7 janvier 1971 4 07 /01 /janvier /1971 18:55

Humanité, différence sexuelle et langue

« On pense toujours avec la langue, plus loin que la langue »

par Alain Champseix [1]

En ligne le 21 août 2014

 

 

Dans son bloc-notes du 4 août, Catherine Kintzler, par le biais de la juste et saine satire qu’elle effectue de la féminisation forcée de la langue, nous invite ni plus ni moins, nous semble-t-il, à réfléchir sur le féminin et le masculin d’une part et au rapport de la langue aux formes de domination sociale qu’elle peut éventuellement véhiculer d’autre part.

 

Sommaire de l'article :

1 - Le féminin et le masculin

2 - Langue et différence sexuelle

Notes [notes automatiques en aller-retour avec lien pour chaque appel - pour corriger le petit décalage dans l'affichage, dérouler légèrement l'écran vers le haut après avoir cliqué sur le numéro]


1 - Le féminin et le masculin

 

Si l’on s’en tient à l’anthropologie, on peut soutenir que, jusqu’à présent du moins, le rapport entre hommes et femmes a toujours été dissymétrique et en faveur de premiers. Françoise Héritier, peu suspecte de misogynie, l’a démontré, par exemple, lors d’une séance de la Société Française de Philosophie, le 25 janvier 1997[2]. Traditionnellement, par exemple, elles n’ont pas le « privilège » de porter les armes, de tuer : même encore, les bouchers sont des hommes. Ceux-ci donnent la mort quand celles-là portent la vie. Pour de tout autres raisons, Freud apporte son eau au moulin pour expliquer cette inégalité que l’on retrouve dans toutes les cultures[3]. Certes, son anthropologie est nettement moins scientifique que celle de Françoise Héritier, elle est plus spéculative, si l’on peut dire, mais elle est inspirée et problématique : comment rendre compte, au point de vue psychique, de l’opposition entre la culture et le bonheur ?


Voilà pour les faits qui, comme toujours, ne touchent pas le fond de la question qui est : y a-t-il une égalité de principe entre les hommes et les femmes ? Plus fondamentalement, si l’on ne veut pas tomber dans des débats d’opinion qui abrutissent au lieu d’instruire, il convient de se rendre compte que cette question en appelle une autre : comment comprendre la différence sexuelle eu égard à l’essence de l’humanité ?

Il y a deux façons de s’y prendre.

Influencé pendant longtemps par Auguste Comte[4], il m’était arrivé d’affirmer que l’humanité est fondamentalement sexuée. Autrement dit, elle suppose aussi bien les hommes que les femmes lesquels se supposent tout autant : pas d’hommes sans femmes, pas de femmes sans hommes, ni égalité ni inégalité mais complémentarité.

Les justifications de cette idée peuvent être diverses et solides. Aristote rend compte de la différence entre hommes et femmes par la nature. Attention ! Il ne s’agit pas de la nature au sens biologique du terme, sens valable chez lui mais secondaire, mais de la nature au sens d’essence. L’essence de l’être humain c’est la rationalité qui suppose la société : l’homme est un « vivant politique » par nature[5] et non par accident (en raison de contraintes purement extérieures et historiques par exemple). Or la société politique comporte comme premier élément la famille (non l’individu donc) : un homme, une femme, généralement des enfants, en tout cas une maison (oikos)[6] et - pourquoi pas ? – aussi, des terres, des esclaves, des animaux, etc.[7]. Le philosophe estime qu’il y a une supériorité naturelle de l’homme à l’égard de la femme mais c’est toujours logiquement parce que l’homme est un citoyen. Il convient de tenir compte, ici, de l’histoire et des analyses anthropologiques que nous évoquions au début. Il n’en reste pas moins que l’homme et la femme sont libres ensemble au niveau de la famille et la liberté n’est qu’humaine (ou divine mais cela revient au même d’une certaine façon). C’est aussi ensemble, par leur communauté, qu’ils apprennent le bonheur mais il serait trop long de développer ce point ici.


Vous n’êtes pas complètement convaincus ? Alors préférerez-vous, peut-être, une autre explication. Le rapport homme/femme est un moment nécessaire de l’Esprit et non un fait naturel, montre Hegel. On est encore plus éloigné du rapport animal mâle/femelle[8] qu’avec Aristote : la famille constitue ainsi un dépassement de la nature lui-même dépassé par le droit qui est une relation entre personnes indépendantes.


Il n’est pas impossible que vous vous montriez encore sceptiques[9] : peut-on réellement comprendre la différence entre l’homme et la femme à partir de la nature ou de l’esprit ? N’est-ce pas, par trop, « essentialiser » les choses ? Il reste une solution : non pas parler du féminin et du masculin en eux-mêmes, évoquer, par exemple, quelque chose comme « l’éternel féminin », mais raisonner, positivement, en termes de fonctions. Ainsi, il n’y a pas la femme mais la fille, la sœur, l’épouse, la mère et c’est parce que le fait humain est compréhensible comme fait social et que ce fait est régi fondamentalement par la loi du cœur et non par l’intelligence abstraite que, au bout du compte, le féminin prime sur le masculin. Il ne s’agit pas là d’une vérité toute faite qu’il y aurait encore à justifier mais du seul principe qui permet de réellement rendre compte de la réalité humaine. On trouverait chez Alain bien des échos de cette pensée, infiniment détaillée par Auguste Comte, quand il dit des femmes qu’elles sont « nos sœurs »[10] ou quand, dans Mars ou la guerre jugée[11], il espère l’influence de celles-ci en faveur de la paix. La femme serait donc l’avenir de l’homme, aux deux sens du terme. [ Haut de la page ]


Remarquons, au passage, que c’est pour toutes ces raisons que je n’ai pas eu, personnellement, le cœur, l’an dernier, de railler les opposants au mariage pour tous. Ils exprimaient, à leur manière, une certaine conception de l’humanité et craignaient, légitimement en un sens, que celle-ci ne dépende plus que de l’atomisme individuel et des opinions et goûts de chacun, mais s'ils ont sombré dans le ridicule, c’est qu’au lieu de philosopher, ils se sont raccrochés désespérément soit à un naturalisme purement biologique (il y a des cellules sexuelles), soit à la religion ou aux religions, pour une fois d'accord entre elles, soit à la tradition, autant de bouées percées. Ils ont péri corps et âme.


Il y a, pourtant, une tout autre façon d’aborder la question qui nous préoccupe. Elle consiste à considérer que l’être humain est avant tout cet être doué de raison, capable de vérité et de justice. Si l’on en est convaincu, on peut alors comprendre ce qu’énonce Platon au livre V de La République : les femmes doivent faire partie de la classe des gardiens (soldats et gouvernants). Il ne s’agit pas là d’un point de détail ou d’une concession faite au « deuxième sexe » mais d’une idée essentielle : l’humanité ne peut être libre et heureuse tant que l’âme individuelle et l’âme de la cité ne mettent pas à la tête de leur vie l’amour du savoir. Cela seul importe de ce point de vue et non la différence sexuelle. Mettre les femmes de côté dans la pensée et dans l’action, les minorer, c’est montrer que l’on n’a rien compris, que l’on n’est pas philosophe. Platon est bien conscient que toute une éducation est à faire pour en arriver là et que l’éducation, par définition, s’oppose aux préjugés. Aussi parle-t-il de « vague » : il faut passer la barre de la doxa. Il y a même trois « vagues » successives de plus en plus puissantes à franchir : après la première que constitue la non subordination des femmes, viendra celle de l’abolition de la famille (uniquement pour les gardiens toutefois) et de la propriété privée – non autoritairement comme dans un régime communiste mais volontairement parce que l’on n’y est plus attaché, parce qu’on ne lui accorde aucune importance[12] et parce que l’on est tout à la philia dans sa relation avec les autres. Enfin pourra être surmontée la troisième vague : accepter l’idée selon laquelle ce sont les philosophes qui doivent diriger[13] suppose, en effet, une conversion complète car ils n’aiment pas gouverner et ceux qui gouvernent pensent à tout sauf à la philosophie[14].


