupe d’individus ne peut légitimer la violence. C’est une leçon que l’histoire nous a enseignée, et qu’Eric Weil argumente très bien dans son ouvrage Logique de la philosophie (et à ce titre, je reconnais bien le ton kantien/ hegelien de Catherine Kintzer, au cœur de ses nombreux articles).

L’homme n’a pas une infinité de moyens de communiquer avec les autres hommes, à vrai dire je crois qu’il n’en a que deux : le discours et le contact physique. La raison et la sensibilité. C’est un schéma binaire bien décrit par Kant dans La Critique de la raison pure. D’un côté, la sensibilité, qui peut se décliner en caresses ou en gifles. Laissons de côté les caresses pour l’instant, puisqu’il n’y en a pas eu beaucoup lors des agissements des « jeunes » (titre aussi insatisfaisant et même insultant à mon sens que « racaille » mais je l’utilise avec cette restriction, pour être comprise)… De l’autre côté, la raison. Le dialogue issu de la raison, son mode de communication, c’est le discours, avec sa logique. Le discours est particulièrement utile dans la résolution de conflits, et je vais faire ici une longue citation du philosophe Eric Weil :

« Quand on n’est pas du même avis, il faut se mettre d’accord ou se battre, jusqu’à ce que l’une des thèses disparaisse avec celui qui l’a défendue. Si l’on ne veut pas de cette seconde solution, il faut choisir la première, chaque fois que le dialogue porte sur des problèmes sérieux et qui ont de l’importance, qui doivent mener à une modification de la vie ou en confirmer la forme traditionnelle contre les attaques des novateurs. Concrètement parlant, quand il n’est pas un jeu (qui ne se comprend que comme image du sérieux), le dialogue porte, en dernier ressort, toujours sur la façon selon laquelle on doit vivre.
On ? C’est-à-dire, les hommes qui vivent déjà en communauté, qui possèdent déjà ces données qui sont nécessaires pour qu’il puisse y avoir dialogue entre les hommes qui sont déjà d’accord sur l’essentiel et auxquels il suffit d’élaborer en commun les conséquences des thèses qu’ils ont déjà acceptées, tous ensemble. Ils sont en désaccord sur la façon de vivre, parce qu’ils sont en accord sur cette même façon : il ne s’agit que de compléter et de préciser. Ils acceptent le dialogue, parce qu’ils ont déjà exclu la violence.
Ils ne l’ont pas cependant exclue absolument. Au contraire, elle leur paraît nécessaire pour régler les différends qui peuvent s’élever entre eux et ceux qui n’ont pas l’avantage de vivre en communauté avec eux, ces êtres qui, tout en ayant l’extérieur d’êtres humains, ne sont pas des hommes de plein droit parce qu’ils ne reconnaissent pas ce qui fait l’homme. »

Sans mépris, mais pour alimenter le débat (par provocation ?) et renchérir sur la nécessité d’une prise de conscience de la nécessité d’une« éducation » des « jeunes », je pense que la suite du texte de Weil définit cette poignée de délinquants dont les actes violents les ont situés « hors » de la communauté :

« Ceux-là ne se sont pas encore élevés au-dessus de la nature ; ils ont beau posséder un faciès humain, on ne les comprend pas, ni ce qu’ils font, ni ce qu’ils disent ; ils font comme les barbares, ils pépient comme les oiseaux, ils ignorent le sacré, ils vivent sans honte ni honneur, tout juste bons à servir de machines intelligentes aux vrais hommes, si ceux-ci les domestiquent et leur donnent le statut qui, de par le droit de la nature, est le leur, celui d’esclave, d’être qui ne sait pas penser, mais qui sait agir comme un être vraiment humain dès qu’un maître pense à sa place et lui donne des ordres à exécuter. La violence est la seule manière d’établir un contact avec eux – et c’est pourquoi ils ne sont pas des hommes.

