22 novembre 1970 7 22 /11 /novembre /1970 15:00

Pacifier l'école
par Jean-Michel Muglioni

En ligne le 20 septembre 2012 [actualisé le 3 octobre 2012 pour l'ajout d'une Annexe]


Jean-Michel Muglioni reprend ici des thèmes déjà développés par lui et d’autres contributeurs sur ce blog. Il ne s’étonne pas de ce qu’une nouvelle fois des professeurs soient victimes de la violence d’élèves ou de parents d’élèves : cette violence est inscrite dans la nature de l’école telle qu’elle a été réformée depuis bientôt un demi-siècle, c’est-à-dire ouverte sur le monde extérieur. Sa thèse est la suivante : l’école ne peut pas être un havre de paix non pas parce que le monde a changé, mais parce qu’elle a changé, parce qu’elle a été ouverte, parce que quelques pseudo-penseurs se sont plaints qu’elle soit fermée sur elle-même, comme un cloître ou une caserne disait-on, sans prévoir que l’ouvrir, c’était inévitablement l’abandonner à la société marchande qui n’a pas manqué de s’appuyer sur leur idéologie pour dire que l’école devait préparer à l’entreprise. Le nouveau ministre a fait savoir que ces violences donneraient systématiquement lieu à des plaintes devant les tribunaux, ce qui est la moindre des choses, mais aussi la plus rare. Il faut donc s’en réjouir. Mais tant que les errements des politiques passées n’auront pas été publiquement dénoncés et corrigés par le législateur, aucun espoir n’est permis.

 

 

La violence scolaire

Parents et élèves giflent ou molestent des professeurs à la moindre remarque qu’ils jugent déplacée. Le décompte de ces violences n’est pas public et peut-être même s’est-on gardé de le faire. Chaque jour les chefs d’établissement reçoivent les doléances de parents et ils accueillent généralement ces plaintes avec sympathie. Rares ceux d’entre eux qui refusent de les entendre et prennent la défense de leur personnel. Depuis longtemps - relisez Vallès et Alain - l’administration considère le professeur comme un coupable. Il est vrai qu’autrefois il s’agissait de chahuts, et non de l’intrusion du monde extérieur dans l’école, mais déjà les notables locaux intervenaient pour qu’on laisse leurs enfants s’en prendre aux professeurs. Belle démocratisation aujourd’hui  ! Et comme hier, avec la complicité générale, c’est le silence. Un professeur, jeune ou plus vieux, est-il en difficulté dans son établissement, et maintenant en dehors de l’établissement ? Trouve-t-il les pneus de sa voiture crevés ? Il n’ose pas en parler. Il a honte même auprès de ses collègues. S’il ne peut faire cours parce que les élèves s’y opposent, il subit. Dans un monde qui a pourtant peu de choses en commun avec le nôtre un siècle plus tard, Alain (1) demandait en 1909, qu’on pacifie les lycées, car c’est bien son expression.
« Pacifier » est un terme fort et l’on m’accusera une fois encore d’exagérer, mais il correspond plus que jamais à la situation présente : le règne de la violence à l’école entre élèves, entre parents et professeurs, entre élèves et professeurs, impose une politique de pacification radicale. Mais il faut pour cela un diagnostic et une étiologie : qu’on ose dire ce qui se passe réellement (et la fuite dans les établissements privés revient parfois à passer de Charybde à Scylla), et qu’on se demande pourquoi la violence sociale a envahi l’école depuis au moins le primaire, sinon déjà en classe maternelle. Un phénomène d’une telle ampleur est impossible sans une complicité générale. Quand enfants et adolescents font régner la terreur et une sorte d’état de guerre dans une institution qui comporte des centaines de milliers d’adultes, il faut s’en prendre à ceux qui ont organisé ou plutôt désorganisé l’institution. Les élèves n’y sont pour rien.
Voici quelques exemples, dont certains ont déjà été donnés sur ce blog.

