28 octobre 1970 3 28 /10 /octobre /1970 15:29

Professeurs désespérés : un déni de civilisation
A la suite du suicide de Lise B., professeur, dans la cour d'un lycée de Béziers
par Marie-Claude Perrin-Faivre (1)

En ligne le 22 octobre 2011


A la suite du suicide du professeur de mathématiques Mme Lise B. dans la cour d'un lycée de Béziers le 13 octobre dernier, Mezetulle a reçu un texte magnifique et bouleversant, signé M.C. Perrin-Faivre. Ce texte, que je publie ci-dessous (et que l'on trouve aussi sur le forum neoprofs), est plus qu'un témoignage. C'est plus qu'une lettre : c'est une réflexion en forme de prosopopée sur une parole de Lise B. dont il ne prétend nullement délivrer un message post-mortem, mais qu'il élève à sa dimension tragique.
Ce n'est pas en effet simplement Lise B. que le texte fait parler, c'est, à travers sa transfiguration par l'écrit, la voix de milliers de professeurs, leur hurlement qu'il fait entendre. Sa forme littéraire lui permet non seulement d'échapper à tout soupçon de « récupération » mais elle dit bien plus fort que ne le ferait un cas particulier de désespoir, précisément parce qu'elle s'inscrit dans l'ordre de la littérature, toute la désespérance d'une mission méprisée et la douleur devant un déni de civilisation.

« Je le fais pour vous… » … a dit notre collègue, Lise B. professeur de Béziers, qui, en proie à un désespoir absolu, s’est immolée dans la cour de son lycée.

Qui, « vous » ?

Vous, chers élèves, dont je ne cherche pas à me faire aimer avant toute chose, car je veux rester sourde à la cote d’amour censée mesurer ma valeur au sein de la « communauté éducative ». Vous ne serez jamais, pour moi, « les gamins » dont il est question dans les salles des « profs », car je ne serai jamais ni votre mère, ni votre copine.

Mais savez-vous encore la différence entre un professeur, une mère et une copine ? Ce n’est pas un père trop souvent absent, irresponsable ou immature lui-même, très souvent votre meilleur copain, qui vous l’apprendra !

Oui, je continuerai à réclamer le silence en début de cours et à vous laisser debout tant qu’il ne sera pas de qualité. Ce n’est pas là volonté militariste de vous humilier, mais condition nécessaire à mon enseignement : délimitation d’un espace, la classe, où l’on doit entendre la parole d’autrui : celle des grands auteurs dont les textes que nous lisons font entendre la voix, respect de la mienne, simple passeuse de savoir, chargée de structurer votre… parole, afin que vous puissiez, à votre tour, vous faire entendre et être pris au sérieux, respect de la voix de vos camarades qui s’exercent à formuler leur pensée.

Mais veut-on encore vous apprendre à penser ?

Oui, je continuerai à faire la chasse aux portables et aux i-Pods en cours pour les mêmes raisons.

Oui, je sanctionnerai, autant que mes forces me le permettront – mais il ne faut préjuger de rien, l’usure gagne – vos retards systématiques, votre désinvolture, vos comportements égocentriques, insolents, agressifs et insultants, car je suis un être humain, nanti d’un système nerveux qui n’est pas à toute épreuve, mais conserve le sens de la dignité, de la mienne comme de la vôtre.

Non, je ne ferai pas de stage pour apprendre à « gérer les conflits » et mon propre stress, comme si des ficelles psycho-techniques pouvaient se substituer à la loi qui doit être appliquée, à l’ordre que l’institution doit avant tout garantir, afin de nous protéger vous et moi contre tout acte de violence verbale ou physique, condition sine qua non pour commencer à pouvoir travailler. Non, le « prof » n’est pas un outil qu’on doit rendre plus performant pour vous mater, vous manipuler ou vous séduire.

Non, je ne négocierai pas mes notes, malgré les pressions : celles de l’administration qui sait si bien faire porter la responsabilité d’une moyenne de classe trop basse au professeur, toujours trop exigeant et trop sévère ; celle de nos inspecteurs qui nous « invitent à l’indulgence » dans les commissions d’harmonisation du Brevet et du Bac et nous enjoignent de revenir sur les copies aux notes trop basses ; celles de vos parents qui, dans leur grande majorité, s’alarment à la première de vos faiblesses et me font savoir que « l’année dernière, ça marchait pourtant si bien avec M. Machin » (lequel n’hésitait pas, pour avoir la paix, à surnoter de la manière la plus démagogique qui soit) ; et celles que vous-mêmes savez si bien exercer sur les « adultes » d’aujourd’hui, plus prompts à laisser faire, à négocier des contrats, qu’à faire respecter des règles, sans faiblir – sachant qu’ils n’en tireront jamais aucune gratification immédiate – et qui semblent devenus incapables de supporter cette frustration inhérente à leur fonction d’enseignant et maintenant d’éducateur.

Non, je ne me transformerai pas en animatrice de MJC , pour ne pas « vous prendre la tête », ou parce que apprendre et travailler vous « gave ».   [ Haut de la page ]

Vous ?

Vous, chers collègues, broyés un peu plus chaque jour par une institution qui ne vous protège plus, en dépit de l’article 11 du code de la Fonction publique qui est encore censé protéger le fonctionnaire contre les outrages ou délits exercés à son encontre dans l’exercice de ses fonctions.

Vous qui jonglez désespérément avec les impératifs de vos programmes qu’il vous faut boucler impérativement dans l’année, mais que l’on vous enjoint d’adapter à chacun de vos élèves dont les niveaux sont, d’une année sur l’autre, plus disparates au sein d’une même classe (puisque les plus perdus passent dans la classe supérieure « au bénéfice de l’âge » ou malgré l’avis des professeurs).

Vous qui vous efforcez de maintenir encore les apparences, alors que tout le système est fissuré ; vous qui direz au conseil de classe : « Tout va très bien Madame la Marquise » ou « Avec moi ça se passe bien », alors que vous pouvez, sans guère vous tromper, annoncer en début d’année, qui sera reçu ou non au Brevet, car les jeux sont faits en septembre et que, pour l’essentiel, vos cours sont devenus très souvent une garderie culturelle où vous tentez de maintenir laborieusement une relative paix sociale, en limitant vos exigences, en surnotant, en renonçant un peu plus chaque jour à transmettre ce que vous avez reçu, car « l’enfant, au centre du système, doit construire lui-même son savoir », choisir ses matières, ses options, pour un projet devenu essentiellement professionnel.

Les valeurs humanistes qui vous ont structurés sont chaque jour un peu plus bafouées au sommet de l’Etat. Il s’agit maintenant d’évaluer des compétences à travers des grilles d’évaluation fabriquées par et pour l’entreprise, au niveau européen, compétences dites souvent transversales qui n’ont plus rien à voir avec l’acquisition de savoirs exigeants dans des disciplines bien précises. Le livret de compétences doit garantir « l’employabilité future » de ceux qui sortiront du système sans diplôme national reconnu et sans qualifications.

Vous, les professeurs d’Humanités (latin et grec) dont il est de bon ton de ridiculiser les enseignements que l’on s’est employé à reléguer très tôt ou très tard dans la journée du collégien ou du lycéen, de manière à faire chuter inexorablement les effectifs ; vous qui transmettez les fondements de notre culture et qu’on met en concurrence en 3e avec l’option DP3, découverte de l’entreprise…

Vous qui enseignez une option que nos élèves-consommateurs peuvent essayer au gré de leur fantaisie et abandonner sur une simple lettre de parents qui obtiendra l’arrêt souhaité, pour peu que les notes de latin du chérubin  lui fassent baisser sa moyenne.

Vous qui vous sentez responsables, voire coupables, du désintérêt que ces matières suscitent, vous à qui vos inspecteurs-formateurs suggèrent de rendre vos cours plus attractifs (sorties, jeux, Olympiades…) tout en vous sommant de vous conformer aux Instructions officielles qui ne transigent pas avec les connaissances grammaticales à acquérir .

Vous dont les classes ne doivent jamais s’ennuyer !

Vous qui êtes, même aux yeux de vos collègues, le prof ringard qui persiste à enseigner des savoirs désuets et inutiles et qui ne devrait pas se plaindre… vu ses effectifs réduits.

Vous qui vieillissez, vous qui vous fatiguez plus vite, vous qui êtes maintenant une loque en fin de journée, lasse du bruit et des tensions incessantes, à qui le système demande désormais de rendre compte chaque jour, sur un cahier de textes numérique, de ce que vous avez fait en classe, heure par heure ; vous que Big Brother place ainsi sous le contrôle permanent de vos supérieurs et des parents d’élèves ; vous qui pourrez dorénavant recevoir chaque soir, chez vous, des mails d’élèves, ou de leurs parents, jugeant normal de vous interpeller par écrit et attendant bien sûr de vous la réponse rapide qui leur est due.

Vous qu’on flique honteusement comme on ne le fait pour aucune profession.