Platon nous conduirait-il à nier la différence sexuelle ? Tout indique le contraire. Il tient compte, par exemple d’une faiblesse physique relative[15] encore qu’il faille considérer la relativité de cette faiblesse. Une rugbywoman (une joueuse de rugby ?) sera toujours plus forte qu’un gringalet sans que cela l’empêche d’être, par ailleurs, jolie. Je me souviens d’une élève de terminale L, une blondinette fluette qui voulait coûte que coûte entrer dans l’armée. Elle a été recrutée notamment parce qu’en plus de porter son sac de trente-cinq kilos, elle avait aidé un garçon qui n’en pouvait mais à traîner le sien. L’humanité nous réserve bien des surprises, pas toujours aussi bonnes, nous l’accordons. Platon évoque, aussi, des domaines où les femmes excellent – peu importe, après tout que cela vienne de la nature ou de l’histoire : « Ne perdons pas notre temps à parler du tissage et de la confection des gâteaux et des ragoûts où les femmes paraissent avoir quelque talent et où il serait tout à fait ridicule qu’elles fussent battues. »[16]. Nous ajouterions volontiers que les femmes sont plus facilement capables d’une douceur et d’une finesse de jugement que la plupart des hommes tout en précisant qu’elles sont, à l’inverse, aussi susceptibles de plus de colère (thumos en grec). Rappelons que le premier caractère du naturel philosophe est d’être capable de devenir gardien et, donc, d’être comme les bons chiens qui sont pacifiques avec les amis et féroces pour les ennemis[17]. N’est-ce d’ailleurs pas pour cette raison que le Socrate de La République a pu soutenir qu’entre autres avantages d’avoir des femmes soldats c’est qu’elles terrifieront l’armée adverse[18] ?...


Il y a donc bien différence sexuelle mais cette différence, humainement, est secondaire[19]. Ainsi serait-il absurde de cantonner la femme à sa fonction d’engendrement[20] et elle pourra, quel que soit son âge, s’exercer nue au gymnase avec les hommes[21]. Qu’importe puisqu’elle sera « vêtue de vertu »[22] ?

Bien des féministes n’auraient-elles pas raison, dans ces conditions, quand elles réclament les mêmes jeux pour les enfants qu’ils soient filles ou garçons et, bien sûr, la féminisation de la langue ? N’ont-elles pas compris, comme Platon, que tout est affaire d’éducation et qu’il s’agit de réformer en profondeur les opinions phallocratiques sur lesquelles les sociétés reposent ? [ Haut de la page ]

 

 

 

2 - Langue et différence sexuelle

 

Faisons deux remarques tout d’abord.


Notons premièrement que, dans l’optique de Platon, la libération des femmes passe par la libération de l’être humain qu’il s’agit d’arracher à son ignorance, à commencer par son ignorance de lui-même, c’est-à-dire de ce qui est utile (bon) à son âme. Aussi n’est-ce pas l’égalisation des conditions qui est la clef de l’émancipation[23]. La mettre au centre c’est donc, aussi, une façon d’aller à l’encontre de la philosophie et peut conduire à des injustices dans le cas où une femme commanderait non parce qu’elle est compétente mais parce qu’elle est femme. Que penser, dans cette perspective, des lois sur la parité ?

Notons, ensuite et cependant, que, puisque nous parlons de loi, un argument féministe fort se présente : si l’on ne légifère pas, la langue y compris, les femmes seront traitées de façon inégale justement parce que la société telle qu’elle est n’est pas philosophiquement réglée. Attendre la conversion philosophique reviendrait à accepter cette inégalité de fait que les anthropologues exposent si bien. Une (ou un) féministe philosophe pourrait même ajouter que modifier les représentations de la doxa à propos de la féminité ne peut certes pas rendre philosophe mais favoriser le développement de la philosophie. Après tout, la féminisation de bien des professions au cours du XXe siècle n’est sans doute pas pour rien dans l’accroissement sensible du nombre des femmes dans la discipline. En l’occurrence, l’avantage de la loi est qu’elle est obligatoire – pardon pour le pléonasme ! On doit obéir à la loi qu’elle plaise ou non : si on la renversait on prétendrait vouloir vivre à « l’état de nature », dans le non-droit, on ferait tort et au fait de l’humanité et à l’idée d’humanité. Par définition, la loi ne repose pas sur le bon plaisir individuel, même légitime[24]. Autrement dit, mieux vaut une mauvaise loi que pas de loi du tout. La seule chose que la loi ne peut exiger de moi c’est que je l’approuve intellectuellement comme si elle était un théorème mathématique. Ainsi, même si cela me perturbe, je dois désormais écrire « Madame la Proviseure » si je m’adresse à mon chef d’établissement pour le cas où il[25] est une femme. Ainsi encore, lorsqu’un rectorat adresse sa convocation pour les épreuves anticipées du baccalauréat de première à une jeune fille de seize ans, il écrit : « Mme X»[26].


Malgré tout, ce raisonnement se heurte à deux objections.


1) Certes, la loi c’est la loi mais ce qui fait qu’une loi est une loi ce n’est pas qu’elle a été décidée et promulguée, même par une assemblée censée être souveraine, mais c’est qu’elle est, par principe, conforme à ce que Rousseau appelait la « volonté générale », c’est-à-dire, aussi, le bien commun et, notamment la liberté de tous[27]. Que l’on menace, que l’on dresse des procès-verbaux, que l’on emprisonne, spolie tant que l’on veut, ce n’est pas pour autant qu’une loi est une loi. Ce ne peut être qu’un simulacre de loi.


2) Par définition une loi s’applique dans un pays. Or vouloir légiférer sur la langue française qui, certes, est la langue officielle de la République française, c’est vouloir légiférer sur une langue qui n’appartient pas qu’à la France : elle appartient à tous les francophones. Pour un Nigérien, le français est sa langue et non celle de l’ancienne puissance coloniale. Comme nombreux sont les États qui souhaitent avoir leur réforme de la langue pour la féminiser - il y a des lois en ce sens au Québec, en Suisse, en Belgique et, donc, en France - il est permis de s’interroger sur ce qu’il advient de la francophonie et de sa relative unité. Quel français devra apprendre un Américain ou un Chinois désireux d’étudier notre langue ? On voit mal comment un attentat contre sa langue pourrait être conforme à la volonté générale d’un peuple quand bien même une majorité simple ou une majorité qualifiée aux deux tiers, à 80% et même à 90% serait d’accord avec la réforme. [ Haut de la page ]


On nous rétorquera, sans doute, que nous exagérons en parlant d’attentat : il ne s’agit pas de refonder toute la langue, pas même, ici du moins, de changer l’orthographe en général mais de modifier les représentations dans le bon sens, celui de l’égalité des hommes et des femmes.

Nous nous contenterons de faire trois observations.


1° On peut se demander s’il n’y a pas quelque chose d’illogique à vouloir décider du changement d’une langue. En effet, pour prendre une telle décision, il faut user de la langue telle qu’elle est, avec les règles qu’elle comporte avant sa réforme. Plus généralement, une langue n’est jamais décidée puisqu'elle est la condition de toute décision.


2° Une langue n’est pas pure au sens où elle n’est pas cette « Caractéristique universelle »[28] qu’un Leibniz appelait de ses vœux. Elle est liée à l’expérience humaine en tant qu’elle n’est jamais d’abord seulement et principalement individuelle. Rappelons l’analyse d’Aristote évoquée plus haut : l’homme est un être social/politique par nature ; ce philosophe grec s’appuyait même sur le fait du langage (logos) pour étayer cette idée. Partant, il n’est guère étonnant que les langues soient changeantes, les hommes cherchant, depuis leurs origines sans doute, différentes techniques et différents modes de vie. Il n’est guère étonnant non plus qu’elles soient variées – il y a l’argot des banlieues, le style amphigouri des technocrates et il y eut le langage châtié de certaines catégories sociales. On pourrait également songer aux influences que les langues exercent les unes sur les autres. Mais, surtout, il n’est guère étonnant que les hommes aient commencé à parler en employant les moyens du bord, les distinctions qui étaient à leur portée comme celle, par exemple, du masculin et du féminin. Or c’est précisément ce travail de distinction qui est à la base de tout langage humain, qui permet de réfléchir, de raisonner et même de parvenir à la science. C’est donc lui qui importe et non les moyens sur lesquels il a pu s’appuyer. Sérieusement, est-ce qu’un francophone croit que le soleil est de sexe masculin alors qu’un germanophone serait persuadé qu’il est de sexe féminin (die Sonne) ? Socrate, dans le Cratyle de Platon, avec son ironie parfois à peine saisissable, nous mettait en garde contre les dangers des recherches étymologiques intempérantes : autant elles peuvent être éclairantes quand elles remontent à des strates anciennes d’une langue ou à une autre langue dont elle est issue, autant elles nous font jusqu’à perdre de vue l’essence du langage quand elles prétendent remonter à son commencement même, par exemple à sa proximité avec le cri ou les sons mimétiques. On pense toujours avec la langue plus loin que la langue. La volonté de féminiser le français va donc à l’encontre de la nature même de la langue puisqu’on voudrait ainsi la refermer sur elle-même, oublier qu’elle a la nature du signe et qu’un signe vaut de se rapporter à autre chose que lui[29]. Le féminin et le masculin dans la langue ne sont pas le féminin et le masculin en dehors de la langue[30].