 

 

Protéger les maîtres pour protéger réellement les enfants
J’ai connu il y a une dizaine d’années une puéricultrice qui ne pouvait sévir d’aucune manière contre un enfant de trois ans qui en avait mordu un autre (chose assez banale). Elle ne lui en voulait pas et n’aurait exercé contre lui aucune violence ou vexation, elle lui aurait d’elle-même parlé pour le comprendre et pour qu’il comprenne ; or il fallait consoler non pas le mordu mais le mordant parce que, disait l’administration, son attitude exprimait un mal être. Une certaine psychologie justifie le refus de toute discipline et de toute sanction. Elle nous apprend par exemple qu’il ne faut pas exiger une attention soutenue trop longtemps au risque de fatiguer : on n’entraîne donc pas l’attention (2). A vingt ans un étudiant ne peut suivre un cours et l’on finit par ne pouvoir supporter la lenteur d’un vrai film : il faut des clips. Ainsi l’expérience dont il est l’auteur donne raison au psychologue : c’est un privilège quasi divin de certaines sciences humaines de pouvoir créer leur propre objet conformément à leur discours. [ Haut de la page ]

Que la question de rythmes scolaires obsède les pédagogues et les médias est un symptôme suffisant de l’impossibilité ou même de l’interdiction d’instruire. Certes, ces rythmes sont devenus insupportables, mais c’est qu’on ne réduit pas l’enseignement à l’essentiel et que la diversité des matières dès le primaire et ensuite la multiplicité invraisemblable des options rend les emplois du temps à la fois surchargés et impossibles. Mais la discussion a toujours pour principe une étrange peur des fragilités de l’enfance et de l’adolescence. Le mal est général et touche aussi bien les activités proposées en dehors de l’école : un ami qui dirigeait une colonie de vacances consacrée à l’astronomie n’avait pas le droit de réveiller les enfants au milieu de la nuit pour leur montrer les étoiles parce qu’ils avaient seulement dix ans… La protection de l’enfance tue les enfants. Qui veut vraiment prendre soin de ses élèves doit désobéir au règlement. Un père aurait porté plainte contre cet astronome, le tribunal l’aurait condamné. Que des professeurs ne puissent pas garer leur voiture près de l’établissement scolaire où ils enseignent parce qu’ils la retrouvent détruite n’entraîne ni sanctions ni réparations et il leur faut donc garer très loin ou venir en transport en commun  : protégeons les maîtres, les enfants s’en porteront mieux  !

 

Problème social et problème scolaire
Qu’on me comprenne bien. Qu’on ne s’imagine pas que je parle ici de problèmes dus à ce qu’on appelle l’immigration. La violence est présente dans des campagnes profondes et comme on dit totalement « gauloises ». Seulement personne ne veut voir ou dire que faire classe y est devenu impossible. Car c’est impossible. Imaginez par exemple l’état d’esprit et de corps d’élèves de douze ans qui ont vu la veille au soir chez eux un film porno. On me dit que le problème est social, ce qui est incontestable. Je réponds que comme tel il ne relève pas de l’école mais de l’action gouvernementale, et qu’en conséquence, si l’on veut que l’école puisse tout simplement exister avant que le problème social soit réglé (car nous devrons sans doute attendre longtemps), il faut la protéger de la société, et donc la fermer au monde extérieur et d’abord aux parents. Mais un ministre pourrait-il formuler ou même concevoir une telle exigence sans ruiner sa carrière ?



La démocratisation du pire
Revenons sur un exemple que j’ai déjà donné. Pour gagner leur vie, de nombreux philosophes du XVIII° siècle et du début du XIX° siècle durent exercer le métier de précepteur dans des familles aristocratiques ou bourgeoises. Cette malheureuse expérience leur a appris que seul un enseignement public, dans une classe (3), peut libérer les enfants des riches et des puissants de leurs habitudes despotiques qui rendaient le préceptorat insupportable et inefficace : la proximité des parents et l’immersion dans le milieu social, en l’occurrence l’aristocratie, rendaient l’instruction impossible, et le précepteur était l’objet de vexations permanentes, et selon l’expression consacrée ici à sa place, traité comme un domestique. Le monde a changé – je le répète puisqu’on dira que je n’en tiens pas compte. Mais on voit aujourd’hui que, dans les quartiers les plus déshérités, les plus petits se comportent en enfants gâtés ; ils se moquent de leurs maîtres et leurs parents les soutiennent  : les professeurs sont à peu près les seuls qu’ils peuvent traiter comme leurs domestiques ! On n’a pas démocratisé l’instruction mais le vice : il y a cent ans les pauvres se contentaient de l’alcoolisme et la drogue n’affectait que les plus hautes classes et quelques artistes.


La cause et l’effet  !
Pourquoi l’école disparaît-elle peu à peu ? Parce que depuis longtemps on veut que les parents et la société l’investissent. L’école ayant été délibérément, selon une doctrine explicite, ouverte au monde extérieur, il ne faut pas s’étonner qu’elle le reflète (4). La catastrophe scolaire ne vient pas de la société mais de ce que l’école s’est laissé dévorer par la société. Ainsi les maux de la société (qui en effet ne manquent pas) ne sont pas la cause de la ruine de l’école, mais ils ne sont présents dans l’école que parce que les réformateurs ont voulu que l’école ne soit plus l’école et qu’ils ont réussi. Entre cette thèse que le seul exemple du préceptorat permet de comprendre et la thèse ministérielle passée, et nous le craignons, présente, si le rôle des parents n’est pas remis en question, thèse généralement partagée dans toute l’Europe, il y a peut-être cette seule différence que l’une prend pour cause ce que l’autre considère comme un effet.

