20 décembre 1970 7 20 /12 /décembre /1970 22:36

Les créationnismes contre la liberté
Sur le livre de C. Baudouin et O. Brosseau Enquête sur les créationnismes (1)
par Catherine Kintzler

En ligne le 3 août 2013

 

Bien au-delà de l'anti-évolutionnisme qui campe sur le récit de la création tel qu'il apparaît dans la Genèse, le créationnisme est polymorphe et ne prend pas si simplement, comme on le croit trop souvent, la science directement pour cible. Ses formes les plus récentes, les plus sophistiquées et les plus insidieuses s'emparent des apparences scientifiques, instrumentalisent la science, la pervertissent jusqu'à reprendre l'idée même d'évolution qu'elles requalifient de manière finaliste. Ce finalisme relooké finit par s'insinuer comme une hypothèse présentable concurrente de l'explication scientifique. Ce n'est pas le moindre de ses dommages : en s'en prenant à l'autonomie de la science, il menace l'autonomie de chaque esprit.

 

Qu'est-ce que le créationnisme ? Chaque esprit ayant une teinture de culture scientifique croit le savoir et s'en croit protégé : c'est une erreur. Bien au-delà de l'anti-évolutionnisme qui campe sur le récit de la création tel qu'il apparaît dans la Genèse (créationnisme littéraliste), le créationnisme est polymorphe et ne prend pas si simplement, comme on le croit trop souvent, la science directement pour cible. Non seulement il est polymorphe, mais il est pervers – les auteurs me pardonneront cette allusion freudienne. Ses formes les plus récentes, les plus sophistiquées et les plus insidieuses s'emparent des apparences scientifiques, instrumentalisent la science, la pervertissent jusqu'à reprendre l'idée même d'évolution qu'elles requalifient de manière finaliste, et souvent avec une bonne dose de subtilité.


Ainsi en va-t-il, par exemple, de la doctrine du « Dessein intelligent » qui « affirme que certaines caractéristiques de la nature sont mieux expliquées par une cause intelligente plutôt que par un processus non dirigé tel que la sélection naturelle ». Ce finalisme relooké évite les propos chocs – on ne nomme ni Dieu ni la Bible – et finit par s'insinuer comme une hypothèse présentable concurrente de l'explication scientifique qui ne recourt à aucune forme de fin - toute fin étant par définition inaccessible à l'expérience et introduisant un élément surabondant dans le schéma explicatif, en contradiction avec le principe de l'économie des hypothèses.

 

Il importait donc de cerner cette prolifération, de la décrire dans ses atours, détours et perversions, d'où l'usage au pluriel du terme « créationnismes » – repris d'un précédent livre publié par les auteurs en 2008 (2), et de raisonner cette description en identifiant, à chaque fois, la tête de l'hydre par des caractéristiques discriminantes qui reposent sur quatre présupposés énumérés p. 22 : 

  • Le monde a été conçu par une intelligence surnaturelle visionnaire (pour les religions monothéistes, il s'agit de Dieu) ;

  • l'esprit est une réalité distincte de la matière (spiritualisme) (3) ;

  • l'être humain est intrinsèquement différent de l'ensemble des êtres vivants, ce qui lui confère un statut spécial dans la Création (anthropocentrisme) ;

  • tout processus historique lié au monde physique et au monde vivant est nécessairement dirigé ou a une direction prédéterminée (finalisme).

Il fallait, bien sûr, rappeler parallèlement les principes fondamentaux de l'explication scientifique : scepticisme sur les faits, rationalité et parcimonie des hypothèses, réalisme s'agissant de l'existence du monde, matérialisme méthodologique - distinct du matérialisme philosophique, ce matérialisme est en fait un principe d'accessibilité aussi bien des éléments expliqués que des éléments expliquants (on n'explique pas la révolution d'un corps céleste en disant qu'un ange le pousse avec son doigt..). On aurait pu souhaiter que les auteurs abordent également le principe de falsifiabilité des hypothèses (4), mais ce rappel, en lui-même très utile et opportun, se borne aux conditions de possibilité en amont de l'investigation scientifique et n'aborde pas sa conduite proprement dite.

