4 janvier 1971 1 04 /01 /janvier /1971 10:16

Quand un talmudiste répond
à Jean-Claude Milner (Le Sage trompeur)
Le manteau de Spinoza.
Pour une éthique hors la Loi
d'Ivan Segré 

par Charles Arambourou

En ligne le 5 mai  2014, modifié le 22 juin 2014 (ajout de l'Annexe II)
Annexe I - par Catherine Kintzler
Annexe II - par Charles Arambourou et réponse de Catherine Kintzler

 

Après avoir lu l’article que Mezetulle a consacré au livre de Jean-Claude Milner Le Sage trompeur. Libres raisonnements sur Spinoza et les Juifs. Court traité de lecture 1 (Lagrasse : Verdier, 2013), Charles Arambourou m’avait fait part de son désaccord et de son intention d’écrire un texte sur le sujet. C’est par une réflexion sur le livre d’Ivan Segré Le Manteau de Spinoza. Pour une éthique hors la Loi (Paris : La Fabrique, 2014) qu’il se saisit ici de la question. Même s'il ne partage pas toutes les thèses avancées par Segré, son texte fait état néanmoins d'une interprétation critique du livre de Milner et constitue par là un dossier de lecture – auquel je me suis empressée de contribuer à mon tour par quelques éléments de réflexion annexés ci-dessous à l’article.

Sommaire
Annexe II (juin 2014). Charles Arambourou : Rendons à César
Catherine Kintzler: quelques éléments de réponse

La haine de Spinoza est une « passion triste » qui étonnera toujours le non-philosophe (tel l’auteur de ces lignes). Depuis le décret (herem) « l’excommuniant » de la synagogue en 1656, les uns l’accusent d’athéisme -cris horrifiés du bon Leibniz en 1671-, les autres d’avoir trahi les juifs (Hermann Cohen, 1915 ; Léo Strauss depuis 1924…). Cette dernière accusation a repris force et vigueur dans le contexte de l’après-Shoah et de l’existence d’un état d’Israël. Citons Emmanuel Lévinas, puis « l’institut d’études lévinassiennes » fondé à Jérusalem par Benny Lévy, Alain Finkielkraut, Bernard-Henri Lévy : précision géographique mais aussi marqueur idéologique.

C’est cet institut qui fut le cadre de conférences de J. C. Milner, d’où est né son ouvrage, recensé et encensé sur Mezetulle, Le sage trompeur. Dans ce « court traité de lecture » Milner réinterprète le § 12 du chapitre III du Tractatus theologico-philosophicus (TTP pour les initiés, publié en 1670), désigné par ses premiers mots : « Hodie Judaei », et présenté comme un « manifeste ». La thèse est aussi simple que la démonstration « sophistiquée » : Spinoza, proposerait « la persécution parfaite des Juifs », par disparition du « nom juif ». Bref, à défaut de précéder directement Auschwitz, il serait le père de l’antisémitisme moderne « rationaliste et laïque, sans doute le plus redoutable qui soit » (1).

 

 

1 - Un gauchisme réjouissant

A ce livre de parti pris, il fallait une réponse partisane. Pour cela, rien de mieux qu’un talmudiste, gauchiste de surcroît (ce terme étant ici pris au sens strictement descriptif de la sociologie politique, non comme anathème « stalinien » ou « bourgeois ») : Ivan Segré, philosophe quadragénaire, disciple revendiqué de celui qu’il appelle « le camarade Badiou » -lequel affronta Milner dans l’ouvrage Controverse, 2012. A la manière de son maître, Segré oppose les « théoriciens "bourgeois" du nom juif » (dont Milner serait « le plus conséquent ») et les « théoriciens du nom "ouvrier" » (les philosophes rationalistes et révolutionnaires) pour qui « le retour du nom juif a pour corollaire la disparition du nom "ouvrier" ». Risquons la traduction : « la revendication communautariste (2) juive vise à effacer "le nom et jusqu’au souvenir" de la lutte des classes ».

La partie I de l’ouvrage est ainsi consacrée à la défense de Spinoza contre « la haine » des « théoriciens bourgeois ». « Un théoricien du matérialisme dialectique », écrit Segré sans peur, « sait identifier la manœuvre »  : l’accusation d’antisémitisme est « l’argument par excellence » de ces « réactionnaires philosémites » (3) mus par « l’amour de la classe dominante ». On pense à la polémique déclenchée par Milner en 2007 lorsqu’il accusa Les Héritiers, de Bourdieu et Passeron, d’antisémitisme (4) (« les héritiers » seraient « les Juifs »).