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Annexe  [mise à jour du 3 octobre 2012]

 

Jean-Michel Muglioni avait laissé un commentaire important sur l'article de Marie-Claude Perrin-Faivre Professeurs désespérés : un déni de civilisation. Il y réfléchit sur la destruction systématique de l'état de droit dans l'enceinte scolaire : c'est une conséquence du refus d'instruire. Mezetulle avait songé alors à reprendre cette réflexion de manière plus visible et plus autonome que dans un simple commentaire : en voici l'occasion.

 

L'école et l'état de droit : la "gestion des conflits" et le refus d'instruire

 

Le refus général de dire les choses
De toutes parts, et pendant longtemps, on a objecté à ceux qui soulignaient la destruction systématique de l'état de droit au sein de l'enceinte scolaire - manifestée principalement par les agresssions envers les professeurs - qu'il s'agissait de fantasmes alimentés par la nostalgie d'une école "élitiste" et pratiquant la sélection. La projection de La journée de la jupe a été suivie du même refus de prendre en compte la réalité (1). Une certaine part du corps enseignant, la plupart des inspecteurs, l’administration, la plupart des journalistes, presque tous les politiques ont une étonnante capacité à cacher la réalité. Un chef d’établissement est sûr de voir sa carrière bloquée s’il parle. Un professeur qui avoue les difficultés qu’il rencontre dans sa classe est considéré comme incompétent, fragile psychologiquement, ou même comme dangereux (2). Les parents d’élèves sont tels que le dit Marie-Claude Perrin-Faivre et concourent eux-aussi au silence. Je ne sache pas qu’un mouvement syndical de grande envergure se fasse entendre, pour exiger qu’on respecte les professeurs. Il faudrait qu’un grand historien nous montre comment les peuples européens en sont venus à détruire leur école.

Psychologisation et régime policier
Quand un élève refuse de se plier aux règles de la classe ou de l’établissement, l’administration et la justice donnent tort aux professeurs. Il faudrait pour éviter ce qu’on appelle alors un « conflit » entre le professeur et ses élèves, que la formation des professeurs leur apprenne la « gestion de conflits » : l’indiscipline et le refus des règles de l’école sont aujourd’hui de l’ordre du conflit ! Ce vocabulaire suffit à lui seul pour montrer que la situation est sans issue, puisque d’emblée le contrevenant est considéré comme un opposant ou un ennemi. La désobéissance d’un enfant à ses parents relève-t-elle elle-aussi de la gestion de conflit ? Une indiscipline, une impolitesse à l’égard d’un professeur ou d’un autre élève, l’habitude d’arriver en retard, le fait de ne pas apprendre une leçon, tout cela et même l’ignorance ou l’incapacité à parler en français relève aujourd’hui de la gestion de conflit ! La conséquence nécessaire est que l’état de droit ne peut régner dans un établissement scolaire. Toute forme de refus d’obéir à la loi commune étant considérée comme un conflit par les autorités chargées de la faire respecter, aucune sanction d’ordre scolaire ne peut être prise. S’il s’agit simplement d’une ignorance, l’élève n’aura pas à apprendre, mais son professeur devra faire la paix avec lui. Si au contraire un professeur s’oppose à son administration ou refuse de suivre la mode, c’est alors une faute professionnelle, mieux, une faute éthique contraire à ses devoirs de fonctionnaires.

Je m’explique. Si je brûle un feu rouge, vais-je arguer auprès du ministre de l’Intérieur que je suis en conflit avec les gendarmes ? Si je ne paie pas mes impôts, dirai-je au percepteur que je suis en conflit avec lui, et qu’en conséquence il doit renoncer à les percevoir et suivre avec le gendarme que j’ai injurié un stage de gestion de conflits ? Ces exemples paraîtront caricaturaux, mais ce qui se passe au ministère de l’Education nationale est aussi délirant, et finalement l’ensemble de la population y concourt sans en avoir la moindre conscience. Le désir ministériel de classer les enfants de maternelle en enfants à risque ou à haut risque a choqué, mais on se contentera de changer le vocabulaire, car ce n’est pas les choses mais les mots qui ont choqué : le ministère mettra sans grosse résistance en place un système qui permette de repérer les individus ingérables. Car cette psychologisation de l’enseignement est dans son essence policière (Georges Canguilhem a écrit sur ce point un célèbre article sur la nature de la psychologie). Le refus d’instruire qui préside à la désorganisation de l’institution scolaire et le refus de la discipline scolaire qui en résulte devaient avoir cette conséquence. Ou bien l’autorité des maîtres est reconnue (autorité fondée sur le savoir), ou bien les établissements scolaires doivent en effet être gérés par des spécialistes de la gestion de conflit et du maintien de l’ordre.