Vous à qui la société entière peut ainsi demander des comptes à tout moment ; vous qu’on livre à toutes les pressions aisément imaginables et qu’on place dans la situation de devoir vous justifier, de vous défendre sans cesse, car vous êtes devenu le fonctionnaire, bouc-émissaire par excellence, livré régulièrement en pâture à l’opinion publique.

Vous qui ne comprenez pas l’engouement aveugle, incompréhensible de vos jeunes collègues pour l’informatique, le numérique, censés séduire « nos nouveaux publics » et stimuler leur envie d’apprendre, alors qu’ils se lassent du gadget pédagogique comme ils se lassent si vite de tout dans un monde consumériste où le seul principe qui vaille est le « tout, tout de suite », dans un tourbillon de désirs sans cesse renouvelés et toujours insatisfaits.

Vous qui en perdez le sommeil ; vous qui ne pouvez travailler avec ce couteau sous la gorge, vous qui tentez de reconstruire chaque soir une image acceptable de vous-même au travail avant de vous en remettre au somnifère ou à l’anxiolytique qui vous permettra, enfin, de dormir, car vous ne pouvez imaginer tenir vos classes demain sans ces heures de sommeil.

Vous qui travaillez en apnée entre ces périodes de vacances que tous vous envient et vous reprochent, ultimes bouées qui vous permettent de vous reconstituer avant de découvrir, à chaque rentrée, que la situation se détériore irrémédiablement et que vous êtes, vous, professeur, jeune ou vieux, en première ligne chaque jour, de moins en moins sûr de tenir, si une volonté politique ne rappelle pas, très vite à chacun (parent, élève, professeur) la place qui devrait être la sienne dans une institution laïque et républicaine, si elle ne vous rend pas de toute urgence votre dignité, votre autorité, et des conditions de travail et de salaire décentes.

Vous, parents, élèves, professeurs, qui espérez qu’on tirera une leçon du sacrifice de notre collègue…
Quelle leçon ? Telle est la question !

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© M.C. Perrin, Mezetulle et le forum néoprofs, 2011

Notes

  1. Professeur de lettres à Nancy. Le titre "Professeurs désespérés : un déni de civilisation" est de la rédaction de Mezetulle.

Note de l'éditeur (modifiée le 23 octobre). N'ayant pas reçu ce texte directement de l'auteur (avec laquelle j'ai eu contact après la mise en ligne : voir le commentaire n°1) mais l'ayant repris à la suite d'un envoi privé et après en avoir vu la publication sur neoprofs, je l'ai publié avant d'avoir son consentement exprès. Il va de soi que, même si je puis lui envoyer les commentaires, comme c'est l'usage sur ce blog, je ne peux en revanche lui imposer de les suivre et encore moins d'y répondre car cette disposition ne peut que faire l'objet d'un accord préalable et non celui d'une mise en demeure. J'ouvre néanmoins la fonction commentaires : j'essaierai de répondre en mon propre nom, Marie-Claude Perrin-Faivre en sera scrupuleusement informée.
Et pour ceux qui voudront objecter que nous faisons état d'un fantasme, que les professeurs souffrent du délire de persécution, ou qu'il ne s'agit là que d'un "pétage de plombs" par définition anecdotique, merci de s'abstenir : je n'ai pas envie de répondre à la haine et au mépris dissimulés sous la psychologisation. Cet article, bien ancré dans la "réalité", les fera peut-être réfléchir : http://www.sauvonsluniversite.com/spip.php?breve1442

A lire aussi :

sur Rue89.com J'écris pour les profs qui pètent les plombs 

et ce poème sur neoprofs.com A Lise

CK.

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par Marie-Claude Perrin-Faivre - dans Politique - société
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commentaires

Lavau 09/11/2011 21:49



"...en double correction aveugle pour le CAPES et l'agrégation)", ENORME, le contre-sens !


Il s'agissait bien évidemment du commandement : le recrutement du corps des inspecteurs généraux par cooptation, le recrutement des chefs d'établissement par semi-cooptation, semi-concours...


Quand j'étais jeune ingénieur, on m'avait bien appris qu'un mauvais cadre, c'est pire que mille mauvais ouvriers.


Comme tous les escrocs que j'ai eu le douteux privilège de fréquenter durant ma carrière, l'E.N. pratique le Principe du Minet : confier des responsabilités qui le dépassent à un
jeune juste sorti de l'école, sans aucune expérience externe, afin qu'il ne sache pas percevoir que ça marche sur la tête, ici. Par exemple en le faisant passer directement de l'Ecole Normale
Supérieure au grade d'inspecteur. Débordé, il sera contraint de recopier servilement tous les errements hérités. S'il est ambitieux, ensuite il les défendra et justifiera mordicus... Sans jamais
avoir été en état de choisir de façon éclairée.


Je veux bien qu'on m'exhibe un inspecteur, ou un auteur de manuels, qui enseigne correctement que les grandeurs physiques ne sont pas des nombres, que les nombres ne sont pas des grandeurs
physiques, quels sont leurs niveaux d'abstraction et de justification respectifs, et comment on détecte et corrige rapidement les erreurs (comme dans tous les laboratoires de recherche), qu'on
m'exhibe un inspecteur ou un auteur de manuel qui sache parcourir et justifier un processus d'abstraction et les processus d'enracinements concrets permettant de vérifier que l'abstraction tient
toujours la route. Nib de nib, Principe du Minet et aveuglement coutumier pourvoient à tout, selon eux.


Exemple : de classe en classe, les élèves sont confrontés à des notions d'"angle" successivement contradictoires entre elles, jamais définies, jamais ancrées dans les gestes de métiers
où elles sont pourtant utiles, chacune. Mais chacune est dédaignée et traitée par le mépris par le programme de la classe suivante. "Sciences
exactes", disions nous ?


Quand un qualiticien se penche sur ce que nous devons enseigner, et avec quels moyens, il en a les cheveux qui se dressent sur la tête.


Quant au côté moral, aux moeurs de cette administration dont déjà la compétence technique est en dessous de tout, ça n'est pas mieux : prévarications, harcèlements, commandite et organisation de
la violence physique des élèves contre les profs, confection de faux pour les dossiers administratifs, etc. etc. etc.


Mais rassurez-vous ! Dans le rectorat la moquette est épaisse, il n'y a pas de bruit, pas de violences physiques, il y fait chaud l'hiver et frais l'été... Le déni se porte à merveille dans un si
grand confort douillet.


Toute femme de ménage vous le dira : on nettoie un escalier en commençant par le haut. Tandis que dans l'E.N., quand un principal de collège est en dessous de tout, qu'il faut faire venir la
police pour pouvoir faire passer les examens de fin d'année, on ne rétrograde jamais cet incompétent, on le promeut proviseur dans un lycée calme.


Olivier Guichard confiait désabusé que lui ministre avait autant d'influence réelle sur l'administration de l'E.N. qu'un moustique sur un éléphant. Tandis que le petit roi Nico le Hutin en a,
lui, des effets : il a su éradiquer la formation professionnelle pédagogique, afin d'augmenter radicalement la proportion des précaires (terrorisés) sur les titulaires. Lui aussi en a lourd à se
venger sur les enseignants, de son parcours scolaire, hmm, discutable...

Dans un pays où l'on n'a presque plus d'industrie, où la part de valeur ajoutée industrielle est la plus basse de toute l'Europe, où les agriculteurs sont étranglés et poussés aux suicides, étrangler aussi l'éducation, est-ce une politique
bien raisonnable ? Il est sain d'en douter.



Catherine Kintzler 11/11/2011 22:27



- sur la double correction. Vous m'attribuez un contresens. D'abord je confirme qu'il y a bien double correction des épreuves écrites des concours de recrutement des professeurs des Lycées, je le
sais tout simplement parce que j'ai siégé deux ans dans un de ces jurys. Et vous avez bien écrit "recrutement des maîtres de l'EN". Quand on parle d'un maître de l'EN, il va de soi à mes yeux
qu'on parle de magister - autrement dit d'un professeur. Vous avez l'air de penser qu'il va de soi qu'on parle d'un dominus - autrement dit ceux qui dirigent l'EN... Nous
n'avons pas les mêmes évidences ! Il y avait donc quiproquo. Dont acte, la chose est claire maintenant !


 


Je n'ai pour ma part jamais connu d'inspecteur issu directement de l'ENS sans avoir fait la classe et ses classes, mais puisque vous le dites... Et de toute façon mon propos - ni celui de
Marie-Claude Faivre me semble-t-il - ne consistait nullement à défendre les "maîtres" (domini, ou plutôt dominos puisque c'est ici l'objet) dont vous parlez !



Lavau 08/11/2011 22:55



Objection à "Il s’agit maintenant d’évaluer des compétences à travers des grilles d’évaluation fabriquées par et pour l’entreprise, au niveau européen, compétences dites souvent
transversales".


