2 novembre 1970 1 02 /11 /novembre /1970 18:33

Quelques remarques sur la discipline
par Jean-Michel Muglioni

En ligne le 12 décembre 2011

 

Jean-Michel Muglioni développe ici sa réponse à divers commentaires provoqués par ses réflexions sur la discipline (1). Elles ont manifestement choqué certains lecteurs qui ont cru qu’il défendait une sorte de militarisation de l’école, ce qui ne l’étonne pas, étant donné les idéologies ambiantes et le silence qui est fait sur la violence qui règne à l’école. Il rappelle donc ici la nécessité de la discipline et surtout ceci que, séparée de la volonté d’instruire, elle n’aurait aucun sens. Le mépris où elle est tenue a pour principe l’incompréhension de l’idée même d’instruction.

 

Sommaire de l'article :

  1. La discipline scolaire n'est pas une nécessité sociale
  2. La vraie discipline n’a pas besoin de gendarmes
  3. Discipline et non pas n’importe quelle obéissance
  4. Discipline n’est pas dressage
  5. La discipline n’est pas plus une « valeur » que l’effort
  6. Il n’y a pas de hiérarchie entre le maître et l’élève
  7. Ressentiment à l’égard de l’école
  8. Docilité

 

1 - La discipline scolaire n’est pas une nécessité sociale


Au théâtre, il est convenu qu’on n’interrompe pas les acteurs. Les agents chargés de la sécurité de la salle doivent rarement intervenir pour faire taire les spectateurs : voilà un exemple de discipline. Qu’un maître d’école et un professeur de collège ou de lycée puissent s’adresser à sa classe requiert la même discipline. La même discipline peut seule rendre possible l’intervention d’un élève qui s’adresse à tous ses camarades et à son professeur dans le cadre d’un cours, etc. On comprend aisément à partir de cette remarque en quel sens la discipline est la condition nécessaire de tout enseignement, et même du préceptorat : il faut que l’élève soit attentif tout le temps qu’on lui donne une explication. Ce qui est vrai aussi bien de celui qui, seul dans sa chambre, cherche à résoudre un problème de mathématiques ou développe une analyse : il faut la même concentration pour conduire ses pensées que pour suivre celles d’un autre. On voit donc que la nécessité de ne pas interrompre les acteurs au théâtre ou le maître en classe, nécessité en effet de ne pas gêner les autres, n’est pourtant pas une contrainte sociale (encore moins une contrainte arbitraire), mais tient fondamentalement à la nature de l’attention. Apprendre, écrire, lire, penser suppose la volonté de suivre une direction et de ne pas se laisser distraire par la première idée qui passe par la tête, comme on dit, que cette idée nous soit proposée par notre imagination ou par quelque cause extérieure.

Je me souviens avoir dû changer de salle dans un lycée « de centre ville » parce que le couloir était régulièrement le lieu de courses bruyantes et de cris. J’ai toujours éprouvé d’une manière aigüe la difficulté de mon métier de professeur de philosophie : il est difficile de conduire un discours cohérent, c’est-à-dire de faire un cours digne de ce nom, et ce genre de perturbation m’en rend incapable. Qu’on me permette donc une conjecture. Ceux qui craignent la discipline et ne comprennent pas pourquoi elle est essentielle sont de bonnes natures : ils sont disciplinés sans avoir à se contraindre et ne comprennent pas que la plupart des hommes, comme l’auteur de ces lignes, ont dû s’entraîner afin qu’être attentif devienne pour eux une seconde nature et même ont toujours besoin de calme et de silence autour d’eux pour réfléchir.  


 


2 - La vraie discipline n’a pas besoin de gendarmes


Le 14 juillet 1989, la place Navona à Rome était noire de monde : on jouait Andrea Chénier de Giordano. Je me suis demandé à la fin du spectacle comment une telle foule pouvait se disperser sans risque, étant donné l’étroitesse des rues alentour. La police était invisible. Eh bien les Romains sont disciplinés, contrairement à ce qu’on raconte : ils se sont dispersés dans le calme et dans l’ordre. Lorsqu’il faut l’intervention de la force publique et, comme en France à la moindre manifestation, la présence d'un grand nombre de cars de police, c’est que règne l’indiscipline : l’ordre ainsi artificiellement maintenu n’est qu’apparent. Dans un Etat l’omniprésence de la police est un élément du désordre. De la même façon la réalité de la discipline dans une classe se mesure au fait qu’on n’a pas besoin de sanctionner les élèves pour qu’ils écoutent les cours et fassent les exercices qui en permettent l’assimilation. Plus il faut réunir un « conseil de discipline » pour rappeler la règle, plus on est sûr que règne l’indiscipline.  Haut de la page ]



3 - Discipline et non pas n’importe quelle obéissance


Ce qu’on appelait un bataillon disciplinaire représente donc très exactement le contraire de ce que j’ai appelé discipline à propos de l’école dans les articles de ce blog. La discipline dont le règlement militaire dit qu’elle fait la force des armées est elle-même d’une autre nature que la discipline des élèves ou des étudiants. A l’armée, il faut obéir, ou bien il n’y a pas une armée mais une bande désorganisée, et au moment du combat la désobéissance est catastrophique. La discipline scolaire n’est pas dans son principe obéissance : il s’agit certes d’obéir à la règle commune (faire silence, ne pas interrompre celui qui a la parole, maître ou élève, ne pas recopier son exercice sur un autre ou sur un livre, etc.). Mais au même titre que la nécessité d’arriver à l’heure ou de faire silence au théâtre, ce n’est jamais que la condition négative de l’acte positif d’apprendre qui exige non pas obéissance mais jugement : lorsque l’élève comprend un théorème de mathématiques ou un poème, il est actif. La contrainte peut s’exercer sur un enfant afin qu’il garde le silence, elle ne peut en aucune façon le rendre intelligent et lui faire comprendre quelque vérité que ce soit. Tout ce que j’ai écrit dans ce blog sur la discipline porte sur sa vertu libératrice pour l’esprit : la discipline ne présente pas d’intérêt en elle-même mais elle est la condition négative nécessaire de toute culture.