Le serpent de mer des rythmes scolaires
Presque tous les candidats à l’élection présidentielle envisagent de changer les horaires des professeurs et le rythme de leurs vacances : beau remède, et belle hypocrisie, puisque le pédagogisme a remis en question le calendrier français bien avant que la situation devienne catastrophique. Qu’on attende le salut d’un changement dans l’organisation des services et des vacances, est-ce la preuve d’un aveuglement ou d’une volonté délibérée de détruire ce qui reste de l’institution ou même de faire fuir le plus possible de professeurs pour recruter des personnels bon marché ? Le prétendu modèle finlandais qu’on veut suivre ainsi n’est rien d’autre que l’organisation d’un système de production de compétences garantissant (ou plutôt croyant garantir) l’employabilité future des nouveaux esclaves. Car les plus sensibles des parents d’élèves à la dérive de l’institution croient qu’elle pêche parce qu’elle ne prépare pas à la vie sociale et professionnelle, et cela parce qu’elle demeure prisonnière d’un style d’enseignement qui n’a plus de sens aujourd’hui. Ils ne réclament pas plus de discipline et de culture.

Manque-t-on de propositions positives pour que l’école cesse de sombrer ?
On reprochera à Marie-Claude Perrin-Faivre et à ceux qui voient les choses comme elle, c’est-à-dire telles qu’elles sont, de ne pas proposer de solutions. Mais y a-t-il lieu d’inventer une nouvelle méthode pour apprendre à lire ou à compter ? Une nouvelle façon d’instruire ? Les contenus essentiels du savoir humain changent-ils d’un an sur l’autre de telle sorte qu’il faille sans cesse réformer les programmes ? En matière de politique le désir de changement risque de conduire à la fin de la république puisque les principes républicains, formulés depuis longtemps, n’ont pas à être changés mais à être respectés (ce qui n’est pas le cas en France) : de la même façon il se pourrait que la question de savoir comment et quoi enseigner ait été résolue depuis longtemps. Le mal vient non pas de ce qu’on ne sait pas quoi faire, mais de ce qu’on ne veut surtout pas faire ce qu’on sait parfaitement devoir faire. Comme nous disait Ferdinand Alquié au moment où la notion de recherche est apparue dans le libellé de certains diplômes universitaires, il y a d’abord à apprendre des choses qui ont déjà été trouvées… Ainsi l’enseignement est pratiqué depuis assez longtemps pour qu’on sache en quoi il consiste et qu’il n’y ait pas lieu de croire que les dernières découvertes d’une prétendue recherche peuvent seuls lui servir de norme.


Notes de l'annexe

1 - Lire l'article de Tristan Béal sur ce film L'école infâme.
2 - Voir l'article sur Rue89.

 

 

© Jean-Michel Muglioni et Mezetulle, 2012
Voir les autres articles de Jean-Michel Muglioni sur Mezetulle

Notes de l'article   [cliquer sur le numéro de la note pour revenir à l'appel de note]

