3 décembre 1970 4 03 /12 /décembre /1970 11:35

Vincent Peillon et les « républicains autoproclamés »
par Marie-Pierre Logelin (1)

En ligne le 30 novembre 2012


A l'Assemblée nationale le 7 novembre, Marie-Françoise Bechtel (député de l'Aisne MRC) adressait une question à Vincent Peillon. Question qui eut l'effet manifeste de faire perdre son sang-froid au ministre de l'Éducation nationale. Marie-Pierre Logelin revient ici sur cet échange et fait un compte rendu édifiant de la conférence publique « Refonder l'école » du 16 novembre au Grand Orient de France où le ministre était invité en qualité de Grand témoin.


Le 7 novembre dernier, le député Marie-Françoise Bechtel (Mouvement républicain et citoyen) adressait au ministre de l’Éducation nationale une question – applaudie sur plusieurs bancs – sur le sujet capital de la formation des maîtres, non sans saluer le discours que tient le ministre « sur les valeurs de l’école de la République ». La réaction de Vincent Peillon, tant par le ton, agacé et méprisant (2), que par le contenu (3) - « Si nous alimentons encore des polémiques, soit d’un point de vue politique, soit à l’intérieur même du monde de l’éducation, entre des « pédagogistes » – je ne les connais pas – et des républicains autoproclamés, nous n’y arriverons pas » - suscita stupeur et consternation chez de nombreux téléspectateurs. En effet, les questions au gouvernement sont retransmises en direct sur France 3 et LCP, ce qui élimine l’hypothèse de la réaction épidermique d’un ministre passagèrement fatigué ! Un ministre qui ne s’adressait pas à un parlementaire de l’opposition mais à un député apparenté au groupe SRC ! Un ministre qui insultait un soutien naturel pour affronter les réticences prévisibles de nombreux parlementaires socialistes et écologistes à son projet de refonder l’école de la République !
Étrange !


 

1 - Désillusions et perplexités

Animée par un préjugé favorable à l’égard du ministre fraîchement nommé, qui me semblait intelligent et déterminé (et qui fut injustement « recadré » dès sa première initiative à propos des rythmes scolaires), je m’étais un peu intéressée à la concertation « Refondons l’école de la République » ouverte l’été dernier (4).

Première désillusion : la méthode, la liste des membres de la concertation (5)  (un inventaire à la Prévert - allant du CRAN au Secours catholique en passant par le « Mouvement de lutte contre la constante macabre » sans oublier l’Association des élus de la montagne ou du littoral - qui ferait sourire si l’enjeu n’était pas aussi important) m’amenèrent à soupçonner la persistance de la confusion désastreuse entre bien commun, intérêt général, et somme des intérêts particuliers, confusion qui, dans le cadre scolaire comme dans d’autres domaines, sape les fondements de la République depuis des décennies.

Soupçon hélas confirmé par le Rapport de concertation publié à l’automne. Si les intentions sont louables, si le choix d’une loi d’orientation et de programmation « sanctuarise » les moyens dédiés à l’école, si le constat, le diagnostic posé dans la première partie semblent globalement justes, d’irréductibles contradictions apparaissent très vite : dans « L’école comme lieu de formation civique et éthique », un paragraphe est justement intitulé : « L’école pour instituer le lien civique », « un lieu où l’on se prépare, activement, à devenir des citoyens » pour « exercer de manière lucide et raisonnée la part de souveraineté qui lui est dévolue ». Rien à redire ! Mais, plus loin, la préconisation d’une « gouvernance rénovée » faisant la part belle à l’autonomie des établissements et à la place des collectivités territoriales ne cesse d’inquiéter. Tout comme l’injonction à « gérer les diversités » : irruption brutale de la société dans l’école où l’élève devrait avoir le droit de n’être qu’un élève, délié, au moins pendant le temps scolaire, des appartenances plus ou moins déterminantes ou discriminantes vécues au sein de sa famille ou de sa « communauté ».

