Le principe transparence et le mur du Tout visible
Sur le livre de Gérard Wajcman L'Œil absolu (Paris : Denoël, 2010)
par Catherine Kintzler
Que l'ombre, le caché, le pas-vu, puissent non pas se montrer, mais se résorber et se dissoudre totalement dans la visibilité, et c'est l'idée même de liberté qui vole en
éclats. Telle est la descente aux enfers du Tout visible que Gérard Wajcman décrit dans son livre L'Œil absolu, en analysant notamment la vidéosurveillance, la neuro-imagerie, les séries
télévisées, la tv réalité, Google Earth et le récent cinéma américain.
Dans L'Objet du siècle, Gérard Wajcman disait en quoi la visibilité n'épuise pas la
peinture : ce que cette dernière montre, ce n'est pas toujours ce qu'on voit, mais plutôt ce qu'on ne tient pas tellement à voir. Loin de nier le sujet en le réduisant à la platitude de l'image,
elle le suppose au contraire, dans la mesure où elle s'adresse à sa part d'ombre. Poursuivant sa méditation, Wajcman remontait ensuite dans Fenêtre à la constitution du regard moderne à travers ce dispositif paradoxal qui crée à la fois un dedans et un dehors : le monde ne peut s'offrir en spectacle qu'à
un regard qui peut se dérober dans sa propre intimité, même si c'est pour s'y perdre.
Que l'ombre, le caché, le pas-vu, puissent non pas se montrer, mais se résorber et se dissoudre totalement dans la visibilité, et c'est le sujet libre lui-même qui vole en éclats, avec
l'effacement de toute partition du regard. Telle est la descente aux enfers du Tout visible que Wajcman décrit à présent dans L'Œil absolu, en analysant notamment la vidéosurveillance,
la neuro-imagerie, les séries télévisées, la tv réalité, Google Earth et le récent cinéma américain.
Le XXIe siècle surclasse la maxime foucaldienne qui valait pour la modernité : il ne s'agit plus de surveiller et punir - car l'enfermement carcéral suppose encore une partition du monde. Il
s'agit plutôt de surveiller et prévenir, opération qui se fait à découvert - plus question de courir aux abris. La caméra de vidéosurveillance scrute la foule des coupables en puissance.
Le rapport comportemental dresse la liste des déviants potentiels dès la naissance. Le regard embarqué de l'imagerie médicale ne s'arrête pas à la détection de dysfonctionnements, il trimballe
avec lui une monstrueuse naïveté : l'idée que tout le réel est visible et qu'il n'y a de réel que le visible. Cette dangereuse théologie de l'image fonde le négationnisme et s'apprête, en
prétendant photographier la pensée, à dissoudre toute idée de sujet libre.
La transparence, la prévoyance, la traçabilité partout réclamées et revendiquées ne se contentent pas de nous mettre tous en garde à vue. Nous savons bien que notre vie privée est en état de
légitime défense ; ce serait encore quelque chose si, traqués par les caméras et sous l'effraction de l'imagerie médicale, nous pouvions nous retirer dans quelque forteresse pour nous y
reconstituer. Mais ce regard sans frontière ne me laisse pas intact, il me façonne. Le « principe transparence » hante la chambre du bébé et transforme l'objet familier en œil
angoissant. Dans le sas vidéo de la banque il n'y a d'innocence que provisoire : ce n'est plus le soupçon qui engendre la surveillance, c'est l'inverse. Les caméras, qui en principe sont chargées
de traquer les criminels, en réalité criminalisent la société. La dangerosité est un performatif infalsifialbe : est dangereux celui dont on dit qu'il l'est.
On pourrait se rassurer en se déclarant objet de manipulation, surveillés et façonnés que nous sommes par le regard d'un Big Brother qui nous pourchasse et nous pétrit d'angoisse. Mais
le façonnage interdit l'héroïsme parce qu'il se conjugue, conjointement et pour le pire, à l'actif. Sous les caméras vidéo londoniennes, les violences continuent ; la différence est
qu'elles s'affichent sans honte, de même qu'elles s'exhibent et circulent, complaisamment revendiquées, sur les écrans des téléphones portables. Le surmoi est soluble dans l'hypervisibilité. Le
point ultime de l'horreur peut alors être atteint. Réalisant le comble de l'esthétique fasciste, le Tout visible m'érige en voyeur de ma propre abjection et suppose en chacun la jouissance au
spectacle de la destruction d'autrui. Certaines scènes de liesse qui, on le sait, accueillirent le passage en boucle des vidéos du 11 septembre, ont porté le Happy Slapping à sa pleine
puissance.
Dans cette extension infinie du domaine de l'image, tout le monde est vu et profilé, et plus personne n'est regardé. Il faut donc, écrit Wajcman, inventer « le sujet furtif ».
Telle est la tâche de l'art à l'ère hypermoderne - de Bruce Naumann à Renaud Auguste-Dormeuil en passant par Sophie Calle, sans oublier une prestigieuse lignée des cinéastes de Spielberg à
Cronenberg : avoir à l'œil l'œil absolu. Mais le maintien de cette intermittence salutaire est aussi l'affaire des sujets eux-mêmes : pour percer quelque fenêtre dans le mur du Tout
visible il ne suffit pas de se déconnecter de Facebook, il faut ne rien céder sur le droit au secret.
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© Catherine Kintzler, 2010
Lire sur ce blog les analyses d'autres ouvrages de Gérard Wajcman : L'Objet du siècle et Fenêtre.
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Dramatique musicale de Catherine Kintzler
Du corps sonore au signe passionné : entretien imaginaire entre d'Alembert et J.-J. Rousseau.
Prochaine représentation : 24 juin à Pont Sainte-Maxence (Oise).
Créée le 25 février à Beauvais avec l'Orchestre de l'Oise "Le Concert" sous la direction de Thierry Pélicant, Catherine Manandaza soprano, Daniel Galvez-Vallejo ténor, l'association "Imagine" - les extraits musicaux sont pris dans Rousseau, Rameau, Pergolèse, Vivaldi, Philidor, Gluck.
Jean-Jacques Rousseau : Eric Perré ; Jean d'Alembert : Eric Péron.
Chorégraphie : Isabelle Dufau
Mise en scène et dramaturgie : Eric Perré.
Cette pièce est issue d'une commande passée à Catherine Kintzler par l'association "Le Comptoir des artistes" qui en assure la production, avec notamment le soutien du Conseil général de l'Oise.
Autres représentations : Méru 12 mai, Pont Sainte-Maxence 24 juin, Ermenonville 15 septembre, Montmorency 13 octobre.
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