1 - « L’administration connaît ces désordres [les chahuts qui empêchent les cours d’avoir lieu], mais elle veut les ignorer. Elle laisse entendre, dès qu’on la pousse là-dessus, que le professeur est seul coupable. En quoi elle ment. C’est à peu près comme si un gendarme accusait de maladresse ceux qui se laissent assassiner. Non; le rôle d’un jeune savant est d’instruire, et non de faire le garde-chiourme. Aux surveillants, aux censeurs, aux proviseurs il appartient de faire régner l’ordre. Et dès qu’ils voudront bien agir énergiquement, le professeur fera sa classe en paix. Mais tout au contraire, ils ont peur de tout, peur des parents, peur du maire, peur du député; ils ont peur surtout de perdre un élève. C’est pourquoi ils se montrent doux, conciliants, indulgents, aux dépens d’autrui.
Qu’arrive-t-il cependant? Le professeur tiraille contre l’ennemi, l’esprit sans cesse partagé entre son problème et les boulettes de papier mâché; c’est pourquoi il est confus et ennuyeux, et tombe bientôt dans l’abrutissement le plus profond, prend son métier en haine et dicte des résumés pendant une heure. Là est le mal; il y faut porter le fer rouge. Si j’étais directeur de l’enseignement secondaire, je m’occuperais de pacifier les lycées. J’y arriverais parce que je rendrais les chefs responsables de tous les désordres. Et nous n’aurions pas trois cents élèves à renvoyer dans toute la France pour rétablir partout l’ordre, le silence et le respect. Telle est la réforme qu’il faut faire ». Alain, Propos d’un Normand,1073, 18 février 1909. (Repris aussi dans L’instituteur et le sorbonagre. 50 propos sur l’école de la république. Édition établie par Emmanuel Blondel, Mille et une nuits.
Je ne dis pas qu’aujourd’hui il suffise de renvoyer trois cents élèves.
2 - Cf. sur ce blog :  L’asphyxie sonore, Pouvoir et opinion, L’éducation par l’instruction
3 - Autre forme de dissolution, la disparition des classes à cause de la diversification infinie des options. Et là encore tout un discours pédagogique s’en est pris depuis quarante ans à la classe.
4 - Cf. sur ce blog L’école reflet de la société.

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par Jean-Michel Muglioni - dans Politique - société
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commentaires

Mezetulle 02/10/2012 23:11


A l'appui du texte de Jean-Michel Muglioni, un témoignage à lire sur Rue89, pathétique et navrant :


http://www.rue89.com/2012/10/02/prof-en-difficulte-si-cest-le-bordel-dans-votre-classe-cest-votre-faute-235787


Le comportement des supérieurs hiérarchiques de ce professeur ressemble de bien près à celui du proviseur dans le film La Journée de la jupe. Sauf qu'ici, le lavage de cerveau à visée
démoralisatrice induisant le mépris de soi même, ce n'est pas du cinéma.


On relira à cette occasion l'article de Tristan Béal consacré à ce film : L'école
infâme

Tristan Béal 30/09/2012 19:52


C'est avec plaisir que je viens de lire cet article enjoignant de « pacifier » l'école.


A la première lecture, je me suis dit que décidément vous maniiez une ironie douce, puisque vous laissiez au seul lecteur la responsabilité de nommer ces destructeurs de l'école, vous contentant
de parler d'« adultes » ou de « réformateurs ». Vous savez combien je manque généralement de retenue dans ce que j'écris ; à votre place, j'aurais écrit tout simplement :
« les maîtres ».


S'il est vrai que nous ne sommes pas à l'initiative des réformes délétères qui lentement mais furieusement détruisent l'école, il n'empêche que nous y prêtons la main et que nous collaborons sans
trop de vergogne.


Je prendrai trois exemples qui sévissent dans le primaire (exemples dont j'ai déjà parlé sur Mezetulle).


1. Dès le mois de mai, nous sommes tenus de donner un papier officiel annonçant aux parents si leur enfant passe ou non en classe supérieure. Moralité : que faire les deux derniers mois d'école,
puisque tout est déjà joué ? De la garderie ? Ou bien saisir cette aberration du calendrier pour faire prendre conscience à nos élèves qu'ils ne travaillent que pour le plaisir d'apprendre ?


2. Les livrets rendus aux familles ne comportent plus de notes mais des sigles : Acquis, En Cours d'Acquisition, Non acquis. Tous les élèves se trouvant marqués d'un général et vague ECA, plus
rien n'est assignable. A la différence du premier exemple, aucun règlement ne nous y force, c'est entré peu à peu dans les mœurs
scolaires. Les parents regimbent quelque peu, les collègues aussi, mais finalement tout reste en l'état.


3. L'institution ne nous suivant plus dans notre proposition de faire redoubler un élève, de nous-mêmes nous refusons cette offre aux élèves, ne voulant pas nous fatiguer à chercher à convaincre
des parents qui, phagocytés par les psychologues, ne pensent qu'aux petits camarades que leur enfant n'aura plus avec lui en classe si jamais il redoublait.


Et puis, en relisant votre article, je suis tombé sur cette phrase concluant un des moments de votre argumentation : « Qui a vraiment souci de ses élèves doit désobéir au règlement ».


Nous, maîtres, avons donc l'école et les élèves que nous méritons, autrement dit. Les seuls responsables ne sont pas les docteurs Diafoirus des sciences de l'éduc', certains parents
immatures et tyranniques, une hiérarchie souvent infantilisante et hostile, des ministres incompétents, des syndicats à la traîne ; nous aussi, maîtres, acceptons, qui par franche
collaboration, qui par sincère dévouement ou esprit d'inconséquence, qui par faiblesse, qui par peur des sanctions financières, ou que sais-je encore, nous, maîtres, acceptons donc l'état actuel
de déliquescence et de violence immonde de notre école.