Je ne vois pas, à cet égard, la moindre raison qui, aujourd’hui, pourrait amener les parents à préférer l’école dite  laïque à l’école confessionnelle dont l’œcuménisme (les écoles catholiques accueillent de nombreux élèves de confession ou de culture musulmane) n’est qu’une variante de la « diversité » érigée en modèle dans l’école publique


Il serait injuste d’imputer à Vincent Peillon et à sa concertation cette inféodation de l’école à la société. C’est hélas le fruit de décennies de renoncements successifs, assez bien illustrés par la place des parents dans l’école : l’intrusion des familles dans l’école est non seulement troublante pour les élèves (confusion des espaces) mais meurtrière pour l’égalité. Avec les parents, c’est l’inégalité qui entre dans l’école : il y a les « mamans » (pour satisfaire à la mièvrerie de mise) qui peuvent accompagner les sorties scolaires et il y a les autres ; il y a les parents qui s’investissent dans la vie de l’établissement (conseils d’administration, conseils de classes) et il y a les autres. Cette intrusion est d’une grande brutalité car elle interdit à l’élève d’apprendre à se construire un espace personnel, distinct de celui que le hasard de la naissance lui a imposé. Il me semble d’ailleurs que l’interdiction des devoirs à la maison – sur laquelle on peut discuter - est en contradiction absolue avec la présence des parents dans l’école.

Que dire à cet égard de l’occultation par l’institution éducative du passage à la majorité. Dans l’école - dont la mission fondamentale est de former le citoyen, donc d’instituer la République - le jour où l’élève, atteignant 18 ans, accède à la dignité et à la responsabilité de citoyen actif détenteur d’une part de la souveraineté, est un non-événement ! Et ses parents restent les interlocuteurs « légitimes » de l’institution ! 

On s’étonne donc à peine en découvrant, dans le même rapport, l’ahurissante préconisation d’un « contrat » ( ! ! !) entre l’école et la nation. L’école de la République n’est pas un fournisseur de services, elle n’est même pas un service public, elle est l’institution fondatrice de la nation sous sa forme républicaine.
À mes élèves qui maugréaient parfois devant la contrainte d’aller à l’école, je rétorquais que l’instruction est un droit fondamental et un devoir impérieux auquel ils ne pouvaient se soustraire, sauf à abdiquer leur pouvoir souverain de futurs citoyens. Dans la France de l’Ancien régime, on ne demandait pas au dauphin s’il avait envie d’être formé à son futur métier de roi, ajoutais-je.
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2 - « Grand témoin » de la conférence Refonder l'école (GODF 16 novembre), le ministre récidive

Sans doute, me dis-je, le ministre avait-il stratégiquement consenti à passer par l’inévitable case concertation… et se réservait d’imposer son choix politique, validé par les récentes élections, de refonder l’école de la République.
Je privilégiai cette hypothèse en découvrant qu’il avait accepté l’invitation du Grand Orient de France à participer, en qualité de Grand témoin à la conférence intitulée « Refonder l’École. Pourquoi ? Comment ? » organisée le 16 novembre dernier.
Acte de résipiscence devant ces républicains (« autoproclamés ») ?
Je voulus en avoir le cœur net et me rendis rue Cadet.

La Conférence débute par une intervention du Grand témoin :
S’il émaille son propos son propos de références à la « République » : « école de la République » « refonder la république par l’École », citant Macé, Buisson… et même … Claude Nicolet, il porte d’emblée le fer  contre « ceux-là même qui croient porter ces valeurs (de la République) mais sont pressés par le tout ou rien » […] « ceux qui s’opposent, les uns au nom de la République, les autres au nom du bien-être des élèves, ont affaibli leur propre camp, se constituant en chapelle, dans l’ignorance des doctrines véritables dont ils prétendent s’inspirer… ».
Il lui est arrivé, dit-il « de devoir séparer » ces belligérants.