3° Parce qu’elle est moyen de penser[31], la langue est à la fois un point de départ et un résultat. Elle est un point de départ parce qu’on l’apprend dès sa plus petite enfance, elle est un résultat dans la mesure même où on la parle et l'écrit. Ainsi, chaque individu, chaque génération prolonge la langue - parfois en mal, il est vrai. Il faudrait ajouter que c’est en tant que résultat qu’elle est un point de départ : qui veut apprendre la langue l’apprend avec les grands auteurs. Les bons dictionnaires en sont nourris[32] sans que cela les empêche, bien au contraire, d’être attentifs aux évolutions et aux différents niveaux de langue et les instituteurs, puis les professeurs de collège puisaient amplement naguère dans les meilleurs textes de ce que l’on pourrait appeler le répertoire qui, au demeurant, pouvait aller jusqu’au XXe siècle. Naturellement, une telle appropriation n’a de sens que dans la mesure où elle permet à chacun de s’exprimer avec tous et de former ainsi sa pensée. La langue entretient donc un rapport intime avec la liberté individuelle et il n’appartient à personne de nous dicter notre façon de parler et de penser. Lorsque l’on estime que le pouvoir politique a à réviser la langue on cherche à imposer aux esprits l’égalité entre les hommes et les femmes alors qu’il s’agit de la comprendre. On va même à l’encontre de la possibilité d’une telle compréhension : l’intelligence refuse la force car rien ne peut être compris par la contrainte. A rebours, nous avons tâché, ici, de montrer premièrement qu’il y a une identité – plus encore qu’une égalité - entre les hommes et les femmes, l’identité de l’essence de l’être humain et, deuxièmement, que cette identité est tellement inséparable de la langue qu’on peut aussi bien soutenir qu’elle est instituée par les hommes, en raison de leur propre nature toutefois et non du fait de leur bon vouloir, qu’elle les institue. On s’hominise et on s’humanise en parlant c’est-à-dire en faisant passer à l’acte l’être social/politique ainsi que l’être doué de raison que l’on a  la vocation d’être. Il s’agit donc, aussi, de savoir ce que nous voulons devenir : une humanité formatée par de bonnes pensées correctes, socialement bien vues, « humaines, trop humaines » ou une humanité qui déborde d’intelligence[33], chez tous et à jamais. Si l’on tient au premier parti, que l’on se dise, au moins, que le retour du refoulé est toujours possible, sous une forme qui risque de n’être guère belle à voir. Comment pourrait-il en être autrement ? Quand on est abruti par le bien ou, plutôt, le simulacre du bien, on est déjà dans le mal car le mal, précisément, c’est d’être abruti.

 

 



[1] Alain Champseix est professeur agrégé de philosophie, ancien élève de l'Ecole Normale Supérieure de Fontenay / Saint-Cloud, docteur en philosophie de l'Université Paris-Sorbonne, enseignant, conseiller pédagogique et formateur.

[2] Cf. Bulletin de la Société Française de Philosophie, tome XCI, 1997. On peut, également, se reporter à son ouvrage Masculin, féminin. La pensée de la différence, Paris, Odile Jacob, 1996.

[3] Cf. l’éclairante présentation par Pierre Pellegrin de Malaise dans la culture dans la traduction de Dorian Astor, GF-Flammarion, 2010, p. 61 et note.

[4] Il y a pire comme influence.

[5] La Politique, livre A, 1252b9.

[6] Le lien homme-femme comporte un élément matériel qui lui-même a du sens :i permet de se nourrir et d’avoir une certaine indépendance. Esprit et matière ne se séparent pas !

[7] Ce n’est pas un hasard si le terme économie dérive du terme oikos.

[8] Bien qu’il soit lui-même un autre moment de l’Esprit. Le contraire de l’Esprit, la Nature, est encore l’Esprit pour cette raison même. Il est impossible de résumer Hegel mais c’est toujours avec plaisir qu’on peut le lire. Contrairement à ce que certains passages pourraient laisser croire quand on n’est pas préparé, il est souvent très lisible. Pour le sujet qui nous intéresse ici, il est possible de se rapporter aux §§ 518 à 522 de l’Encyclopédie des Sciences philosophiques, III, « La philosophie de l’Esprit », édition Bernard Bourgeois à la Librairie Vrin, Paris, 1988.

[9] Ce n’est pas un défaut ! Bien au contraire, la raison requiert le doute.

[10] Et non, donc, le gibier du désir masculin.

[11] Chapitre IV, Animaux de combat.

[12] Position limite mais révélatrice : quand on aime le vrai, on n’aime plus la possession privée des biens matériels et tant qu’on aime la possession privée des biens matériels, on n’aime pas le vrai.

[13] A partir de 471c.

[14]Au taux de croissance par exemple, de façon compulsive. Notons, cependant, qu’une telle conversion ne sera pleinement explicitée qu’avec les livres VI et VII.

[15] 457a

[16] 455cd. Traduction d’Emile Chambry, collection Guillaume Budé, Les Belles Lettres.

[17] Livre II, 375e. C’est souvent l’inverse pour ceux qui n’ont pas le naturel philosophe ou qui sont mal éduqués.

[18] 471d

[19] Secondaire ne veut pas dire sans intérêt et superflu. La différence sexuelle présente bien des charmes.

[20] On pourrait, par ce biais, aborder les passages denses où il est question de la communauté des enfants.

[21] 452a-b

[22] 457a

[23] Nous ne voulons bien sûr pas dire que cette égalisation est sans importance.

[24] Le Criton de Platon pourrait être lu de ce point de vue : bien que sa condamnation à mort soit totalement injuste, Socrate refuse de s’évader malgré les conseils et la protection de ses amis. Ce serait désobéir aux lois.

[25] « Chef » est tout de même masculin.

[26] Notons que le gain n’est pas si évident même du point de vue de l’égalité. Certes, apparemment, il s’agit de corriger une dissymétrie : on n’appelle plus « damoiseau » un jeune homme mais on pourrait également penser, à l’inverse, que le féminin perd ainsi la richesse d’une distinction que le masculin n’a pas. L’égalisation peut avoir un effet boomerang.

[27] Une loi, par définition, ne saurait être arbitraire et irrationnelle. Bien qu’établie par les hommes, on peut dire, aussi, qu’elle s’impose à eux. On se reportera, ici encore, au Contrat social : en un sens le peuple est l’auteur des lois mais, en un autre, il leur est soumis.

[28] « Caractéristique » vient de « caractère » qui veut dire « lettre » ou « chiffre ». Une caractéristique universelle serait un système de caractères permettant d’exprimer de façon univoque les idées fondamentales de l’esprit humain – en tenant compte qu’elles entretiennent entre elles des liens définis - d’une part et, d’autre part, ses opérations essentielles. Avec elle, il serait possible de raisonner sans erreur et d’accorder démonstrativement les intelligences. Les progrès de la science d’un côté et de la paix de l’autre seraient ainsi rendus possibles. On échapperait aussi bien à l’erreur et à la stérilité des disputes qu’aux dangers des discordes. Il s’agirait, en quelque sorte, d’un élargissement du langage mathématique.

[29] Il convient, cependant, de ne pas confondre le signe linguistique avec le signe mathématique ou le signe de la Caractéristique universelle (dans quelle mesure Saussure tient-il compte ou non de cette distinction ?). Ces derniers sont en effet entièrement artificiels (construits et volontairement établis) alors que les langues dérivent, fondamentalement, de l’aptitude purement humaine à parler. Cette aptitude ne cesse de s’exercer tout au long de l’histoire sans attendre une connaissance sûre des choses. On a pu reprocher à Leibniz de vouloir transformer la pensée en calcul avec son projet de Caractéristique, un calcul, certes, très riche et plein de finesse qui comporterait comme des intégrales et reposerait sur des algorithmes, mais, s’il voyait en cette dernière un moyen indispensable à la science, il supposait aussi qu’elle ne pouvait advenir qu’avec beaucoup de science. Comme on n’en est pas là, il a pu écrire, dans les Nouveaux Essais sur l’entendement humain que « les langues sont le meilleur miroir de l’esprit humain. »

[30] Il nous semble que tout le travail des grammairiens et linguistes – mais la linguistique comporte de nombreuses branches – s’explique par cette spécificité des langues. Elles ont leurs lois et leur intelligibilité propres. Par exemple, même si l’imparfait du subjonctif n’est plus guère usité en français si l’on excepte, dans une certaine mesure, la troisième personne du singulier, il n’en reste pas moins essentiel pour comprendre cette langue. Son étude est nécessaire non seulement pour lire les textes de l’époque classique mais encore pour prendre conscience des substituts complexes, corrects ou pas, que nos contemporains emploient pour l’éluder. L’étude de la langue ne relève pas de la seule curiosité : elle contribue à la faire être.