Même si l’on ne saisit pas bien ce que la « théorie d’un nom » apporte au « matérialisme dialectique » revendiqué par Segré, on trouvera en-soi réjouissante cette charge, qui confronte J.C. Milner à « l’indécence » (5) possible de ses propres positions politiques (et/ou philosophiques). « L’exégèse de Milner, parce qu’elle est au service de la classe dominante, est violente. »  : pour « faire parler » le texte, il recourt « à des méthodes d’interrogatoire musclées », conclut la partie I. La phraséologie est certes convenue, qui consiste à dénoncer partout des « flics », mais on se permettra de trouver bon que les jeunes générations s’engagent dans la « lutte des classes en théorie », surtout avec le talent de Segré.

L’exégèse pratiquée par un talmudiste, voilà qui était à la hauteur de Milner (que Segré combat vigoureusement, mais non sans une certaine révérence (6)). L’intérêt de l’ouvrage est ainsi d’opposer à la « lecture » milnérienne (qui permet, relève Segré, « de faire dire à un texte ce qu’on veut bien lui faire dire »), une méthode fondée sur l’idée simple que « le sens implicite ne contredit pas le sens explicite, il l’intériorise ».
Parmi les inspirateurs de Milner, Léo Strauss fait l’objet d’une critique méthodologique pertinente : en présence d’une contradiction manifeste chez Spinoza, il ne faut pas inventer une intention cachée, mais plutôt chercher « le troisième terme » qui dépasse la contradiction. Pour Segré, l’artifice d’écriture de Spinoza –incontestable- reposerait, non sur la tromperie, mais sur le seul recours aux sous-entendus, hermétiques aux stupides. Le chapitre 4 de la partie II relève la même pratique, dans un même contexte de « police des idées », chez Descartes – à propos d’une « hérésie » qu’il pourrait bien partager avec Spinoza  : le pélagisme, qui nie la conséquence du péché originel pour la liberté de l’homme.
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Les polémiques chrétiennes autour de la grâce et du libre-arbitre sont d’ailleurs à bon droit citées à comparaître par Segré, alors que, curieusement, Milner ne s’en embarrasse pas : or elles étaient forcément connues de Spinoza et « travaillaient » la « République des lettres », volens nolens, sous la Contre-Réforme (7).

 

 

2 - La connaissance de l’éthique contre l’obéissance à la Loi

La partie II de l’ouvrage (« la Bible de Spinoza »), la plus personnelle et la plus fournie, donne la mesure de l’érudition de Segré, et lui permet de s’élever au-dessus du procès perpétuel intenté à Spinoza par ce que nous appellerons, pour notre part, la « réaction communautariste » (H. Cohen le nommait « accusateur par excellence du judaïsme » en 1915).

La thèse de Segré est contenue dans le sous-titre du livre : « Pour une éthique hors la Loi ». Pour lui, Spinoza développe une lecture libératrice des Ecritures, exposée dans une lettre à Blyenbergh de 1665 : « le philosophe, c’est-à-dire l’homme libre, vivant sous la seule conduite de la raison, est "au-dessus de la Loi" », en latin « supra legem »  ; mais certainement pas « contra legem », car il « suit la vertu » « non en tant qu’elle est la Loi (8), mais par amour » (« non ut Legem, sed ex amore »). Au contraire, Milner, à la suite de Léo Strauss, considèrerait la philosophie comme incompatible avec la Bible, l’examen critique avec l’obéissance à la Loi, « Athènes avec Jérusalem ». Cette dernière expression, reprise semble-t-il de Léo Strauss, se rencontre dans un ouvrage antérieur de Milner, Le Juif de Savoir (2007), dénonçant Saul de Tarse comme le promoteur de  « l’universel facile », la conversion au christianisme étant en réalité « la rature du nom Juif ».

Face au « manifeste Hodie Judaei » qu’a décelé Milner, Segré relève dans la conclusion du chapitre V du TTP un « manifeste At Judaei ». Spinoza y rejette la « clause de Maïmonide » (nom substitué des « pharisiens » ?), selon laquelle n’auraient « part à l’élection », hormis les Juifs pieux, que les hommes qui sont vertueux par obéissance à la « Loi de Noé » (9), et non par la seule raison (ou « connaissance »). Pour Segré, Spinoza rejette « le nom Juif » comme symbolisant la transcendance de la Loi et interdisant l’universalité, alors que le nom « Christ » renverrait à « une éthique hors la loi », réellement universelle car fondée sur « la puissance de la pensée ». Crime impardonnable pour « les théoriciens bourgeois du nom Juif ». Après Badiou (10), Segré prend au passage le parti de Saul de Tarse, dénoncé par Milner.

