L'éducation par l'instruction par Jean-Michel Muglioni
En ligne le 25 juin 2009
Instruire exige d’abord une discipline, sans laquelle l’esprit accaparé par les passions n’est pas libre d’apprendre. Remplacer la discipline par la pédagogie, c’est
organiser le désordre puisque c’est tenir la classe par le jeu des passions et des intérêts de l’élève. Un maître rigoureux pourrait-il échapper aux tribunaux dans une société qui refuse la
discipline pour ses enfants ? Resterait pour retrouver un semblant d’ordre à inventer une éducation civique pour l’école maternelle : une société qui a renoncé à l’instruction ne peut en
effet se maintenir que par la prédication. Le rapport d’Alain-Gérard Slama montre que nous en
sommes arrivés là.
Sommaire de l'article 1 - La direction de l'esprit
2 - La discipline, contrainte libératrice
3 - Ecouter est difficile : l’entraînement
4 - Automatisme
5 - Suivre et non croire
6 - L’illusion pédagogique
7 - L’organisation du désordre
8 - La république des esprits 1 - La direction de l’esprit
Il n’y a pas d’instruction sans discipline, parce qu’il n’y a pas d’attention sans discipline, et que sans l’attention l’esprit ne peut même pas voir ce qu’il a devant lui. Apprendre est
premièrement une affaire de direction de l’esprit. La difficulté d’apprendre pour l’enfant ne tient ni à la nature du savoir, ni à l’insuffisance de ses facultés intellectuelles, mais à
l’orientation de son esprit. Deux hommes ayant les mêmes capacités visuelles ne voient pas les mêmes choses s’ils ne regardent pas dans la même direction et ce qui pour l’un est évident demeure
invisible à l’autre.
2 - La discipline, contrainte libératrice
L’attention est d’abord négative : elle consiste à s’abstraire de tout ce qui détourne de voir l’objet à connaître. Il est dur de se délivrer de tous les intérêts qui distraient l’esprit. Il
importe donc d’entrer en classe en ordre et dans le plus grand silence. Mais la contrainte de la discipline peut nouer l’attention au lieu de la libérer. La première difficulté consiste donc à
distraire l’élève de tout autre intérêt que la leçon en cours sans le terroriser en aucune manière. La seconde à indiquer par des mots ce qu’il y a à voir sans jamais pouvoir prendre entre ses
mains la tête de celui qui regarde du mauvais côté. C’est la limite de la métaphore de la vision.
La discipline consiste à imposer ou à s’imposer de suivre une règle pour ne pas se laisser aller au gré de ses appétits. L’image de la règle signifie qu’au lieu de suivre les fluctuations de l’âme,
on se donne une direction et qu’on s’y tient. Cette contrainte est libératrice, car les pensées abandonnées à elles-mêmes sans règle ne sont pas libres. Les passions qui les déterminent sont
produites par le développement du corps et par le monde alentour, et leur pression est d’autant plus irrésistible qu’elle est nécessairement vécue comme un élan spontané. C’est pourquoi contraindre
par la discipline n’est pas faire violence, mais libérer des sollicitations qui nous gouvernent à notre insu. Cette contrainte est donc d’abord éprouvée comme un carcan, alors qu’elle n’enserre pas
l’esprit mais le délivre du carcan des intérêts qui l’accaparent à son insu avant qu’il ait pu en juger le bien fondé. Le moment libérateur ne peut être vécu sans douleur, alors qu’il est doux de
demeurer esclave. Il est vrai que quelques enfants sont capables sans qu’on les y contraigne de regarder immédiatement du bon côté, mais la plupart ont besoin qu’on les y force.[ Haut de la page ]
3 - Ecouter est difficile : l’entraînement
La difficulté de l’attention ne tient pas à la difficulté du contenu de vérité que la parole du maître propose au jugement de l’enfant, s’il commence par l’élémentaire, mais à la nécessité pour
« voir » ce contenu de ne regarder que lui : la vérité est difficile parce que nous regardons toujours à côté d’elle et sans ordre. Elle est difficile pour nous, mais non
en elle-même, c’est-à-dire pour un esprit pur et attentif. Et comme nous sommes séduits par des images brillantes mais illusoires, nous commençons par ne pas voir l’évidence. Par exemple,
lorsque le maître fait une leçon d’arithmétique, l’élève n’a qu’à considérer l’idée vraie qu’il lui indique pour la comprendre, mais cela suppose qu’il n’écoute pas son désir d’agiter ses jambes
car il est dur de rester immobile, son désir de jouer au ballon avec ses camarades, les premiers tiraillements de la faim ou de la soif, et la nécessité aussi de vaincre la fatigue.