 

Caractériser des doctrines pour les distinguer des théories scientifiques : l'enjeu n'est pas confiné à des discussions de laboratoire restreintes à un milieu de spécialistes. Comme tout enjeu de pensée, il touche chacun, parce que l'autonomie de la pensée, à travers la pensée scientifique et son aspect apparemment le plus abstrait – la recherche fondamentale, la recherche des explications du monde -, est visée. Par elle c'est tout simplement la liberté de penser qui est battue en brèche. La brèche prend la forme d'injonctions religieuses, morales ou politiques qui entendent assujettir et contrôler les sciences. C'est ce que déclare avec force Guillaume Lecointre dans la préface en forme d'entretien qui ouvre le livre, d'abord en rappelant la distinction aujourd'hui fort négligée entre le contrôle de la pensée et le contrôle des actions ayant un effet sur autrui :

« La mise en raison du monde n'a pas à subir d'injonctions religieuses, morales ou politiques. Certes, les applications des sciences doivent être socialement, moralement et politiquement pilotées, mais nous ne parlons pas ici des applications. Nous parlons de l'explication rationnelle du monde réel qui, elle, ne saurait se produire en fonction des attentes des uns ou des refus des autres » (p. 17).

Puis il énonce l'enjeu fondamental lequel affirme la coïncidence entre la liberté politique et la liberté scientifique. Oui l'autonomie de la science concerne tout le monde :

« Le mot clé est le mot laïcité »

Et de poursuivre par une formule qui énonce parfaitement la circularité entre les savoirs rationnels et l'exercice de la liberté :

« Cultiver l'exercice de la raison a le double avantage de maintenir l'autonomie du cœur méthodologique des sciences et de permettre l'émancipation individuelle »

 

Il est urgent de fournir des clés pour détecter et déconstruire les discours créationnistes, parce que l'urgence pour la liberté est toujours de se soustraire à la tutelle de la pensée. Aucune morale séparée, aucun prêchi-prêcha célébrant des « valeurs » démocratiques laïques et sociales n'est capable de produire réellement cet effet d'autonomie, car cela ne relève pas de conseils bienpensants : un homme intègre peut rester crédule, et dès lors son intégrité vole en éclats, elle n'est rien. C'est aussi simple que cela. On a beau le savoir, il faut effectuer vraiment ces mises à distance, il faut passer par le parcours critique, lequel n'est jamais terminé et donné une fois pour toutes. Le meilleur des parcours d'autonomie n'est autre que la constitution des connaissances, par l'épreuve de l'erreur et du désaccord, par l'épreuve qui fait que chacun, pour véritablement s'instruire et s'élever, doit rompre avec ses préjugés et se fâcher avec lui-même. Voilà pourquoi, parmi les disciplines scolaires, les sciences sont exemplaires de cette coïncidence substantielle entre instruction et émancipation. C'est que ce l'école, à grand renforts de « compétences » et d'« objectifs » pour la plupart dictés par le dieu société, ne veut plus savoir, c'est ce qu'elle ne fait plus, sacrifiant l'autonomie de l'homme sur l'autel de l'épanouissement de l'enfant.

 

Le créationnisme n'est donc pas un et simple, mais protéiforme. Autre préjugé, conjugué au précédent, qu'il importe de combattre : pas plus qu'il n'est réductible à une dogmatique anti-scientifique de bas niveau, le créationnisme n'est circonscrit à quelques régions du globe, en particulier cette Bible Belt, ce ramassis de bigots bornés dont on peut se gausser à peu de frais sans s'engager dans l'effort de l'analyse et de la critique rationnelles de détail. On ne nous la fait pas... : la condescendance revient ici à s'aveugler et à laisser le champ libre à ce que les doctrines créationnistes ont de plus inventif et de plus insidieux. Comme toute forme d'ignorance, c'est une façon de s'accoutumer à l'asservissement.