A la lumière de l’opposition « obéissance / connaissance », Segré examine tour à tour  : le « Christ dépassionné » de Spinoza (dépouillé des dogmes de l’incarnation, de la résurrection, de la crucifixion)  ; « l’origine de la loi » (tradition ancestrale et codification dogmatique) ; « l’altérité véritable » à la Loi que sont « les idées », la philosophie (où il est question de Descartes). Au chapitre 5, une interprétation intéressante fait de Hobbes (De Cive, 1642) l’ennemi caché derrière le nom « Maïmonide », qui assujettit l’homme à l’obéissance aux lois civiles, bonnes ou mauvaises, imposées par l’autorité politique. Enfin (chapitre 6), la « passion de l’ignorance éthique » constituerait la clé de la faute (l’erreur ?) d’Adam – et d’Eve - face au fruit de « l’arbre de la connaissance ».

La « Bible de Spinoza », conclut Segré, repose sur « la connaissance » du « dieu qui fait sortir d’Egypte », émancipant de tout assujettissement. Au contraire, pour la « classe dirigeante », et ceux qui la soutiennent, « la Loi interdit la connaissance, la sophistication pactise avec la violence ».

Le livre s’achève par un apologue sur un « auteur de mauvaises blagues » où se reconnaît Dieudonné. Segré voit dans le « nouvel antisémitisme » « le versant sceptique de l’arsenal policier », qu’il sert à renforcer. Leur jeu commun permet de taxer d’antisémitisme les « théoriciens ouvriers des noms » comme Badiou ou… Segré lui-même.

Comme il est malaisé pour la philosophie de courir après l’actualité, on trouvera quelques redites dans le corps du texte. Sa lecture n’est pas toujours facilitée par un vocabulaire « sophistiqué »  : les « enfants du Talmud et de la lutte des classes » ne parlent pas forcément une langue « claire et distincte ». De même, il faut faire jouer largement l’intertextualité (par la grâce d’Internet) pour saisir un minimum de la substance de cette suite à Controverse, qui va bien au-delà de Spinoza – et annonce par ailleurs d’autres travaux à venir de Segré. Plus prosaïquement, on regrettera que les notes renvoient à la fin de l’ouvrage (pratique malheureusement répandue), sans même un classement par chapitre, ce qui n’en facilite pas la lecture.

  
Assez paradoxalement, cette contestation post-soixante-huitarde nous aura permis de dépasser quelque peu la posture provocatrice de Milner et de découvrir, à la faveur d’autres textes, la richesse d’une pensée dont les égarements mêmes obligent à son tour le lecteur à « sortir d’Egypte », qu’il suive ou non Segré jusqu’au bout, en explicitant ce qui émancipe.

 

 

Voir les autres articles de Charles Arambourou en ligne sur Mezetulle.

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Notes [cliquer sur le numéro de la note pour revenir à l'appel de note]

 

1 - Expression de Léon Poliakov, Histoire de l’antisémitisme, (publiée de 1955 à 1994) citée par Segré.
2 - Segré n’utilise pas le terme « communautarisme », sans doute pour des raisons de fond, puisqu’il se réclame de Badiou, dont on n’a pas oublié l’opposition à la loi de 2004 sur les signes religieux à l’école. On osera pourtant la « lecture » suivante  : le procès de Spinoza, de 1656 à nos jours, est le fait du communautarisme qui considère « les Juifs comme nation », non comme «  citoyens » (pour paraphraser Clermont-Tonnerre, 1792).
3 - La réaction philosémite est le titre d’un ouvrage d’I. Segré paru en 2009.
4 - Dans l’émission d’A. Finkielkraut sur France-Culture  ; polémique in Libération, et Le Monde de l’époque.
5 - Cf. « l’indécence » que, selon Milner, Spinoza dissimule (= l’idée de « persécution parfaite des Juifs »). Mais cette indécence ne peut avoir sens qu’après Auschwitz : « anachronisme » qui vaut « contrevérité », dit Segré.
6 - Ainsi, il relève uniquement la « sophistication » de sa méthode, non son caractère tortueux ou biaisé.
7 - Signalons à ce propos que l’article « Contre-Réforme » de Wikipédia a été parasité par l’apologétique catholique  ; rebaptisée « réforme catholique », l’ère des bûchers y est identifiée à un « renouveau spirituel »…
8 - Anachronisme anti-kantien de notre plume. Segré reprend la traduction Rovere  : « comme une loi » (de façon plus exacte sans doute  : « comme on obéit à une loi »). « La » ou « une » : tout est là.
9 - En 7 articles, à l’usage de tous les hommes. Le « peuple élu », lui, applique le Décalogue de Moïse et les 613 mitzvot de la Torah, dont la liste n’a jamais pu être établie : toute rationalité frise dès lors l’impiété…
10 - Saint-Paul, la tentation de l’universalisme, 1990

 

© Charles Arambourou et Mezetulle, 2014

 

 

Annexe. Catherine Kintzler : quelques remarques sur la recension du livre d'Ivan Segré par Charles Arambourou

