5 octobre 1970 1 05 /10 /octobre /1970 18:49

Le principe transparence et le mur du Tout visible
Sur le livre de Gérard Wajcman L'Œil absolu (Paris : Denoël, 2010)
par Catherine Kintzler

En ligne le 8 décembre 2010

Que l'ombre, le caché, le pas-vu, puissent non pas se montrer, mais se résorber et se dissoudre totalement dans la visibilité, et c'est l'idée même de liberté qui vole en éclats. Telle est la descente aux enfers du Tout visible que Gérard Wajcman décrit dans son livre L'Œil absolu, en analysant notamment la vidéosurveillance, la neuro-imagerie, les séries télévisées, la tv réalité, Google Earth et le récent cinéma américain. 

Dans L'Objet du siècle, Gérard Wajcman disait en quoi la visibilité n'épuise pas la peinture : ce que cette dernière montre, ce n'est pas toujours ce qu'on voit, mais plutôt ce qu'on ne tient pas tellement à voir. Loin de nier le sujet en le réduisant à la platitude de l'image, elle le suppose au contraire, dans la mesure où elle s'adresse à sa part d'ombre. Poursuivant sa méditation, Wajcman remontait ensuite dans Fenêtre à la constitution du regard moderne à travers ce dispositif paradoxal qui crée à la fois un dedans et un dehors : le monde ne peut s'offrir en spectacle qu'à un regard qui peut se dérober dans sa propre intimité, même si c'est pour s'y perdre.

Que l'ombre, le caché, le pas-vu, puissent non pas se montrer, mais se résorber et se dissoudre totalement dans la visibilité, et c'est le sujet libre lui-même qui vole en éclats, avec l'effacement de toute partition du regard. Telle est la descente aux enfers du Tout visible que Wajcman décrit à présent dans L'Œil absolu, en analysant notamment la vidéosurveillance, la neuro-imagerie, les séries télévisées, la tv réalité, Google Earth et le récent cinéma américain.

Le XXIe siècle surclasse la maxime foucaldienne qui valait pour la modernité : il ne s'agit plus de surveiller et punir - car l'enfermement carcéral suppose encore une partition du monde. Il s'agit plutôt de surveiller et prévenir, opération qui se fait à découvert - plus question de courir aux abris. La caméra de vidéosurveillance scrute la foule des coupables en puissance. Le rapport comportemental dresse la liste des déviants potentiels dès la naissance. Le regard embarqué de l'imagerie médicale ne s'arrête pas à la détection de dysfonctionnements, il trimballe avec lui une monstrueuse naïveté : l'idée que tout le réel est visible et qu'il n'y a de réel que le visible. Cette dangereuse théologie de l'image fonde le négationnisme et s'apprête, en prétendant photographier la pensée, à dissoudre toute idée de sujet libre.

La transparence, la prévoyance, la traçabilité partout réclamées et revendiquées ne se contentent pas de nous mettre tous en garde à vue. Nous savons bien que notre vie privée est en état de légitime défense ; ce serait encore quelque chose si, traqués par les caméras et sous l'effraction de l'imagerie médicale, nous pouvions nous retirer dans quelque forteresse pour nous y reconstituer. Mais ce regard sans frontière ne me laisse pas intact, il me façonne. Le « principe transparence » hante la chambre du bébé et transforme l'objet familier en œil angoissant. Dans le sas vidéo de la banque il n'y a d'innocence que provisoire : ce n'est plus le soupçon qui engendre la surveillance, c'est l'inverse. Les caméras, qui en principe sont chargées de traquer les criminels, en réalité criminalisent la société. La dangerosité est un performatif infalsifialbe : est dangereux celui dont on dit qu'il l'est.

On pourrait se rassurer en se déclarant objet de manipulation, surveillés et façonnés que nous sommes par le regard d'un Big Brother qui nous pourchasse et nous pétrit d'angoisse. Mais le façonnage interdit l'héroïsme parce qu'il se conjugue, conjointement et pour le pire, à l'actif. Sous les caméras vidéo londoniennes, les violences continuent ;  la différence est qu'elles s'affichent sans honte, de même qu'elles s'exhibent et circulent, complaisamment revendiquées, sur les écrans des téléphones portables. Le surmoi est soluble dans l'hypervisibilité. Le point ultime de l'horreur peut alors être atteint. Réalisant le comble de l'esthétique fasciste, le Tout visible m'érige en voyeur de ma propre abjection et suppose en chacun la jouissance au spectacle de la destruction d'autrui. Certaines scènes de liesse qui, on le sait, accueillirent le passage en boucle des vidéos du 11 septembre, ont porté le Happy Slapping à sa pleine puissance.