Qu'elle est loin, cette fierté d'enseigner qui était celle de certains de nos prédécesseurs ! A force de nous mépriser, les gouvernements successifs sont arrivés à nous faire douter de notre
noblesse ; de ce fait, plus grand' chose semble nous obliger...


Des pisse-froid vous rétorqueront sûrement que votre salvateur conseil ne pouvait être donné que de la part de quelqu'un qui n'est plus de la partie. Leur bêtise les juge.


Encore merci pour cette forte exhortation !

Jean-Michel Muglioni 01/10/2012 09:22



Mezetulle a reçu la réponse de Jean-Michel Muglioni :


******


Vous écrivez que les adultes dont je parle, qui ont renoncé à instruire, sont d'abord les instituteurs et les professeurs. Sans doute, en effet, beaucoup d'entre eux se sont-ils laissé emporter
par les pressions sociales de toute sorte et tout simplement par la mode. Mais enfin l'institution ne subsiste aujourd'hui que par ceux qui continuent d'instruire leurs élèves, et qui en cela
désobéissent. Ils sont encore nombreux à mener ce combat, et il leur faut du courage, non seulement parce qu’ils font prévaloir leur jugement sur l’idéologie de l’époque, mais parce qu’on ne
lutte pas sans risque contre la hiérarchie ou des parents d'élèves.



Guillaume C 27/09/2012 13:16


Bonjour à Mezetulle et à Jean-Michel Muglioni dont je fus l'heureux élève,


 


Une anecdote: j'ai eu à dire à un proviseur l'an dernier, un jour de rentrée, que placer deux heures de philosophie le lundi de 16 à 18, alors que les élèves de cette Terminale S avaient déjà,
suivant leurs options, six ou sept heures de cours ce même jour (portant le total à huit ou neuf), et alors que, du fait d'un handicap qui est le mien, la recommandation expresse de la médecine
du travail est que je n'aie pas à enseigner après 16h, qu'il serait meilleur de trouver un moyen de déplacer ces heures.


Après une remarque sur la longueur de leur journée, j'ai ajouté qu'on pouvait dire en outre que cet horaire était inconfortable et même dangereux «pour moi, donc pour eux».


La seule réponse que j'ai obtenue est la suivante: «Pourquoi? quand vous êtes fatigué, vous vous énervez et vous les frappez?»


En dépit d'autres efforts ultérieurs, ce proviseur n'est jamais parvenu à envisager que l'«intérêt» des professeurs et celui des élèves pourrait être lié d'une autre manière que de cette manière
toute négative. Je crois qu'il considérait que, de façon générale, les intérêts des professeurs et ceux des élèves étaient par nature opposés. Naturellement, le seul fait qu'un discours de ce
type puisse se tenir à la tête d'un établissement suffit, si ce n'est à ruiner, du moins à entamer sérieusement, tout espoir de travail.

Mezetulle 27/09/2012 19:23



De la part de Jean-Michel Muglioni : "sans commentaire du commentaire"


et Mezetulle ajoute :



Valjea 25/09/2012 10:43


Je suis abasourdie par ce texte et pourtant mes enfants n'ont fait qu'un bref passage à l'école de la République et certains, n'y ont jamais mis les pieds !


Pourquoi? parce que oui, ras-le-bol de ces enfants violents, mal élevés qui n'ont pas compris que l'école était la "chance de leur vie", qui ne rêvent que de téléphones mobiles, de fringues,
d'émissions de télévisions débiles et dont les parents n'assistent jamais à une seule réunion à l'école.


Alors oui, l'école de la République n'était pas l'école dont je rêvais pour mes enfants. Autre conception de l'instruction (et je ne parle pas d'éducation qui devrait revenir aux parents), en
dehors de toute idéologie religieuse, rassurez-vous!!!


Mais votre vision des parents presque nocifs pour l'école et pour leurs enfants, semblez-vous dire,là je ne peux pas vous laisser généraliser.


NON, tous les parents ne frappent pas les enseignants,ni ne les insultent, ne se lavent pas les mains de l'avenir de leurs enfants, ne s'arrogent pas des droits tels que remettre en cause la
pédagogie (quand bien même ils le souhaitearient, ce serait mission impossible: là, les enseignants font bloc, barrière impossible à franchir, pré carré!), l'autorité des profs...


