7 janvier 1971 4 07 /01 /janvier /1971 18:55

Humanité, différence sexuelle et langue

« On pense toujours avec la langue, plus loin que la langue »

par Alain Champseix [1]

En ligne le 21 août 2014

 

 

Dans son bloc-notes du 4 août, Catherine Kintzler, par le biais de la juste et saine satire qu’elle effectue de la féminisation forcée de la langue, nous invite ni plus ni moins, nous semble-t-il, à réfléchir sur le féminin et le masculin d’une part et au rapport de la langue aux formes de domination sociale qu’elle peut éventuellement véhiculer d’autre part.

 

Sommaire de l'article :

1 - Le féminin et le masculin

2 - Langue et différence sexuelle

Notes [notes automatiques en aller-retour avec lien pour chaque appel - pour corriger le petit décalage dans l'affichage, dérouler légèrement l'écran vers le haut après avoir cliqué sur le numéro]


1 - Le féminin et le masculin

 

Si l’on s’en tient à l’anthropologie, on peut soutenir que, jusqu’à présent du moins, le rapport entre hommes et femmes a toujours été dissymétrique et en faveur de premiers. Françoise Héritier, peu suspecte de misogynie, l’a démontré, par exemple, lors d’une séance de la Société Française de Philosophie, le 25 janvier 1997[2]. Traditionnellement, par exemple, elles n’ont pas le « privilège » de porter les armes, de tuer : même encore, les bouchers sont des hommes. Ceux-ci donnent la mort quand celles-là portent la vie. Pour de tout autres raisons, Freud apporte son eau au moulin pour expliquer cette inégalité que l’on retrouve dans toutes les cultures[3]. Certes, son anthropologie est nettement moins scientifique que celle de Françoise Héritier, elle est plus spéculative, si l’on peut dire, mais elle est inspirée et problématique : comment rendre compte, au point de vue psychique, de l’opposition entre la culture et le bonheur ?


Voilà pour les faits qui, comme toujours, ne touchent pas le fond de la question qui est : y a-t-il une égalité de principe entre les hommes et les femmes ? Plus fondamentalement, si l’on ne veut pas tomber dans des débats d’opinion qui abrutissent au lieu d’instruire, il convient de se rendre compte que cette question en appelle une autre : comment comprendre la différence sexuelle eu égard à l’essence de l’humanité ?

Il y a deux façons de s’y prendre.

Influencé pendant longtemps par Auguste Comte[4], il m’était arrivé d’affirmer que l’humanité est fondamentalement sexuée. Autrement dit, elle suppose aussi bien les hommes que les femmes lesquels se supposent tout autant : pas d’hommes sans femmes, pas de femmes sans hommes, ni égalité ni inégalité mais complémentarité.

Les justifications de cette idée peuvent être diverses et solides. Aristote rend compte de la différence entre hommes et femmes par la nature. Attention ! Il ne s’agit pas de la nature au sens biologique du terme, sens valable chez lui mais secondaire, mais de la nature au sens d’essence. L’essence de l’être humain c’est la rationalité qui suppose la société : l’homme est un « vivant politique » par nature[5] et non par accident (en raison de contraintes purement extérieures et historiques par exemple). Or la société politique comporte comme premier élément la famille (non l’individu donc) : un homme, une femme, généralement des enfants, en tout cas une maison (oikos)[6] et - pourquoi pas ? – aussi, des terres, des esclaves, des animaux, etc.[7]. Le philosophe estime qu’il y a une supériorité naturelle de l’homme à l’égard de la femme mais c’est toujours logiquement parce que l’homme est un citoyen. Il convient de tenir compte, ici, de l’histoire et des analyses anthropologiques que nous évoquions au début. Il n’en reste pas moins que l’homme et la femme sont libres ensemble au niveau de la famille et la liberté n’est qu’humaine (ou divine mais cela revient au même d’une certaine façon). C’est aussi ensemble, par leur communauté, qu’ils apprennent le bonheur mais il serait trop long de développer ce point ici.