L'entreprise dirigée par des financiers n'est plus une entreprise dirigée par des ingénieurs, ou des entrepreneurs fondateurs. L'investissement humain y est négligé et broyé pour le profit à
court terme. Les investissement cognitifs, bôf, le respect de la solidité des fournisseurs, bôf, après nous le déluge... Les actionnaires iront piller ailleurs.


L'entreprise n'est pas un démon par définition, mais le capitalisme financier devient un ogre qui dévore ses enfants. On a bien vu son impuissance lors des inondations de la Nouvelle Orléans.


D'un autre côté, il y a des savoir-faire que je n'ai jamais appris à l'école ni à l'Université, un peu quand même au CNAM : le savoir trouver, savoir inventer. C'est une compétence transversale,
interprofessionnelle, interdisciplinaire. Aucun inspecteur de l'E.N. n'est de taille à vous l'enseigner. D'une manière générale, on n'a pas été capable d'enseigner des disciplines de généraliste,
indispensables pour les interfaces interprofessionnelles.


Je vais prendre un exemple pour me faire comprendre : un géographe est un généraliste. Il ne doit pas se prendre pour un géologue, ni pour un hydrologue, ni pour un sédimentologiste, ni pour un
pédologue, ni pour un agronome. Mais il peut coordonner les différentes contributions de ces spécialistes pour faire un ouvrage de grande utilité. La réalisation que j'ai ainsi sous les yeux est
l'Atlas Mondial des Sols, réalisé par la FAO et l'UNESCO. Je reste plié d'admiration devant le travail de synthèse pragmatique qui a été réalisé là, avec toute la diplomatie requise envers les
discordances de systématique entre les différentes écoles pédologiques nationales.


Or en sciences, il est fréquent qu'un spécialiste ait arrêté son travail avant que l'autre ait commencé le sien (chacun a peur de l'autre et le méprise), et entre les deux subsiste pendant des
dizaines d'années une friche inextricable. On a comme cela de solides scandales dans la mathématisation de la physique qui durent depuis deux siècles, ou un siècle et demi selon la façon de
considérer le départ.


Ça, c'était pour vous mettre en garde contre la tentation de délimiter trop férocement les frontières de votre discipline, et vous encourager à aller visiter et écouter davantage les clients des
compétences que vous devez distribuer. Ecouter leurs demandes et leurs insatisfactions. Il s'en faut de beaucoup que tout allait bien avant votre naissance. Il s'en faut de beaucoup qu'il n'y ait
rien à corriger.


Il s'en faut de beaucoup que les maîtres actuels de l'E.N., cooptés, soient de taille à faire le travail qu'il y a à faire.



Marie-Claude Perrin-Faivre et Mezetulle 09/11/2011 14:44



J'ai reçu de Marie-Claude Perrin Faivre les éléments de réponse suivants, sous forme de notes que votre commentaire lui a inspirées. Je me suis permis d'ajouter deux points de mon propre chef, à
la fin.


*********


- L'école , énorme marché pour le numérique et l'informatique / l'enseignant/machine ! 


- L'interdisciplnarité : savez-vous ce qu'est l'histoire des arts au collège ( nouvelle épreuve, coefficient 2 , comme la moyenne annuelle de mathématiques et de français ? un oral de 10 minutes
pendant lesquelles l'élève présente une oeuvre ( peinture, sculpture, affiche, film, poème, chanson, texte...) à partir de ses recherches personnelles ( internet ou papa maman qui l'ont aidé à
monter un epetite video...); cette oeuvre fait partie d'une liste élaborée par les professeurs en interdisciplinarité (ex:  des oeuvres engagées de la Résistance pendant la seconde guerre
mondiale). Le jury très souvent ne connaît pas les oeuvres présentées !! Cela donne lieu bien sûr à de multiples réunions , car l'organisation de cet oral demande pas mal de travail, pour quoi ?
Qu'évalue -t-on ? Des compétences comme l'aisance à l'oral, la capacité à  présenter une recherche ( joli dossier), la sensibilité...la curiosité dont l'élève a fait preuve ; mais le contenu
.... L'interdisciplinarité suppose un dialogue entre des disciplines comme l'internationalisme un dialogue entre des nations , si je puis oser cette analogie ! L'enseignement  élémentaire et
secondaire nécessite la transmission de disciplines solidement constituées ; le dialogue entre les disciplines ne peut avoir lieu qu'après.


-Les compétences indispensables pour la vie professionnelle ; sans doute, on doit l'admettre ; mais qu'on distingue bien les exigences d'un enseignement général de celles qu'exige le monde de
l'entreprise ; il convient de distinguer sans les opposer les contenus à enseigner dans l'enseignement général et dans l'enseignement professionnel . Ce dernier devrait rester public et conduire
à des diplômes reconnus sur tout le territoire ...etc Qu'on réfléchisse aux exigences légitimes d'une entreprise aujourd'hui et à ce qu'il conviendrait de refuser. Qu'on pose clairement la
question du collège unique qui est dans le mur., la question de l'orientation trop tardive, de l'apprentissage, de la dévalorisation des métiers manuels...


Nous touchons inévitablement à la question politique. Les 60000 postes de Hollande font déjà écran à toute discussion de fond. 


 


*******


Je me permets d'ajouter que l'argumentation de l'auteur invitant à bien distinguer la priorité de l'enseignement élémentaire qui est général rejoint celle que Condorcet développait déjà dans ses
Cinq Mémoires sur l'instruction publique, y compris dans son 4e Mémoire sur l'enseignement professionnel. Tout enseignement professionnel se fonde sur une instruction générale préalable
sans laquelle aucune spécialisation n'est possible, à moins de considérer qu'on peut former des esclaves assujettis à quelques opérations (qui du reste se révèlent rapidement obsolètes) sans
avoir au préalable instruit des personnes libres. Tout entrepreneur moderne a intérêt a accueillir des salariés correctement instruits ; la formation dans l'entreprise sur des compétences
particulières ne peut qu'y gagner ainsi que les capacités d'adaptation de ceux qui travaillent et qui dans leur vie auront probablement à changer de poste, de spécialisation étroite. De même pour
les cursus d'enseignement spécialisé au niveau supérieur (formations universitaires professionnalisantes, CNAM, etc.).


 


En ce qui concerne votre remarque finale sur la prétendue cooptation des maîtres de l'EN, c'est faux. Les jurys de concours de recrutement ne sont nullement homogènes, n'étant pas formés de
membres issus d'un même corps, les épreuves écrites d'admissibilité sont anonymes (et en double correction aveugle pour le CAPES et l'agrégation), les épreuves orales d'admission sont publiques,
les résultats sont publiés et commentés dans des rapports également publics. A moins que vous appeliez cela de la cooptation... ? Dans ce cas je ne vois pas beaucoup de modes de recrutement qui
échappent à la cooptation ! A moins de procéder par tirage au sort ?



Catherine Kintzler 06/11/2011 12:31



Lire l'article de Jean-Paul Brighelli "En mémoire de
Lise" sur son blog Bonnet d'âne



yankee sierra 04/11/2011 15:22



20 ans dans le "social", cadre gestionnaire,  une (ma) réaction première ,remplacez prof ou instit par animateur, conseillère ou assistante sociale, le même sentiment de mouvement vers le
néant , le mur, la fin, je n'ose dire la mort . Les politiques sont ils intelligents ? La seule cohérence  ou certitude qui reste ? Le vent pousse vers les récifs, ils font la fête sur la
passerelle , on n'a même plus beaucoup envie ni de crier , ni de leur dire l'heure est grave , il faut mettre les gilets de sauvetage , toute réaction semble vaine , c'était écrit, dieu l'a voulu
pour ceux qui gardent la foi, j'ai stocké un mois de vivre au cas ou ....des pates , de l'huile ......point positif, l'humour reste , je n'arrive pas à voir si c'est vraiment une forme d'espoir
ou la sérénité avant la destruction immédiate . mais cette anomie générale , Syrie, Egypte .......quelle leçon! risque d'islamisation ? , je vous quitte , et à bientot, je me souviens que j'ai
oublié d'acheter un casque .......



Michko 03/11/2011 17:57



Mon message de ce matin a été tronqué. J'en suis bien désolé.Qu'y a-t-il de pire qu'un texte sans conclusion ?


 


Qui n’a jamais été en classe ne peut imaginer la violence et la cruauté qui y sévissent parfois. Le « vieux » prof que je suis, qui n’a jamais vouvoyé un élève de sa vie, s’est
fait tutoyer de très nombreuses fois, insulter à différentes reprises, menacer de se faire casser ce que vous savez, et est passé très près de l’agression physique en au moins une occasion. Je
considère que je m’en tire bien – touchons du bois – quand je compare mon expérience à celle d’autres collègues. Plus concrètement, car je le vis chaque jour depuis cette rentrée, je pense
maintenant à 4 ou 5 élèves d'une classe de terminale dans laquelle je suis réduit à "fliquer" durant au moins 80% du temps. C’est nouveau, soit dit en passant. Des terminales qui ne veulent rien
faire, cela fait seulement quelques années que je découvre ça. Je rappelle que normalement, les années de préparation au BAC comptent parmi les meilleurs souvenirs des profs tant l’ambiance de
travail s’y crée rapidement. Mais je digresse. Alors, pour revenir aux charmantes têtes blondes de ma terminale, imaginons que pris d'un coup de folie, je saute par la fenêtre en criant à la
classe : "Je fais ça pour vous". Eh bien, c'est terrible à dire, mais je parierais que le geste ferait bien rire les élèves en question.