 

Le livre de Jean-Claude Milner Le Sage trompeur. Libres raisonnements sur Spinoza et les Juifs a été recensé sur Mezetulle dans un article qui, prenant au sérieux le sous-titre Court traité de lecture 1, s’est essentiellement intéressé à caractériser la méthode de « détection » employée par Milner, fondée sur l’analyse d’un « art d’écrire » aujourd’hui largement méconnu. Il me suffit que le livre d’Ivan Segré dont C. Arambourou fait état reconnaisse la pertinence de cette méthode de détection, du fait même que son auteur – si j’en crois C. Arambourou, car je n’ai pas lu le livre  – connaît les subtilités de l’art d’écrire dont use Spinoza, et dont Milner n’a jamais dit, bien au contraire, qu’il était d’usage rare au XVIIe siècle. Je soulignais en outre dans cet article (voir réponse com. n° 1) que le livre de Milner voit en Spinoza un théoricien subreptice de la persécution parfaite : ce qui (contrairement à ce que suggère l’allusion à Auschwitz) n’a rien à voir avec une politique d’extermination. Que cette théorisation s’élabore au sujet des Juifs et prenne la forme d’une apostasie généralisée (forme du mauvais universel) ne signifie pas davantage qu’elle leur soit exclusivement applicable : La politique des choses. Court traité politique 1 (Lagrasse : Verdier, 2011) en donnait déjà quelque idée.


On se trouve donc en présence de deux lectures divergentes, mais qui toutes deux, c’est au moins cela, admettent l’existence et les principes de l’écriture Sub rosa. Au lecteur de choisir, en ayant le texte Hodie... sous les yeux. Je dis bien : en ayant le texte Hodie... sous les yeux car ce choix suppose que la lecture qu’en propose Segré explique autrement ce que Milner explique (avec tous les détails du texte de Spinoza), qu’elle le fasse de manière tout aussi référencée et détaillée, qu'elle explique en outre ce qu'il n'explique pas ou ce qu’il est accusé de passer sous silence (et dont il faudrait établir la pertinence en relation au texte Hodie...) et qu'elle explique aussi pourquoi, sur tel et tel point précis, l’explication de Milner serait erronée et/ou lacunaire. De cela, les lecteurs peuvent juger par comparaison.


On soulèvera néanmoins quelques interrogations sur les points du livre d'Ivan Segré que C. Arambourou, dans sa générosité, rattache à un «  gauchisme réjouissant » et avec lesquels il prend assez souvent ses distances. La manière dont les thèses de Milner y sont  caractérisées oscille entre le contresens caricatural et l’anathème.


Contresens caricatural d’abord. Spinoza serait « le père de l’antisémitisme rationaliste et laïque » : attribuer cette thèse à Milner implique que ce dernier aurait sinon en horreur du moins en suspicion le rationalisme comme position philosophique et la laïcité comme principe politique parce que ce seraient des vecteurs d'antisémitisme (a). On peut certes imaginer plus « réjouissant », mais c’est déjà assez comique s’agissant d’un penseur qui se déclare ouvertement athée, matérialiste et rationaliste absolu – propriété qu’il a en commun avec Spinoza dont il n’ignore nullement (ni ne méprise) la lecture rationaliste de la Bible. Enrôler l'auteur de De l'école dans des troupes antirationalistes frisant l'obscurantisme par « passion de l'ignorance » et dévotion est ahurissant : qu'on se donne seulement la peine de consulter la liste de ses ouvrages... Contresens caricatural encore dans la qualification de « revendication communautariste » : c’est avouer qu’on ne connaît pas grand chose aux ouvrages politiques de Milner, depuis son De l’école (1984, rééd. Lagrasse : Verdier, 2009) et son Salaire de l’idéal (Paris : Seuil, 1997, fondé en grande partie sur l’usage des concepts classiques élaborés par Marx) à sa théorie  de l’universel (b) qui en distingue deux formes, pour ne citer que quelques occurrences.

 

L’anathème ensuite –  C. Arambourou s’en amuse en parlant d’une « phraséologie convenue qui consiste à dénoncer partout les "flics" » (il faudrait ajouter : les « bourgeois ») – est fort connu. La théorie du « nom juif », on l’aura compris, « au service de la classe dominante », ne serait autre qu’une manœuvre pour effacer le « nom ouvrier » (c). Autant de catégorisations et de jugements expéditifs, sans appel et sans procès, confortés par l’appel aux « marqueurs idéologiques », qui suffisent à condamner un auteur en le réduisant sommairement à un rouage intellectuel asservi à un dispositif policier. Il apparaît en l’occurrence que certains « enfants de la lutte des classes » n’ont pas renoncé à une langue imprécatrice qui, à défaut d’être distincte, est parfaitement claire et de triste mémoire. [ Haut de la page ]

