19 décembre 1970 6 19 /12 /décembre /1970 22:41

L'école des élèves bienheureux
Le « Pré » carré du pédagogisme
par Jorge Morales (1)

En ligne le 19 juillet 2013


Dans un article publié récemment, Jean-Michel Muglioni affirme que « le pédagogisme et la démagogie sont rigoureusement de même nature (2) ». La ville du Pré Saint-Gervais, en Seine-Saint-Denis, a inséré, dans la dernière livraison (juillet-août) de son magazine d’informations, une brochure sur la réforme des rythmes scolaires. Le maire socialiste, Gérard Cosme, en a signé l’édito (3). A l’occasion de la polémique sur les « rythmes scolaires » qui, comme le souligne Alain Planche, contribue « à évacuer, en « occupant le terrain  », toute tentative de discussion de fond (4) », j’ai voulu tenter un décryptage, à la manière d’un glossaire en sept points (en mettant en gras les mots-clés), de quelques extraits de la brochure. Tous les clichés, tous les poncifs du pédagogisme y sont. Voyons comment la démagogie déguisée en « modernité » et tenant un discours « branché » démolit l’école de la République (ou ce qu’il en reste)  et assassine par là-même la philosophie de l’instruction publique de Condorcet.

 

Voici le texte (c'est nous qui souligons) : 

 

« Dans son ensemble, la communauté éducative s’accorde pour dire que les écarts de compétences entre les enfants se creusent [...]. La réforme des rythmes scolaires n’a en ce sens qu’un seul objectif : favoriser la réussite éducative. [...] : nous allégeons les journées d’enseignement [...]. Nous installons une nouvelle assemblée chargée de définir le projet éducatif territorial (PEDT). Mais elle se situe également dans la continuité de notre engagement pour l’école : avec le numérique à l’école, les clubs coups de pouce ou encore le soutien à la lecture. [...] La réforme des rythmes scolaires permettra de proposer, ensemble, des pédagogies innovantes et créatives dans l’intérêt premier de l’enfant. [...].  Une démarche globale et cohérente, associant tous les partenaires dans le cadre d’un Projet éducatif territorial [...]. Les ateliers éducatifs répondront aux objectifs suivants : [...] Contribuer à l’épanouissement de l’enfant [...]. Favoriser les mixités, l’apprentissage du vivre ensemble [par des] activités créatives : jeux, ateliers artistiques ludiques [...], ateliers ludiques autour de la lecture, de l’écriture et des sciences. Activités sur le thème du numérique : création de blogs, webradio, bon usage des réseaux sociaux [...]. Activités sur le thème du développement durable : jardinage… »


Décryptage

1) La communauté éducative : ce terme, utilisé abondamment par les adeptes du « novlangue », est révélateur de la segmentation de la société, désormais divisée en publics, classes sociales ou communautés. La « communauté éducative » serait donc une communauté parmi d’autres où les professeurs, devenus les égaux des parents d’élèves, travaillent en équipe dans un esprit de « transversalité ». Ses membres œuvrent également pour le bien du « projet pédagogique » local car, à la manière d’une entreprise privée, ils seront évalués par la hiérarchie (locale elle aussi) non pas sur leur savoir mais sur la manière dont ils appliquent les normes dictées par les réformateurs de l’éducation.


2) La pédagogie par projets, objectifs et compétences également appelée « socle de compétences » : la pédagogie fondée sur la maîtrise de compétences ne va pas de soi. La stratégie de ses promoteurs procède par glissements ; ainsi remplace-t-on connaissances par un mot apparemment proche, compétences ; le savoir, considéré désormais comme un objet, étant par là vidé de sa substance et devenant un service comme un autre. Ce n’est donc plus la maîtrise d’un savoir émancipateur qui se trouve au cœur du projet scolaire mais l’enfant (terme préféré à celui d’élève) qui est au centre du système, enfant à qui on ne cesse de répéter l’injonction implicite : reste ce que tu es. Ce type de pédagogique finit par trahir les principes qu’elle prétend défendre en dévalorisant le savoir par souci d’égalitarisme (déviance du principe d’égalité), l’esprit critique, l’émulation intellectuelle étant susceptibles de susciter l’émergence d’une élite. On préfèrera donc une société « tolérante » où tout vaut tout, le but du système scolaire étant d’adapter en permanence l’enfant à la société plutôt que de donner à l’élève les instruments permettant de la transformer ; c’est ainsi que l’on aboutit au règne de la médiocrité. Cela peut se dire plus crûment : l’approche par compétences, plus démagogique que pédagogique, est un antihumanisme qui ne dit pas son nom car il porte le masque de « l’ouverture », de la « modernité » et de la « diversité ».