 


Ce suicide vécu en direct en pleine cour de récréation devant élèves et collègues, est à ma connaissance le premier opéré en France dans l’école de Jules Ferry. Certes aussitôt relayé dans les
journaux, cet acte désespéré d’une fonctionnaire qui, à mes yeux, aura poussé jusqu’à l’extrême « l’honneur de servir », comme on disait au siècle dernier, est finalement passé dans un
silence médiatique des plus indécents. Les blogs bien connus de la communauté enseignante, tels ceux de J-P Brighelli (http://bonnetdane.midiblogs.com/) ou N. Polony (http://blog.lefigaro.fr/education/?xtor=RSS-90), n’en ont soufflé mot (jusqu’à hier 2 novembre en fait). J’ai guetté notre radio la plus
ambitieuse, France Culture, et espéré qu’une émission TV, telle « C’est dans l’air », ferait écho à cette tragédie. Hélas. Sans doute a-t-on eu peur de dévoiler dans quelles misérables
conditions se pratique aujourd’hui le métier d’enseignant. Les lycées (pas ceux des beaux quartiers bien sûr) sont devenus au mieux une garderie, au pire une arène. Et jusqu’aux maternelles,
maintenant****.


Alors, à l’instar des « gardiens de la paix » à l’ancienne, faut-il enterrer les profs de la vieille école ?


Quant à Lise, c’est déjà fait. Paix à son âme.



 



 



 



* Voir les témoignages éloquents relatifs au suicide de l’enseignante de Béziers.



** Précisons une fois encore que les mois de juillet et d’août ne sont pas payés et que les intéressés sont en situation de congé sans soldes. En pratique, le salaire des 10 mois est divisé par
12. La comparaison des salaires d’enseignants au sein de l’UE est également éloquente : si les profs français sont chargés de moins d’heures de cours que leurs collègues européens, ils sont
de loin parmi les plus mal payés.



*** Je renvoie au récent discours de M. Sarkozy mettant en parallèle les avantages relatifs des secteurs public et privé. Ministre de l’EN un temps, Claude Allègre avait trouvé des mots encore
plus forts que ceux du Président actuel. L’historien économiste Jacques Marseille a rapporté que le pouvoir d’achat de la profession (sans préciser les secteurs d’éducation primaire, secondaire
ou universitaire) a diminué d’environ 25% depuis la fin des années 70.



**** Une institutrice m’a affirmé il y a peu qu’il existe dans son établissement (Créteil) des classes où près de la MOITIE des
élèves, qui ont entre 5 et 6 ans, "frappent violemment", et non pas "tapent" simplement leurs camarades. Dans une classe particulièrement difficile, ces braves chérubins "ont pris le contrôle" et
"font la loi" au point que leur instit, s’avouant complètement débordée au cours de l'entretien qui suivit l'inspection, a demandé à quitter l'établissement. J’ajoute que le récit qui fut fait de
cet entretien, notamment quant au soutien dont fit preuve à l’occasion l’inspecteur à l’égard de cette collègue, donne l’image terrible d’une administration inhumaine. Pauvre monde, où l'on
piétine les "petits" qui font le plus essentiel des métiers civilisateurs.



Michko 03/11/2011 06:16




Superbe texte que celui de M. C. Perrin-Faivre, qui donne plus qu’envie de témoigner soi-même sur son métier. C’est que d’entendre son ministre dire (aux Matins de France Culture) qu'en gros,
tout va bien dans l’école française, ça frustre un peu, d’où le devoir de déposer quelques « valises » un peu
lourdes, sachant que des collègues, et d’autres j’espère, nous liront.



Déplorant comme d’autres le peu de répercussions médiatiques quant au drame de Béziers, j’ai sauté sur l’occasion de commenter ce suicide par le biais d’un autre blog, celui d’un commissaire de
police à la retraite, Georges Moréas, qui
ne parle pas de bois. Ce dernier écrivait (http://moreas.blog.lemonde.fr/),
à propos de l’affaire des “ripoux” de Lyon, dans un article : « Faut-il enterrer les flics à l’ancienne ? » :



« Pourquoi
des hommes et des femmes, des fonctionnaires, je vous le rappelle, prendraient aujourd’hui la moindre initiative qui risquerait au mieux, de mettre un terme à leur carrière, et au pire de
les expédier derrière les barreaux ? La question n’est même plus de savoir si les poursuites contre tel ou tel commissaire sont fondées ou non, mais bien de prendre acte de leur impact
psychologique. Le risque est bien réel de voir les policiers baisser les bras. À tort ou à raison, ils se sentent lâchés par leur hiérarchie, "agressés" par les juges et rejetés par des
dirigeants qui les ont pourtant longtemps caressés dans le sens du poil. »


 


La comparaison saute aux yeux, n’est-ce pas ? Alors pour intégrer mon apport d'apparence hors-sujet, il a fallu un peu pasticher…


Faut-il enterrer les profs à l’ancienne ?



Pourquoi des hommes et des femmes, des fonctionnaires, prendraient aujourd’hui la moindre initiative qui risquerait, au minimum, d’abîmer leur santé, au mieux de les amener à renoncer à leur
vocation et à changer de métier, et au pire de les conduire en congé de maladie de longue durée, sinon au suicide ? La question n’est même plus de savoir si les critiques contre tel ou telle
(il/elle ne sait pas tenir sa classe) sont fondées ou non, mais bien de prendre acte de leur impact psychologique. Le risque est bien réel de voir les profs baisser les bras. À raison, ils se
sentent 1) lâchés par leur hiérarchie* 2) "agressés"  par les parents démissionnaires qui n’ont même pas été foutus d’éduquer leurs rejetons un minimum, sinon 3) par une large proportion de
l’ensemble de leurs compatriotes qui, sans voir plus loin que le bout de leur nez, estiment que les nombreuses semaines de vacances** placent les profs dans une situation de privilégiés, enfin 4)
par de nombreux dirigeants*** qui depuis longtemps les caressent à rebrousse-poil.



 En écrivant ces lignes, on l’aura deviné j’espère, je pense à Lise, ma collègue de Béziers, qui s’est immolée dans la cour de son lycée en criant à ses élèves : « Je
fais ça pour vous ». Ce cri qu’elle a poussé, s’adressait non pas seulement aux témoins de son geste, mais à l’ensemble de notre société telle qu’elle est devenue aujourd’hui, et aussi à la
France de demain. Enseignante jusque dans ses dernières secondes de vie, cette ultime phrase que tu as prononcée, pauvre collègue
« vieille école » dont je me sens si proche, a été balayée, piétinée, mal interprétée par bêtise populaire ou calcul politique. Il est tellement plus facile que dire que
tu étais fragile, dépressive ou tout simplement folle.


A mes yeux, cette femme s’est tuée entre autres, mais peut-être surtout, parce qu’elle n’arrivait plus à travailler comme elle
estimait devoir le faire. Morbide, désespéré, inutile peut-être, il reste que son geste a aussi valeur d’exemple. Avec sa mort, elle a voulu dire à ses élèves : « On vous ment.
Les adultes n’exigent plus de vous ce qui est nécessaire à ce que vous grandissiez, à ce que vous deveniez vous-même adulte. En classe, nous ne travaillons pas, mais faisons semblant de
travailler. Je ne participerai plus à cette mascarade. »


Certains, à l’issue de ce drame, ont mis l’accent sur le traumatisme infligé par notre collègue à ses élèves. Et vraisemblablement les sujets les
plus sensibles n’oublieront-ils jamais cet évènement profondément choquant. Cauchemars inclus, certains élèves et collègues resteront marqués à vie par la tragédie de Béziers. Mais
d’autres, je m’empresse de l’ajouter, s’en sont peut-être déjà remis. Qui n’a jamais été en classe ne peut imaginer la violence et la cruauté qui y sévissent parfois. Le « vieux »
prof que je suis, qui n’a jamais vouvoyé un élève de sa vie, s’est fait tutoyer de très nombreuses fois, insulter à différentes reprises, menacer de se faire casser ce que vous savez, et est
passé très près de l’agression physique en au moins une occasion. Je considère que je m’en tire bien – touchons du bois – quand je compare mon expérience à celle d’autres collègues. Plus
concrètement, car je le vis chaque jour depuis cette rentrée, je pense maintenant à 4 ou 5 élèves d'une classe de termina



Mezetulle 03/11/2011 18:23



Le message a été tronqué automatiquement par l'éditeur de texte, qui ne "supporte" pas les coms au-delà d'une certaine longueur.