On s’interroge sur cette extrême… sensibilité au sujet de l’opposition entre républicains et pédagogistes qui éclaire la violence de sa réaction à la question de M.-F. Bechtel à l’Assemblée nationale : la moindre allusion, même implicite ou soupçonnée, à cette opposition le fait sortir de ses gonds.
Sa méthode, martèle-t-il, est de « rassembler, non de diviser ».
Il enchaîne sur ses priorités :
-    l’enseignement primaire
-    la formation des maîtres
-    les rythmes scolaires

Samuël Tomei (6) enchaîne avec une brillante intervention où, du point de vue de l’historien, il légitime l’opposition républicains/pédagogistes en la faisant remonter aux origines mêmes de la République (l’École qui éduque ou l’École qui instruit). Il défend l’idéal condorcetien (« Condorcet est moderne, les pédagogues sont des conservateurs »). Invoquant la connivence avec le ministre au nom de leur inspirateur commun (Ferdinand Buisson), il assure Vincent Peillon de son soutien : « Nous vous aiderons à braver ces conservatismes… ». Il insiste sur l’importance de l’effort, du travail (citant toujours Buisson), précisant que 1989 a « mis fin à cette exigence primordiale ».

Le visage du ministre pendant cette intervention révèle qu’il marque le coup - encore les usages du GODF lui épargnent-ils le tonnerre d’applaudissements qui n’aurait pas manqué de saluer cette intervention.

C’est alors que Charles Coutel (7) se lance dans une ardente diatribe, que dis-je, une philippique !
« L’harmonie n’est pas forcément l’unisson », commence-t-il.
C’est aussi 1989 et la naissance du « pédagogisme d’État » qu’il dénonce avec insistance.
Il déplore le résultat (donc la méthode) de la « concertation » lancée au printemps : « Il faut avoir le courage de déconcerter la concertation : Vincent Peillon, soyez déconcertant ! » lance-t-il, appelant le ministre à « réinstituer » l’École.
L’expression « Projet éducatif local » est, montre-t-il, trois fois anticonstitutionnelle et antirépublicaine.
Il termine par huit préconisations opérationnelles
« L’Histoire vous attend ! » conclut-il « Soyez un Jaurès sinon de la droite surgira un Guizot ou un Duruy ! »

Si je passe sur les intéressantes interventions d’Elizabeth Altschull, Alain Seksig, Jean-Michel Quillardet, Patrick Kessel et Annick Drogou (8), c’est parce que que notre « Grand témoin » les ignorera quasiment dans sa réponse finale, dans sa hâte d’en découdre avec les deux premiers orateurs qu’il accuse (en forme de prétérition : « Je ne vous reprocherai pas de raviver les oppositions entre instruction et éducation ».
« Si la République est seulement la sanction et la blouse grise, il se peut qu’elle ait moins d’adeptes… ».
Il évoque son « dialogue » avec son « ami Jean-Pierre Chevènement »  - étrange dans cet aréopage qui n’est pas spécialement chevènementiste… et incompréhensible quand on sait que J.-P. Chevènement fut en son temps reconnu et apprécié, toutes tendances confondues, comme un bon ministre de l’Éducation nationale, grand républicain… :
« Si la République ne comprend pas qu’elle n’est pas uniquement pure raison, ça finit à 5% [… cynisme politicien ?]. C’est une erreur de la raison […] c’est une petite église […] ne soyons pas ceux qui préparons les défaites […] » [! ! !]
Il poursuit : « Il n’y a pas de pédagogisme d’État. Il y a à instruire, il y a aussi à éduquer. Vouloir opposer ces deux notions, c’est se tromper de combat ».

Se montre-t-il aussi … ferme à l’égard des pédagogistes qui mangent du républicain (« pédagogistes », il est vrai, qu’il « ne connaît pas ») ?
On peut s’interroger… Tout comme je m’interroge sur la violence de ses réactions.


C’est décevant et inquiétant : cette obsession anti « Républicains autoproclamés » ne va-t-elle pas l’empêcher de penser au moment de décider ?