Vous n’êtes pas complètement convaincus ? Alors préférerez-vous, peut-être, une autre explication. Le rapport homme/femme est un moment nécessaire de l’Esprit et non un fait naturel, montre Hegel. On est encore plus éloigné du rapport animal mâle/femelle[8] qu’avec Aristote : la famille constitue ainsi un dépassement de la nature lui-même dépassé par le droit qui est une relation entre personnes indépendantes.


Il n’est pas impossible que vous vous montriez encore sceptiques[9] : peut-on réellement comprendre la différence entre l’homme et la femme à partir de la nature ou de l’esprit ? N’est-ce pas, par trop, « essentialiser » les choses ? Il reste une solution : non pas parler du féminin et du masculin en eux-mêmes, évoquer, par exemple, quelque chose comme « l’éternel féminin », mais raisonner, positivement, en termes de fonctions. Ainsi, il n’y a pas la femme mais la fille, la sœur, l’épouse, la mère et c’est parce que le fait humain est compréhensible comme fait social et que ce fait est régi fondamentalement par la loi du cœur et non par l’intelligence abstraite que, au bout du compte, le féminin prime sur le masculin. Il ne s’agit pas là d’une vérité toute faite qu’il y aurait encore à justifier mais du seul principe qui permet de réellement rendre compte de la réalité humaine. On trouverait chez Alain bien des échos de cette pensée, infiniment détaillée par Auguste Comte, quand il dit des femmes qu’elles sont « nos sœurs »[10] ou quand, dans Mars ou la guerre jugée[11], il espère l’influence de celles-ci en faveur de la paix. La femme serait donc l’avenir de l’homme, aux deux sens du terme. [ Haut de la page ]


Remarquons, au passage, que c’est pour toutes ces raisons que je n’ai pas eu, personnellement, le cœur, l’an dernier, de railler les opposants au mariage pour tous. Ils exprimaient, à leur manière, une certaine conception de l’humanité et craignaient, légitimement en un sens, que celle-ci ne dépende plus que de l’atomisme individuel et des opinions et goûts de chacun, mais s'ils ont sombré dans le ridicule, c’est qu’au lieu de philosopher, ils se sont raccrochés désespérément soit à un naturalisme purement biologique (il y a des cellules sexuelles), soit à la religion ou aux religions, pour une fois d'accord entre elles, soit à la tradition, autant de bouées percées. Ils ont péri corps et âme.


Il y a, pourtant, une tout autre façon d’aborder la question qui nous préoccupe. Elle consiste à considérer que l’être humain est avant tout cet être doué de raison, capable de vérité et de justice. Si l’on en est convaincu, on peut alors comprendre ce qu’énonce Platon au livre V de La République : les femmes doivent faire partie de la classe des gardiens (soldats et gouvernants). Il ne s’agit pas là d’un point de détail ou d’une concession faite au « deuxième sexe » mais d’une idée essentielle : l’humanité ne peut être libre et heureuse tant que l’âme individuelle et l’âme de la cité ne mettent pas à la tête de leur vie l’amour du savoir. Cela seul importe de ce point de vue et non la différence sexuelle. Mettre les femmes de côté dans la pensée et dans l’action, les minorer, c’est montrer que l’on n’a rien compris, que l’on n’est pas philosophe. Platon est bien conscient que toute une éducation est à faire pour en arriver là et que l’éducation, par définition, s’oppose aux préjugés. Aussi parle-t-il de « vague » : il faut passer la barre de la doxa. Il y a même trois « vagues » successives de plus en plus puissantes à franchir : après la première que constitue la non subordination des femmes, viendra celle de l’abolition de la famille (uniquement pour les gardiens toutefois) et de la propriété privée – non autoritairement comme dans un régime communiste mais volontairement parce que l’on n’y est plus attaché, parce qu’on ne lui accorde aucune importance[12] et parce que l’on est tout à la philia dans sa relation avec les autres. Enfin pourra être surmontée la troisième vague : accepter l’idée selon laquelle ce sont les philosophes qui doivent diriger[13] suppose, en effet, une conversion complète car ils n’aiment pas gouverner et ceux qui gouvernent pensent à tout sauf à la philosophie[14].