[31] Le mathématicien même parle ou a parlé égyptien, grec, arabe, français, anglais ou japonais : le langage mathématique suppose le langage tout court. Je me souviens, par exemple, d’un jeune professeur de mathématiques qui me témoignait de son admiration pour la clarté et la beauté du français en lequel s’exprimaient les membres du jury de son concours de recrutement.

[32] Et les grands auteurs travaillent le plus souvent avec un dictionnaire sous le coude. Il n’est pas trop d’une vie pour apprendre à parler ou écrire.

[33]  Et de cœur mais, au bout du compte, y a-t-il à dissocier l’intelligence du cœur et le cœur de l’intelligence ?

 

NDE . Mezetulle attire l'attention des lecteurs sur la richesse et la qualité de la discussion qui a lieu dans les commentaires ci-dessous.    

© Alain Champseix et Mezetulle, 2014

 

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commentaires

Zaza 28/09/2014 22:33


Conclusion de ma réponse à Alain Champseix :


 Notre désaccord provient de votre refus d’une approche sociolinguistique de la question. C’est que la sociolinguistique s’appuie sur des données sociologiques et que la sociologie ne jouit
pas d’une franche reconnaissance de la part de certains philosophes. Pourtant, comment comprendre concrètement ce que disent les locuteurs, la manière dont ils utilisent la langue et la font
évoluer, sans faire intervenir des facteurs externes à la langue ? Si la langue n’obéissait qu’à ses structures internes, elle serait statique et immuable, il n’y aurait qu’une manière de la
parler, aucune différence entre langue et langage. Les mauvais esprits diront que c’est la cécité aux facteurs sociaux qui « travaillent » la langue, qui permet à ceux-ci d’agir aussi
efficacement. Je n’entrerai pas, pour ma part, dans des argumentations qui pourraient passer pour des procès d’intention.



 Cordialement.

Alain Champseix 23/10/2014 10:21



Mezetulle a reçu d'Alain Champseix un texte qui est plus qu'une réponse, mais une véritable méditation sur les points abordés ci-dessus par Zaza.


******************************


Deux ou trois choses sur la distinction métier/profession. On admettra sans difficulté qu’il convient de demeurer souple et que la distinction n’est pas nécessairement tranchée dans les faits
 : il y du métier dans bien des professions et  du professionnel dans de nombreux métiers. Il n’en reste pas moins qu’il est tout de même permis de se demander s’il est aussi facile de
faire l’  économie de cette différence  au point de vue conceptuel.


Tout d’abord, il n’a jamais été soutenu que la profession demandait moins d’implication et de formation que le métier. Rappelons que c’est même le contraire qui a été écrit  : tout travail,
qu’il soit un métier ou une profession, a une dimension intime. Aussi y a-t-il, en effet, de grands administrateurs.


Ensuite, ce n’est pas parce que la profession a une dimension publique – c’est un office - qu’un métier n’a pas nécessairement et, en tout cas, principalement,  qu’elle appartient à la seule
fonction publique. Un notaire, un avocat, un huissier de justice, un commissaire-priseur, un précepteur, un professeur de l’enseignement privé, bien que libéraux ou salariés sur contrat, ont une
indéniable fonction civile. Il n’est même pas besoin de remonter aux fermiers généraux de l’Ancien Régime. Il conviendrait de méditer, également, sur le cas des cadres supérieurs des grandes
entreprises privées mais économiquement stratégiques pour un pays, d’autant que, bien souvent, ils sont formés dans des grandes écoles d’Etat comme en France.


Voilà donc l’idée présentée à propos des métiers et des professions. Puisqu’un métier n’est pas nécessairement manuel, c’est donc la notion de savoir-faire qui permet de le définir. Mais s’il en
est ainsi, il est, alors, impossible de le confondre avec la notion de profession  : le professeur acquiert un certain savoir-faire mais sa fonction ne peut se réduire à l’exercice d’un
savoir-faire, elle n’est absolument pas une technique. Quant à l’agent de l’Education Nationale, il est permis de penser qu’il n’est pas assimilable à la femme de ménage d’un particulier même
lorsqu’il est un agent d’entretien  : il constitue une des conditions de possibilité, non suffisante mais nécessaire, de l’enseignement.


 


 Cela dit, pour importante qu’elle soit, cette distinction de la profession du métier n’épuise pas toute la question. Si nous laissons de côté le cas
des artistes, des bricoleurs, des sportifs, des mannequins, des prêtres, des moines, des SDF (salariés ou chômeurs), des journalistes, des publicitaires, des mafieux ou des prostitué(e)s, aucune
de ces deux notions ne s’applique bien aux soldats (qui, bien entendu, peuvent et, même, doivent avoir du métier, sinon un métier), aux policiers, aux pompiers et aux hommes politiques. Un député
ou un conseiller général peut bien avoir du métier mais, s’il ne considère que sa compétence, on est tenté de lui rappeler les règles les plus élémentaires de la démocratie.


Quid, dans cette perspective, des «  CSP  » ? Il y a des chances pour qu’elles ne rendent  compte du réel,  du réel du social spécialement, que très imparfaitement. La plupart
des sociologues réprouvent ou soumettent à une critique sévère cette nomenclature des statisticiens de l’Insee. Au demeurant on ne parle plus de «  CSP  » depuis 1982 mais de «
 PCS  » (professions et catégories socioprofessionnelles).


Puisqu’il est ici question de la richesse du réel, remarquons qu’aucun  rigorisme de la langue n’a été défendu. Dans l’article du 21 août, sa nature mouvante et influencée a été soulignée
 : non assimilable à une caractéristique universelle, elle est, à la fois, point de départ et point d’arrivée, etc. Il ne peut en être autrement puisque elle permet de renvoyer à autre chose
qu’elle-même à partir de l’expérience humaine multiforme. Elle est signe. Aussi n’y a-t-il pas lieu de la considérer comme le dépositaire de la  vérité – cf. l’ironie du Cratyle. C’est de ce
point de vue et de ce point de vue seulement que l’on peut critiquer la féminisation volontaire et à outrance du vocabulaire  : on fait comme si elle était décisive, comme si l’égalité des
femmes et des hommes dans la société en dépendait. A présent, si l’on se place au seul niveau de l’usage, on peut admettre qu’il est parfaitement égal que l’on dise  : «  Madame la
Ministre  » ou «  Madame la Présidente  ». Il n’en demeure pas moins que l’on est libre  : même heureux sous certains aspects, l’usage peut passer à côté du vrai. Qu’elle le
veuille ou non, une femme que l’on appelle «  la ministre  » est dévalorisée en tant que femme et en tant qu’être humain puisque sa fonction est ramenée à sa féminité. 