Mais je ne veux pas désespérer de la République ni du ministre qui veut refonder l’école qui l’institue. Car s’il veut mener à bien cet ambitieux projet il aura besoin  du soutien de tous les Républicains pour surmonter les formidables obstacles qui se dresseront sur son chemin. La société n’abandonnera pas volontiers à la République l’espace de l’école qu’elle a usurpé.
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© Marie-Pierre Logelin et Mezetulle, 2012


Notes   [cliquer sur le numéro de la note pour revenir à l'appel de note]


1 – Marie-Pierre Logelin a été professeur en lycée professionnel de 1969 à 2011.
2 – Voir la vidéo : http://www.assemblee-nationale.tv/chaines.html?media=3572&synchro=1756225&dossier=10
3 – Voir le texte : http://www.assemblee-nationale.fr/14/cri/2012-2013/20130049.asp#P321_63084
4 - [NdE] Sur le site de la Concertation, on trouve notamment le Rapport qui en est issu et que Marie-Pierre Logelin cite un peu plus loin. Voir aussi la contribution de C. Kintzler publiée sur Mezetulle (contribution expressément sollicitée par le cabinet du ministre, mais qui à ce jour n'a pas été publiée dans la rubrique du site de la concertation où de nombreuses contributions ont été mises en ligne). Voir le compte rendu analytique de Guy Desbiens sur le Rapport de la concertation.
5 - Téléchargeable en ligne : http://www.refondonslecole.gouv.fr/wp-content/uploads/2012/08/les_premiers_membres_de_la_concertation.pdf
6 - Docteur en histoire, auteur de Ferdinand Buisson, protestantisme libéral, foi laïque et radical-socialisme, éd. ANRT), Samuël Tomei a publié sur Mezetulle un texte qui donne une idée susbtantielle des propos tenus le 16 novembre. Ferdinand Buisson est une référence familière à Vincent Peillon, lui même auteur de Une religion pour la République : la foi laïque de Ferdinand Buisson, Paris : Seuil, 2010.
7 – Professeur de philosophie à l’Université d’Artois, auteur de Que vive l’école républicaine, éd. Textuel, et de Condorcet, instituer le citoyen, éd. Michalon, Charles Coutel a récemment publié un texte sur Mezetulle où l'on peut entre autres prendre connaissance des huit propositions abordées dans cette conférence du 16 nov.
8 - Elizabeth Altschull, professeur d’histoire-géographie, auteur de L’école des ego, éd. Albin Michel et de Le voile contre l’école, éd. Seuil. Alain Seksig, inspecteur de l’éducation nationale, chargé de la mission « Laïcité » au Haut Conseil à l’intégration. Jean-Michel Quillardet, chargé d’enseignement de la laïcité Université d’Evry, membre de la Concertation pour la refondation de l’école de la République. Patrick Kessel, journaliste, président du Comité Laïcité République, auteur de Ils ont volé la laïcité, éd. Balland-Gawsewitch. Annick Drogou, Conseiller national de la Fédération française du Droit Humain.

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par Marie-Pierre Logelin - dans Politique - société
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commentaires

Jean-Michel Masson 22/01/2013 17:44


J'ai parfois l'impression que nos dirigeants actuels, comme leurs précesseurs avant 2002, ont tendance à se donner une "apparence de républicanisme" en suggérent des révolutions bien modestes et
limitées à des horaires ou des méthodes d'enseignement. La Res Pulbica ou la chose commune... ou les "commons" étant de plus en plus menacés d'être "marchandisés", on agit superficiellement dans
ces seuls domaines, au lieu de tenter d'étendre la "chose publique".


Enseigner, par exemple, des méthodes de gestion alternative dans les lycées, puis dans les écoles de commerce,  pour encourager le secteur des coopératives authentiques n'aurait-il pas
plus de sens que des phrases un peu creuses, qui me rappellent un certain ''il faut mettre l'enfant au centre". 