L’attention exige un long entraînement, plus encore que la course de fond, et prétendre comme certains psychologues officiels que le temps d’attention de l’enfant est très limité est aussi absurde
qu’ignorer que l’entraînement permet à tout homme de courir de très longues distances. Or comprendre demande plus d’entraînement que courir. Entré en sixième en 1957, j’avais été habitué à l’école
primaire à rester assis pour écouter, mais déjà l’entraînement n’était guère sérieux, et il me fallut quelques jours pour écrire sans douleur à la main. Douze ans plus tard j’ai dû imposer cette
discipline à des élèves de 18 ans, qui s’y plièrent assez vite, au désespoir de certains de mes collègues. Il n’y a donc pas d’instruction intellectuelle proprement dite sans une part d’exercice et
d’entraînement de même nature que l’entraînement qui donne de la résistance et finit par nous apprendre à nous plaire à la course.[ Haut de la page ] 4 - Automatisme
A cela s’ajoute la nécessité de monter des mécanismes, par répétition. Dans l’étude de l’arithmétique, c’est-à-dire de ce qui est le plus évident, l’intelligence a besoin d’être soutenue par des
mécanismes que seul un très long entraînement permet de mettre en place, et qu’il faut entretenir toujours par l’exercice. Apprendre ses tables est une discipline nécessaire et comme telle sans
intelligence, puisque le jugement n’y intervient pas, tandis que comprendre que douze, c’est dix plus deux et pour cette raison s’écrit 12 requiert l’intelligence et l’enfant qui le comprend la
première fois accède au savoir le plus pur, au savoir le plus réellement savoir. Mais tant qu’on ne sait pas ses tables on ne peut compter, et ceux des élèves qui ne parviennent pas à la maîtrise
de l’arithmétique élémentaire seront perdus dès qu’on passera aux mathématiques : alors en effet cette maîtrise est présupposée acquise et le temps perdu à débrouiller des opérations qui
devraient être faites automatiquement interdit de commencer à comprendre les nouvelles notions mises en œuvre. Un beau jour, donc, il y a une vingtaine d’années, ma femme de ménage portugaise me
dit que son fils ne parvenait pas à faire des soustractions. On lui avait fait consulter le psychologue scolaire, qui avait diagnostiqué que l’enfant ne pouvait pas faire des soustractions parce
qu’il avait été soustrait à son milieu d’origine. Lacan fait des ravages. Et l’idée qu’une incompréhension relève d’une psychologie interdit toute instruction même élémentaire. Conseillé par un
professeur de mathématiques j’ai vérifié que cet enfant avait appris ses tables. Il était incapable de répondre aux questions les plus simples : 7 + 5 = ? Il a donc dû les apprendre et il
venait les réciter chez moi régulièrement. En moins d’un mois son problème de soustraction était résolu. Dois-je craindre qu’il ait été ajouté à la liste des martyrs de l’école ? Si cette
histoire était récente, j’aurais sans doute hésité à la publier, par crainte des tribunaux.
Même refus de la discipline en histoire : on n’apprend pas par cœur les dates. Les meilleurs étudiants de France étaient donc après les années 2000 incapables de dire quelle est la succession
des régimes politiques en France du Moyen Age à nos jours. Là encore le refus de la discipline se cache derrière des considérations subtiles : la mort de Louis XIV n’est pas essentielle à la
compréhension du devenir historique, selon, dit-on, les grands historiens, et les psychologues nous disent que l’enfant n’ayant pas encore conscience du temps, il faut attendre qu’il ait compris
l’âge de son grand-père.