Il n’est pas certain, d’autre part, que certains philosophes soient enclins à négliger les données sociologiques et, plus généralement, qu’il y ait comme des clans parmi eux. Entre les hommes, il
y a ceux (et, donc, celles) qui ont été «  mordus par la vipère de la philosophie  » comme dit Alcibiade dans le Banquet et qui s’en souviennent et ceux qui ne l’ont pas été ou qui ont
oublié. Il y a ceux qui aiment et cherchent non sans plaisir et sans joie la vérité – elle est le Bien - et ceux qui n’y pensent même pas. Les premiers sont les philosophes qui, de cette façon,
se ressemblent et se rejoignent, les seconds n’en sont pas. Ceux-ci ne valent-ils rien  ? Non, au moins pour deux raisons. Premièrement, ce sont des hommes, donc des êtres raisonnables et,
de ce fait, susceptibles de philosophie. Ce ne sont donc pas, en ce sens, les philosophes qui sont à l’origine la philosophie mais c’est parce qu’il y a des êtres qui pensent que certains ont
estimé qu’il fallait en tirer des conséquences. Le philosophe est celui qui ne perd pas de vue l’être humain malgré toutes les distractions, notamment sociales, dont celui-ci est susceptible.
Deuxièmement, c’est justement parce que c’est l’homme qui est doué de raison qu’il est impossible de ne pas tenir compte de tous les éléments de sa vie. Ainsi, il ne viendrait à l’esprit d’aucun
philosophe de laisser de côté la littérature, les sciences (y compris sociales), les techniques, les arts. Tous, bien au contraire, et à commencer par les plus grands, n’ont cessé de les penser
et même, parfois, de les créer  : le sens de la physique n’est guère compréhensible sans les «  présocratiques  », Aristote, Descartes et Kant et les pionniers de la sociologie
sont tous philosophes. Les idées peuvent être embrouillées, il est vrai. D’abord, il y a une tendance chez bien des scientifiques à ignorer ou mépriser la philosophie. Ils estiment qu’elle est
avantageusement remplacée par la science. On peut songer aux scientistes du XIXème siècle, à Piaget, à Lévi-Strauss et à Bourdieu. Ensuite, il y a des intellectuels, que l’on déclare souvent
philosophes, qui considèrent ouvertement l’entreprise philosophique comme fausse et vide  : sans remonter aux sophistes de l’Antiquité qui donnèrent tant de fil à retordre à Platon, on peut
songer à Marx et à Nietzsche. Le cas de Heidegger est plus complexe. Enfin, il y a ceux qui, tout en se réclamant de la philosophie, ne cessent de s’appuyer sur ses adversaires ou ses rivaux
prétendus. Certes, en un sens, c’est à leur honneur mais, d’un autre côté, il est permis d’estimer qu’une autre voie est praticable. 


 


Tâchons d’apporter quelque éclairage sur le rapport du philosophique à l’extra-philosophique. Notons, tout d’abord que les scientifiques ne sont pas nécessairement opposés à la philosophie
 : les développements de la physique moderne avec les problèmes théoriques qu’ils soulèvent, ceux de la biologie avec les questions de bioéthique qu’ils engendrent ne vont pas dans ce sens
et les durkheimiens ainsi que les bourdieusiens sont désormais marginaux en sociologie. Ensuite, répétons-le, s’il est tout à fait possible, souhaitable et même nécessaire que quelqu’un qui
s’adonne à la philosophie s’intéresse aux arts, aux sciences, aux techniques, voire les pratique quelque peu (qui, par exemple, peut se dispenser d’un minimum de savoir-faire dans le domaine du
bricolage, voire du jardinage  ?) – rien de ce qui est humain ne peut lui demeurer étranger, il n’en reste pas moins que la philosophie diffère  de ces domaines. Quelqu’un peut bien
étudier, par exemple, la psychologie génétique de Piaget et s’instruire à propos de la construction de la représentation du temps chez l’enfant mais cela ne le fera pas avancer d’un pouce dans la
méditation sur l’essence du temps. Plus généralement, on ne peut être à la fois poète ou romancier et aspirant philosophe ou, si on l’est, on n’est pas aspirant philosophe dans ses poèmes et ses
romans. La littérature peut inspirer – comment pourrait-il en être autrement quand on songe aux chefs d’œuvre qui la marquent  ? – mais elle n’est pas plus une philosophie que la philosophie
n’est de la littérature. On pourrait en dire autant du cinéma. Aussi, dans la préface des Fondements de la métaphysique des moeurs, Kant rappelait-il la nécessité et l’utilité de la division du
travail dans le domaine du savoir. Sans doute, conviendrait-il de se tourner une nouvelle fois vers La République de Platon. Il y a plusieurs parties dans l’âme humaine ainsi que dans la Cité. Il
n’y a donc pas que la raison chez le philosophe. Comme, malgré leur différence de nature, ces parties sont liées, il y a une façon d’agir – qui implique le thumos – et de désirer – qui implique
l’épithumia - qui peut être conforme à la faculté d’appréhender l’intelligible sans être la raison elle-même. Ainsi, à l’instar du menuisier Emile, peut-on pratiquer un travail non philosophique
appris auprès de bons maîtres non philosophes et être, cependant, philosophe y compris au moment où l’on ne médite pas sur la vérité, mais où on s’attache à réaliser correctement un pied de
chaise. Inversement, la «  pratique  » noétique n’annule ni «  l’ardeur  » ni le sensible ou le sensuel. Il en va de même pour l’Etat  : il y a une solidarité profonde,
de droit, non de fait il est vrai, entre le monde de l’économie, celui des combattants («  gardiens  ») et celui des combattants-philosophes. Aussi y a-t-il, en principe du moins, la
possibilité pour un producteur, qu’il soit agriculteur, artisan, ouvrier ou capitaliste ou, encore, «  adjoint  » de production comme le négociant, le transporteur, le détaillant ou le
banquier, d’être en accord avec une société qui ne tourne pas le dos à l’intelligence et au vrai. Paradoxalement, toutes les formes viciées de la Cité que Platon examine aux livres VIII et IX de
La République, confirment cette relation secrète mais saisissante. Une chose est au moins indiscutable  : le disciple de Socrate est tout sauf un idéaliste au sens courant (et moderne) du
terme.


 


Il est, par ailleurs, certain qu’on ne peut pas plus négliger la langue telle qu’elle est parlée que la société telle qu’elle se présente. C’est tout de même à la société que l’homme est
redevable de la vie, aussi bien physique que mentale et morale, de son bonheur, finalement plus grand qu’il ne le croit souvent, et, bien sûr, de la langue. C’est ainsi que, la plupart du temps,
celle-là vaut mieux que les individus qui la composent et les ligues qui la divisent, c’est en elle que l’on peut trouver l’humain à quelque niveau que ce soit. Il fait bon  vivre en elle et
bien des malheurs seraient évités si l’on cessait de la décrier en permanence ou si l’individualisme ne la minait de l’intérieur. Elle est aimable jusque dans certains de ses travers. Bien des
hommes prirent les armes quand elle était menacée, à commencer par le philosophe Socrate, au nom de la loi bien sûr mais, aussi, de la philia, de la communauté, ce qu’au final on pourrait
dénommer la patrie. Mais qu’en résulte-t-il sinon qu’elle n’est pas seulement un fait mais qu’elle est règle et que l’on a à y contribuer  ? Elle est règle  : par elle on s’humanise en
se poliçant, notamment en parlant. De la même façon, la langue a ses règles propres qui ne sont pas celles des individus, fussent-ils des gouvernants. Ils ont à les découvrir, les comprendre et
les apprendre. On a à y contribuer  : la société ne se tient pas toute seule sans le droit que les hommes, non comme êtres sociaux mais comme êtres politiques, lui imposent et la langue
n’existe que pour autant où elle sert, par principe, à la pensée de chacun en vue de tous et où elle est créée et enrichie par les plus grandes œuvres. Que serait le français sans La Pléiade,
l’italien sans Dante, le russe sans Dostoïevski, Tolstoï, Pouchkine, etc., l’anglais sans Shakespeare  ? Le grec ancien eût-il été ce qu’il fut sans Homère et le latin sans Virgile  ?
La société humanise mais encore faut-il l’humaniser en retour. Ne fut-ce pas l’ambition, à un moment de son histoire, d’un certain régime politique qui forma, ou le favorisa, le projet
d’apprendre à parler et à écrire à tout un peuple  en le frottant aux meilleures œuvres   par le biais de maîtres qui en saisissaient le sens et la valeur ? La guerre venue, bien de
membres de celui-ci purent écrire à leurs proches et exprimer ce qu’ils vivaient et ressentaient.