Platon nous conduirait-il à nier la différence sexuelle ? Tout indique le contraire. Il tient compte, par exemple d’une faiblesse physique relative[15] encore qu’il faille considérer la relativité de cette faiblesse. Une rugbywoman (une joueuse de rugby ?) sera toujours plus forte qu’un gringalet sans que cela l’empêche d’être, par ailleurs, jolie. Je me souviens d’une élève de terminale L, une blondinette fluette qui voulait coûte que coûte entrer dans l’armée. Elle a été recrutée notamment parce qu’en plus de porter son sac de trente-cinq kilos, elle avait aidé un garçon qui n’en pouvait mais à traîner le sien. L’humanité nous réserve bien des surprises, pas toujours aussi bonnes, nous l’accordons. Platon évoque, aussi, des domaines où les femmes excellent – peu importe, après tout que cela vienne de la nature ou de l’histoire : « Ne perdons pas notre temps à parler du tissage et de la confection des gâteaux et des ragoûts où les femmes paraissent avoir quelque talent et où il serait tout à fait ridicule qu’elles fussent battues. »[16]. Nous ajouterions volontiers que les femmes sont plus facilement capables d’une douceur et d’une finesse de jugement que la plupart des hommes tout en précisant qu’elles sont, à l’inverse, aussi susceptibles de plus de colère (thumos en grec). Rappelons que le premier caractère du naturel philosophe est d’être capable de devenir gardien et, donc, d’être comme les bons chiens qui sont pacifiques avec les amis et féroces pour les ennemis[17]. N’est-ce d’ailleurs pas pour cette raison que le Socrate de La République a pu soutenir qu’entre autres avantages d’avoir des femmes soldats c’est qu’elles terrifieront l’armée adverse[18] ?...


Il y a donc bien différence sexuelle mais cette différence, humainement, est secondaire[19]. Ainsi serait-il absurde de cantonner la femme à sa fonction d’engendrement[20] et elle pourra, quel que soit son âge, s’exercer nue au gymnase avec les hommes[21]. Qu’importe puisqu’elle sera « vêtue de vertu »[22] ?

Bien des féministes n’auraient-elles pas raison, dans ces conditions, quand elles réclament les mêmes jeux pour les enfants qu’ils soient filles ou garçons et, bien sûr, la féminisation de la langue ? N’ont-elles pas compris, comme Platon, que tout est affaire d’éducation et qu’il s’agit de réformer en profondeur les opinions phallocratiques sur lesquelles les sociétés reposent ? [ Haut de la page ]

 

 

 

2 - Langue et différence sexuelle

 

Faisons deux remarques tout d’abord.


Notons premièrement que, dans l’optique de Platon, la libération des femmes passe par la libération de l’être humain qu’il s’agit d’arracher à son ignorance, à commencer par son ignorance de lui-même, c’est-à-dire de ce qui est utile (bon) à son âme. Aussi n’est-ce pas l’égalisation des conditions qui est la clef de l’émancipation[23]. La mettre au centre c’est donc, aussi, une façon d’aller à l’encontre de la philosophie et peut conduire à des injustices dans le cas où une femme commanderait non parce qu’elle est compétente mais parce qu’elle est femme. Que penser, dans cette perspective, des lois sur la parité ?