L’orthographe est une question de discipline – et non de savoir ou de poésie. Or il demeure en France une sorte d’art sacré donnant lieu même à des jeux télévisuels internationaux, quand la
discipline élémentaire est bannie à l’école, et que justement l’orthographe n’est pas l’essentiel de l’apprentissage de la langue – le bon maître sait quels enfants il doit éviter de persécuter
avec les questions d’orthographe, lesquels au contraire sont seulement inattentifs, etc.
J’ai vu des enfants découvrir la rigueur de l’apprentissage en apprenant à jouer d’un instrument de musique qui nécessite en effet un entraînement régulier, tandis qu’à l’école toute discipline
était bannie. Car la discipline de l’entrainement, c’est d’abord la répétition. Dans les conservatoires, il semble qu’on trouve difficilement des enfants capables de travailler réellement,
c’est-à-dire régulièrement, un instrument, et là encore il faut mentir : on revoit la finalité des conservatoires, qui doit devenir « culturelle ». Le discours sur l’art remplacera
la pratique de l’instrument et l’on gardera des clients. On vente un pseudo progrès pour camoufler une renonciation à l’essentiel. Le culturel ne manquera pas d’être idéologique. Imposer des
exercices, une tenue du corps, une méthode de respiration n’intéresse pas les idéologues.
5 - Suivre et non croire
C’est qu’en effet la contrainte dont je parle ne signifie nullement qu’on doive croire la parole d’un maître. Elle apprend à écouter, elle n’impose aucune vérité ; elle force à regarder, elle
ne dit pas ce qu’il y a à voir ; elle permet à l’esprit de s’orienter vers telle direction, afin il puisse juger librement ce qu’elle donne à voir. Elle impose l’attitude et la maîtrise des
passions qui libèrent l’esprit et le mettent en mesure de comprendre. Car nul ne peut comprendre à la place de l’élève. Voilà pourquoi suivre une leçon magistrale est un exercice difficile qui
exclut la passivité, comme suivre un guide en haute montagne. Suivre un chemin balisé paraît d’abord plus dur que gambader au hasard. Au contraire celui qui marche à l’aventure n’éprouve pas de
fatigue et croit avancer quand il ne fait que tomber dans des précipices. Mais la chute ne fait pas aussi mal qu’en montagne et il ne s’en aperçoit même pas. L’enfant entraîné à rester assis,
immobile et silencieux, apprenant à suivre et par là apprend à penser. Il pourra un jour ouvrir sa propre voie.[ Haut de la page ] 6 - L’illusion pédagogique
L’école a renoncé à la discipline et pris le parti de la rhétorique des passions : il faudrait « motiver » l’élève et pour cela partir de l’intérêt immédiat. Autrement dit, caresser
dans le sens du poil. Il y a là deux illusions. La première porte sur le sens même de l’instruction : instruire vraiment, c’est faire naître d’autres intérêts que ceux qui submergent
d’abord l’esprit des élèves abandonnés à eux-mêmes dans la jungle sociale et familiale, envahis d’images délibérément faites pour capter leur attention et exacerber les appétits. Toute la
difficulté est de couper l’école du brouhaha et du kaléidoscope de la société et de la famille. La seconde illusion est plus grave encore. La pédagogie qui cherche à plaire s’appuie sur
les préjugés de l’élève, elle le tient par tout ce qu’a inscrit en lui la société environnante : trop souvent l’avis d’un enfant ou d’un adolescent commence par répercuter ce que le monde
alentour lui impose de croire. Et si l’on parvient parfois à calmer une classe par le jeu des passions et des préjugés, à coup sûr on enferme les élèves dans leurs illusions au lieu de les libérer,
et on leur laisse croire qu’ils sont libres alors qu’ils sont manipulés. Un certain spontanéisme est le gardien des valeurs en cours. Au contraire la contrainte de la discipline ne ment pas.