Dans cette extension infinie du domaine de l'image, tout le monde est vu et profilé, et  plus personne n'est regardé. Il faut donc, écrit Wajcman, inventer « le sujet furtif ». Telle est la tâche de l'art à l'ère hypermoderne - de Bruce Naumann à Renaud Auguste-Dormeuil en passant par Sophie Calle, sans oublier une prestigieuse lignée des cinéastes de Spielberg à Cronenberg : avoir à l'œil l'œil absolu. Mais le maintien de cette intermittence salutaire est aussi l'affaire des sujets eux-mêmes : pour percer quelque fenêtre dans le mur du Tout visible il ne suffit pas de se déconnecter de Facebook, il faut ne rien céder sur le droit au secret.

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© Catherine Kintzler, 2010

Lire sur ce blog les analyses d'autres ouvrages de Gérard Wajcman : L'Objet du siècle et Fenêtre.

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commentaires

Philippe Foucher 14/01/2011 21:46



Bonne année à vous Catherine, à tous ceux aussi qui contribuent à donner de la consistance à votre site, et à tous les lecteurs !


Nous apprécions aussi ce silence ! C'est l'occasion pour nous de découvrir tant d'articles ici et d'espérer que vous pourrez mener à bien tous vos projets.


Un espace à jamais transparent, un temps sans discontinuité et jamais de lieu ni de temps pour se poser, penser ? ce n'est pas très Mezetulle ! J'aime à ce propos ce mot appris cet automne de
Deleuze les « vacuoles de solitude et de silence ». Ça ressemble à une bonne maladie d'hiver ! A quand une bonne épidémie ! ;- )


 


 


 



Tellez 29/12/2010 11:21



J'ai beaucoup aimé ce compte rendu, mais je ne sais plus trop que penser de toutes les visions catastrophistes d'aujourd'hui. Je ne cesse de me demander : par rapport à quel monde meilleur
allons-nous vers une catastrophe? Quelle "meilleure" visibilité cacherait la vidéo-surveillance et la soi-disant "société du spectacle"? A-t-il jamais existé une manière de voir et d'être
regardé qui soit "la bonne".  



chouette-chouette 26/12/2010 14:54



Je ne joue pas dans la même cour que vous. Je ne prétends pas y accédzer, consciente de mes lacunes immenses.


Seulement j'aime lire ce qui m'enrichit, me fait penser, m'aide à grandir.


C'est sur, incidemment lors d'un grand échange, l'avis d'Incognitototo que je viens me régénérer ici.


Je vous remercie de partager votre richesse.


 



Incognitototo 09/12/2010 12:58



Plus qu'intéressant et je vais lire ce livre, tant je trouve ce symptôme sociétal prégnant et inquiétant... déjà exploré sous une autre forme dans "La société du spectacle" (Guy Debord), terrible
livre prophétique sur la mutation marchande de l'intime et le devenir du capitalisme.

Bien vu, "l'externalisation" du Surmoi ; un terrible jeu de substitution qui laisse le champ libre à la plus terrible forme de fascisme, celle d'un totalitarisme "choisi" au nom de la sécurité et
de toutes les fariboles "qu'on" nous sert à longueur de journée.
C'est une croyance aveugle sur le fait que la technologie évitera à l'humanité de faire le travail d'évolution que demandent l'autonomie et la liberté. C'est également très présent en entreprise,
où on substitue toujours plus de technologie à la formation des personnes ; ce qui permet, non accessoirement, de se contenter d'un personnel sous-formé et donc sous-payé... Une vraie démission
du politique.

Il y a aussi un autre effet paradoxal : ce qui ne peut pas se voir n'existe pas...

Bref, il y a de multiple facettes et points de vue à ces phénomènes de société, et tous sont inquiétants... Sommes-nous les seuls à avoir peur de ce qui rassure les "moutons" ?



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