Enseigner la citoyenneté n'implique-t-il pas d'enseigner un esprit critique qui pourrait rendre plus lucides les générations à suivre par rapport aux défis à venir comme les crises
environnementales ou celle de la finitude des ressources. La "dézombication" de la société, par rapport aux groupes de pression qui la manipulent, me semble plus impérative que le fait de
savoir s'il faut travailler à l'école le mercredi matin.

christian Martinez 10/12/2012 19:35

réponse au commentaire n°6: en mettant en avant Lepeltier, il s'agissait surtout de souligner que l'Ecole ne peut pas être uniquement la chambre d'enregistrement de l'inégale distribution du
capital culturel. C'est à mon sens dans son impératif égalitariste qu'il s'inscrit compètement dans l'idéal républicain (les méthodes sont bien entendues datées). On peut critiquer la mise en
pratique des pédagogies nouvelles, et notamment le fait que ces mises en pratique pénalisent les classes populaires (je vous renvoie pour cela au travaux du GRDS -
http://www.democratisation-scolaire.fr/ ) mais ses fondements théoriques et empiriques sont dès plus robustes (y compris ce en ce qui concerne le développement et l'émancipation, je vous renvoie à
Dewey pour éclairer cette quetsion). Je trouve par ailleurs très injuste de faire reposer sur un corpus théorique la responsabilité d'un déclin des performances scolaires (déclin tout relatif, soit
dit en passant, je ne suis pas perduadé que le niveau de formation des cohortes des années 50 soit réellement plus élevé que ceux des générations actuelles - j'ai bien dit des cohortes pas des
élites scolaires triées par un dispositif mécaniquement sélectif). Je suis très content pour vous si vous avez de bon souvenir de votre expérience scolaire, ce n'est pas le cas de tous - sévice
physique, féssé déculotté, humiliation publique, etc. Je trouve que la tolèrance institutionnalisée des pratiques qui prévalait à cette époque ne valorisait pas l'Education Nationale. Mais bon, à
l'époque les enfants n'étaient pas tous logés à la même enseigne.

Catherine Kintzler 10/12/2012 15:27


@ Christian Martinez (commentaire n° 4 ci-dessus).


C'est avec l'accord de l'auteur de l'article que j'interviens ici en réponse à ce commentaire, lequel ne porte pas seulement sur le texte de Marie-Pierre Logelin, mais aussi sur le bloc-notes par
lequel il a été annoncé (et que j'ai signé), et au-delà sur d'autres articles publiés sur ce blog.


***


Il n'appartient pas à l'Etat de trancher au sujet de théories scientifiques : bien sûr. Mais lorsque l'Etat applique des techniques et des méthodes et les recommande fortement tout en en
discréditant d'autres, il tranche en choisissant les unes plutôt que les autres. Et il faudrait ensuite savoir si les sciences de l'éducation telles qu'elles sont invoquées pour justifier les
réformes scolaires depuis 30 ans sont des sciences : beaucoup d'esprits avertis en doutent depuis fort longtemps et il ne manque pas d'ouvrages très argumentés pour faire état de ces doutes.
La bibliographie est importante, je me contente de vous renvoyer aux notes et références des nombreux articles publiés sur ce site au sujet de l'école dont vous trouverez le sommaire ici. Le principe de précaution si encensé en d'autres matières
s'imposerait, surtout quand on constate les résultats obtenus par ces réformes.



Sur le terme « républicain ». Pour désigner le contenu de mes développements j'ai toujours pour ma part employé le terme « théorie de l'instruction publique » - laquelle est effectivement liée à
une forme républicaine de pensée politique : je crois l'avoir suffisamment établi dans mon livre sur Condorcet et dans de nombreux articles - voir par exemple ici. Or vous faites comme si la question des méthodes d'enseignement n'avait rien à voir avec celle de la
forme de gouvernement afin de pouvoir objecter qu'il y aurait un paralogisme dans l'opposition «pédagogistes» / «républicains». Cependant vous adoptez la position inverse un peu plus loin en
soutenant que le Plan de Le Peletier (qui porte sur l'école et les méthodes lui aussi !) serait conforme à l'idéal républicain. Ce pseudo-paralogisme est donc de pure projection
circonstancielle et sa géométrie pour le moins variable montre que sa seule fonction est polémique.