Je suis désolée Michko, mais avant que j'aie eu le temps de vous prévenir, vous avez posté la suite : c'est ce qu'il fallait faire ! Merci. La suite ci-dessous.



Peyrard Jean-Pierre 01/11/2011 18:10



Un mot à Catherine Kinztler à propos de sa réponse à mon intervention. Quand je parle de public, je désigne à la fois un "ensemble" (la classe, l'établissement scolaire, les élèves dans leur
totalité sociologique) et le "discours" dont il est nourri, un discours le plus souvent implicite qui ne concerne pas seulement l'instruction. Je ne pense ni ne dis  que le professeur doive
s'adapter à ce qu'attend ce public, bien au contraire ! L'exemple que je prends du COD, pour particulier qu'il soit est éclairant : le public pour lequel avait été élaboré ce type d'apprentissage
(par simpes repérages aléatoires) pouvait l'accepter parce qu'il coïncidait avec le discours global de la société à propos de tous les apprentissages, quels qu'ils soient, scolaires, familiaux,
d'autorité etc. Aujourd'hui, le discours, sur le fond, n'a pas changé (on apprend toujours des repérages, il suffit d'ouvrir les manuels pour s'en convaincre) alors que le public, lui, n'accepte
plus qu'on lui demande d'apprendre ce qui n'a pas de sens (que ce soit le "quoi ?" du COD ou les études et les diplômes qui débouchent sur le chômage). Je regardais il y a quelques jours à la
télévision un reportage censé démontrer la faiblesse des collégiens en histoire dont il était annoncé qu'ils ne connaissaient plus les dates importantes ; pour preuve, le journaliste leur
demandait qui avait gagné la bataille d'Austerlitz et qui était le roi soleil, entre autres. Les réponses étaient - on s'en doute - très variées. Mais à aucun moment, n'était posée la question du
"sens" : pourquoi le roi "soletil', pourquoi les guerres napoléoniennes ? 


Un dernier exemple : j'ai expliqué que j'avais enseigné dans les hôpitaux et que j'avais rencontré des milliers d'élèves en douze ans ; eh bien,  je n'en ai pas rencontré un seul capable
d'expliquer ce qu'est un mode (en conjugaison). Ils étaient plus ou moins capables d'en citer quelques uns quand ils ne les confondaient pas avec les temps, mais incapable de dire "ce qu'est un
mode". Les professeurs qui liront ceci comprendront : la plus grande joie que j'aie jamais éprouvée en enseignant, c'est la lumière qui s'allume soudain dans l'oeil de celui à qui j'explique et
qui découvre le sens de ce qu'il a plus ou moins bien mémorisé et qu'il ne comprenait pas. Que ce soit ce que veut dire "objet" dans l'expression "complément d'objet" ou encore "Et
nos amours" dans Le Pont Mirabeau. Là est l'espace de liberté et de création du professeur. Mais pourquoi cet espace fait-il si peur ? 



Béal 01/11/2011 10:09



Tout d'abord, merci pour ce très beau texte !


Lorsque La Journée de la jupe est sorti, certains d'entre nous se sont dit : « Maintenant, ils ne pourront pas faire comme s'ils ne savaient pas ! » Avait été enfin
donnée à voir l'inhumanité d'un métier dont le but est de révéler l'humanité à elle-même.


Avec l'immolation de cette femme professeur de mathématiques, l'alibi de la fiction ne peut même plus être évoqué par la mauvaise foi de notre ministère. Par ce geste désespéré, cette dame a
montré combien enseigner de nos jours n'a plus aucun sens. Et cette vacuité du métier est sciemment organisée par ceux que nous avons élus : envoyer devant des élèves des
« baltringues » frais émoulus de la fac ou employés par Pôle emploi ; remplacer le savoir par les compétences ; supprimer les notes par le tryptique acquis / en cours
d'acquisition / non acquis pour ne plus rien rendre assignable et ne plus avoir conscience de ce que l'on vaut ; ne plus offrir la possibilité d'apprendre dans la quiétude et le loisir, tout
cela montre que l'obligation d'État d'instruire est le cadet des soucis de nos politiques.


Vous avez bien raison de parler de déni de civilisation. Certes, lorsque nous allons travailler, nous n'avons pas l'impression que nous allons sauver la République ou que nous allons
réveiller les consciences ; mais même si nous ne nous disons pas cela, pour peu que nous nous interrogions sur le but de notre métier, nous ne pouvons échapper à sa haute visée et son
incapacité contemporaine. Et notre désespoir est le même que celui de ceux travaillant dans la police ou les hôpitaux : avoir affaire à la détresse humaine et ne pouvoir y porter secours.


Dans son film Stalker, Andreï Tarkovski raconte l'histoire d'un homme, un stalker, un passeur, qui
mène des gens dans la Zone, un endroit abandonné, dont personne ne connaît la nature, un lieu craint par tout le monde et cerné par la police, mais qui, en son cœur, recèle « la
chambre », où tous les souhaits peuvent être réalisés. Ce passeur est désespéré car les gens qu'il conduit à cette pièce n'ont aucun désir à formuler une fois arrivés. Le maître contemporain
est dans la même situation : il conduit ses élèves vers le savoir, le leur montre, et devant lui il n'a la plupart du temps que des yeux tournés vers ailleurs et qui surtout n'ont que mépris
pour ce qu'il cherche dérisoirement à leur montrer.


Sans jouer les Cassandre de pacotille, je crains que le pire soit encore à venir...



Peyrard Jean-Pierre 30/10/2011 19:35



Je suis professeur - en retraite - de lettres classiques (Education nationale). Le texte, je devrais dire le "cri" émouvant de M.C.Perrin-Faivre est un des signes de la crise profonde que nous
vivons, et pas seulement dans l'école. "Déni de civilisation" ? Je ne suis pas certain qu'il s'agisse d'un déni : personne ne consteste la réalité d'une crise multiforme. La spécificité de celle
de l'école est, me semble-t-il, l'inadéquation - elle ne date pas d'hier - du discours d'enseignement avec le public auquel il est adressé. Je m'explique : il y eut un temps où le discours
général de l'école coïncidait avec celui de ceux qui l'entendaient. En d'autres termes, la question du sens ne se posait pas, sinon de manière périphérique. On apprenait ce qu'on nous enseignait
sans se poser de questions parce que les élèves des lycées (les collèges n'existaient pas encore) faisaient partie d'une société qui avait les réponses avant les questions. On apprenait que le
COD est ce qui répond à la question "quoi?" et - les latinistes comprendront - que les désinences de la première déclinaison latine étaient a, , am ae etc. Tout cela n'a pas de sens. Il n'est pas
vrai que le COD soit " ce qui répond à la question "quoi?" et il n'est pas vrai non plus que am soit une désinence. On l'enseignait ainsi et on l'apprenait ainsi, cela "allait de soi".


Aujourd'hui, ce discours ne peut plus être entendu par le public scolaire qui n'a plus rien à voir avec celui pour lequel il avait été élaboré. Reste qu'il est toujours prononcé, qu'il constitue
 toujours le socle -explicite ou implicite - de l'école.


J'en ai fait l'expérience au cours de mes douze dernières années d'enseignement, où j'ai travaillé dans les unités de pédiatrie des hôpitaux de Lyon ; j'ai rencontré des milliers d'élèves,
principalement de collège et j'ai pu constater avec effarement combien ils étaient perturbés par ce "discours" de l'école, en particulier pour ce qui concerne la grammaire et l'orthographe, mais
aussi pour l'enseignement de la littérature. Ce qu'ils disent, c'est qu'ils ne comprennent pas. La différence avec l'époque où j'étais élève, c'est la force et la profondeurn de la protestation
qui n'existait que de manière marginale, en particulier par des chahuts qui ne contestaient rien sur le fond. Aujourd'hui, il en va différemment. 


Qu'il soit bien clair que je ne fais pas le procès de mes collègues ! Je dis que l'école "dit" ce que la société veut qu'elle dise et c'est ainsi qu' elle continue à enseigner que le COD est ce
qui répond à la question "quoi ?" (j'ai un petit-fils en CM2 qui m'a appelé au secours parce qu'il était perdu dans les "quoi ? qui ? à quoi ? à qui ? etc.) 


Or, comme le fait remarquer un intervenant, notre société a élu comme président de la république, un homme qui dit, en tant que président de cette société laïque qu'un instituteur ne remplacera
jamais un prêtre pour ce qui  est de l'apprentissage du bien et du mal et qu'il est absurde de mettre La Princesse de Clèves au programme d'un concours administratif.


Les professeurs disposent heureusement d'un espace où ils penvent, en principe, faire entendre leur propre discours.