4 - Discipline n’est pas dressage


Le dressage consiste au contraire à utiliser les appétits d’un animal (la crainte et la convoitise) pour lui faire faire le contraire de ce que son instinct lui dicte : ainsi on peut dresser un chien à s’arrêter devant une perdrix et à avancer dès qu’il entend un coup de feu (Descartes, Traité des passions de l’âme, I, 50). Il est possible de dresser des hommes, mais ce n’est en rien apprendre, et précisément la discipline scolaire est tout autre chose que le dressage que nous présentent certains films et documentaires sur les « marines » américains. La carotte et le bâton peuvent « motiver » quelqu’un, comme on dit, mais comprendre exige autre chose que de telles motivations. Lorsqu’on craint la discipline pour ses enfants, on ne se prive généralement pas de les gâter à force de cadeaux. Or la vraie discipline libère de la direction des appétits alors que l’habitude de donner des sucreries en rend prisonnier. Car le dressage ne libère pas des appétits qu’il détourne seulement de leur fin première.

La part de mécanisme nécessaire à l’instruction doit rester limitée. Par exemple il faut apprendre à écrire automatiquement et sans effort. Je me rappelle qu’après ma première journée en sixième, je pleurais parce que j’avais mal à la main, ce qui fit sourire mes parents et le mal est vite passé. Mes élèves de terminale, en 1969, ne pleurèrent pas, mais souffrirent en silence pendant quelques jours, je l’ai déjà écrit ici, et bientôt écrire cessa d’être un obstacle à leur compréhension du cours. Il faut apprendre ses tables d’addition et de multiplication, ce qui est de l’ordre du dressage si l’on veut, mais un maître intelligent mettra l’accent sur les exercices de calcul mental fondés sur la compréhension du système décimal. Et là encore, on le voit, il faut une classe disciplinée pour pratiquer ces exercices intelligents.  Haut de la page ]



5 - La discipline n’est pas plus une « valeur » que l’effort


Certains de mes lecteurs ont été choqués par mes propos sur la discipline. La confusion qui règne sur ce point tient sans doute moins à la manière dont on s’en prend généralement à la discipline et à la douleur que sa contrainte produit parfois, qu’au discours ordinaire des partisans de l’ordre et de l’obéissance qui la sacralisent. La discipline, en effet, n’a en elle-même aucune valeur morale, pas plus que l’effort. C’est une nécessité. Il m’arrive souvent de rappeler ma satisfaction à l’écoute d’une interview du grand violoniste Zino Francescatti (1902-1991). On lui demandait quel morceau lui avait paru le plus difficile, et il répondit qu’aucun jamais ne lui avait paru tel. Est-ce à dire qu’il était moins méritant que ceux de ses collègues aussi bons musiciens qui ont dû surmonter des difficultés considérables ? Faudrait-il mépriser les plus doués parce qu’ils peinent moins que la plupart des autres hommes ? L’effort est donc une nécessité mais non une valeur, et s’il faut l’encourager, l’honorer même, c’est pour faire jouer contre notre paresse naturelle d’autres mobiles. Les décorations sont des sucreries pour le cœur et non pour le ventre. Ainsi l’ordre qui seul rend possible la classe, c’est-à-dire l’attention, la concentration, est une nécessité tout extérieure dont le respect ne requiert aucune sacralisation.

On pouvait autrefois mettre une note de conduite et donner des prix de conduite aux élèves. Certes il arrivait trop souvent qu’on accompagne ces pratiques d’un discours moralisateur et de vexations condamnables ou même de sévices. Ce n’est pourtant pas une raison pour croire que la discipline est l’expression d’une idéologie morale et religieuse. La vivacité d’un de mes petits neveux qui vient d’entrer à l’école ne facilite pas le travail de sa maîtresse. Celle-ci, sans doute à l’insu de sa hiérarchie, distribue des bons points de telle sorte qu’au bout de quinze jours le bavard, ayant vu qu’il était le seul à ne pas en avoir, a changé d’attitude. Il est vrai toutefois que la carotte ne servirait à rien si ses parents n’approuvaient pas l’institutrice et si celle-ci ne donnait pas assez d’exercices aux plus rapides, qui sans cela seraient insupportables. Je le répète donc, la discipline est la condition de l’instruction, et comme cet exemple le montre assez, l’instruction elle-même discipline l’esprit et l’homme tout entier, sans qu’il faille pour cela des mesures spécialement « disciplinaires ». L’enfant discipline sa main pour former des lettres, comme il a su apprendre les articulations de la langue : par là l’instruction donne une maîtrise du corps qui est liberté. Imposer la discipline sans instruire n’a pas de sens. L’école ayant aujourd’hui renoncé à instruire, il n’est pas étonnant qu’y règne la violence. Et certains maîtres n’osent pas affirmer leur autorité de peur d’être sanctionnés par la hiérarchie.  Haut de la page ]