 

Notes de l'annexe I

 

a - La laïcisation qu’il remarque aujourd’hui (Le Sage trompeur p. 107) au sujet de l’apostasie comme oubli de l’oubli est en effet diamétralement opposée au régime laïque dont il caractérise p. 104 l’une des propriétés fondamentales, exprimée par la Révolution française et issue de la pensée rationaliste des Lumières : « pour qu’ils jouissent de tous les droits de l’homme et du citoyen, il ne sera pas demandé aux Juifs d’abandonner leur religion » - allusion à Clermont-Tonnerre qui a peut-être échappé à C. Arambourou. Reprochera-t-on à Milner de n’avoir pas précisé, dans une note de bas de page, que laïcisation ne signifie pas laïcité ?
b – Engagée avant la parution du Sage trompeur dans le livre d’entretiens avec Badiou Controverse (Paris : Seuil, 2012). Explicitée depuis dans le 3e volume du « Court traité politique » L’universel en éclats (Lagrasse : Verdier, 2014). Sans parler de l’usage du concept d’universel dans l’œuvre scientifique.
c – « Nom ouvrier », « bourgeoisie », « classe dominante », « lutte des classes » : questions largement hors-sujet s’agissant des points abordés dans le Court traité de lecture qu’est Le Sage trompeur. Mais lorsqu’elles sont dans le sujet, loin de contribuer à leur effacement, Milner les aborde et les utilise avec précision et pertinence : on rappellera, une fois de plus et entre autres, Le Salaire de l’idéal. La théorie des classes et de la culture au XXe siècle (Paris : Seuil, 1997). On trouve ultérieurement une mise au point éclairante sur les fonctions comparées des termes « nom juif » et « nom ouvrier » dans L’Universel en éclats. Court traité politique 3 (Lagrasse : Verdier, 2014), p. 51-52.


Annexe II, juin 2014

Charles Arambourou a poursuivi la discussion en envoyant le texte ci-dessous début juin 2014. On trouvera la réponse de Catherine Kintzler à la suite.

 

 

Charles Arambourou, juin 2014. Rendons à César…

Je persiste à trouver « réjouissante » la réponse d’Ivan Segré à Jean-Claude Milner : à la fois conflit d’exégètes et choc des sphères philosophiques. J’ai dit l’intérêt que l’on pouvait trouver à certains aspects de la pensée milérienne, malgré sa « posture provocatrice » et ses « égarements ». Je persiste dans cette ambivalence. Mais je ne voudrais pas qu’on attribue à Segré ce qui relève de ma propre plume, ni ce qui appartient à d’autres. « Rendons à César » (a).

- « L’allusion à Auschwitz » (b) a simplement pour objet de rappeler (de façon certes abrupte) ce que j’ai moi-même précisé en introduction : le « nom juif », comme la notion de « persécution des Juifs » (c) utilisée par Milner ne signifient plus du tout la même chose aujourd’hui qu’en 1670.

- La formule « l’antisémitisme rationaliste et laïque » est de Léon Poliakov, non de Segré, ainsi que je l’ai indiqué en note. Mais jamais quiconque n’a reproché à Milner de n’être ni rationaliste ni laïque : c’est au contraire, dit Segré, « le plus conséquent » des accusateurs de Spinoza. La défense et illustration de Milner sur ce point est donc sans objet. Ce qui lui est reproché est la reprise « sub specie laicitatis » de l’excommunication communautaire de 1656.

- Quant à la « passion de l’ignorance éthique », c’est une formule (spinoziste) de mon cru, caractérisant « la faute d’Adam », et nullement Milner. Elle a trait à la partie II de l’ouvrage de Segré, qui aborde des questions philosophiques et exégétiques. Je maintiens à ce propos que Milner fait l’impasse sur le contexte religieux dans lequel Spinoza écrivait. S’il prône la conversion (d), c’est au christianisme (non à l’islam comme le soutient Milner de façon invraisemblable), la prudence (caute) s’imposant face au fanatisme calviniste.

- Par ailleurs, c’est moi-même, non Segré, qui ai parlé de « marqueur idéologique » à propos de « l’Institut d’études lévinasiennes fondé à Jérusalem par Benny Lévy, Alain Finkielkraut, Bernard-Henri Lévy ». Faut-il préciser davantage ? Jérusalem fait bien sens dans le contexte « théologico-politique » de l’« état juif » actuel. Quant aux parrains dudit Institut, il est difficile de les tenir pour des progressistes, gens dont Milner d’ailleurs se gausse explicitement (p. 107) : idéologie revendiquée, donc.