 


 Pour terminer, il conviendrait de s’interroger  : qu’est-ce que la langue  ? On pourrait soutenir qu’elle est la «  colonne vertébrale
 » de la parole elle-même imitée et enrichie par l’écriture. Elle marque, ainsi, la spécificité du langage humain. Disons cela en gros car il conviendrait d’apporter des précisions  :
toute écriture n’est pas alphabétique, du moins à son origine (cf. hiéroglyphes, mais les spécialistes pourraient nous en apprendre plus sur ce point, notamment concernant le chinois), les
langues des signes des sourds et muets montrent que la parole peut être muette, on ne peut la confondre avec la voix, et on s’exprime avec tout le corps  : on ne parle pas sans gestes. Dans
la première partie du Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, Rousseau met en évidence le caractère quasi inconcevable des langues humaines  : certes, elles
ne sont pas naturelles comme le cri de la douleur – aussi n’y a-t-il pas qu’une seule langue - mais elles ne sont pas non plus conventionnelles au sens strict pour la bonne raison que pour
convenir d’un nom, il faut déjà parler  : «  Je les [mes «  juges  »] supplie de réfléchir à ce qu’il a fallu de temps et de connaissances pour trouver les nombres, les mots
abstraits, les aoristes, et tous les temps des verbes, les particules, la syntaxe, lier les propositions, les raisonnements, et former toute le logique du discours. Quant à moi, effrayé des
difficultés qui se multiplient, et convaincu de l’impossibilité presque démontrée que les langues aient pu naître et s’établir par des moyens purement humains, je laisse à qui voudra
l’entreprendre la discussion de ce difficile problème, lequel a été le plus nécessaire, de la société déjà liée, à l’institution des langues, ou des langues déjà inventées, à l’établissement de
la société.  » La référence au temps qui ne résout rien – la méthode génétique du Discours n’est assimilable ni à une histoire ni à une généalogie, à la divinité qui n’est même pas avérée («
 presque  ») et, finalement, l’abandon de la question par l’auteur en disent assez  : les langues sont indissociables de l’homme social, elles sont aussi insondables que lui. C’est
l’humain que l’on apprend à travers elles, humain qui échappe à toute description. Limite de toute anthropologie. Précisons, toutefois, que cet humain est rationnel  : toute langue est
logique. Il s’agit donc de l’humain pensant. Si la langue permet de penser c’est qu’elle a en elle-même un rapport avec la pensée. Toutefois, il ne suffit pas de parler pour penser – on peut
parler et écrire pour ne rien dire  pour autant, il est vrai, que l’on puisse encore invoquer la parole et l’écriture en ce cas : la pensée ne se fait jamais sans celui qui pense. De ce
point de vue, toute langue est bien faite  : si elle n’est jamais la pensée, elle en est la condition et le point de départ, elle est parfaitement imparfaite, c’est un «  metaxu  »
dirait Platon, c’est-à-dire un intermédiaire sans quoi rien ne serait mais qui ne vaut qu’à être en permanence dépassé.



Zaza 28/09/2014 22:31


2ème partie de ma réponse à Alain Champseix :


 Pour comprendre, dans le contexte qui nous occupe, ce que disent les gens quand ils parlent, il faut bien analyser de près quels sont les métiers ou professions que le langage, et même la
langue, féminisent sans difficulté, même jusqu'à faire, dans certains cas, de leur féminisation la norme, et ceux qui résistent. Autrement dit, il faut bien "chipoter".



 Après plusieurs relectures de votre texte, je ne parviens pas à saisir exactement la distinction que vous cherchez à introduire entre métiers et professions : dans la phrase "Celui-ci est
lié à une production (poiesis), celui-là à une fonction", j'ai du mal à voir quels sont les antécédents de "celui-ci" et "celui-là". On peut deviner, malgré la coquille, mais plus loin, vous
précisez : "la profession se définit avant tout comme une fonction publique, un service à rendre à tous par le biais de l'Etat ". Pas du tout ! On parlait autrefois de métier pour les
métiers manuels (production de biens matériels) et de profession pour les métiers « intellectuels » (production de biens immatériels), mais cette différence tend à s’estomper. Que ce
soit dans les entreprises privées ou publiques, peu importe, les nouvelles technologies ont rendu plus complexes tous les métiers, même les plus manuels et les professions ont presque partout
remplacé les métiers. Je ne vois pas en quoi elles "transcendent la personne" et il faut les acquérir tout autant que les métiers : ne dit-on pas "c'est un vrai pro" ou "cette personne manque de
professionnalisme" ? Quand, de même, on dit d'un travail que c'est « un vrai métier », cela veut dire qu'il ne s'improvise pas, qu'il nécessite un vrai savoir-faire et cela peut se dire
de n'importe quelle activité professionnelle (y compris de recteur).



 


Quand je dis que ce sont les "petits" métiers ou professions qui se laissent "naturellement" féminiser, entendons-nous bien sur le mot "petit" : il ne s'agit pas de l'estime que vous et moi
pouvons avoir pour tel ou tel métier, mais des représentations sociales qui leur sont attachées.


 Je vous accorde que menuisière n’est pas un métier qui apparaît comme « naturellement féminin ». Néanmoins, la langue met à notre disposition le mot « menuisière » (tout
comme elle le fait pour « rectrice »). Si d’aventure une femme choisit ce métier, c’est tout naturellement qu’on l’appelle la menuisière (tandis que certains –ou certaines- refusent
l’appellation « rectrice »). Quoi que vous et moi pensions du travail du bois, ce n'est pas un scoop que les métiers manuels ne sont pas très valorisés dans nos sociétés.



 


Pas plus que vous je ne considère le métier d'instituteur comme "petit" : tout le monde garde en mémoire le "maître" de Camus, M. Germain. Plus haut, selon vous, (dans la hiérarchie
sociale ?) que professeur qui ne serait pas un métier (mais je n’ai pas bien compris ce qu’il est d’autre). Mais vous vous apportez à vous-même l'objection : l'instituteur et le professeur
n'ont pas le même statut social et l'appellation "professeur des écoles" s'est accompagnée d'une valorisation indiciaire et de carrière. Pas vraiment une "dégradation" sociale.
D’ailleurs, vous ne sous-estimez pas votre métier de professeur agrégé autant que votre modestie le laisse paraître : bien que vous me reconnaissiez des qualités d’argumentation, vous vous
donnez le rôle de Socrate et vous m’attribuez celui de Mélétos, ce qui, hiérarchiquement, n’est pas tout à fait la même chose. Il faut dire que la signature Zaza est féminine.


 


Agent de lycée n'est ni un métier, ni une profession, c'est un grade de la fonction publique et on trouve une grande diversité de métiers à ce grade : cuisinier, jardinier, factotum, concierge,
femme de ménage... On parlera des "agents" à propos de tout ce qui les rassemble, par exemple, dans leurs revendications syndicales de catégorie, mais on dira "le cuisinier", "la femme de
ménage", à moins que, ne voulant pas passer pour un rustre qui méprise les femmes de ménage, on dise "l'agent" ou "l'agent de ménage", cédant ainsi au politiquement correct grâce à ce masculin à
valeur de neutre, donc plus valorisant.


 Le seul véritable contre-exemple que vous ayez donné est celui de la doctoresse. C'est d’ailleurs peut-être en raison de son caractère décalé par rapport aux représentations sociales, la
médecine jouissant d'une image sociale valorisée, que ce mot est tombé en désuétude.

Zaza 28/09/2014 22:27


(ne sachant poster mes commentaires que par copié-collé, j’enverrai ma réponse à Alain Champseix dans trois commentaires successifs, afin qu’elle ne soit pas coupée n’importe où)


 1ère partie :



 Le choix du mot anthropologie à l'évocation de Platon était effectivement un choix malheureux. Je reviendrai d'ailleurs peut-être sur la question des champs d'application respectifs de la
philosophie et de l'anthropologie (ou de la sociologie).



 


J'en viens tout de suite à ce que vous pensez être un désaccord de fond entre vous et moi : quand je dis que le métier "inscrit l'individu dans la hiérarchie sociale", qu'il est "le constituant
de l'identité sociale", "lié à ce point à l'identité [sous entendu "sociale" : dans le contexte, c'est clair !], de la personne et à la place qui lui est assignée dans la société", je ne dis pas
du tout, car je ne le pense pas, et sur ce point, mon accord avec vous est total, que le travail "se réduit à sa fonction sociale", et  surtout je pense comme vous qu'"un être humain est
irréductible à sa profession ou à son métier" : bien sûr, si Montaigne n'avait été que maire de Bordeaux, qui se souviendrait de lui ? Mon propos n’était pas de dire ce qu’est un être humain,
mais d’analyser ce que dit la langue, ou plutôt ce que disent les locuteurs à travers la manière dont ils l’utilisent. Selon vous, "La langue exprime l'être de l'homme". La langue, peut-être,
mais quoi qu’il en soit de la langue, assurément pas le langage. Vous en convenez, d’ailleurs, puisque vous ajoutez qu'il est "essentiel de tenir ferme", c'est à dire de ne pas céder sur une
norme de langage quand celui-ci perd de vue « l’être de l’homme ». Il vaudrait donc mieux dire "Le langage doit exprimer l'être de l'homme".