Il faut bien entendre ceci derrière mon analyse : comme pour les gens qui se suicident, la mise « hors » communauté des délinquante est bien notre échec collectif. Il ne s’agit en aucun cas de dire « c’est de la faute aux parents, c’est de la faute aux jeunes, ils sont mal éduqués… » S’ils sont mal éduqués c’est parce que notre société n’a pas réussi à leur donner du sens, des raisons de vivre… Weil poursuit ainsi :

« C’est entre les vrais hommes que la violence est interdite. Certes, elle n’est pas exclue de fait, elle n’est pas impossible, mais celui qui l’emploie se sépare par là-même des hommes et se met en dehors de ce qui les unit, en dehors de la loi. Il n’a plus part à l’héritage commun, car la violence est ce qui détruirait la communauté concrète des hommes, cette communauté dont le sens est de défendre tous ses membres contre la violence extérieure, celle de la nature, qu’elle se présente sous l’aspect du besoin ou qu’elle vienne des animaux à face humaine, des barbares. »

J’interromps encore le texte d’Eric Weil, ce qui est très immodeste de ma part !
Il s’agit pour moi de remettre dans le contexte historique ce texte d’Eric Weil écrit dans les années 50 : il écrit après la shoah, la découverte des camps de concentration, la barbarie nazie, incomparable avec les « débordements » dans les banlieues. Et pourtant, les actes de violence commis, même s’ils n’étaient pas « programmés », restent une violence, restent « inhumains ». J’entends derrière moi une critique venant de la saucisse-frites du 10 novembre : « vous faites des amalgames, c’est dangereux pour la pensée ! » Peut-être. Mais j’essaie juste de tirer, comme Weil, les leçons de l’histoire qui tendent à converger vers la conclusion que le discours nous rend collectivement plus heureux que la violence ; j’essaie par là aussi de sortir d’un consensus mou où l’on n’ose plus appeler un « délinquant », un « hors la loi » (cf. la formule de Boileau qui introduit ma réflexion). Alors : je suis réac ? Peut-être. Comme Finlkiekraut pour le Nouvel Obs ! !

« La communauté sait comment il faut se défendre contre le besoin : elle possède une science et une organisation du travail ; elle sait aussi comment résister aux barbares : elle s’est donnée une constitution politique et militaire. Or, celui qui, employant la violence à l’intérieur de la communauté, contre ses frères, détruit l’organisation et rend futile cette science qui ne sert qu’à condition que le travailleur puisse travailler en paix, celui-là est l’ennemi le plus dangereux de tous et de chacun. Si donc il surgit une divergence d’opinion entre les membres de la communauté, qu’on ne soit pas d’accord sur l’interprétation d’une règle de droit, sur l’application d’un procédé technique, sur le choix d’une ligne de conduite politique, la communauté toute entière a un intérêt vital à ce qu’on n’en vienne pas aux mains, mais qu’on s’entende, qu’on se limite à l’échange d’arguments. La communauté ne subsiste qu’aussi longtemps que le dialogue suffit à tout régler de ce qui peut diviser les membres. »

(La « ligne politique » désignée par Weil, c’est peut-être bien celle de Sarkozy dans le cas qui nous intéresse, et ses débordements langagiers qui n’entrent pas à mon sens dans une véritable logique du discours telle que Weil la défend, puisqu’on est plutôt dans le ton de l’insulte que de l’argument.)

Voilà.
Aujourd’hui, nous vivons en communauté. C’est notre chance, et c’est notre ouvrage : à nous, tous ensemble, de construire de « nous », de l’améliorer, de tirer aussi les leçons du passé. Notre société a peut-être besoin de réapprendre à parler, et à écouter. Apprécier le sens des mots, tout faire pour entrer dans la pensée de l’autre, soigner ses propres expressions afin de communiquer au plus juste, au plus intelligible, au plus sensible finalement, car il n’est rien de plus doux pour un être que de se sentir compris.
Merci donc de nous proposer votre blog, un espace supplémentaire où l’on puisse s’entendre, avant tout parce qu’on parvient à s’écouter…

Philippe Guisgand 01/12/2005 20:47

Mais que cela fait du bien de lire si clairement exprimé ce que l'on peut "gamberger" seul et confusément ou exprimer maladroitement... Bravo Catherine, continuez, vous m'encouragez ! Il faudra bien que la "chose publique reprenne tôt ou tard le dessus.L

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