L’enfant la sait imposée, il sait qu’il suit un ordre qu’il n’a pas d’abord choisi. Il ne s’imagine pas poursuivre ses rêveries personnelles et prend conscience que ce qu’il apprend lui est d’abord
étranger, mais étranger à la part de lui-même qu’il n’a justement pas choisie. Il pourra même un jour se révolter. Répétons-nous : faire appel à la spontanéité de jeunes esprits encore
ignorants, c’est laisser le champ libre aux préjugés et à la passivité intellectuelle, car leurs premières pensées, celles auxquelles ils tiennent le plus d’abord, ne sont pas les leurs. Ce ne sont
même pas des pensées puisqu’ils ne les ont pas eux-mêmes formées et jugées. La suppression ou seulement la mise au second rang du cours magistral signifie qu’on renonce à la liberté de
penser.[ Haut de la page ] 7 - L’organisation du désordre
Quand il n’y a pas discipline mais pédagogie, quand il faut plaire au lieu de contraindre, la relation de l’adulte à l’enfant est une relation de séduction et l’enfant est esclave. Mais par bonheur
le jeu du chantage affectif tourne souvent au profit de l’enfant qui devient despote et habile en l’art de gouverner par les passions, et la classe alors devient impossible. On en conclura à grand
renfort de sociologie et de psychologie que les élèves ne sont pas comme auparavant et qu’ils sont devenus intenables. Mieux, on obtiendra d’une commission ad hoc qu’elle prône une éducation
civique, c’est-à-dire une prédication morale, et cela dès la maternelle où en effet le refus de la discipline imposé aux maîtres par l’institution et la Justice a déjà porté ses fruits. Croit-on
qu’un discours moralisateur peut pallier l’absence de discipline – et surtout le refus implicite et parfois explicite de la discipline dans l’institution ? Il est vrai qu’il faut pour rétablir
la situation que le maître retrouve son autorité, c’est-à-dire qu’il ne soit pas à la merci des parents d’élèves – ou plutôt des parents qui ne veulent à aucun prix que leurs enfants soient des
élèves. Car il ne suffit pas d’avoir des enfants pour que ce soient des élèves et généralement les parents - les parents les mieux intentionnés - sont les moins bien placés pour faire de leurs
enfants des élèves. Quelques uns des philosophes des siècles passés, au moins jusqu’au XIX°, furent brièvement précepteurs (il leur fallait en effet se nourrir) : ils firent l’expérience de
l’impossibilité d’instruire un enfant quand les parents sont derrière le maître, et c’est une des raisons qui leur fit accorder la préférence à un enseignement public : l’enfant, dans une
classe coupée de la famille et de la société, peut devenir élève.
La démagogie pédagogique l’a emporté. Il convient d’enfermer les jeunes esprits dans les habitudes de consommateurs que la télévision et les publicités ne cessent de leur inculquer. Le niveau des
campagnes électorales et le succès de certaines images correspond assez bien à la disparition de la discipline et donc de l’instruction à l’école. En 1932, le ministère de l’instruction publique
n’est pas devenu par hasard ministère de l’éducation nationale. La primauté de l’éducation sur l’instruction signifie qu’il importe d’abord d’inculquer des valeurs et non d’apprendre. En juillet
1930, au lycée de Charleville, devant tous les notables de la région, Georges Canguilhem, à l’âge de 25 ans, dut prononcer le discours de distribution des prix, qu’il intitula, en élève d’Alain
« Le quart d’heure de Socrate » : « Socrate… » dit-il « dut répondre devant l’association athénienne des parents d’élèves, d’un crime qu’il eut l’étonnant et naïf
courage de ne pas reconnaître, et fut condamné à mourir pour avoir détourné les jeunes esprits, qui s’étaient faits ses disciples, des voies droites et saines dont toujours et partout la société
s’est estimée gardienne infaillible et nécessaire. ». Socrate n’était pas pédagogue. Il irritait, il ne prêchait pas.
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