3) La réussite éducative « pour tous » et l’épanouissement de l’enfant à l’école : une fois l’utilitarisme et l’adaptation de l’« apprenant » érigés en « valeurs », l’étape suivante consiste à prôner, comme un acte de foi et au nom de la démocratie, la réussite de tous et l’épanouissement de chacun. Peu importe si les élèves ne savent pas lire, s’ils ne maîtrisent pas les bases de l’écriture et s’ils pensent que l’édit de Nantes a été signé par Napoléon ; chacun sa vérité, chacun son point de vue ; à l’école du droit à la parole, erreur et vérité se valent, l’essentiel étant que les enfants expriment leur individualité. L’école réformée de la réussite est donc celle des imbéciles heureux. L’appauvrissement programmé des contenus scolaires est ici annoncé sournoisement par la phrase « nous allégeons les journées d’enseignement ». Le bonheur et l’épanouissement à l’école deviennent une priorité voire un dogme. L’école de l’épanouissement et de la réussite conforte l’élève dans ce qu’il est alors que l’école républicaine, au sens condorcétien, l’émancipe en l’arrachant à son ignorance et à ses préjugés. L’école conservatrice n’est pas celle qu’on veut nous faire croire.
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4) La territorialisation de l’éducation et… du reste : si l’on en croit Régis Debray, c’est par opposition à un idéal local que « l’idée universelle régit la République (5) ». La subordination de l’éducation à l’échelon territorial est donc à considérer comme un facteur aggravant de l’émiettement républicain en général et de la substitution progressive d’une éducation nationale (à défaut d’instruction publique) par l’animation culturelle locale en particulier  ; plus on décentralise et plus les inégalités augmentent. Pourtant, et comme le remarque Alain Planche, « on préfère insister sur la nécessité d’une différenciation des pratiques pédagogiques, élaborée localement, dans des établissements autonomes, par des équipes pédagogiques travaillant en concertation...  Pour améliorer l’efficacité du système, on compte sur une orientation judicieuse des élèves, la réduction des redoublements, l’adaptation à la culture juvénile, le développement des NTIC, etc. (6) ». L’objectif est de « rendre moins visible l’échec scolaire, alors même qu’il pourrait, en réalité, s’aggraver (7) ».
C’est ici que le management territorial entre en scène sous le nom de Projet éducatif territorial (PEDT), autrement dit l’école des usagers et des groupes de pression où l’on marchande et négocie entre différents partenaires (comprenez élus locaux et parents d’élèves). Dans la comédie de la refondation de l’école, le PEDT a pour rôle de placer programmes scolaires et professeurs des écoles sous l’autorité des communes. Il tourne le dos à l’intérêt général, considéré comme abstrait et archaïque, pour se concentrer sur les intérêts particuliers du local, considérés, eux, comme modernes et concrets. L’action de l’État se fragmente et devient catégorielle. Comme dans une farce, la territorialisation prend un habit pour un autre pour mieux tromper le spectateur ; les acteurs de cette stratégie nous éloignent ainsi du projet républicain tout en se réclamant de lui.

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5) L’apprentissage du « vivre ensemble » : le philosophe Charles Coutel définit le curieux slogan du « vivre ensemble » comme « une douceur démocratique » qui s’éloigne de l’humanisme laïque dans le but d’imposer des liens sociaux pré-établis (8). S’il faut d’abord apprendre à vivre séparément pour pouvoir vivre ensemble alors l’école doit de toute urgence être séparée de la société et retrouver sa mission première qui est l’instruction.


6) Les pédagogies innovantes dans l’intérêt de l’enfant  : une fois renforcé le caractère local et imposé le mythe constructiviste de l’élève auteur et acteur de son savoir, on peut construire, au nom de l’intérêt de l’enfant, une garderie éducative territoriale que l’on déguisera en « école du futur », post-modernisme oblige. Les pédagogies nouvelles érigeront ensuite en dogme le plaisir sans effort et décréteront l’orthographe inutile car trop complexe (et donc à simplifier), la grammaire et la culture générale discriminantes, inadaptées, abstraites ou trop intellos (pensons à la Princesse de Clèves et à ceux qui « ont beaucoup souffert sur elle » [sic]).  L’innovation pédagogique, amalgamant toute référence au passé à un conservatisme nostalgique, fait presque ouvertement l’apologie de l’amnésie au profit d’un présent omniprésent. Elle s’obstine à vouloir nier que la finalité de l’école n’est pas l’enfant ni la société (9). Cette même pédagogie s’emploie aussi, bien sûr, à ce qu’on oublie que l’école d’aujourd’hui est celle des réformateurs, qu’elle a échoué, et que ce sont justement les thèses pédagogistes qui ont conduit au désastre actuel. L’école « progressiste » n’est pas celle qu’on croit.