6 - Il n’y a pas de hiérarchie entre le maître et l’élève


Car la même confusion rend aujourd’hui inintelligibles les idées d’autorité (2), de hiérarchie et de discipline. Sarkozy a parlé de « hiérarchie entre celui qui sait et celui qui ne sait pas ». Dans un livre dont il a été question sur Mezetulle, Rama Yade cite ce mot du Président de la République pour montrer qu’il est un ami de l’instruction telle que nous l’entendons. Or quiconque comprend quelle différence il y a entre le maître qui domine (dominus) et le maître qui enseigne (magister), voit immédiatement que la relation du maître et de l’élève n’est pas hiérarchique contrairement à celle du contremaître avec les exécutants qu’il surveille. Il y a une relation hiérarchique dans un établissement scolaire entre l’instituteur et son directeur, entre celui-ci et son inspecteur, entre l’inspecteur et le recteur, mais non pas entre le maître et l’élève ou entre l’instituteur et le plus grand savant du monde. La relation de l’ignorant à celui qui lui enseigne la vérité n’est pas hiérarchique. Le prétendre est aussi bête que croire qu’il y a dans la rue une relation hiérarchique entre celui qui demande son chemin et celui qui le lui indique. C’est confondre savoir et pouvoir, confusion naguère commune à des penseurs célébrés, mais confusion qui n’étonnera pas de la part de politiciens.

On objectera que le maître d’école était sur une estrade : mais faut-il conclure qu’à la Sorbonne, où les étudiants dominent le maître du haut des amphithéâtres, la hiérarchie est inversée ? L’estrade n’est pas un symbole de domination ; elle permet seulement aux élèves qui sont au fond de la classe de voir le maître et le tableau. On dira aussi que le maître note les élèves et donc a une supériorité hiérarchique : non, il note tel ou tel travail, il ne note pas un élève ou un homme. Et la supériorité que lui donne en un sens l’âge n’est pas une supériorité hiérarchique : il a seulement de l’avance sur les apprentis qui un jour en sauront autant ou plus que lui. Entre le maître et l’élève il y a égalité : l’élève n’est pas un inférieur comme le prétendent certains mauvais défenseurs de l’école. L’enfant qui prend conscience de cette égalité respecte son maître et s’élève à hauteur d’homme. Alors la discipline ne lui pèse plus.

Au demeurant, croira-t-on que dans une entreprise quelconque, dans un lycée ou dans un ministère, le supérieur hiérarchique est plus savant que ses subordonnés ? Il demeure vrai, et sans doute est-ce une des origines de la confusion que j’essaie de démêler, que celui qui sait peut faire usage de son savoir pour dominer les autres. Comme l’a remarqué Catherine Kintzler avec qui je parlais de mon commentaire du mot de Sarkozy, une relation hiérarchique et de pouvoir s'installe quand, à celui qui demande son chemin, celui qui sait répond volontairement par une fausse indication ! De même un médecin peut faire de sa science un pouvoir, et il ne manque pas de maîtres d’école ou de professeurs despotiques. Le savoir en tant que tel n’y est pour rien. Reste que la seule façon de garantir les hommes contre la domination de ceux qui en savent plus qu’eux est de leur donner une réelle instruction. Tel était le dessein explicite de Condorcet, fondateur de notre instruction publique (3) Haut de la page ]



7 - Ressentiment à l’égard de l’école


Ces « abus de savoir » - si l’on peut dire - ont été et sont nombreux. D’anciens élèves devenus professeurs au Collège de France ont voulu se venger des sévices qu’ils avaient subis dans leur enfance et pendant leurs études et ils ont été de virulents détracteurs de l’école. A leur ressentiment s’ajoute celui d’un grand nombre d’ignorants ou plus exactement de mal instruits qui ne supportent pas qu’on sache plus et mieux qu’eux. C’est une des raisons de la fin de l’école (4). Les paysans et les prolétaires du siècle dernier avaient une haute idée du savoir et des hommes qui l’avaient acquis. Depuis que grâce à l’école le grand nombre a d’une certaine manière eu accès au savoir, toute une population de demi-savants est apparue, particulièrement chez les cadres ou les ingénieurs, qui se croient capables de juger l’école et le contenu du savoir qui y est enseigné. Ils ne reconnaissent plus l’autorité des maîtres, du primaire au lycée, parce qu’ils se croient « supérieurs ». Et trop de médias adoptent la même attitude. Si par-dessus le marché on demande aux parents d’un élève leur avis sur un maître ou sur le programme, leur attachement compréhensible au cher petit risque d’influer sur leur jugement.



8 - Docilité


Le mépris des maîtres d’école repose sur le refus de reconnaître leur autorité, qui n’est pas d’ordre social et hiérarchique. Les fameux hussards noirs de la république n’avaient pas des salaires considérables mais l’idée qu’ils représentaient était l’objet de respect. Il est au contraire aujourd’hui admis dans toute l’Europe que la finalité du « système éducatif » est non pas d’instruire mais de former les « ressources humaines » qu’on croit nécessaire à la bonne marche de l’économie. L’état de l’école mesure donc l’intérêt porté par un peuple à l’instruction. Telle est la raison de fond pour laquelle il est impossible aujourd’hui que la discipline élémentaire puisse y être imposée. La discipline scolaire n’est rien si elle n’est pas d’abord consentie. Apprendre requiert une certaine docilité : doceo, en latin, veut dire enseigner, et docilitas, facilité à apprendre (5).