 

Le livre nous ouvre les yeux. Le créationnisme se répand partout, jouissant de la caution d'autorités « scientifiques » qui, intentionnellement ou « par faiblesses épistémologiques » (p. 150), parce qu'elles ne sont pas fermes sur les principes qui fondent l'exercice même de la pensée scientifique, brouillent les frontières entre science et religion, célébrant leur mythique et si peu dérangeante « complémentarité », et proposant une science spiritualisée pour concilier leur foi personnelle avec la démarche scientifique.

 

Il s'agit bien d'une « enquête ». Éclairée par des entretiens avec de nombreux scientifiques, elle couvre à la fois un champ épistémologique – définir le créationnisme, l'identifier sous ses formes les plus soft, en établir la disjonction absolue avec toute démarche scientifique – , un champ géo-politique et une analyse des stratégies de communication et de contrôle. L'enquête se déplace aussi bien intellectuellement que géographiquement, fournissant à chaque étape la description de nombreuses variantes, toutes plus sophistiquées les unes que les autres, sur l'ensemble de la planète.

Le créationnisme n'a que faire des clivages religieux : la propagation d'un créationnisme musulman va bon train, notamment en Turquie. On passe des USA à l'Europe, où l'offensive créationniste se déploie au Royaume Uni, en Allemagne, aux Pays-Bas, en Italie, en Russie, Pologne, Roumanie. La France est loin d'être épargnée – un chapitre entier est consacré à « la diversité des créationnismes en France », avec notamment l'Université interdisciplinaire de Paris. Sous la houlette de son secrétaire fondateur Jean Staune, cet organisme se propose d'établir un dialogue et des ponts entre science et religion, présentant la thèse d'une autonomie du monde physique comme obsolète vu « l'évolution des sciences » récente qui donnerait « une crédibilité » à l'existence d'un « autre niveau de réalité ». Ce mouvement reçoit l'appui de personnalités scientifiques telles que Trinh Xuan Thuan, Thierry Magnin, Bernard d'Espagnat, Jean-Marie Pelt, Anne Dambricourt-Malassé, Dominique Laplane, Jean-François Lambert. Le biochimiste australien Michael Denton dont les livres sont des références pour le courant du « Dessein intelligent » aux USA est publié en bonne place dans les collections abritées par ce centre. Sans compter les personnalités médiatiques comme Michel Cazenave ou Luc Ferry... : on en apprend de belles !

 

Lire le livre de Cyrille Baudouin et Olivier Brosseau, c'est s'instruire. S'instruire de l'existence proliférante des créationnismes sous des formes diverses dans leur expansion universelle ; s'instruire de leurs procédés, et particulièrement de ceux par lesquels ils se rendent présentables en instrumentalisant la démarche scientifique qu'il s'agit en réalité de museler ; s'instruire de leurs stratégies de communication et de contrôle (notamment dans l'enseignement des sciences) ; s'instruire enfin – ou plutôt se ré-instruire – de ce qu'est une démarche scientifique.

Toutes ces élucidations sont convergentes. Si le contenu empirique du livre – les formes multiples de créationnisme – nous étonne et nous inquiète, c'est que nous n'étions pas préparés à le recevoir, croyant savoir ce qu'est le créationnisme. Il y a belle lurette que ce dernier a quitté une image d'Épinal qu'on balaie d'un revers de main pour emprunter des oripeaux présentables dans les dîners en ville et les colloques des cités les plus raffinées.


Que le créationnisme soit diversifié, qu'il se répande partout, qu'il singe la science et se l'annexe, qu'il s'accompagne de mesures politiques et sociales comme la privatisation de l'enseignement et le contrôle religieux, cela est inquiétant. Mais plus inquiétant encore est que nous ayons besoin d'une ré-instruction, d'une remise des pendules à l'heure pour réapprendre ce qu'est une démarche scientifique et qu'un réarmement général contre l'obscurantisme et l'asservissement intellectuel soit autant à l'ordre du jour. Ce livre n'est pas seulement une enquête de type journalistique où on apprend des faits, c'est aussi une grosse piqûre de rappel, un fortifiant où on retrouve et réaffermit les conditions dont dépendent l'esprit critique et l'autonomie de chacun. Il est donc à placer sur le rayon des urgences pour l'autodéfense intellectuelle (5).