Notons, ensuite et cependant, que, puisque nous parlons de loi, un argument féministe fort se présente : si l’on ne légifère pas, la langue y compris, les femmes seront traitées de façon inégale justement parce que la société telle qu’elle est n’est pas philosophiquement réglée. Attendre la conversion philosophique reviendrait à accepter cette inégalité de fait que les anthropologues exposent si bien. Une (ou un) féministe philosophe pourrait même ajouter que modifier les représentations de la doxa à propos de la féminité ne peut certes pas rendre philosophe mais favoriser le développement de la philosophie. Après tout, la féminisation de bien des professions au cours du XXe siècle n’est sans doute pas pour rien dans l’accroissement sensible du nombre des femmes dans la discipline. En l’occurrence, l’avantage de la loi est qu’elle est obligatoire – pardon pour le pléonasme ! On doit obéir à la loi qu’elle plaise ou non : si on la renversait on prétendrait vouloir vivre à « l’état de nature », dans le non-droit, on ferait tort et au fait de l’humanité et à l’idée d’humanité. Par définition, la loi ne repose pas sur le bon plaisir individuel, même légitime[24]. Autrement dit, mieux vaut une mauvaise loi que pas de loi du tout. La seule chose que la loi ne peut exiger de moi c’est que je l’approuve intellectuellement comme si elle était un théorème mathématique. Ainsi, même si cela me perturbe, je dois désormais écrire « Madame la Proviseure » si je m’adresse à mon chef d’établissement pour le cas où il[25] est une femme. Ainsi encore, lorsqu’un rectorat adresse sa convocation pour les épreuves anticipées du baccalauréat de première à une jeune fille de seize ans, il écrit : « Mme X»[26].


Malgré tout, ce raisonnement se heurte à deux objections.


1) Certes, la loi c’est la loi mais ce qui fait qu’une loi est une loi ce n’est pas qu’elle a été décidée et promulguée, même par une assemblée censée être souveraine, mais c’est qu’elle est, par principe, conforme à ce que Rousseau appelait la « volonté générale », c’est-à-dire, aussi, le bien commun et, notamment la liberté de tous[27]. Que l’on menace, que l’on dresse des procès-verbaux, que l’on emprisonne, spolie tant que l’on veut, ce n’est pas pour autant qu’une loi est une loi. Ce ne peut être qu’un simulacre de loi.


2) Par définition une loi s’applique dans un pays. Or vouloir légiférer sur la langue française qui, certes, est la langue officielle de la République française, c’est vouloir légiférer sur une langue qui n’appartient pas qu’à la France : elle appartient à tous les francophones. Pour un Nigérien, le français est sa langue et non celle de l’ancienne puissance coloniale. Comme nombreux sont les États qui souhaitent avoir leur réforme de la langue pour la féminiser - il y a des lois en ce sens au Québec, en Suisse, en Belgique et, donc, en France - il est permis de s’interroger sur ce qu’il advient de la francophonie et de sa relative unité. Quel français devra apprendre un Américain ou un Chinois désireux d’étudier notre langue ? On voit mal comment un attentat contre sa langue pourrait être conforme à la volonté générale d’un peuple quand bien même une majorité simple ou une majorité qualifiée aux deux tiers, à 80% et même à 90% serait d’accord avec la réforme. [ Haut de la page ]


On nous rétorquera, sans doute, que nous exagérons en parlant d’attentat : il ne s’agit pas de refonder toute la langue, pas même, ici du moins, de changer l’orthographe en général mais de modifier les représentations dans le bon sens, celui de l’égalité des hommes et des femmes.

Nous nous contenterons de faire trois observations.


1° On peut se demander s’il n’y a pas quelque chose d’illogique à vouloir décider du changement d’une langue. En effet, pour prendre une telle décision, il faut user de la langue telle qu’elle est, avec les règles qu’elle comporte avant sa réforme. Plus généralement, une langue n’est jamais décidée puisqu'elle est la condition de toute décision.