J'ai aussi enseigné dans des lycées, dont certaines classes n'étaient pas "faciles". Il n'y a, de mon point de vue, qu'une seule possibilité de s'en sortir : proposer des problématiques : en
d'autres termes, renoncer au "quoi ?" de la grammaire et aux types de commentaires tels qu'on peut en trouver des exemples sur internet pour la préparation de l'oral de français.


Ce n'est pas facile, bien entendu, parce qu'aucune des autorités de l'école ne veut entendre parler.


 



Catherine Kintzler 01/11/2011 14:57



Je me permets de répondre en mon propre nom, ce qui n'engage aucunement l'auteur.


 


Il me semble que l'idée selon laquelle les professeurs auraient affaire à un "public" ne va pas de soi. L'usage de ce mot, qui n'est pas pris ici en son sens politique, mais est plutôt pris dans
le sens du business et du show business, suppose que ce "public" est constitué, et qu'il faut s'adapter à sa "demande", se plier à ses goûts à ses intérêts.


Je reprends l'exemple que j'ai donné dans ma réponse au com. n°2 :  je doute fort que le "discours" de l'école ait été "en adéquation" avec les enfants de la zone dans les années 30, et si
l'on avait demandé aux instituteurs qui leur enseignaient d'être respectueux des centres d'intérêt de leur "public", on se demande comment ils auraient pu leur apprendre à lire. On pourrait
prendre d'autres exemples. En disant et en répandant partout que les professeurs accueillent un "public", on fait en réalité l'impasse sur l'idée que l'école est constituante et qu'elle
est aux antipodes de l'idée même d'un "public" qui viendrait consommer du "culturel" selon des "demandes" qu'il serait en droit d'imposer. On accepte par là l'idée selon laquelle l'intérêt
devrait précéder l'enseignement et l'inspirer, alors que c'est tout le contraire : l'intérêt résulte de l'enseignement et ouvre à l'élève d'autres mondes (voir la source de cette idée et
son développement dans cet
article au §4). C'est - permettez-moi d'opposer mon expérience à la vôtre, - ce que j'ai constamment vérifié durant toute ma carrière, et durant mon enseignement je n'ai jamais cherché
l'adéquation, j'ai plutôt proposé délibérément l'inverse : le dépaysement, la Verfremdung. Car le savoir est intéressant en soi, et il est toujours intéressant de savoir.


Ce qui à mon avis a changé, ce ne sont pas tant les élèves en tant qu'élèves (qu'il faut toujours supposer a priori démunis et aliénés y compris lorsqu'il sont issus de milieux dits
"favorisés"!) que les directives pédagogiques qui aujourd'hui enjoignent aux professeurs de s'incliner devant un "public".


 


Vous faites allusion à une méthode d'enseignement de la grammaire  comme si elle était la seule. Y aurait-il une pédagogie officielle ? Mais oui effectivement il y en a une et c'est bien à
cause de cette pédagogie officielle que nos élèves savent si mal lire, et c'est malgré elle que bien des instituteurs et des professeurs enseignent vraiment.


Réformateurs et pédagogues "modernes" ne cessent de donner des directives depuis 25 ans : c'est bien leur école qui échoue sous nos yeux. Et les incendiaires viennent encore jouer les
pompiers et suggérer "vous en reprendrez bien une louche ?".


 


J'aime beaucoup votre formule : "les professeurs disposent encore d'un espace où ils peuvent, en principe, faire entendre leur propre discours" : oui, j'espère que c'est toujours le cas, mais
hélas on voit tous les jours que cet espace leur est âprement disputé, lorsqu'il ne leur est pas reproché - et leur hiérarchie n'est pas la dernière à s'acharner sur eux.


 


Peut-être va-t-on me répondre par une autre question : que pensez-vous qu'il faut faire, quelles sont vos propositions ? A cela, Jean-Michel Muglioni a formulé une réponse de bon sens à la fin du
commentaire n° 13, réponse que je partage entièrement.



subirats 25/10/2011 13:32



très beau texte poignant réel...mais que feront les enseignants en souffrance .?ils continueront à voter pour ceux qui les "exécutent"( gauche laxiste ,syndicats revendicatifs et corporatistes,
pédagogistes à 2 balles )) certes la droite est pire mais elle fait son job sachant que tout est décidé par les traités européens signés par les gauche-droite à l'unisson ; La mort programmée de
l'EN est prévue par  ces traités et je suis perplexe devant le manque de vision politique des enseignants...et leur masochisme ... tout ce qui est écrit  par cette prof est d'une
affreuse réalité mais on fait quoi maintenant?


 moi je ne soutiens plus ceux qui font de l'école une vaste cour de récré pour avoir la paix mais bon je suis à la retraite de L'EN et je ne risque plus grand chose mais ma fille instit a
payé le prix fort en voulant être une enseignante digne de ce nom puisqu'elle a perdu 20kg( sombrant donc dans une anorexie mentale) à la suite d' un conflit avec l'administration et
n'arrive plus à se reconstruire!...elle bénéficie de tout l'amour de son entourage familial et c'est ça qui l'aide à ne pas s'immoler elle aussi!



Jean-Michel Muglioni 25/10/2011 10:41



Mezetulle a reçu ce texte de Jean-Michel Muglioni. Avec l'accord de JMM, je le place en commentaire puisqu'il s'appuie directement et explicitement sur le texte de M.C. Perrin-Faivre, mais son
ampleur et sa nature le destinent plutôt à se présenter comme un article autonome. Nous y travaillons.


*************


Marie-Claude Perrin-Faivre dit les choses telles qu’elles sont. Mezetulle renvoie à des articles qui permettent de voir clairement l’état des lieux. Lisez et relisez ces articles !


Le refus général de dire les choses
Il est certain qu’on objectera de toute part que ce sont des fantasmes, comme s’y attend Mezetulle. La projection de La journée de la jupe a été suivie du même refus de prendre en compte la
réalité. Une certaine part du corps enseignant, la plupart des inspecteurs, l’administration, la plupart des journalistes, presque tous les politiques ont une étonnante capacité à cacher la
réalité. Un chef d’établissement est sûr de voir sa carrière bloquée s’il parle. Un professeur qui avoue les difficultés qu’il rencontre dans sa classe est considéré comme incompétent, fragile
psychologiquement, ou même comme dangereux. Les parents d’élèves sont tels que le dit Marie-Claude Perrin-Faivre et concourent eux-aussi au silence. Je ne sache pas qu’un mouvement syndical de
grande envergure se fasse entendre, pour exiger qu’on respecte les professeurs. Il faudrait qu’un grand historien nous montre comment les peuples européens en sont venus à détruire leur
école.


Psychologisation et régime policier
Quand un élève refuse de se plier aux règles de la classe ou de l’établissement, l’administration et la justice donnent tort aux professeurs. Il faudrait pour éviter ce qu’on appelle alors un
« conflit » entre le professeur et ses élèves, que la formation des professeurs leur apprenne la « gestion de conflits » : l’indiscipline et le refus des règles de
l’école sont aujourd’hui de l’ordre du conflit ! Ce vocabulaire suffit à lui seul pour montrer que la situation est sans issue, puisque d’emblée le contrevenant est considéré comme un
opposant ou un ennemi. La désobéissance d’un enfant à ses parents relève-t-elle elle-aussi de la gestion de conflit ? Une indiscipline, une impolitesse à l’égard d’un professeur ou d’un
autre élève, l’habitude d’arriver en retard, le fait de ne pas apprendre une leçon, tout cela et même l’ignorance ou l’incapacité à parler en français relève aujourd’hui de la gestion de
conflit ! La conséquence nécessaire est que l’état de droit ne peut régner dans un établissement scolaire. Toute forme de refus d’obéir à la loi commune étant considérée comme un conflit par
les autorités chargées de la faire respecter, aucune sanction d’ordre scolaire ne peut être prise. S’il s’agit simplement d’une ignorance, l’élève n’aura pas à apprendre, mais son professeur
devra faire la paix avec lui. Si au contraire un professeur s’oppose à son administration ou refuse de suivre la mode, c’est alors une faute professionnelle, mieux, une faute éthique contraire à
ses devoirs de fonctionnaires.


Je m’explique. Si je brûle un feu rouge, vais-je arguer auprès du ministre de l’Intérieur que je suis en conflit avec les gendarmes ? Si je ne paie pas mes impôts, dirai-je au percepteur que
je suis en conflit avec lui, et qu’en conséquence il doit renoncer à les percevoir et suivre avec le gendarme que j’ai injurié un stage de gestion de conflits ? Ces exemples paraîtront
caricaturaux, mais ce qui se passe au ministère de l’éducation nationale est aussi délirant, et finalement l’ensemble de la population y concourt sans en avoir la moindre conscience. Le désir
ministériel de classer les enfants de maternelle en enfants à risque ou à haut risque a choqué, mais on se contentera de changer le vocabulaire, car ce n’est pas les choses mais les mots qui ont
choqué : le ministère mettra sans grosse résistance en place un système qui permette de repérer les individus ingérables. Car cette psychologisation de l’enseignement est dans son essence
policière (Georges Canguilhem a écrit sur ce point un célèbre article que la nature de la psychologie). Le refus d’instruire qui préside à la désorganisation de l’institution scolaire et le refus
de la discipline scolaire qui en résulte devaient avoir cette conséquence. Ou bien l’autorité des maîtres est reconnue (autorité fondée sur le savoir), ou bien les établissements scolaires
doivent en effet être gérés par des spécialistes de la gestion de conflit et du maintien de l’ordre.