7) Le culte du numérique et l’enseignement ludique  : comment oublier « l’opération ordicollège » menée en 2008 par François Hollande, alors député de Corrèze, qui devait « doter les collégiens du département d’un ordinateur portable dans le but de favoriser les apprentissages et la réussite scolaire, en particulier pour les élèves en difficulté, et de réduire la « fracture numérique » (10) ? En effet, selon la « nouvelle pédagogie », l’enseignement se doit avant tout d’être ludique et doit s’adapter aux nouveaux publics  ; le culte du concret et la superstition du présent se font fatalité car il faut vivre avec son temps. Ainsi que l’analyse un texte publié dans un blog contre le progressisme béat de Michel Serres, «  le numérique permettra enfin de donner à l’enseignement la dimension ludique à laquelle aspirent les nouvelles pédagogies obsédées depuis vingt ans par la notion de « plaisir »,  [...]. Les notions de travail et d’effort pourront enfin disparaître. [...].  L’école n’a d’autre choix que de s’adapter à ce numérique totalitaire qui a déjà envahi tout le reste de la société car il faut que la défaite de la culture soit complète » et le blog d’ajouter, « pour résumer, le numérique s’apparente aux nouvelles pédagogies par sa façon de s’imposer à l’école : comminatoire, imposé par le haut, dans la plus totale méconnaissance de la réalité de l’école actuelle et surtout sans jamais faire l’objet d’une évaluation critique. [...]. Comme les nouvelles pédagogies, le numérique aura cette vertu d’ignorer autant que de masquer l’échec scolaire. [...], le numérisme est un élitisme qui ne dit pas son nom (11). » On ne peut pas mieux décrire le processus par lequel la tyrannie de la majorité et la haine du savoir formatent les esprits et modifient la perception même de ce que doit être l’école.

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On pourrait à partir de là écrire un autre article sur la réforme des rythmes scolaires appliquée aux conservatoires municipaux de la ville de Paris et sur la sinistre politique culturelle de Bruno Julliard qui vise à convertir les professeurs des conservatoires en animateurs scolaires. Nous retrouvons ici la même démarche et les mêmes dérives pédagogistes (12). Le même Bruno Julliard affirmant dans un entretien que, pour lui, l’apprentissage de la musique dans ses années de jeunesse « fut rapidement plus une contrainte qu’un plaisir (13) ». Au passage, un homme politique peut-il servir l’intérêt général en fondant son action sur des rancœurs personnelles  ?

La ville du Pré Saint-Gervais est certes connue grâce au discours pour la paix prononcé par Jean Jaurès en 1913, mais on sait moins que Jean-Jacques Rousseau s’y rendait souvent à la fin du XVIIIe siècle ; occasion de citer, en guise de conclusion, un extrait bien connu du premier livre de l’Emile. Appliqué à notre époque, il montre que le projet pédagogiste vise à l’épanouissement de « l’homme naturel » et l’instruction publique à forger  « l’homme civil ». Occasion aussi de se consoler de la prose municipale qui sacrifie sans réserve à la doxa du moment  :

« L’homme naturel est tout pour lui ; il est l’unité numérique, l’entier absolu, qui n’a de rapport qu’à lui-même ou à son semblable. L’homme civil n’est qu’une unité fractionnaire qui tient au dénominateur, et dont la valeur est dans son rapport avec l’entier, qui est le corps social. Les bonnes institutions sociales sont celles qui savent le mieux dénaturer l’homme, lui ôter son existence absolue pour lui en donner une relative, et transporter le moi dans l’unité commune ; en sorte que chaque particulier ne se croie plus un, mais partie de l’unité, et ne soit plus sensible que dans le tout »

© Jorge Morales et Mezetulle, 2013

 

 

Notes 

1 - Jorge Morales est musicien et musicologue, il enseigne actuellement à l'Université de Paris-Sorbonne.
2 - http://www.mezetulle.net/article-instruire-d-abord-par-j-m-muglioni-118384201.html
3 - http://www.villedupre.fr/reforme_des_rythmes_educatifs.html
4 - http://skhole.fr/la-refondation-de-l-ecole-de-la-republique-ou-la-politique-de-l-incantation-par-alain-planche
5 - Cf. Régis Debray, «  République ou Démocratie  », Contretemps, Paris, Gallimard, 1992.
6 - http://skhole.fr/la-refondation-de-l-ecole-de-la-republique-ou-la-politique-de-l-incantation-par-alain-planche
7 - Idem
8 - Charles Coutel, « La Fraternité, dernière ruse du Fanatisme ? », Humanisme, n° 299, 2013.
9 - Cf. Catherine Kintzler, « L’école, condition et produit de la cité », La République en questions, Paris, Minerve, 1996.
10 - http://www.ordicollege.cg19.fr/index.php?option=com_content&view=category&layout=blog&id=3&Itemid=7
11 - http://www.laviemoderne.net/lames-de-%20fond/037-l-acculture-en-serres.html. Voir aussi l’article de Julien Gautier  : http://skhole.fr/petite-poucette-la-douteuse-fable-de-michel-serres
12 - Cf. la brillante et acerbe réfutation de Dania Tchalik contre le pédagogisme appliqué à l’enseignement de la musique  : http://www.mezetulle.net/article-l-enseignement-de-la-musique-et-la-subversion-de-l-ecole-par-d-tchalik-110568577.html
13 - http://www.lalettredumusicien.fr/s/articles/1941_146_bruno-julliard-il-n-y-aura-pas-de-baisse-du-budget-de-la-culture-de-la-ville-de-paris-en-2013

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