2° Une langue n’est pas pure au sens où elle n’est pas cette « Caractéristique universelle »[28] qu’un Leibniz appelait de ses vœux. Elle est liée à l’expérience humaine en tant qu’elle n’est jamais d’abord seulement et principalement individuelle. Rappelons l’analyse d’Aristote évoquée plus haut : l’homme est un être social/politique par nature ; ce philosophe grec s’appuyait même sur le fait du langage (logos) pour étayer cette idée. Partant, il n’est guère étonnant que les langues soient changeantes, les hommes cherchant, depuis leurs origines sans doute, différentes techniques et différents modes de vie. Il n’est guère étonnant non plus qu’elles soient variées – il y a l’argot des banlieues, le style amphigouri des technocrates et il y eut le langage châtié de certaines catégories sociales. On pourrait également songer aux influences que les langues exercent les unes sur les autres. Mais, surtout, il n’est guère étonnant que les hommes aient commencé à parler en employant les moyens du bord, les distinctions qui étaient à leur portée comme celle, par exemple, du masculin et du féminin. Or c’est précisément ce travail de distinction qui est à la base de tout langage humain, qui permet de réfléchir, de raisonner et même de parvenir à la science. C’est donc lui qui importe et non les moyens sur lesquels il a pu s’appuyer. Sérieusement, est-ce qu’un francophone croit que le soleil est de sexe masculin alors qu’un germanophone serait persuadé qu’il est de sexe féminin (die Sonne) ? Socrate, dans le Cratyle de Platon, avec son ironie parfois à peine saisissable, nous mettait en garde contre les dangers des recherches étymologiques intempérantes : autant elles peuvent être éclairantes quand elles remontent à des strates anciennes d’une langue ou à une autre langue dont elle est issue, autant elles nous font jusqu’à perdre de vue l’essence du langage quand elles prétendent remonter à son commencement même, par exemple à sa proximité avec le cri ou les sons mimétiques. On pense toujours avec la langue plus loin que la langue. La volonté de féminiser le français va donc à l’encontre de la nature même de la langue puisqu’on voudrait ainsi la refermer sur elle-même, oublier qu’elle a la nature du signe et qu’un signe vaut de se rapporter à autre chose que lui[29]. Le féminin et le masculin dans la langue ne sont pas le féminin et le masculin en dehors de la langue[30].


3° Parce qu’elle est moyen de penser[31], la langue est à la fois un point de départ et un résultat. Elle est un point de départ parce qu’on l’apprend dès sa plus petite enfance, elle est un résultat dans la mesure même où on la parle et l'écrit. Ainsi, chaque individu, chaque génération prolonge la langue - parfois en mal, il est vrai. Il faudrait ajouter que c’est en tant que résultat qu’elle est un point de départ : qui veut apprendre la langue l’apprend avec les grands auteurs. Les bons dictionnaires en sont nourris[32] sans que cela les empêche, bien au contraire, d’être attentifs aux évolutions et aux différents niveaux de langue et les instituteurs, puis les professeurs de collège puisaient amplement naguère dans les meilleurs textes de ce que l’on pourrait appeler le répertoire qui, au demeurant, pouvait aller jusqu’au XXe siècle. Naturellement, une telle appropriation n’a de sens que dans la mesure où elle permet à chacun de s’exprimer avec tous et de former ainsi sa pensée. La langue entretient donc un rapport intime avec la liberté individuelle et il n’appartient à personne de nous dicter notre façon de parler et de penser. Lorsque l’on estime que le pouvoir politique a à réviser la langue on cherche à imposer aux esprits l’égalité entre les hommes et les femmes alors qu’il s’agit de la comprendre. On va même à l’encontre de la possibilité d’une telle compréhension : l’intelligence refuse la force car rien ne peut être compris par la contrainte. A rebours, nous avons tâché, ici, de montrer premièrement qu’il y a une identité – plus encore qu’une égalité - entre les hommes et les femmes, l’identité de l’essence de l’être humain et, deuxièmement, que cette identité est tellement inséparable de la langue qu’on peut aussi bien soutenir qu’elle est instituée par les hommes, en raison de leur propre nature toutefois et non du fait de leur bon vouloir, qu’elle les institue. On s’hominise et on s’humanise en parlant c’est-à-dire en faisant passer à l’acte l’être social/politique ainsi que l’être doué de raison que l’on a  la vocation d’être. Il s’agit donc, aussi, de savoir ce que nous voulons devenir : une humanité formatée par de bonnes pensées correctes, socialement bien vues, « humaines, trop humaines » ou une humanité qui déborde d’intelligence[33], chez tous et à jamais. Si l’on tient au premier parti, que l’on se dise, au moins, que le retour du refoulé est toujours possible, sous une forme qui risque de n’être guère belle à voir. Comment pourrait-il en être autrement ? Quand on est abruti par le bien ou, plutôt, le simulacre du bien, on est déjà dans le mal car le mal, précisément, c’est d’être abruti.