 


Soit ! Je ne milite d'ailleurs pas, contrairement à ce que vous imaginez, pour la féminisation à marche forcée des noms de métiers et professions (je n’ai pas, dans mon commentaire précédent,
effectué de distinction entre métier et profession) et, je l'ai déjà dit, je m'amuse avec Catherine Kintzler, des "chèr-e-s" et autres trouvailles farfelues (vous m'avez d'ailleurs fait l'honneur
de me reconnaître de l'humour). Simplement, dans votre volonté de "tenir ferme", je vois deux difficultés (excusez-moi de me répéter, mais j’insiste) :


 


-Vouloir "tenir ferme" contre vents et marées ne s'apparente-t-il pas à une "police du langage" ? Je ne considère pas cette objection comme une objection de fond, je veux simplement faire
remarquer que la volonté d'être policier du langage est une tentation bien partagée, ce qui rend l'accusation, adaptée dans un cadre satirique, mais assez dérisoire finalement.


 


-Plus sérieusement donc : si vous tenez à dire "Mme X est recteur, Mme Y est avocat, Mme Z est chirurgien", il faut, en toute cohérence, dire "Mme A est infirmier, Mme B est crémier, Mme C est
instituteur", ce qui serait éventuellement correct dans la langue, mais ne se dit pas dans le langage. Recteur n’est qu’une fonction, en rien un métier ou une profession ?
Plaisanterie ! Et chirurgien, donc ! Infirmière aurait valeur de neutre ? Je n'en crois rien : qui dirait "Monsieur D est un infirmière" ? Pourquoi refuser à Mmes A, B et C la
plénitude de l'humanité accordée à Mmes X, Y et Z, en renvoyant celles-là à leur sexe ? Autrement dit, « tenir ferme » comme vous le souhaitez, risque de s’avérer très compliqué car
vous vous heurterez à la langue telle qu’elle est parlée, et qui est devenue la langue tout simplement.


 


 


On a beaucoup évoqué ici le cas de "sage-femme" comme prétendu exemple de mot féminin à valeur de neutre. Or, si comme le disent les sages-femmes (et cela a aussi été évoqué dans ce blog), à
juste titre je pense, le sage-femme est celui qui possède la connaissance de la femme, on dira sans difficulté que Monsieur E est un sage-femme puisque sage-femme n'est en rien un féminin.

Zaza 11/09/2014 21:14


Je vous remercie, Catherine Kintzler.


Pourriez-vous publier la fin de mon commentaire à la suite du début qui, sinon, perd tout son sens. Merci encore, Zaza


La voici :


L’enjeu de la féminisation des noms de tous les métiers est de
convaincre les jeunes filles que tous les métiers leur sont accessibles, ou tout au moins leur faire apparaître que certains métiers (les plus valorisés et prestigieux) ne sont pas réservés aux
seuls hommes (briser le « plafond de verre »). Ce n’est pas un enjeu moral, mais politique et éducatif. Faut-il en appeler à Orwell pour frapper d’anathème ce projet ? Il me semble
qu’il serait plus pertinent de faire observer que « professeur », par exemple, n’a pas eu besoin d’être féminisé pour que cette profession devienne très majoritairement féminine.
L’argument de l’inefficacité de cette mesure, sa qualification de « mesure d’opérette » (contradictoire avec l’épouvantail d’une société orwellienne) me paraissent plus adéquats. Je
pense d’ailleurs que « professeure » ne prendra jamais parce que, vous avez raison, incompatible avec notre langue. Mais le langage a bien réussi « naturellement » à
contourner la difficulté tout en prenant acte de la féminisation de ce métier : le mot « professeur » est en train de disparaître (et je le déplore) au profit
« d’enseignant-enseignante ». Il semble donc que ce soient les évolutions des structures sociales qui fassent bouger la langue et non l’inverse.


 


 


PS : Des fautes d’accords, chère Catherine Kintzler, on en entend tous les
jours, quels que soient le média ou le locuteur. Je ne prends pas la peine de les relever toutes : j’en remplirais des pages entières. Tout le monde a lu : « Quels atouts Najat Vallaud-Belkacem a utilisé… ». J’ajouterai, prises au hasard, sans rendre publics les noms de leurs auteurs très,
très connus  : « Une désacralisation auquel tout le monde contribue », "Les gens pour lequel c'était le plus méritoire...", "ça a été une opération compliquée dans lequel le
mérite...", "Il y avait des domaines sur lequel vous auriez pu...". Pour ces trois dernières phrases entendues sur France-Culture, leurs auteurs sont particulièrement célèbres et très hautement
diplômés. Non, décidément, ces fautes qui ont pour point commun d’être des fautes d’accords, mais dans tous les sens (masculin au lieu du féminin ou l’inverse, singulier au lieu de pluriel ou
l’inverse), sont beaucoup trop variées pour être imputables à la « Novlangue » de féminisation des noms de métiers, pas même celle que vous rapportez, entendue au journal de
France2. 


 

Alain Champseix 15/09/2014 14:53



Mezetulle a reçu la réponse d'Alain Champseix :


***********


Je me réjouis que nous nous entendions sur plusieurs points importants. Je ne vais considérer que les autres car il se trouve qu’un désaccord intellectuel suppose et même conditionne un accord
véritable. Il y a de belles pages chez Platon sur la différence entre éristique et dialectique  : cette dernière implique la vigueur et, s’il le faut, le combat – Socrate se montre
intraitable avec Mélétos – mais jamais la haine. Au demeurant, il y a une grande différence entre Mélétos et vous  : vous argumentez vraiment.


Je me bornerai à faire trois observations.


 


 1) Vous faites comme si j’adhérais à l’anthropologie de l’auteur de La République. Je me suis cependant efforcé, dans l’article du 21 août, de différencier la philosophie de cette
discipline. Il s’agissait même du point de départ de la réflexion que j’ai tâché de conduire. A mes yeux, Platon n’est absolument pas un anthropologue. Je pourrai m’expliquer plus en détail si
jamais vous le souhaitez.


 


 2) Je suis tenté de chipoter sur vos exemples. Je ne crois pas, en effet, que, traditionnellement, le féminin soit réservé aux noms des «  petits métiers  », socialement peu
valorisés. On a longtemps parlé, dans les campagnes surtout mais pas seulement, de la «  doctoresse  » à propos de la femme médecin. Les cas que vous citez peuvent être lus tout
autrement. Il y a, en effet et en gros, une distinction à opérer entre métier et profession. Celui-ci est lié à une production (poiesis), celui-là à une fonction. C’est assez facile à comprendre
dès lors que l’on songe au coiffeur ou au menuisier – mais, à l’encontre de ce que vous soutenez, peut-on affirmer qu’il y eut, jusqu’à présent du moins, beaucoup de menuisières  ? – mais
c’est également possible avec le docteur (en médecine) et l’instituteur. Le premier a pour fin de produire la santé chez le malade, il a bien sûr un savoir théorique mais il a, aussi, un savoir
de pratique, celui de l’expérience clinique des patients. C’est un homme ou une femme de l’Art comme on disait auparavant et non une femme ou un homme de science. Son champ n’est pas celui du
laboratoire et de l’épistémologie. J’entends bien qu’il y eut, également, un Claude Bernard, un Pasteur ou même un Freud mais, au bout du compte, la thérapie constituait leur objectif. Quant à
l’instituteur, il était défini comme celui qui «  instituait  » les enfants (cf. Montaigne, De l’Institution des enfants). Il avait par exemple pour mission de former leur intelligence
par le calcul, la grammaire et la rédaction. Ce n’était pas lui qui les rendait intelligents car c’est par nature que l’être humain est doué d’intelligence mais c’est lui qui faisait en sorte que
celle-ci ne demeurât pas lettre morte, qu’une vie humaine et non bestiale soit possible. C’est l’humanité qu’il produisait chez eux et, donc, y compris leur possibilité d’indépendance. Aussi
l’appelait-on «  maître  » ou «  maîtresse  » et non, simplement, «  enseignant  ». «  Petit métier  » ? Quant à la profession, elle se définit avant tout
comme une fonction publique, un service à rendre à tous par le biais de l’Etat. N’est-ce pas pour cette raison qu’elle échappe à la distinction du féminin et du masculin  ? Le métier, en
effet, parce qu’il a fallu l’acquérir et l’intégrer (cf. l’expression «  c’est le métier qui rentre  ») «  colle  » davantage à la personne qui, en effet, est une femme ou un
homme, alors que la profession transcende celle-ci. «  Le roi est mort. Vive le roi  !  » Vous évoquez le «  conseiller d’Etat  » mais on pourrait parler aussi de «
 l’agent de lycée  ». Il n’a pas de forme féminine bien qu’il ne désigne guère une «  fonction socialement valorisée.  » Il s’agit d’une fonction cependant, nécessaire et non
méprisable. Par ailleurs, le conseiller d’Etat est conseiller parce qu’il est membre du Conseil d’Etat non parce qu’il rend des services à tels ou tels individus comme le conseiller
d’orientation, le conseiller financier, le conseiller conjugal, le conseiller d’éducation. Je reprends vos exemples qui me font supposer votre humour. Enfin, justement parce qu’il s’agit d’une
fonction publique à remplir, c’est par rapport à elle que l’on peut être recteur et non parce que l’on est un  «  être doué de raison  » en général. Il en va de même pour le
professeur dont le travail n’est pas un métier (là, je sens que je vais me faire tuer). Il n’est pas un «  maître  » comme l’instituteur et le fait que celui-ci, certes pour des raisons
de statut qui peuvent se comprendre, soit désormais appelé «  professeur des écoles  » constitue pour lui une véritable dégradation.