 - Il est enfin suggéré en note que la conformité de la pensée de Milner avec celle de Clermont-Tonnerre (e) (p. 104) m’aurait échappé. Etant cité, je réclame le droit de répondre.

Milner lui aussi pratique un « art d’écrire » à déchiffrer. S’il est « rationaliste et laïque », ce qu’il désigne par « le nom juif » ne saurait se limiter à une simple « croyance religieuse » individuelle, contrairement au masque « trompeur » qu’il en donne p. 105 (f). C’est en fait l’affirmation d’une identité collective « au-delà de la croyance », celle de la « nation » (au sens de « peuple », ou « d’identité communautaire »). Bref, ce que Clermont-Tonnerre refusait justement aux Juifs. Or la laïcité (comme le dit de façon imagée Catherine Kintzler) part de « zéro » appartenance communautaire (qu’elle soit ou non exclusivement religieuse) : autrement dit, l’état civil républicain doit procéder à la « rature du nom juif », comme du nom « chrétien » (g). Il ne m’a pas échappé que Milner dit exactement le contraire, et en maints endroits (h).

Toute « lecture » honnête se doit au minimum de partir du contexte : or le chapitre III du Tractatusest précisément consacré à la critique de la notion de « peuple élu ». Il faut avoir l’audace (« l’indécence » ?) de le dire à la suite de Spinoza : cette notion (i) est incompatible avec la « République », tout comme le calvinisme intégriste (j), fourrier de la monarchie orangiste, véritable ennemi de l’époque. La République selon Spinoza était ouverte aux Juifs renonçant à se proclamer « peuple élu ». Segré précise : sans pour autant renier la Loi, mais à condition d’en donner une interprétation émancipatrice : « le dieu qui fait sortir d’Egypte » (k).

La « persécution parfaite », « sans haine », si l’on comprend bien, ce ne serait que « la conversion des Juifs », qui hante l’Occident depuis Paul de Tarse, et qui suppose l’apostasie. Et alors ? Le droit de changer de religion (ou de l’abjurer) fait partie de la « liberté de pensée, de conscience, de religion » reconnue par les textes internationaux: voilà qui suffit à faire litière du prétendu scandale de la « persécution parfaite » qui serait prônée par Spinoza.

 

Notes

a - Exemple de brachylogie, ne manquerait pas de souligner, comme Milner, tout élève de «  rhétorique supérieure  »…

b - « L’anachronisme vaut contrevérité », écrit Segré.

c - Si la «  persécution des Juifs  » est, selon Milner, «  parfaite  » chez Spinoza, la Shoah serait-elle imparfaite  ?

d - « Apostasie » n’est un terme recevable qu’en théologie (comme celui de «  blasphème  »)  : il n’a de sens que pour les croyants d’une religion donnée. C’est pourtant la base de l’accusation de Milner, quelque laïque qu’il soit. 

e - P. 104  : « pour qu’ils jouissent de tous les droits de l’homme et du citoyen, il ne sera pas demandé aux Juifs d’abandonner leur religion » (Affirmation contestable, car la République s’aveugle sur les croyances  : en réalité, il est demandé aux Juifs et aux autres citoyens de mettre entre parenthèses le judaïsme, de l’oublier pour faire République. NDLA). 

f - P. 105  : «  Être sincèrement catholique, sincèrement juif, être sincèrement musulman, confesser quelque croyance religieuse que ce soit, se plier aux rites que celle-ci impose, cela n’empêche pas d’être pleinement citoyen, proclament encore aujourd’hui les théoriciens des libertés publiques  ». 

g - La Grèce a longtemps fait figurer la religion de ses ressortissants sur leurs papiers d’identité  : le retrait qui en a été imposé par l’UE, conforme à la liberté de conscience, est bien une «  rature du nom  » d’appartenance religieuse. 

h - Cf. son ouvrage antérieur, Le Juif de savoir, p. 111 : " L'universel facile des philosophes et des savants n'est rien de plus que la conversion du quelconque ; la conversion du quelconque n'est rien de moins que la forme sécularisée de la conversion chrétienne ; la  conversion chrétienne n'est rien de plus et rien de moins que la rature du nom juif. Quiconque atteint l'universel par la négation des noms est chrétien, quelle que soit par ailleurs sa croyance et n'en professerait-il aucune."  (Cité par P. Assouline, blog La République des Livres, 9 juillet 2007).

i - Exactement comme celle «  d’oumma  », ou de «  magistère spirituel du Saint-Siège  », NDLA.

j - Qui pourrait bien être en réalité désigné derrière le terme «  juif  » au chapitre III.

k - C’est la limite de ce chapitre III, si on le détache de l’œuvre de Spinoza  : il semble rester «  théologico-politique  », en ce qu’il n’envisage pas explicitement la possibilité d’un citoyen sans religion du tout. C’est en tout cas conforme à la prudence (caute).

l - Déclaration universelle des droits de l’homme, art. 18  ; Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés publiques, art. 9. Moins clairement  : Pacte international relatif aux droits civils et politiques, art. 18.