 

 



[1] Alain Champseix est professeur agrégé de philosophie, ancien élève de l'Ecole Normale Supérieure de Fontenay / Saint-Cloud, docteur en philosophie de l'Université Paris-Sorbonne, enseignant, conseiller pédagogique et formateur.

[2] Cf. Bulletin de la Société Française de Philosophie, tome XCI, 1997. On peut, également, se reporter à son ouvrage Masculin, féminin. La pensée de la différence, Paris, Odile Jacob, 1996.

[3] Cf. l’éclairante présentation par Pierre Pellegrin de Malaise dans la culture dans la traduction de Dorian Astor, GF-Flammarion, 2010, p. 61 et note.

[4] Il y a pire comme influence.

[5] La Politique, livre A, 1252b9.

[6] Le lien homme-femme comporte un élément matériel qui lui-même a du sens :i permet de se nourrir et d’avoir une certaine indépendance. Esprit et matière ne se séparent pas !

[7] Ce n’est pas un hasard si le terme économie dérive du terme oikos.

[8] Bien qu’il soit lui-même un autre moment de l’Esprit. Le contraire de l’Esprit, la Nature, est encore l’Esprit pour cette raison même. Il est impossible de résumer Hegel mais c’est toujours avec plaisir qu’on peut le lire. Contrairement à ce que certains passages pourraient laisser croire quand on n’est pas préparé, il est souvent très lisible. Pour le sujet qui nous intéresse ici, il est possible de se rapporter aux §§ 518 à 522 de l’Encyclopédie des Sciences philosophiques, III, « La philosophie de l’Esprit », édition Bernard Bourgeois à la Librairie Vrin, Paris, 1988.

[9] Ce n’est pas un défaut ! Bien au contraire, la raison requiert le doute.

[10] Et non, donc, le gibier du désir masculin.

[11] Chapitre IV, Animaux de combat.

[12] Position limite mais révélatrice : quand on aime le vrai, on n’aime plus la possession privée des biens matériels et tant qu’on aime la possession privée des biens matériels, on n’aime pas le vrai.

[13] A partir de 471c.

[14]Au taux de croissance par exemple, de façon compulsive. Notons, cependant, qu’une telle conversion ne sera pleinement explicitée qu’avec les livres VI et VII.

[15] 457a

[16] 455cd. Traduction d’Emile Chambry, collection Guillaume Budé, Les Belles Lettres.

[17] Livre II, 375e. C’est souvent l’inverse pour ceux qui n’ont pas le naturel philosophe ou qui sont mal éduqués.

[18] 471d

[19] Secondaire ne veut pas dire sans intérêt et superflu. La différence sexuelle présente bien des charmes.

[20] On pourrait, par ce biais, aborder les passages denses où il est question de la communauté des enfants.

[21] 452a-b

[22] 457a

[23] Nous ne voulons bien sûr pas dire que cette égalisation est sans importance.

[24] Le Criton de Platon pourrait être lu de ce point de vue : bien que sa condamnation à mort soit totalement injuste, Socrate refuse de s’évader malgré les conseils et la protection de ses amis. Ce serait désobéir aux lois.

[25] « Chef » est tout de même masculin.