Dans ma propre scolarité, j'ai rencontré des enseignants injustes à une époque où encore on leur octroyait  la toute puissance. Pas joli, joli, non plus et encore aujourd'hui, certains
enseignants confondent autorité et injustice: propos désobligeants, mise en avant des plus "compétitifs"...IL faudra un jour que l'EN se rende compte que ses concours ne permettent pas de
sélectionner les plus méritants et les plus à même d'avoir compris ce que revêt la notion d'instruire un enfant. On abuse des deux côtés mais je ne crois pas qu'il faille dédouaner à ce point les
enseignants de certains penchants naturels à outrepasser leurs droits.


Une fois bien rentrés dans le système, croyez-moi, la plupart savent se servir de toutes les ficelles. Ils ne sont pas forcément tous à plaindre. Et leur rendre LE pouvoir me semble très
dangereux.


Le problème de l'école aujourd'hui va bien au-delà de ces considérations et on ne peut pas l'isoler du monde extérieur pour tout régler d'un simple coup de baguete magique. Fermons les écoles aux
parents, laissons les profs faire leur boulot. Bel univers carcéral, pratique pour faire régner la terreur...


Ne pas parler non plus aux enfants du monde extérieur, de la mondialisaiton, des technologies nouvelles, de sexualité afin de ne pas les tenter ou les contaminer me semble relever de la
supercherie.


En ce qui nous concerne, nous avons trouvé tant de contradictions et d'inefficience dans l'institution  durant la scolarité de notre aînée que nous avons préféré jeter l'éponge. Aujourd'hui
doctorante et attachée d'enseignement à la fac, je ne crois pas que nous ayons démérité, ni fait du grand "n'importe quoi"!


Tout le monde y va de sa recette magique. Je pense que ça n'est pas 'école qui est malade mais bien notre société toute entière qui n'apporte plus de rêves, de perspectives aux enfants, ni aux
parents d'ailleurs!


Non, il serait inutile de fermer l'école quand bien même cela serait encore possible.


L'école a voulu instruire, éduquer, les parents se sont laissés déposséder de leur rôle alors aujourd'hui, que l'école ne vienne pas pleurer. Elle dispose de moyens colossaux et n'a que de
piètres résultats. La faute à qui ? Aux politiques, aux pédagogues qui ont torpillé l'école (mais il n'est pas politiqument correct de le dire, non?), les enseignants, les parents, les médias, la
société de sur-consommation...


Un peu tout ça. Je dirais siplement qu'une société a les enfants qu'elle mérite!


Mais pas de raccourcis, le sujet est trop grave...


Valérie Jeanneret 


 

Mezetulle 01/10/2012 10:36



Je me permets de répondre en lieu et place de l'auteur, las d'avoir à répéter une fois de plus ce qu'il a développé et argumenté - et pas seulement au sujet de l'école -  dans les quelque 40
textes qui sont publiés sur ce blog et dont vous semblez ignorer même jusqu'à l'existence http://www.mezetulle.net/article-16750257.html#Muglioni .



Non tous les parents n'agressent pas les professeurs - il suffit qu'un seul le fasse impunément et avec le tapage que l'on sait pour que cela révèle une conception de l'école qui marche sur la
tête. Non tous les professeurs ne sont pas exemplaires - cela a toujours été vrai, et cela est vrai de toutes les professions, sans pour autant qu'une profession tout entière soit caractérisable
par cette défaillance. Cela ne change rien à l'analyse de Jean-Michel Muglioni, qui n'a jamais procédé par totalisation, mais par interrogation conceptuelle, et qui s'interroge sur des
conceptions de principe.



Quand vous écrivez que les professeurs font bloc, on croit rêver. C'est exactement le contraire, et pendant de très longues années, l'omerta (quand ce n'est pas le retournement de l'accusation
par les collègues eux-mêmes, la transformation de la victime en coupable) a régné sur les violences dont ils sont l'objet. Le consensus, s'il existe, serait plutôt dans l'autre sens : voir le
commentaire ci-dessous (n°3) par Tristan Béal. Je vous renvoie aussi à l'article de Marie-Claude Faivre http://www.mezetulle.net/article-professeurs-desesperes-un-deni-de-civilisation-87022074.html



Parler de "pouvoir" au sujet des professeurs aujourd'hui est inapproprié, alors que dire de l'expression "toute-puissance"! Ils n'ont rigoureusement aucun pouvoir - pas même celui de dire si un
élève peut ou non passer dans la classe supérieure -  et sont a priori toujours tenus de répondre, toujours chargés a priori d'une présomption de culpabilité. Sans doute
que l'inverse a pu exister il y a bien longtemps, que la charge de la preuve pesait systématiquement sur les élèves dans les situations de conflit violent, mais c'est de l'histoire plus
qu'ancienne (à preuve le texte d'Alain cité par J.-M. Muglioni faisant déjà état du renversement qui accable aujourd'hui les professeurs). Mais est-il vraiment question de pouvoir ? On
sait de mémoire d'humanité qu'il est impossible d'instruire qui que ce soit de quoi que ce soit sans installer (et cette installation dans ses premiers temps a forcément quelque chose
d'arbitraire) un minimum de calme, de sérénité et de sérieux. Vous le savez, tout le monde le sait.