L'école des années 60-70. Le compte rendu de Marie-Pierre Logelin, à aucun moment, ne suggère un quelconque retour à une période antérieure. Et nulle part, dans aucun de mes articles et de mes
livres je n'ai fait état d'une telle demande. Votre objection sur les années 60-70 est donc sans objet. Affirmer de plus que les méthodes employées par les enseignants dans cette période étaient
« indignes d'une République » et que le niveau de l'instruction était très faible me semble tout à fait déplacé : je suis moi-même issue de l'école publique de cette période (scolarité primaire
et secondaire 1952-1964 : c'est même un peu plus tôt, j'imagine que selon vous ce devait être encore bien pire !) et je me porte très bien, je n'ai jamais été humiliée, encore moins frappée et
chacun peut constater que, par exemple, mon niveau d'orthographe est plutôt bon. Je suis très reconnaissante à mes institutrices de l'école primaire de m'avoir appris l'orthographe, la grammaire,
le calcul, l'histoire chronologique, les éléments de géographie, la musique, etc., et aussi de m'avoir fait faire de la gymnastique. Leur discipline était nette, juste, libératrice : on n'y
confondait pas la liberté de parole avec le brouhaha. Sans doute cette école était loin d'être parfaite, mais parler d'indignité est injurieux pour ceux qui y ont travaillé. Il me semble tout
simplement que ici, comme Vincent Peillon lors de cette séance du 16 novembre, vous perdez votre sang-froid !



Personne ici ne vous a dénié l'épithète de républicain, et personne ne songe à le faire. C'est Vincent Peillon qui a parlé de «républicains autoproclamés».



Au sujet des Rapports sur l'instruction publique durant la Révolution française, il se trouve que je les connais bien et que je les ai tous lus et médités, depuis fort longtemps. Vous
dites du Plan d'éducation nationale de Le Peletier de Saint-Fargeau qu'il «réalisait davantage l'idéal républicain» juste après avoir évoqué Condorcet : cette comparaison permet de
comprendre où va votre préférence. Or Le Peletier propose le recours à des méthodes militaires : vie en commun, « surveillance de tous les jours et de tous les instants » ; il fixe la finalité de
l'éducation au besoin (essentiellement politique) de la nation et ne la règle jamais sur l'indépendance intellectuelle et morale des citoyens - au fond pour lui l'école est faite pour la nation,
on dirait aujourd'hui : pour la société (et il y aurait à méditer sur l'expression former le citoyen), et non pour la liberté de chaque individu (instituer le citoyen ce n'est pas le
former, c'est viser la liberté de celui-ci et lui donner les moyens de son indépendance). Pour plus de détail sur ces textes  de la période révolutionnaire, je me permets de renvoyer ici aux
analyses que je présente p. 244-253 de mon Condorcet l'instruction publique et la naissance du citoyen édition Folio-Essais, 1987. J'avoue que je ne me fais pas la même idée de l'idéal
républicain : je m'en explique notamment dans ce texte. Mais, comme votre commentaire le montre bien, il y a beaucoup de chambres dans la maison républicaine.

Mezetulle 10/12/2012 15:32



Note de l'Editeur. Le dernier lien dans le commentaire précédent est brisé. le voici :


 http://www.mezetulle.net/article-l-ecole-de-la-republique-refondation-ou-reforme-109609448.html