 


 3) A présent, je quitte ce que vous estimerez, peut-être, n’être qu’un «  chipotage  » pour indiquer un désaccord de fond. Vous écrivez  : «Quant aux métiers, ils ne sont pas
de simples attributs des personnes et un métier est beaucoup plus qu’une fonction  : c’est lui qui inscrit l’individu dans la hiérarchie sociale, il est le constituant de l’identité sociale
(d’où l’incontournable catégorie sociologique, la CSP, «  Catégorie Socio-Professionnelle  »). Lié à ce point à l’identité de la personne et à la place qui lui est assignée dans la
société, le lien entre genre du nom de métier et sexe est à géométrie variable selon que le métier apparaît ou non comme «  naturellement  » féminin.  » Si l’on laisse de côté,
ici, la distinction que vous effectuez entre métier et profession on ne peut que vous accorder que ces formes de travail jouent un rôle déterminant dans l’identité sociale de la personne. Il est
cependant permis de nier qu’un travail, quel qu’il soit, se réduise à sa fonction sociale – raison pour laquelle personne ne comprend le travail des autres à partir du sien propre  ; il est
une question intime – raison pour laquelle chacun a tendance à penser qu’il fait mieux son travail que celui qui a embrassé la même profession que lui. Mais il y a plus  : non seulement un
métier ou une profession sont irréductibles à leur fonction sociale mais encore un être humain est irréductible à sa profession ou à son métier. Montaigne insistait  : lui et le maire de
Bordeaux ont toujours fait deux. On aimerait qu’un cantonnier ou un banquier international en disent autant. On respirerait. Plus fondamentalement, il me paraît essentiel de tenir ferme  :
la langue exprime l’être de l’homme et, donc, autre chose que son sexe, son travail et sa situation sociale, c’est en vue de lui qu’il convient de s’éduquer, donc de se former et de s’élever, en
non en vue d’eux qu’il s’agit de se formater.


 


Cordialement,



Zaza 10/09/2014 15:00


Je comprends, Catherine Kintzler, que vous souhaitiez « qu’on
[vous] fiche la paix en ne [vous] rappelant pas sans cesse [votre] sexe ».
Votre anthropologie, comme celle qu’expose Alain Champseix en s’appuyant sur le Platon du livre V de la République, suppose que l’essence de la femme est d’être un être humain « doué de
raison, capable de vérité et de justice », « la différence [sexuelle], humainement, [étant] secondaire » (je cite A.C.). Très bien du point de vue philosophique, du point de vue
féministe aussi : rappeler aux femmes leur sexe se fait trop souvent dans un sens dépréciateur. Je me rappelle, par exemple, ce proviseur qui ne parlait jamais que des
« conseillères d’orientation » comme si ce métier était réservé aux femmes. Il n’avait aucun besoin de faire un dessin pour que tout le
monde comprenne dans quel mépris il tenait ce métier : la simple féminisation de son nom suffisait.


On peut supposer que la rectrice qui exige qu’on
l’appelle recteur ne supporte pas, elle non plus, qu’on lui rappelle sans cesse son sexe. Pourtant son injonction soulève deux difficultés :




Comme vous l’admettez vous-même, Catherine Kintzler, le mot rectrice ne pose aucun problème de langue, il suit une règle connue du féminin des noms en « eur ». C’est donc tout naturellement, sans se forcer
ni chercher à obéir à une quelconque « Novlangue » que les gens disent en parlant d’elle « la Rectrice ». Quand ils se font rabrouer vertement, qui utilise une
« langue naturelle » ? Qui veut « imposer par décret » un usage ?




Si la rectrice exige que l’on reconnaisse que ce n’est pas en tant que femme
qu’elle exerce son métier de recteur, mais en tant qu’être humain « doué de raison », pourquoi ne fait-elle pas de même avec son infirmière en l’appelant
« infirmier » ? Certes, vous observez qu’ « infirmière » ne pose pas de problème de langue, mais puisque, nous l’avons vu, rectrice non plus, pourquoi cette
différence de traitement ?




J’ai signalé dans mon précédent
commentaire l’absurdité de « pharmacienne » qui désignerait la femme du pharmacien et non la femme-pharmacien. De même, je ne vois pas
comment justifier par la linguistique que l’on dise sans difficulté conseillère d’orientation, d’éducation, conjugale, etc. et… conseiller d’Etat, que cette fonction soit exercée par un homme ou
par une femme. Je veux bien admettre que « conseiller » a valeur de neutre, mais visiblement, pas dans tous les cas. On peut m’opposer la différence entre la langue et le langage, mais
quand il devient impossible de dire « Mme X est conseiller d’éducation, Mme Y infirmier et Mme Z puériculteur » (même si Mme le Recteur était très cohérente avec elle-même, elle ne
réussirait pas à le dire), la langue devient si éloignée du langage qu’on peut la dire morte.


Comment donc ne pas voir que les
« petits métiers » ont véritablement un masculin et un féminin, tandis que les métiers plus élevés dans la hiérarchie sociale résistent et conservent leur neutralité dans la langue et,
en réalité, leur virilité dans le langage ? Le coiffeur trouve facilement sa coiffeuse et l’instituteur son institutrice tandis que le professeur n’a jamais trouvé sa
« professeuse » (plus en accord avec notre langue que professeure). La langue n’y est pour rien : elle n’est que le reflet de la structure sociale où les femmes occupent
majoritairement des emplois moins qualifiés et moins prestigieux que les hommes. Dès lors, on peut supposer que « Mme le Recteur » veut surtout rappeler qu’elle occupe un poste
hiérarchiquement élevé.


Vous mettez en garde, Catherine
Kintzler et Alain Champseix, contre la confusion entre le genre grammatical des mots et le sexe. Il ne fait effectivement aucun doute, quand il
s’agit de choses, que le masculin ou le féminin ont une valeur de neutre : il serait farfelu de chercher à prouver que le soleil est symboliquement viril aux yeux d’un Français et
féminin aux yeux d’un Allemand, pour reprendre l’exemple d’A. C., ou que, pour les Français, les fourchettes sont féminines et les bols virils. Mais quand, dans la langue française, on dit « un homme, une femme, un garçon, une fille… », le genre renvoie clairement au sexe. Quant aux métiers, ils ne sont pas de
simples attributs des personnes et un métier est beaucoup plus qu’une fonction : c’est lui qui inscrit l’individu dans la hiérarchie sociale, il est le constituant de l’identité sociale
(d’où l’incontournable catégorie sociologique, la CSP, « Catégorie Socio-Professionnelle »). Lié à ce point à l’identité de la personne et à la place qui lui est assignée dans la
société, le lien entre genre du nom de métier et sexe est à géométrie variable selon que le métier apparaît ou non comme « naturellement » féminin. Peut-être dans le langage plus que
dans la langue. Soit ! Mais le langage reflète mieux que la langue ce qui importe ici : les représentations telles qu’elles vivent dans la tête des locuteurs.


L’enjeu de la féminisation des noms
de tous les métiers est de convaincre les jeunes filles que tous les métiers leur sont accessibles, ou tout au moins leur f

CK 11/09/2014 19:05



Zaza, je suis désolée : votre commentaire a été coupé automatiquement par le logiciel qui recueille les commentaires. Cela vient  de sa longueur et aussi (plus probablement) de ce que vous
avez peut-être fait un "copier-coller" depuis Word : cette opération produit des résultats parfois étranges. 


Dans la mesure où ce commentaire s'adresse aussi à moi et qu'il s'inscrit aussi dans le prolongement d'une discussion qui s'est déroulée sur un de mes articles, je me permets
de le publier dès réception.



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