Cela suppose qu'on distingue, comme vous ne le faites pas - et il apparaît même que vous les confondez expressément - pouvoir et autorité. Même lorsque leur parole est respectée
(ce qui aujourd'hui leur est refusé par principe), les professeurs ne jouissent pas d'un pouvoir : on leur reconnaît une autorité, et cette autorité n'est pas liée à leur personne particulière,
elle est directement liée au contenu de leur enseignement, à la solidité de leur savoir, elle n'a de sens qu'à transmettre, à donner, à faire en sorte que chacun découvre sa propre autorité en
pleine autonomie et se passe de maître.


La confusion est la même que celle qu'on se plaît à faire entre un dominus et un magister. Cela a été abordé maintes et maintes fois sur ce blog.



De même vous confondez d'une part la clôture au sens d'un enfermement et de l'autre la séparation au sens d'un dépaysement, d'un éloignement libérateur et d'une
protection : les élèves ont droit à une double vie - la maison à l'abri du maître et l'école à l'abri des parents et de l'environnement immédiat.


Ce dépaysement et cette forme de retrait sont toujours nécessaires à qui veut comprendre quoi que ce soit : jamais rien n'a été trouvé, jamais rien de grand, de vrai, de beau, n'a été produit
dans l'immédiateté et le brouhaha du "monde extérieur". Prenons l'exemple de la langue : jamais personne ne saura bien sa propre langue si elle ne lui devient pas étrangère. Voilà pourquoi, par
exemple, il vaut mieux lire de grands textes plutôt que des notices d'appareils et des énoncés quotidiens dans lesquels on se trouve véritablement enfermé, borné. Donc il faut inverser votre
proposition : c'est précisément "le monde extérieur", avec son immédiateté, son caractère impératif et urgent, qui enferme et qui aliène, et pour le comprendre, il faut s'en déprendre et se
mettre à disance. Encore un exemple. Pour comprendre ce qu'est un cercle, il ne sert à rien de s'en tenir à regarder des objets circulaires ou d'essayer de les imiter : il faut au contraire les
transformer en énigme et en obstacle, et construire le cercle ;  pour cela il faut bannir le geste courbe en faisant pivoter un segment de droite autour d'une de ses extrémités dans
un plan.


De telles constructions sont infiniment plus puissantes pour comprendre "le monde extérieur" que l'immersion de proximité dont on nous rebat les oreilles ; mais leur défaut principal c'est aussi
et surtout de rendre libres ceux qui se les approprient, de les rendre autonomes et quelque peu critiques à l'égard de cette immersion et de la génuflexion qu'on exige d'eux devant "le monde
extérieur" tel qu'il est.


Mais je me rends compte que je suis en train de récrire un texte qui a déjà été publié ici http://www.mezetulle.net/article-l-ecole-de-la-republique-refondation-ou-reforme-109609448.html. Et cela me fait bien comprendre la lassitude de J.-M. Muglioni devant un commentaire
tel que le vôtre : tout se passe ici comme si nous n'avions rien écrit, rien fait, rien dit depuis une bonne trentaine d'années.



Pour s'en tenir à ce qui est accessible sur ce blog, les points que vous abordez y ont été médités et travaillés ad nauseam à longueur d'article, par J.-M. Muglioni et d'autres
auteurs.
On peut consulter la liste des articles consacrés à l'école ici http://www.mezetulle.net/article-1266539.html#ecole.


 


[Edit 1er octobre, 11h10] J'attire tout particulièrement votre attention sur ladiscussion qui suit l'article de Marie-Claude Perrin Faivre cité ci dessus : la quasi-totalité des points
abordés par votre commentaire y sont amplement traités et vous y trouverez notamment un commentaire très développé de Jean-Michel Muglioni. Il me suffit donc, pour vous répondre, de vous
y renvoyer directement :


Lien direct vers cette discussion : http://www.mezetulle.net/article-professeurs-desesperes-un-deni-de-civilisation-87022074-comments.html#anchorComment



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