martine hello 09/12/2012 16:13


Avant d'être ministre , monsieur Peillon s'était exprimé à plusieurs reprises . Ses déclarations  n'auguraient déjà  rien de bon pour l'avenir de l'école car elles épousaient  la
loi Jospin de 1989 .  Inspirée par des   pédagogistes  propulsés   aux manettes de l'institution , cette loi, destructrice des savoirs,  a sapé les fondements
de  l'école primaire ,  socle de l'édifice scolaire .  Face au désastre  devenu trop cinglant  pour être nié  et afin de détourner l'attention de leurs 
responsabilités , les pédagogistes  ont  caricaturé  le problème de l'école en le  réduisant  à un conflit entre  modernes pédagogistes  et  républicains
conservateurs .
Affronter ces pédagogistes , bien implantés et bien servis , non seulement n'assure  pas de durer  mais exige  de solides  convictions , une  connaissance pointue et
profonde  de l'institution et  une personnalité affirmée , non assujettie donc  courageuse   . Pour  un ministre qui  songe  déjà au prochain
ministère  et pour qui l'éducation nationale n'est qu'un tremplin ,  la stratégie consiste donc à tenir et à  éviter  tout conflit en continuant   à entretenir le
train de vie des pédagogistes et  en  donnant  des os à ronger aux républicains :  la  morale laïque ,  la commission  " bidon " pour réinstituer l'école, 
la référence  aux grands républicains  défenseurs  de l'instruction publique ...  sans traiter  le problème de fond ,  celui des savoirs disciplinaires élémentaires
non maîtrisés car négligés voire abandonnés .
La carrière primant sur l'école et  les intérêts  privés  sur le bien commun ,  monsieur Peillon s'inscrit délibérément   dans le processus  d'une implantation 
croissante de  l'école libérale  trahie par son vocabulaire issu de l'entreprise : compétences , objectifs, contrat de travail , projet personnalisé ... .

  

christian martinez 08/12/2012 00:50

Sans vouloir cautionner l'ensemble des dispositifs ou de la politique de ministère de l'Éducation nationale, je voudrais partager quelques remarques: -ce n'est pas à l'État de trancher dans les
controverses scientifiques, même lorsqu'il s'agit de sciences de l'éducation. - il convient de ne pas discréditer les théories "pédagogistes" en cherchant à l'opposer à un républicanisme; c'est
confondre le registre scientifique et le registre politique (pourquoi ne pas opposer darwinisme et démocrate tant que vous y êtes). - j'attends toujours qu'on me démontre l'efficacité du modèle
scolaire qui existait avant les rénovations pédagogiques des années 60-70. Le niveau de formation des élèves était plus faible et les méthodes employées dans les écoles indignes d'une République.
Il faut soit être d'une malhonnêteté intellectuelle sans nom, soit faire preuve d'une méconnaissance crasse de ce qu'était le niveau de formation et la violence de l'institution scolaire à cette
époque pour soutenir que ce modèle pédagogique soit préférable. Si la mise en pratique des modèles socioconstructivistes peuvent encore être améliorée (et les recherches s'y emploient), le
fondement épistémologique des théories en question est sans commune mesure avec ce que l'on peut trouver dans le camp des républicains "autoproclamés" (en effet, bien qu'en désaccord avec vous je
me considère comme aussi républicain que vous et je ne vous permets pas de me dénier cet attribut). -D'accord pour Condorcet, mais il y avait également le plan de Lepeletier de St Fargeau, un plan
qui réalisait davantage l'idéal républicain. Si l'École disfonctionne, c'est moins par pédagogisme que par élitisme et sélection (on peut penser qu'elle ne sert qu'à former de la main-d'oeuvre,
mais si on lui attribut d'autres fonctions - comme former le citoyen - c'est l'amplification de la démocratisation scolaire qu'il faut viser). -Il serait souhaitable pour ce débat que les
républicains "autoproclamés" commencent par lire la production scientifique qu'ils dénoncent afin de porter le débat sur la validité scientifique des assertions, en somme qu'ils ne mobilisent pas
d'idéologie pour entretenir une controverse qui n'a de sens rationaliste (donc républicain) que lorsqu'on discute méthodes, épistémologie, concepts, adéquation entre les données et les
propositions, validité logique des raisonnements, etc.Sinon la démarche n'est pas très éloignée de la posture des créationnistes américains. salutations républicaines, Un républicain qui se soucie
de savoir comment les enfants apprennent pour réaliser la mission de la République.

Mezetulle 01/12/2012 17:12


@ Il rêve (com. n° 1)


- Il est très facile de reprocher à un texte tout ce dont il ne parle pas.