Le serpent de mer des rythmes scolaires
Presque tous les candidats à l’élection présidentielle envisagent de changer les horaires des professeurs et le rythme de leurs vacances : beau remède, et belle hypocrisie, puisque le
pédagogisme a remis en question le calendrier français bien avant que la situation devienne catastrophique. Qu’on attende le salut d’un changement dans l’organisation des services et des
vacances, est-ce la preuve d’un aveuglement ou d’une volonté délibérée de détruire ce qui reste de l’institution ou même de faire fuir le plus possible de professeurs pour recruter des personnels
bon marché ? Le prétendu modèle finlandais qu’on veut suivre ainsi n’est rien d’autre que l’organisation d’un système de production de compétences garantissant (ou plutôt croyant garantir)
l’employabilité future des nouveaux esclaves. Car les plus sensibles des parents d’élèves à la dérive de l’institution croient qu’elle pêche parce qu’elle ne prépare pas à la vie sociale et
professionnelle, et cela parce qu’elle demeure prisonnière d’un style d’enseignement qui n’a plus de sens aujourd’hui. Ils ne réclament pas plus de discipline et de culture.


Manque-t-on de propositions positives pour que l’école cesse de sombrer ?
On reprochera à Marie-Claude Perrin-Faivre et à ceux qui voient les choses comme elle, c’est-à-dire telles qu’elles sont, de ne pas proposer de solutions. Mais y a-t-il lieu d’inventer une
nouvelle méthode pour apprendre à lire ou à compter ? Une nouvelle façon d’instruire ? Les contenus essentiels du savoir humain changent-ils d’un an sur l’autre de telle sorte qu’il
faille sans cesse réformer les programmes ? En matière de politique le désir de changement risque de conduire à la fin de la république puisque les principes républicains, formulés depuis
longtemps, n’ont pas à être changés mais à être respectés (ce qui n’est pas le cas en France) : de la même façon il se pourrait que la question de savoir comment et quoi enseigner ait été
résolue depuis longtemps. Le mal vient non pas de ce qu’on ne sait pas quoi faire, mais de ce qu’on ne veut surtout pas faire ce qu’on sait parfaitement devoir faire. Comme nous disait Ferdinand
Alquié au moment où la notion de recherche est apparue dans le libellé de certains diplômes universitaires, il y a d’abord à apprendre des choses qui ont déjà été trouvées… Ainsi l’enseignement
est pratiqué depuis assez longtemps pour qu’on sache en quoi il consiste et qu’il n’y ait pas lieu de croire que les dernières découvertes d’une prétendue recherche peuvent seuls lui servir de
norme.




Incognitototo 25/10/2011 00:59



Chère Mezetulle,

Merci pour ce rappel historique fort intéressant, dont j'ignorais quasiment tout... ou du moins, dont j'avais perdu la mémoire, parce que Fontanet fut ma première "grève" lycéenne, sans que je ne
me rappelasse plus bien pourquoi...

Une chose, non accessoire, me frappe... Je ne sais pas ce qui s'est passé pour les dirigeants socialistes et communistes de l'époque (chantage international, menaces de rétorsions financières ou
autres, ... je suppute toujours, et j'espère que quelqu'un nous l'expliquera un jour), mais 1982 a vraiment été une annus horribilis pour tous les idéaux de gauche et républicains (je le
rappelle en partie ici). Comme
si tout le projet de transformation de la société s'était arrêté net, comme si tous les politiques de gauche s'étaient soudain réveillés un jour en ayant fait une conversion accélérée aux diktats
"libéraux", et les problèmes financiers que rencontrait la France à l'époque ne peuvent en aucune manière expliquer ce revirement total...

Bref, je continue à constater comment les renoncements nous conduisent dans tous les secteurs de la société à des situations désespérantes, et je persiste à ne pas comprendre les desseins de ceux
qui décident, ni pourquoi la grande majorité des citoyens l'accepte avec tant de résignation... jusqu'à s'immoler plutôt que d'aller dire leur colère à ceux qui en sont responsables...

---------

@ Marie-Claude Faivre et aux autres témoignages,

Merci pour vos réponses qui m'éclairent sur des réalités qu'on a beau entendre, voir à la télé ou dans des films, et qui restent cependant très difficiles à appréhender quand on ne les vit pas
directement ; d'autant qu'il n'est pas toujours simple de distinguer la part du "c'était mieux avant", des décisions politiques qui ont vraiment eu des conséquences dans ce que vous subissez.

Outre les problèmes de moyens et matériels, ainsi que l'incohérence et les renoncements de la direction politique, il semble quand même qu'une grande part des problèmes provienne de l'état dans
lequel vous sont "livrés" les mômes... Réalité sur laquelle votre champ d'intervention est pour le moins limité... Que dire ? Que faire ? Puisque ça ne dépend pas de vous... et pourquoi tant vous
culpabiliser de ne pas "y arriver" ?...

Ayant fait partie dans mes jeunes années de ces mômes "doués", mais cependant totalement insupportables, j'ai du mal à avoir un avis là-dessus. Et je n'étais pas un cas isolé, puisqu'en 4ième de
lycée (en 1973), les "voyous" de ma classe et moi-même avons réussi à faire démissionner de l'éducation nationale, une jeune prof de français en remplacement, juste en nous rendant odieux, allant
même jusqu'à la "bousculer" physiquement... Qu'est-ce qui fondait la différence de ce que nous nous sommes autorisés avec elle, qu'on n'aurait en aucune manière osé avec d'autres ou du moins qui
était immédiatement recadré par les autres ?... Je n'en tire aucune fierté, mais quand j'entends ce qui se raconte sur la violence actuelle, j'ai du mal à y distinguer des différences... Une
augmentation, une amplification, une aggravation des actes, oui certainement, des différences pas vraiment...

Y aurait-il aujourd'hui plus qu'avant un refus des rapports de force, de la violence, de la lutte, de la bagarre, de la confrontation, ... et même de la bienveillance, qui rend les enseignants
plus fragiles et la violence plus présente ?... Et si c'est le cas, comment expliqueriez-vous cette évolution ?
C'est une question pas une affirmation...

Cependant, je commence à comprendre les systèmes de doubles contraintes dans lesquels l'institution vous plonge, avec ses alliances à géométrie variable et ses exigences paradoxales... Ils ne
sont pas très différents de tout ce qu'on rencontre dans tous les services publics, mais également dans beaucoup entreprises, de quoi rendre fou n'importe qui...

Ne baissez pas les bras, vous êtes le dernier rempart avant la barbarie.



Alchemille 24/10/2011 16:31



En écho à cette phrase "Vous à qui la société entière peut ainsi
demander des comptes à tout moment ; vous qu’on livre à toutes les pressions aisément imaginables et qu’on place dans la situation de devoir vous justifier, de vous défendre sans cesse... "M.C.
Perrin



voici une anecdote personnelle :


Inspectée, jeudi dernier (20 oct 2011) par une inspectrice que j'estime et qui soutient ses enseignants, je m'interroge cependant sur l'une de ces requêtes.
Dans une classe de Petite Section (2/3 ans), elle souhaite, à destination des parents, dans le cahier de vie, que l'on mette des photos et des explications sur les activités pédagogiques
réalisées en classe. (les traces écrites des élèves n'étant qu'une petite part de la démarche d'apprentissage). Or j'effectue  ce genre de travail plutôt sous forme d'affichage dans la
classe (donc à destination de mes élèves). Elle me dit alors que les parents ne le voyaient pas. Anecdote qui ramène à la question fondamentale pour moi : pour qui je travaille
?
Ma réponse est claire : ni pour l'inspectrice, ni pour les parents. Tant pis pour ma note et mon évolution de carrière. Tant pis pour les parents qui ont perdu confiance en l'école ; car
quoiqu'on leur "vende" ils ne la retrouveront pas, au contraire, en justifiant tout, on ne fait qu'alimenter les angoisses.
Je suis une professionnelle des apprentissages, je suis en petite section, je ne fais ni de la garderie, ni de l'animation. J'ai l'énergie nécessaire pour ces 27 petits et je préserve une classe
sereine dans laquelle je m'efforce de ne pas laisser entrer toutes les pressions extérieures que nous subissons...
Je résisterai tant que je peux, pour nous protéger, préserver ma classe et enseigner, pour mes élèves.