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© Jean-Michel Muglioni et Mezetulle, 2011


Notes (cliquer sur le numéro de la note pour revenir à l'appel de note)

 

1. Voir notamment l'article L'éducation par l'instruction.  


2. Il faudrait pour bien comprendre faire l’analyse des notions d’autorité et de pouvoir. Elle nous montrerait que l’autorité de la loi n’est pas du même ordre que le pouvoir exercé par un homme sur d’autres. Ce que la pensée politique moderne et contemporaine n’a sans doute pas toujours retenu.
 

 

3. Par exemple : « Tant qu’il y aura des hommes qui n’obéiront pas à leur raison seule, qui recevront leurs opinions d’une opinion étrangère, en vain toutes les chaînes auraient été brisées, en vain ces opinions de commande seraient d’utiles vérités ; le genre humain n’en resterait pas moins partagé en deux classes : celle des hommes qui raisonnent, et celle des hommes qui croient, celle des maîtres et celle des esclaves.»   Rapport et projet de décret sur l’organisation générale de l’instruction publique présenté à l’Assemblée nationale au nom du Comité d’Instruction publique, les 20 et 21 avril 1792. Les classiques de la république, Paris : Edilig, 1989 p.92. Ce texte est en ligne sur le site de l'Assemblée nationale. Voir aussi sur ce blog l'article Condorcet, l'instruction et la cité.  

 

4. Les circonstances m’obligent à dire que mes propos sur l’école sont plus qu’inspirés par les conversations et les publications de mon père, Jacques Muglioni (1921-1996). On trouvera sur :  http://ecolereferences.blogspot.com/2011/07/jacques-muglioni-la-fin-de-lecole.html des extraits d’une conférence faite à Spa en 1980, qui « jeta la consternation dans l’auditoire composé de chefs d’établissement entièrement soumis à l’idéologie anglo-saxonne ». Jacques Muglioni, L’école ou le loisir de penser CNDP, 1993. Epuisé - Le CNDP ayant cessé de rééditer ce livre, je cherche un éditeur. Il est vrai qu’on trouve dans cet ouvrage les avertissements que Jacques Muglioni a adressés, comme inspecteur général, aux différents ministres de l’éducation nationale et qu’ils montrent assez clairement que tous les maux actuels étaient non pas seulement prévisibles mais prévus.  

 

5. Le terme de discipline, comme disciple, vient du latin disco qui veut dire apprendre. Disciplina désignait l’action d’apprendre, l’enseignement, l’école et finalement la discipline, y compris la discipline militaire. En français discipline a pu désigner la baguette dont se flagelle par exemple Tartuffe pour montrer qu’il se mortifie. Le même terme a pu renvoyer aux exercices les plus libérateurs et aux violences ascétiques les plus folles, ce qui explique peut-être qu’on ait aux alentour des années 68 mis sur le même plan l’école, l’armée et la prison.
Discipline
désigne aussi une science en tant qu’elle requiert une méthode et un objet propre. Kant, définissant la discipline de la raison pure, c’est-à-dire la nécessité de formuler les règles qui limitent l’usage de la raison au champ de l’expérience possible, distingue la discipline, en allemand Zucht, de l’enseignement proprement dit ou Belehrung, c’est-à-dire la culture négative et la culture positive. Alexandre J.-L Delamare, dans l’édition de la Pléiade, traduit Zucht par correction et Beleherung par instruction. Kant a toujours insisté, autant que sur la nécessité de la discipline et de la contrainte, sur la différence radicale qu’il y a entre la contrainte et l’instruction proprement dite. On trouve sur le net son Traité de pédagogie dans la traduction de Jules Barni. C’est un ouvrage tout à fait accessible au non spécialiste et très éclairant sur le paradoxe de la discipline. On lit par exemple dans l’introduction du traité en question : « Un des plus grands problèmes de l'éducation est de concilier la soumission à la contrainte de la loi avec la capacité à se servir de sa liberté. Car la contrainte est nécessaire ! Comment cultiver la liberté par la contrainte ? Je dois accoutumer mon élève à souffrir que sa liberté soit soumise à une contrainte, et je dois en même temps l’amener à faire lui-même un bon usage de sa liberté. » AK IX 453, traduction revue.
Si maintenant on veut faire porter l’accent sur la nécessité pour chaque science particulière de s’en tenir fermement à sa méthode, par laquelle seule elle est une science et peut être apprise, c’est-à-dire comprise, il importe de conserver pour chaque enseignement le terme de discipline : la pluridisciplinarité n’est-elle pas au fond ce que Platon appelait la « philodoxie », cette façon de collectionner des opinions sans suivre le cheminement qui leur donne sens et qui les arrache précisément au domaine de l’opinion ? L’interdisciplinarité met fin en même temps à la discipline et à l’instruction. La rigueur de la distinction des sciences et des méthodes n’en fait pas pour autant des compartiments étanches et sans communication.

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Lire les autres articles de Jean-Michel Muglioni sur Mezetulle.

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par Jean-Michel Muglioni - dans Politique - société
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commentaires

Béal 31/12/2011 06:46


Je crains qu'un point de votre article, certes anecdotique, ne froisse la susceptibilité de certains instituteurs.