© Catherine Kintzler, 2013

 

Notes 

1 - Cyrille Baudouin et Olivier Brosseau, Enquête sur les créationnismes. Réseaux, stratégies et objectifs politiques, Paris : Belin, 2013. Site de présentation du livre : http://www.tazius.fr/les-creationnismes

2Les créationnismes, Syllepse, 2008.

3 – On pourrait chicaner ici sur l'usage de « distinct » (qui ne définit que l'idéalisme – et il est certain que les idées, comme par exemple les concepts mathématiques, ont des propriétés distinctes, qui les rendent du reste analogues à celles de la matière au sens strict dans la manière de les étudier et de les établir) alors qu'il eût mieux valu écrire « séparé » pour caractériser le spiritualisme, croyance en une entité vraiment substantielle et hors d'atteinte de toute proposition falsifiable. Mais on comprend bien la thèse générale et l'enjeu.

4 – Une hypothèse ne doit pas simplement avancer une explication plausible, elle est même insuffisante si elle ne propose que des procédures permettant de la vérifier : il faut encore qu'elle propose les moyens détaillés et complets de la ruiner, et seul l'échec de ces tests (tentatives de falsification) permet de la retenir. La formulation de ce principe est attribuée à Popper, mais il a été exposé par Pascal dans le Récit de la grande expérience de l'équilibre des liqueurs (expérience du Puy de Dôme) et par d'Alembert dans ses Eléments de philosophie.

5 – L'expression « autodéfense intellectuelle » a été reprise à Noam Chomsky par Normand Baillargeon dans l'intitulé de son livre Petit cours d'autodéfense intellectuelle (Lux, 2006). A signaler le « Cours d'autodéfense intellectuelle » http://autodefenseintellectuelleblanqui.over-blog.com/ mené par Sophie Mazet au Lycée Blanqui de Saint-Ouen (93).


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commentaires

yves le goff 04/08/2013 11:10


quel est le dogme aujourd'hui qui menace le monde et surtout ses habitants ? ne serait il pas le dogme économique ? la guerre économique ?bref le "système" ?


je trouve quand même assez comique que l'on puisse rêver de lutter efficacement contre des fantasmes , des rêves, et ce qu'ils peuvent cacher comme espoirs déçus , et les malheurs qu'ils peuvent
rajouter au désastre ....pour les agneaux ou les moutons , les bergers , eux .......


j'essaie de comparer le discours politique avec ce discours "religieux", Qui détient la palme de la mauvaise "foi" ??


c'est bien sur par l'éducation des hommes et des femmes que l'humanité progressera , ou qu'elle peut progresser , si je me réfère à certains écrits récents sur ce blog, en matière d'éducation,
comme diraient des petits enfants ( du moins les miens ) , "ça va pas le faire " .


le problème de la rhétorique ,( ou de la dialectique ), c'est que chacun aujourd'hui peut parfaitement la maîtriser , mais tout apparaissant comme Com , éléments de langages ......( voir la récup
de la laïcité ...et ses causes ...) , le sens de la parole ou du discours se dévalorise , la science devenant au pire une secte comme les autres ( dans le meilleur des cas ..)


si j'étais vraiement pessimiste , je dirais que ce livre n'apportera qu' aux déjà convaincus , on ne sème ( s'aime ?)avec efficacité que sur une terre bien préparée .....c'est pas gagné ... mais
espérons ... gémir ne sert à rien , n'est ce pas ?? espérons et agissons ...sur les causes , de préférence ..


les religions sont depuis l'origine un refuge , dieu , le père ( ou la mère  aussi parfois ) , l'adaptation de la "religion" au progrès de la science peut à elle seule me semble t il
expliquer qui court après qui ...certaines "spiritualités" orientales plus centrées sur l'humain que sur le "divin" sont intéressantes , et cette diversité nous rappelle s'il le fallait le coté
"méditerranéen " de nos croyances , n'est ce pas ?


 


 

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