A tous les enseignants qui résistent à la démagogie, cette lettre de M.C. donne du courage, nous ne sommes pas seuls …



C.A 24/10/2011 13:23



ON peut aussi coter le livre de Laurent Lafforgue et Liliane Lurçat , "La Débâcle de l'Ecole" , très instructive , avec pas mal de témoignages d'enseignants d'université découragés par les
étudiants consommateurs qui ne viennent que pour pointer et ne font aucun lien entre les connaissances à acquérir et le contenu du dipôme ambitionné , dont l'inattention est pathologique , qui
sont persuadés que "photocopier , c'est savoir" , se livrent à une véritable crise d'hystérie encouragée par leurs condisciples dès qu'on leur refuse ce qu'ils demandent , même si ce refus est
tout ce qu'il y a de plus légitime ; ils se vautrent dans les couloirs , il faut enjamber les corps pour atteindre les salles de cours , leurs mémoires ou thèses sont du charabia , faire du
tapage , manger , jouer aux cartes , écouter de la musique ou se maquiller pendant que le professeur fait cours sont devenus des comportements normaux dans certaines universités ...



Marie-Claude Faivre 24/10/2011 00:05






A Gruais


D'abord merci de l'attention que vous avez porté à ce texte.


J’ai aussi été très frappée par le deuxième témoignage d’élève qui semblait ériger une non-responsabilité de principe : “on n’y est pour rien, nous m’dame; c’est pas dnot’faute si elle a pété un
plomb  ; on nous accuse tout le temps “ . Pas de lézarde dans le mur , pas d’accès à l’émotion, apparemment  “ si elle est prof, elle doit être capable de nous supporter, c’est son boulot” : c’est ce que j’ai imaginé, moi , derrière cette phrase  . Certains élèves aujourd’hui ne semblent pas pouvoir imaginer l’humain derrière le “prof” ni l’humain dans la fonction même du  professeur. Ils rejoignent en cela le gestionnaire de conflits qui conseille au prof harcelé, insulté de ne pas confondre sa personne et sa fonction ; en
substance : “ ce n’est pas votre personne qui est attaquée, mais votre fonction, le  comprendre doit vous protéger de la souffrance et vous aider à
réagir calmement à l’insulte et à la violence sans dérapage, c’est-à-dire en privilégiant le dialogue et non la sanction. 


Dissociez-vous pour vous protéger ! Quand on vous plantera un couteau dans le ventre, qui sera assassiné, la personne ou la fonction ?


Vous parlez aussi de réconciliation …nous ne sommes ni en guerre ni dans le désir de vengeance . Nous avons besoin d’un tiers qui s’interpose entre ces élèves qui sont dans la toute-puissance et
qui ne rencontrent que les édredons  de notre institution,  big Mother . Des élèves “sans gravité !” (
référence au livre du psychananlyste C.Melman, “L’homme sans gravité”. C’est ainsi que je ressens les choses actuellement ; mais ça peut ne pas être très clair  ! A creuser ! 



Gruais 23/10/2011 20:01



Chère Mezetulle, 


 


En marge de ce très beau  texte, une simple observation. 


 


Le soir du drame, la télé a montré deux témoignages d'élèves du lycée: le premier, dos tourné, disait le choc d'avoir assisté à la terrible scène, qu'il n'oublierait jamais. Le second, de
face,  provenait d'un petit groupe de trois élèves qui s'indignaient du geste: 'ce n'est pas normal. Quelque part, on est accusés'. 


 


Le premier témoignage, très attendu dans la circonstance, est brutalement éclairé par le second. 


 


Le progrès de l'humanité se mesure entre autres aux murs abattus dont celui de Berlin est sans doute le grand prototype. C'est ce même genre de mur que nous montre à voir le reportage
évoqué. 


 



Gruais 23/10/2011 19:29



Chère Mezetulle, 


 


Le texte de Marie-Claude Perrin-Faivre est d'une rare pertinence: il a le grand mérite de l'impartialité et il interroge tout le monde, y compris les enseignants, dont je suis. Puisse-t-il
contribuer à la réconciliation des deux parties: enseignants et élèves-étudiants-parents, dans l'intérêt des élèves et étudiants, bien sûr. 


 


 



Gruais 23/10/2011 19:19



Cher Incognitototo, 


 


Je suis  enseignante à l'Université (mais cela change peu de choses).  je peux répondre en partie à la première question: en quoi est-ce pire? 


 


Spontanément:  le harcèlement par l'absurde. Vos embêtez les étudiants et ils vous le disent. En particulier, ils vous disent qu'ils veulent des notes, et c'est tout. Le reste ne mes
concerne pas. Surtout, ils n'ont pas de temps à perdre avec l'instruction qui est leur dernière préoccupation. Je souhaiterais qu'ils réfléchissent aux mouvements de libération arabe que, 
j'espère(?), ils saluent : peut-on réfléchir sur les formes d'une démocratie à construire sans un minimum d'instruction? C'est une réflexion a minima. 


 


J'enseigne les maths dans une filière appliquée: cette matière ne les intéresse pas. Ils la subissent parce que l'UE est obligatoire dans la filière. Je me bas, chaque année en vain,  pour
que cette matière que j'aime tant  ne soit pas réduite à une formalité dans leur tête.  


 


Le geste de Lise B. m'a beaucoup affectée. D'abord parce qu'elle est doublement ma collègue: par le métier et par la discipline enseignée. Son geste a fait émerger en moi beaucoup de souvenirs:
des situations où j'ai eu peur et où je me suis sentie seule. D'une certaine façon, elle a pris sur elle chacun de ces instants. J'ai une infinie compassion pour elle,  et une infinie
tristesse pour sa famille, ses amis. 



Catherine Kintzler 23/10/2011 16:22



J'apprends par l'auteur que le texte a été mis en ligne par Le Nouvel Observateur dans une rubrique à vrai dire très discrète intitulée "Le Plus", sorte de sélection d'éléments envoyés
par les lecteurs. On appréciera que la présentation reprenne le terme "prof" expressément rejeté par l'auteur...
L'honneteté éditoriale me dicte de faire état de cette mise en ligne qui m'avait échappé lors de mes recherches sur le web.

http://leplus.nouvelobs.com/contribution/206301;mort-d-une-prof-a-beziers-c-est-le-desespoir-qui-tue-l-enseignement.html



Mezetulle 23/10/2011 16:25



Le lien ci-dessus ne mène nulle part. Le voici. http://leplus.nouvelobs.com/contribution/206301;mort-d-une-prof-a-beziers-c-est-le-desespoir-qui-tue-l-enseignement.html



Faivre Marie-Claude 23/10/2011 14:00






 Parfaitement d’accord avec les réponses de Mme Kintzler  aux deux premières questions .


J’ajouterais simplement deux choses : si l’on veut soulager un tant soit peu la souffrance quotidienne des professeurs au travail, restructurons leur lieu de travail d’abord . Cette question se
pose de la même façon pour la vie quotidienne des élèves qui vivent dans un bruit épouvantable toute la journée.


1) Plutôt que des stages de gestion du stress, ménageons leur des endroits  CALMES dans les établissements ; et commençons par séparer le lieu où l’on
se détend du lieu où l’on travaille ( dans les “trous” de son emploi du temps) , de celui où l’on se restaure ( dans  mon établissement, dans une
unique salle voisinent   cafetières, micro-ondes, ordinateurs, casiers ,  panneaux syndicaux et
administratifs, grande table commune au milieu ; c’est là , dans le bruit , les allées et  venues perpétuelles que  les professeurs  tentent de travailler  pendant leurs “trous” , se
restaurent  à midi car il n’y a pas toujours   de salle à manger séparée du réfectoire des élèves ).


2)Ne transigeons pas sur la question de la PLACE de chacun à l’école ( parents, élèves, professeurs ) : présence des élèves et des parents dans les conseils de classe … pouvoir décisionnel des
parents pour le passage dans la classe supérieure ;  voix à peine consultative des professeurs ;  volonté
politique de faire disparaître la classe au profit de groupes d’individus pouvant recevoir un enseignement à la carte grâce aux merveilles de la technique, par exemple… il faudrait developper
dans le détail .


 


Quant à  la troisième question qui souligne un paradoxe ( souffrance générale des salariés, mais reconduction des memes politiciens), elle est très
difficile .


Peut-être faut-il la formuler autrement ?


Peut-on refonder ou promouvoir une école réellement républicaine dans le contexte économique actuel  de triomphe du capitalisme financier, de
l’idéologie ultra-libérale qui conduit à la marchandisation de tous les services publics ( si  tant est que l’école soit un service comme les autres!!
)donc à la disparition de tout espace public ,donc peut-être aussi à la disparition de la notion de “vie privée” , et si l’on va jusqu’au bout de cette logique , à la destructuration psychique de
ceux qui arrivent dans ce monde , privés de tout repère familial et scolaire ; je me le demande !


Des citoyens de tous horizons réagissent : je découvre cet appel des appels  qui donne une idée des souffrances assez générales des salariés
aujourd’hui dans le public comme dans le privé.


http://www.appeldesappels.org/  



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