Vous établissez scrupuleusement que la relation entre le maître et l'élève n'est pas une relation hiérarchique, à la différence de la relation qui est celle, écrivez-vous, liant l'instituteur à
son directeur.


Or, si on lit le décret relatif aux directeurs de 1989, on voit bien que, dans le primaire, le directeur n'est nullement un supérieur hiérarchique, comme le proviseur dans le secondaire
vis-à-vis des professeurs. Le directeur est un instituteur déchargé de classe (lorsque son école dépasse un certain nombre de classes, sinon il est instituteur et directeur). Il n'a donc non seulement aucun droit de regard sur la pédagogie menée dans l'école par ses collègues, mais en plus, et cela à la différence du proviseur,
il n'a même aucun pouvoir administratif sur eux. Soit l'exemple suivant : un professeur doit, il me semble, soumettre son emploi du temps au proviseur ; l'instituteur donne le sien au
directeur qui le transmet à l'inspecteur, lequel en dernière instance juge de la pertinence ou non de cet emploi du temps. Autre exemple, un instituteur arrive souvent en retard ou bien a des
problèmes de « relation » avec ses élèves ou les parents des élèves qui lui sont confiés ; eh bien le directeur outrepasserait ses fonctions s'il adressait alors des remontrances à
son collègue, il en référera plus sagement à l'inspecteur, c'est tout.


Ce qu'un directeur dirige, ce n'est donc pas les collègues mais son école, veillant à ce que celle-ci, comme lieu, soit impeccable et quiète pour assurer ainsi aux élèves un cadre favorable au
loisir d'apprendre.

Jean-Michel Muglioni 03/01/2012 19:38



Jean-Michel Muglioni me prie de remercier Tristan Béal pour cette précision très utile.


Mezetulle



silversamouraÏ 21/12/2011 13:46


Bonjour,


tout ce que vous est refléchi et pertinent...malheureusement j'ai l'impression que chaque fois qu'on parle de discipline tout le monde pense aux perturbations qui empêchent l'apprentissage en
classe...mais quelle est l'attitude des enseignants face à ceux qui ne savent pas manifester ...leur absence ?


...je repense à ma scolarité (1961-1975) que j'ai traversée comme un fantôme...

Jean-Michel Muglioni 29/12/2011 09:01



Mezetulle a reçu la réponse de Jean-Michel Muglioni :


 


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Très bonne remarque : la discipline est une condition nécessaire de l’enseignement, mais elle n’est pas tout. Il reste à éveiller les esprits à eux-mêmes, et c’est la tâche la plus difficile.
Aussi bien une classe disciplinée peut-elle garantir un ronron qui endort les plus vifs ou qui par bonheur les incite au chahut (le désordre qui règne aujourd’hui dans de nombreux établissements
n’est pas du chahut). Je dirai seulement qu’enseigner les mathématiques, l’histoire, la poésie, ne peut faire sortir de leur sommeil les élèves dont vous parlez que si le professeur est
enthousiasmé par les mathématiques, l’histoire ou la poésie : un véritable enthousiasme comprend la volonté de faire partager ce qu’on aime. Mais il est vrai que beaucoup perdent vite leur
enthousiasme et parfois certains amoureux des mathématiques ou de la poésie se moquent de communiquer leur passion par mépris pour les autres. En ce sens la pédagogie, qui repose d’abord sur la
maîtrise du contenu du savoir enseigné, est non pas d’ordre psychologique mais d’ordre moral : il faut se soucier de ses semblables, quelle que soit leur ignorance, les difficultés qu’ils
éprouvent à apprendre, et le désintérêt qu’ils peuvent d’abord ressentir devant ce qu’on leur propose. Et il faut au professeur de la persévérance, car certains réveils sont tardifs. Ainsi
certains de mes élèves sont venus me remercier plus tard, me disant qu’ils s’étaient éveillés plusieurs années après m’avoir subi. 



subirats 19/12/2011 17:26


que du bonheur en vous lisant..l'instit de 66ans qui a tjrs fonctionné comme vous le présentez pleure de désespoir maintenant quand elle voit l'instruction bradée et l'école ouverte à toutes les
invasions barbares "j'y crois plus...." suis bien contente d'être à la retraite!


 bon  article que je m"empresse de diffuser !

VincentR 19/12/2011 07:27


Bonjour,


Merci pour votre réponse. Je vais étayer les points d'ombre de mon propos. D'abord, dans votre note originelle vous comparez un renseignement donné à un passant qui demande son chemin, donc une
information avec l'enseignement qui est une transmission. Donc la confusion information/Savoir est pour le moins étonnante. 


De plus, vous soutenez que l'élève fait le même travail que le professeur quand ce dernier "reçoit" l'information et qu'en ce sens l'élève est l'égal du maître... Egal du maître? Je n'en sais
rien. Même travail que lui? Je ne crois pas. Je suis absolumenet certain que mes élèves/étudiants ne font pas du tout le même travail que moi lors de l'exposé d'une nouvelle notion parce que j'en
sais cent fois plus qu'eux et heureusement! Je connais et mesure les ancrages de cette notion au sein de la discipline, je la vois de façon globale alors que eux, non. Ils la comprennent "en
gros", il saisissent le sens. Et surtout il la découvre alors que moi je l'ai déjà comprise. Et si parfois je leur conseille une méthode plutôt qu'une autre c'est parce que je sais et que eux,
pas encore. Et c'est normal, rien d'inquiétant et rien d'humiliant, chacun est dans son rôle. Je ne ressens aucun orgueil mal placé aucun désir d'humiliation etc... c'est juste faire son métier.