- L'opposition entre "pédagogistes" et "républicains" est si peu illusoire qu'elle traverse le grands rapports de la Révolution française, que Condorcet a éprouvé le besoin d'ajouter des notes à
la seconde édition de son Rapport (notes plus qu'édifiantes à ce sujet), et que, pour ne prendre que notre période contemporaine, elle alimente les débats depuis une trentaine d'années. Le livre
de Jean-Claude Milner De l'école, paru en 1984, a été republié sans changements en 2009 ; ce que dit l'auteur à ce sujet dans sa préface de 2009 est très intéressant, rien n'a bougé
(voir la citation dans cet article : http://www.mezetulle.net/article-de-l-ecole-de-j-c-milner-enfin-republie--37572044.html ).


Maintenant, il faudrait probablement s'entendre sur le sens de "pédagogie" qu'on peut aussi comprendre au sens de la didactique des disciplines.


 

Fabien Besnard 01/12/2012 11:33


Intéressant. Mais franchement pas très étonnant : si Peillon était vraiment républicain il se serait empressé d'abroger l'atroce réforme Châtel du Lycée. Il n'aurait pas non plus appelé à voter
oui au traité de Lisbonne. Je crois qu'attendre encore quelque chose des socialistes après tout ce qu'ils ont fait depuis Jospin c'est quand même une forme d'aveuglement... Tant mieux si les yeux
de certains se décillent.


Tiens pour finir :


http://www.ladepeche.fr/article/2008/02/04/431513-traite-de-lisbonne-decouvrez-comment-ont-vote-votre-depute-et-votre-senateur.html


Petit jeu : retrouvez les ministres du gouvernement actuel et regardez ce qu'ils ont voté (marche aussi avec le président).

Il Rève 30/11/2012 20:46


Vous tenez des propos avec un certains nombre desquels je me trouve en accord. Notamment au sujet de l'introduction des parents dans les établissements scolaires d'une part, de la conception des
projets d'établissements d'autre part, enfin du contrat supposé entre la République et son école. Vous ne parlez pas cependant de la proposition récente d'un contrat tripartie entre l'Etat, les
collectivités territoriales et les établissements scolaires qui diversifie davantage "l'offre de formation" en la localisant (c'est à dire en la distanciant d'une certaine forme de
généralisation des "savoirs et savoir faire", pour ne pas dire d'un certain universalisme"), vous ne parlez pas non plus de la déstructuration du temps scolaire par l'introduction des
nouveaux rythmes qui permettraient aux collectivités (notamment municipales, mais cela ne pourrait constituer qu'un début) de s'immiscer dans la journée scolaire des élèves soit à la
coupure de midi soit en milieu d'après midi soit les deux. Peut-être que Vincent Peillon n'en a pas parlé lors de l'intervention au GODF. Ces mesures n'en demeurent pas moins très "défondatrices"
de l'école... Ayant été quelques années formateurs associés en IUFM (ne réagissez pas trop vite à la lecture de ce sigle, et tentez si je peux me permettre de vous mettre à distance de certaines
représentations ) j'ai essayé avec d'autres collègues formateurs (et pas seulement associés) de fonder la formation sur les principes républicains de Liberté Egalité et Fraternité (tout en
suivant la lettre de cadrage et le cahier des charges) sur l'articulation des trois objectifs de l'école : Instruire d'abord, Eduquer ensuite, Former enfin, EN FIN. Nous avons le sentiment
d'être parvenu à résoudre un certain nombre de problèmes ainsi qu'à donner confiance (notamment dans leur choix didactiques et pédagogiqu aux jeunes enseignants débutants, souvent inquiets,
parfois déroutés. J'ai cependant le profond sentiment que l'opposition illusoire entre "les pédagogistes" et "les républicains" (Il n'est pas possible d'instruire sans pédagogie, ni de pédagogie
sans contenus disciplinaires à transcrire)sert à masquer les objectifs réels soit des pédagogistes pour lesquels seuls l'éducation compte, soit les républicains pour lesquels les
savoirs sont les seuls éléments constitutifs du citoyen éclairé...

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  • Livre Condorcet, l'instruction publique et la naissance du citoyen (Paris : Minerve, 2015)

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