© Charles Arambourou et Mezetulle, 2014


Catherine Kintzler. Réponse à l'annexe II (22 juin 2014)

Quelques éléments de réponse. Bien évidemment ils ne touchent pas les mises au point sur l’attribution des thèses respectives, je ne peux ici qu’en prendre acte, remercier Charles Arambourou [dorénavant CA] et « rendre à César... ».

A la fin de sa réponse CA avance cette lecture de la notion de persécution parfaite selon Milner : la persécution parfaite sans haine ce ne serait « que la conversion des Juifs », « si l’on comprend bien » ajoute-t-il. Non, on ne comprend pas bien ! il manque tout simplement un adjectif : cette persécution parfaite serait la conversion forcée des Juifs. Cela change tout : il ne s’agit en effet pas du droit de changer de religion ou d’abandonner toute religion, mais du devoir d’en changer, devoir imposé par une puissance extérieure, et qui peut prendre la forme d’une intériorisation opérée par un discours persuasif « sans haine ». Ce qui est « parfait » en l’occurrence, ce sont les moyens « sans effusion de sang » et sans mesure apparemment violente par lesquels s’obtient ladite conversion. Cela est très clair dans le livre de Milner, et je renvoie plus particulièrement à la page 102 du Sage trompeur, d’autant que la lecture de cette page renvoie la question posée note c à sa malignité.

Sur l’usage du terme « apostasie ». Lorsqu’on affirme la liberté - le droit - de changer de religion ou de renoncer à toute religion - ce que fait la laïcité - le terme d’apostasie est impertinent : la laïcité n’a jamais demandé à quiconque de changer de religion ni d’abandonner toute religion, elle assure seulement, de l’extérieur, le droit de le faire, elle n’intervient pas à l’intérieur d’un cadre religieux et n’en adopte pas le vocabulaire. Mais ici on se trouve dans un autre contexte. Lorsqu’il s’agit d’imposer à quelqu’un qui pratique une religion donnée la conversion à une autre religion ou de lui imposer l’absence de religion, le terme est pertinent car on est alors dans un cadre étranger à la laïcité – laquelle ne demande aux religions et à leurs fidèles que l’abandon de leurs visées proprement politiques. Vouloir la conversion forcée de tel ou tel fidèle d’une religion à une autre religion, vouloir même sa « conversion » à l’absence de religion, c’est se conduire en termes religieux et rester dans le cadre religieux, c’est lui demander l’apostasie : or c’est bien de cela que Milner parle lorsqu’il attribue à Spinoza l’idée d’une telle politique de conversion.

Sur la thèse selon laquelle « la République procède à la rature du nom juif et à celle du nom chrétien », etc. D’abord je ne pense pas qu’on puisse confondre « rature » et « suspension » ou encore « rature » et « abstraction ». Mais mettons – j’y reviendrai ensuite. La thèse ne vaut que pour les discours et les actes de la puissance publique républicaine et pour ses agents dans l’exercice de leurs fonctions, mais elle ne vaut pas dans la société civile où de tels « noms » sont parfaitement licites et n’ont pas à être « raturés » - de même pour le nom de Dieu : absent du discours de l’autorité publique laïque, il n’est pas pour cela « raturé » dans la société civile ! Nous avons ressassé cette thèse ad nauseam, Charles et moi, durant ces dernières années. Nous avons même expliqué maintes et maintes fois que c’est précisément par cette abstention, ce « moment zéro », que la laïcité rend possible la liberté d’expression, de culte, etc., dans la société civile. Je ne comprends donc pas comment cette abstention de la puissance publique devrait maintenant être interprétée en termes de « rature » absolue, en empêchement de liberté. Je ne vois pas en quoi Milner réclamerait l’introduction du « nom religieux » dans le domaine de l’autorité publique, ou réciproquement en quoi il considérerait l’abstention de l’autorité publique en matière de « nom religieux » comme nuisible et liberticide, comme un acte de persécution ! Et si s’abstenir du « nom religieux » dans le domaine de l’autorité publique est laïque, en revanche vouloir l’effacer de la société civile est anti-laïque : or c’est précisément ce dernier point (l’effacement du « nom juif » de la société civile) qui est clairement visé par Milner comme une persécution – en quoi je lui donne raison. Persécution qui devient parfaite lorsque cet effacement est indolore, procède par intériorisation, et ne laisse de ce fait aucune trace.