Donc voyez-vous, je ne crois pas que le travail du maître et de l'élève soit le même. Elève l'égal du maître? Encore une fois je ne comprends pas trop la question. On n'est pas supérieur à
quelqu'un parce qu'on détient un savoir qu'on veut lui transmettre. En revanche, enlevez dans cette dernière phrase "trnasmettre" et on arrive vers une vision excerbée d'un détenteur d'un savoir.
  


 

Jean-Michel Muglioni 29/12/2011 09:03



Mezetulle a reçu la réponse de Jean-Michel Muglioni:


 


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Nous ne donnons donc pas le même sens à l’acte d’apprendre.


Celui qui apprend d’un autre ou d’un livre une démonstration refait la démonstration, il ne la reçoit pas ; elle ne se verse pas en lui comme un contenu extérieur à son esprit, mais il la
réinvente par lui-même. En cela le discours du maître n’est pas une transmission stricto sensu mais seulement une indication, laquelle n’est rien si l’élève ne fait pas le travail de
compréhension. Une fois que l’élève a réellement compris une démonstration, il devient à son tour capable de l’apprendre à d’autres, c’est-à-dire de leur donner les moyens de la retrouver par
eux-mêmes comme il l’a fait lui-même.


Il s’agit en effet de tout autre chose que d’apporter un renseignement ou une information. Mais je disais seulement qu’enseigner ce qu’on sait n’est pas plus exercer un pouvoir sur les autres que
renseigner un passant.


Et même de votre propre point de vue, la supériorité du maître ne me semble pas être d’ordre hiérarchique, qu’on entende le terme de hiérarchie en son sens étymologique et religieux, ou
qu’il désigne seulement la relation d’obéissance nécessaire dans l’organisation d’une tâche collective.



Incognitototo 18/12/2011 03:41


Merci à vous pour votre réponse, mais je vais cependant également préciser mes remarques, car, vous semblez persister à penser que l'école pourrait être autre chose dans le contexte global
actuel... C'est tout à votre honneur, mais je crains fort que vous n'entreteniez de faux espoirs...
Que vous mettiez l'école au centre du dispositif pour acquérir par l'instruction, la citoyenneté et la liberté, c'est évidemment une vision que je partage.
Cependant, c'est une mission impossible, si, ni les dirigeants politiques, ni l'administration, ni les profs, ni les parents et en conséquence encore moins les élèves ne sont d'accord sur les
buts à atteindre, ni n'appliquent les mêmes règles du jeu (j'ai compris cela à la suite d'un article et des échanges qui ont suivi, sur ce même blog ; et je
compatis vraiment à ce qu'endurent les profs)... Et il suffit qu'il y ait un seul de ces chaînons, qui diverge, pour que tout s'effondre ; ou, autrement dit, pour que le système se mette à
fonctionner en mode homéostatique de double contrainte, ce qui, comme on le sait, rend fou. On constate exactement le même type de phénomène dans le secteur de la santé mentale, qui ne peut faire
office que de garde-fou, et en aucun cas guérir qui que ce soit, dans le contexte sociétal actuel...

Donc, dans votre cas, ce n'est pas un excès "d'optimisme", mais plutôt une petite tendance à la toute-puissance, que de penser que l'école pourrait tout changer, non ?

Par ailleurs, vous avez agrandi ma perplexité sur le basculement qui est intervenu en à peine quelques générations à propos du respect du savoir et de leurs représentants... Je pense que je dois
faire partie des dernières générations (né en 1959) qui ont connu et vécu la vénération que l'on portait aux instituteurs et aux professeurs... ce respect de "l'autorité" qu'enfants et
parents partageaient obligatoirement, qui donnait un socle d'utilité publique, indispensable notamment à la cohésion sociale, si solide à l'école.
Bien évidemment, les raisons de ce basculement paradigmatique sont multi-vectorielles. Cependant, Catherine m'a appris et rappelé que c'est Fontanet en 1972, qui a initié le "mouvement" sur le
plan politique et institutionnel. Ça m'a littéralement frappé... Parce que cela correspond très exactement aux réactions en chaîne qui ont suivi la
grande rupture de 1971 des équilibres économiques, où tout ce sur quoi était fondé notre société, issue du projet du CNR, a volé progressivement en éclat.
Alors non, l'école n'est pas et ne peut pas être responsable de tout, bien au contraire, elle a bien du courage à continuer de tenter d'exercer sa mission, alors même que tout son environnement
lui dit à quel point elle ne sert à rien...

Jean-Michel Muglioni 29/12/2011 09:05



Mezetulle a reçu la réponse de Jean-Michel Muglioni :


 


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Vous écrivez : « Donc, dans votre cas, ce n'est pas un excès "d'optimisme", mais plutôt une petite tendance à la toute-puissance, que de penser que l'école pourrait tout changer, non
? »


Comme les stoïciens, je considère que les hommes vivent selon leurs représentations. Si ces représentations ne sont pas radicalement transformées, un changement extérieur, d’ordre politique ou
social, ne peut par lui-même apporter une réelle et durable amélioration. Comment faire que leurs pensées se délivrent de la superstition et des préjugés qui les asservissent les uns aux
autres ? Seule une école peut y concourir. Et certes vous mettez l’accent sur la difficulté de principe : la société, afin de se conserver telle qu’elle est, fait toujours et partout en
sorte qu’il n’y ait pas d’école. La droite et la gauche s’accordent aujourd’hui pour que l’école soit un moyen d’adaptation à la société. La « trahison des clercs » a sans doute plus
que la société elle-même fait disparaître ce qu’il y avait d’école dans l’école.