[26] Notons que le gain n’est pas si évident même du point de vue de l’égalité. Certes, apparemment, il s’agit de corriger une dissymétrie : on n’appelle plus « damoiseau » un jeune homme mais on pourrait également penser, à l’inverse, que le féminin perd ainsi la richesse d’une distinction que le masculin n’a pas. L’égalisation peut avoir un effet boomerang.

[27] Une loi, par définition, ne saurait être arbitraire et irrationnelle. Bien qu’établie par les hommes, on peut dire, aussi, qu’elle s’impose à eux. On se reportera, ici encore, au Contrat social : en un sens le peuple est l’auteur des lois mais, en un autre, il leur est soumis.

[28] « Caractéristique » vient de « caractère » qui veut dire « lettre » ou « chiffre ». Une caractéristique universelle serait un système de caractères permettant d’exprimer de façon univoque les idées fondamentales de l’esprit humain – en tenant compte qu’elles entretiennent entre elles des liens définis - d’une part et, d’autre part, ses opérations essentielles. Avec elle, il serait possible de raisonner sans erreur et d’accorder démonstrativement les intelligences. Les progrès de la science d’un côté et de la paix de l’autre seraient ainsi rendus possibles. On échapperait aussi bien à l’erreur et à la stérilité des disputes qu’aux dangers des discordes. Il s’agirait, en quelque sorte, d’un élargissement du langage mathématique.

[29] Il convient, cependant, de ne pas confondre le signe linguistique avec le signe mathématique ou le signe de la Caractéristique universelle (dans quelle mesure Saussure tient-il compte ou non de cette distinction ?). Ces derniers sont en effet entièrement artificiels (construits et volontairement établis) alors que les langues dérivent, fondamentalement, de l’aptitude purement humaine à parler. Cette aptitude ne cesse de s’exercer tout au long de l’histoire sans attendre une connaissance sûre des choses. On a pu reprocher à Leibniz de vouloir transformer la pensée en calcul avec son projet de Caractéristique, un calcul, certes, très riche et plein de finesse qui comporterait comme des intégrales et reposerait sur des algorithmes, mais, s’il voyait en cette dernière un moyen indispensable à la science, il supposait aussi qu’elle ne pouvait advenir qu’avec beaucoup de science. Comme on n’en est pas là, il a pu écrire, dans les Nouveaux Essais sur l’entendement humain que « les langues sont le meilleur miroir de l’esprit humain. »

[30] Il nous semble que tout le travail des grammairiens et linguistes – mais la linguistique comporte de nombreuses branches – s’explique par cette spécificité des langues. Elles ont leurs lois et leur intelligibilité propres. Par exemple, même si l’imparfait du subjonctif n’est plus guère usité en français si l’on excepte, dans une certaine mesure, la troisième personne du singulier, il n’en reste pas moins essentiel pour comprendre cette langue. Son étude est nécessaire non seulement pour lire les textes de l’époque classique mais encore pour prendre conscience des substituts complexes, corrects ou pas, que nos contemporains emploient pour l’éluder. L’étude de la langue ne relève pas de la seule curiosité : elle contribue à la faire être.

[31] Le mathématicien même parle ou a parlé égyptien, grec, arabe, français, anglais ou japonais : le langage mathématique suppose le langage tout court. Je me souviens, par exemple, d’un jeune professeur de mathématiques qui me témoignait de son admiration pour la clarté et la beauté du français en lequel s’exprimaient les membres du jury de son concours de recrutement.

[32] Et les grands auteurs travaillent le plus souvent avec un dictionnaire sous le coude. Il n’est pas trop d’une vie pour apprendre à parler ou écrire.

[33]  Et de cœur mais, au bout du compte, y a-t-il à dissocier l’intelligence du cœur et le cœur de l’intelligence ?

 

NDE . Mezetulle attire l'attention des lecteurs sur la richesse et la qualité de la discussion qui a lieu dans les commentaires ci-dessous.    

© Alain Champseix et Mezetulle, 2014

 

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