Sur la notion de « peuple » et l’affirmation de l’identité communautaire. La déclaration de Clermont-Tonnerre dit que c’est « comme nation » qu’il faut « tout refuser » aux Juifs – c’est-à-dire dans la mesure où leur regroupement pratiquerait ce que nous appellerions aujourd’hui un communautarisme politique. Elle ne vise pas l’affirmation identitaire dans la mesure où cette dernière n’affecte pas l’autorité publique et où elle ne s'en prend à personne (1). Le mot « nation » indique bien qu’il s’agirait de cela : vouloir s’ériger, comme groupe particulier, en autorité politique. Mais ce « refus » républicain a pour corollaire que les Juifs doivent être libres comme tous les autres citoyens. Si les Juifs jouissent des libertés en tant que citoyens, ils ont aussi celle d’adhérer à une religion et de se rassembler en vue de pratiquer un culte, ou d’affirmer une identité, etc : former communauté ce n’est pas nécessairement basculer dans le communautarisme et ce n’est pas nécessairement antirépublicain ni antilaïque. Je ne comprends pas la note e, sauf à la rattacher à un ultra-laïcisme que CA combat par ailleurs : jamais la laïcité n’a demandé à quiconque d’abandonner sa religion, il est seulement question d’abandonner les visées politiques. Lorsque l’autorité publique efface la mention de la religion sur les documents officiels, cela ne rature en aucune manière la liberté de culte ni le sentiment d’appartenance communautaire, ni la liberté d’exprimer publiquement ce sentiment y compris par la formation d’associations notamment cultuelles ou même identitaires, pourvu que la loi commune soit respectée et que cette identité ne vise pas à s’ériger en autorité politique... Je ne vois pas en quoi Milner contredirait cela : à supposer même qu’il parle, comme C.A. l’en accuse, d’une affirmation identitaire, celle-ci ne serait « raturable » par la laïcité que si elle a une dimension ouvertement politique et/ou si elle nuit au droit d'autrui. La citation faite à la note h ne le contredit pas non plus. En effet, Milner vise ici le « quelconque » au sens où ce dernier estobtenu par collection – le quelconque du portrait-robot, de la superposition d’images qui procède par collage et par élimination de traits singuliers - et non d’un quelconque obtenu par abstraction (par exemple le quelconque qu’est le sujet du droit lorsque la loi dit « toute personne » ou « nul ne peut.. », ou le « quel que soit x » du mathématicien et du logicien). Car en aucune manière la laïcité n’est réductible à « un universel facile » reposant sur « la conversion du quelconque » pris au sens que j’indique – son universalité est tellement éloignée de ce « quelconque » qu’elle a pour effet de rendre possible un maximum de singularités. Ce que j’ai exposé dans mon livre à longueur de page et que Milner n’a jamais récusé, bien au contraire. Ironie : j’ai pour cela emprunté un concept à Milner, celui de « classe paradoxale » ! Or jamais Milner, avec qui j’ai eu maints échanges sur ce sujet, ne m’a signalé que j’aurais commis un contresens ou un hors-sujet en lui empruntant ce concept pour l’appliquer à la laïcité. L’universel facile gomme les singularités, l’universel de la classe paradoxale non seulement les accueille mais encore se construit par leur existence. Atteindre l’universel par la « négation des noms » ne rend pas compte du procédé laïque : le moment zéro, qui produit l’universel laïque, s’obtient bien par abstraction, laquelle rend possible tout au contraire l’affirmation des noms, pour autant que ces noms, dans leur affirmation, ne contrarient pas la co-affirmation de tous les noms.

En conséquence, la notion de « peuple élu » ne peut être incompatible avec la loi républicaine que si « peuple » a un sens politique et que si ce sens est accompagné d’effets, qu’il ne s’agit pas d’une pure déclaration d’opinion. Un ensemble de personnes qui se croit élu par un dieu et qui le dit ne menace l’autorité politique républicaine que si, en vertu de cette prétendue élection, il poursuit des desseins politiques visant à s’ériger lui-même comme particularité en autorité politique et / ou s'il s'en prend à autrui sur ce motif. Ce qu’il faut prouver - on serait bien en peine de le faire s’agissant des Juifs pratiquants vivant dans la République française. Ceci est déjà vrai aux yeux de la Révolution française comme le montrent la déclaration de Clermont-Tonnerre et la loi de 1791 relative aux Juifs ; le raisonnement de Spinoza cité doit donc être rattaché au contexte du XVIIe siècle et CA a bien raison de préciser que cela doit s’entendre « à l’époque ». Et je ne vois pas non plus que Milner entende « nom juif » en un sens identitaire politique.


1 - « Il faut qu'ils ne fassent dans l'Etat ni un corps politique ni un ordre » ne signifie pas en effet que tout regroupement identitaire serait « refusé », le terme « ordre » renvoyant ici à une catégorie politique.

 

 © Catherine Kintzler et Mezetulle, 2014

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