VincentR 14/12/2011 09:38


Bonjour,


Je vous remercie pour cette note pertienente dont, en outre, je partage globalement les conclusions. Je ne suis en réalité qu'en désaccord sur l'idée de la transmission horizontale des savoirs...
Je crois en fait, que toute transmission est verticale mais non nécessairement humiliante pour celui qui la reçoit; tout dépend de son but et de la forme... Oui, je sais, cela peut paraître
absurde. Comme je l'ai écrit "je crois". Encore faudrait-il que je le démontre...


Au delà de cette question, je vais tenter d'apporter d'autres éléments à votre analyse:


Votre analyse de la perte de reconnaissance des maîtres vis-à-vis de la population de petits "savants" est très pertinente, cela dit je crois qu'il faut y rajouter un faceur essentiel qui est
celui de l'argent. En effet, dans ce monde ou l'avoir prime sur l'être, il me semble que l'on respecte plus la dernière Audi A4 que le master de maths pures qui ne permet plus à son détenteur,
même avec un beau concours en poche, de pouvoir se la payer. Ou plutôt, devrais-je écrire d'avoir le choix de se la payer ou pas, si tant est que c'est une finalité ? Les maîtres font
partie de cette classe favorisée en voie de déclassement et du coup, ils n'ont plus de facto de reconnaissance.


Là, je vais aller dans votre sens: aucune discipline n'est possible tant que l'Ecole refuse de faire saon travail d'apprentissage du savoir:


Peut-être devait-on plus insister encore que vous le fites sur ce refus qu'a l'Institution à enseigner des Savoirs (voyez la majuscule). Vous en parlez très bien du reste mais je crois qu'il faut
insister sur ce point pour de nombreuses raisons dont certaines sont bien plus importantes que de la reconnaissance maître-élève (lutte contre l'ignorance, donner des points de repère aux futurs
citoyens, etc...). Il me semble en effet que les élèves respectent profondément le Professeur pour son savoir, et pas pour autre chose. Quand j'arrive en classe, que je pose mon sac sur la table
sans l'ouvrir, ce dernier bien en évidence, et que, une main dans la poche je "claque" le cours au tableau, les élèves sont séchés. Bien sûr, c'est de la fausse épate, puisque cette mise en scène
permet dans un premier temps d'obtenir le calme, puis, après, vient le temps des explications, des élucidations des points mals compris, etc... Donc discipline, puis apprentissage. Mais voilà;
les élèves peuvent craindre le professeur en début d'année, puis peu à peu ils en viennent à le respester parce qu'il est juste, savant (tout au moins les élèves le croient comme tel), et que
finalement , les élèves sentent bien qu'à son contact, ils s'enrichissent. Alors, je crois que tant que l'école et beaucoup de collègues! refusent le Savoir (programme, évaluation...) il est très
difficile d'obtenir une discipline intelligente. Je veux dire une discipline qui ne soit pas une fin en soi mais un moyen d'arriver au Savoir.


Qu'en pensez-vous? Est-ce que cela apporte une pierre à votre édifice?

Jean-Michel Muglioni 16/12/2011 10:14



Mezetulle a reçu la réponse de Jean-Michel Muglioni :


 


***********


Merci de ce commentaire qui me paraît aller dans mon sens.


 


Mais je ne comprends pas ce que vous entendez par transmission horizontale ou verticale.


 


Enseigner, comme le mot l’indique, c’est communiquer la vérité par des signes. Il n’y a transmission que métaphoriquement, car le contenu transmis n’est pas déplacé d’un point à un autre comme
une lettre ou un paquet : celui qui « reçoit » par exemple une démonstration fait cette démonstration, il accomplit le même parcours que celui qui la lui propose. D’où en français le double sens
du verbe apprendre qui veut dire à la fois enseigner et recevoir un enseignement. La « réception » n’est pas passive, elle exige la même activité que l’enseignement. On voit d’une part qu’il
n’est pas question d’un transvasement du savoir qui passerait d’un récipient à un autre, et d’autre part qu’il n’y a pas relation hiérarchique : l’enfant, en tant qu’il comprend que 2+2 font 4,
est l’égal de son maître. Ce qui n’empêche pas mais fonde le respect de l’enfant pour celui qui sait ce qui lui reste à apprendre.


 


Vous dites donc à juste titre que « les élèves respectent profondément le professeur pour son savoir, et pas pour autre chose », et j’ai soutenu exactement la même idée : la discipline est
aujourd’hui méprisée parce qu’il n’y a plus d’instruction et il n’y a plus d’instruction parce que l’idée qu’un homme, pour s’accomplir, a à s’instruire, n’est plus dans les mœurs.


Ce discrédit du savoir mériterait une étude particulière. C’est lui qui me semble expliquer le règne de l’argent dont vous parlez : les faux dieux ne l’emportent que si les vrais ne sont pas
honorés. Le savoir n’est plus désiré que pour son utilité et la recherche est subordonnée à l’industrie et donc finalement à la finance. Ou plus simplement, je connais des parents fort bien
intentionnés qui font que leurs enfants parlent couramment anglais uniquement parce qu’ils pourront en tirer parti sur le marché du travail. Peu leur importe ce qu’on dit en anglais. Que leurs
enfants passent la journée avec des chansons (c’est un euphémisme) en anglais sur les oreilles ne les choque pas. Beaucoup de parents croient contribuer ainsi à faire faire de belles études à
leurs enfants alors qu’ils les coupent systématiquement de toute vraie culture.



Incognitototo 12/12/2011 21:48


Merci monsieur Muglioni, pour la façon dont vous expliquez, ça devait être bien agréable d'être un de vos disciples,... heu, je voulais dire élèves, bien entendu...

Une seule remarque (c'est, peu pour moi)...
"L’école ayant aujourd’hui renoncé à instruire, il n’est pas étonnant qu’y règne la violence." ; un peu lapidaire et rapide comme affirmation, non ?... Quelles que soient les bonnes
volontés et les réformes, c'est une illusion de croire que l'école pourrait pallier et tenir la violence intrinsèque générée par notre système sociétal tout entier, surtout sans le respect des
savoirs...

Deux réflexions pour nourrir votre pensée :
- Le problème n'est pas tant qu'il y ait des maîtres qui abusent de leur savoir pour imposer leur pouvoir (même si c'est déjà répréhensible en soi), personnellement, je pense que le problème est
plutôt du côté de ceux qui cumulent pouvoir, ignorance et incompétence, là c'est vraiment la fin de tout... et l'incompétence, contrairement à ceux qui penseraient que c'est subjectif, cela se
mesure très bien avec les résultats.
- Que penser des "barbares" qui ont défait des civilisations avancées et disciplinées, comme celles des Romains ? Une bande de barbares bordéliques, déterminées et motivés, sera toujours
plus efficace que n'importe quelle armée organisée du monde... Votre "éloge" de la discipline trouve donc ses limites ; ce sont exactement celles qui font que l'occident ne peut pas lutter
économiquement avec les BRICS... parce que nous ne "jouons" pas avec les mêmes règles du jeu... Donc, face à des personnes qui n'ont pas les mêmes règles, et si on veut garder les bienfaits de la
discipline, il y a des préalables sur ce qui est acceptable ou pas, négociable ou pas... Pour l'avoir oublié, nous en sommes, entre autres, à 5 millions de sans-emplois... Je pense qu'il y a le
même type de phénomènes dans les écoles.

Jean-Michel Muglioni 16/12/2011 10:26



Mezetulle a recçu la réponse de Jean-Michel Muglioni :


 


*************


Merci ! Un commentaire permet toujours de préciser ce qu’on pense.


 


Est-il vrai que l’école ne suffit pas à remédier à la violence de la société ? En apparence, oui ! Mais en réalité ? En tout cas il n’est pas étonnant que depuis cinquante ans les réformes
n’aient rien pu faire : elles ont au contraire contribué à détruire l’école.


 


L’école a tenu le coup pendant la chute de l’empire romain qu’elle a retardée. Mais c’est une question d’histoire sur laquelle je ne suis pas assez instruit. Il est toutefois certain que la
décadence de Rome est venue de Rome. Les barbares qui ont déferlé du nord ne sont pas les vrais barbares ! Les barbares qui détruisent les civilisations sont le produit de cette civilisation. Il
y a longtemps chez nous qu’ils veulent en effet imposer ce que je veux bien appeler avec vous, ironiquement, leurs règles du jeu.


 


D’où vient mon intérêt pour la question de l’école ? Je ne crois pas en ce qu’on appelle la politique. Les hommes tels qu’ils sont ne peuvent pas résister aux barbares. Au contraire il faut et il
suffit pour qu’ils s’y opposent qu’ils soient instruits – non pas bardés de diplômes universitaires, mais réellement instruits comme le voulait Condorcet. Toute révolution ou réforme d’ordre
social et politique est vaine si les esprits ne changent pas. Et si l’on ne peut compter pour les libérer sur l’éducation familiale, il faut l’institution scolaire – l’instruction publique. La
lutte contre la puissance de l’argent est perdue d’avance si elle est menée par des hommes séduits par les richesses et les paillettes. Et je n’attends pas que les gouvernants soient meilleurs
tant que les peuples lisent la presse people dont le tirage est un bon thermomètre. Comme la télévision est par nature un instrument à empêcher tout vrai débat politique, je ne vois que l’école
pour la combattre. Certes, on me dira que l’école est ennuyeuse et la télévision divertissante (on ajoutera qu’il faut qu’on amuse un peu plus les enfants des écoles, qu’on les motive) : les plus
regardées des émissions où se rendent les politiques sont maintenant des émissions de divertissement, avec des clowns parfois talentueux. En un sens tout peut y être dit, mais en réalité rien n’y
est dit, si dire signifie produire une analyse : suivre une analyse n’est pas du même ordre et ne demande pas la même attention que regarder une émission de variétés. Il y a entre les deux une
différence non pas de degré mais de nature.


 


Les uns me diront optimiste et ignorant du réel – ils voudront que nous menions une révolution ou une réforme sociale d’abord. Les autres au contraire m’accuseront de totalitarisme puisque je
prétends qu’il faut subordonner toute la politique à l’instruction publique, ce qui revient en effet à lui donner le pouvoir spirituel.



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