L'épreuve de la liberté
par Catherine Kintzler
Intervention à la soirée de soutien à Robert Redeker "Combattre
l'obscurantisme" organisée par la LICRA, Paris, 21 mars 2007. Lors de cette soirée l'ouvrage collectif éponyme (éd. Jacob-Duvernet) a été
présenté par Patrick Gaubert, président de la LICRA.
J'ai eu l'honneur, juste après l'intervention de Robert Redeker, d'ouvrir la série des prises de parole. Je remercie la LICRA et tout particulièrement Alain Seksig d'avoir ainsi marqué à travers
ce geste le soutien que la Société française de philosophie a apporté à Robert Redeker dès octobre 2006.
Ce que subit Robert Redeker est un mal d'autant plus insupportable qu'il s'inscrit dans une durée indéfinie et inconsistante. Mais cela nous a fait, en un sens, quelque bien. Nous, je parle ici
des "intellos", et plus particulièrement des philosophes : ramenés, comme disent les rugbymen, à leurs "fondamentaux" s'agissant du concept de liberté.
J'en rappellerai deux, ce sont des fondamentaux au sens où, comme au rugby, il faut camper dessus, prendre appui pour résister et pour avancer. On pourrait aussi parler d'épreuve, celle que vit
Robert, mais aussi celle qui révèle et qui fait voir, comme le fait l'épreuve de l'imprimeur, celle du graveur, du photographe. Ces épreuves reposent sur l'extériorité.
La liberté est forme
Ce n'est pas un contenu, ou plutôt ses contenus ne connaissent pas d'autre mesure que celle de la forme, laquelle est heureusement extérieure :
C'est de l'extérieur et par l'extériorité que se définit la liberté: voilà le fondamental. Cela vaut bien entendu pour la liberté d'expression : elle ne peut se juger par son contenu, mais
uniquement par sa forme – pourvu que je n'enfreigne aucune loi explicite et préalable, je peux dire, écrire, publier tout ce que je veux.
La conséquence est fort simple mais encore faut-il consentir à la tirer : dans le cadre de cette forme extérieure, il ne saurait y avoir de "mauvais usages" de la liberté. Et les petits malins,
les demi-habiles, qui s'autorisent de l'examen d'un contenu qu'ils jugent mauvais ("il exagère, ce sont des propos indignes d'un philosophe") pour accabler celui qui ose user de sa liberté, ne
font rien d'autre que réitérer l'opération de l'inquisition qui, comme son nom l'indique, s'en prend toujours à une intériorité.
Mais à quoi bon la liberté, si elle se réduit à dire et à faire uniquement ce avec quoi l'autre sera d'accord ? C'est au contraire sur les prétendus "mauvais usages" de la liberté que celle-ci
s'établit et qu'on peut en mesurer l'exercice : c'est leur existence, à l'abri d'une aveugle extériorité, qui déploie le spectre a priori infini de ce qui
est libre. Il faut donc ici être juriste et s'en tenir à la forme, ou, si l'on est philosophe, être cartésien : ne jamais renoncer au "plus bas degré de la liberté" parce que c'est sur lui que
tous les autres sont fondés. Et envoyer promener en l'occurrence tous ces scrutateurs de contenu et ces extra-lucides qui s'autorisent doctement de l'intériorité pour vous fermer la bouche.
La liberté est matière
Et ceci est mon corps : c'est là aussi une affaire d'extériorité. Chose que l'humanité a toujours sue, depuis toujours. La seule contrainte qui vaille,
qui compte, qui soit efficace, qui inspire vraiment la crainte et à laquelle on s'efforce toujours et à juste titre d'échapper, c'est la contrainte par corps, qu'elle soit directe, sur mon corps
et sur ses moyens de persévérer, ou qu'elle soit indirecte, sur le corps de ces autres à qui je tiens comme à la chair de ma chair.
Nous connaissons tous cette contrainte d'aliénation, en un sens inévitable puisqu'il nous faut travailler pour vivre et faire à cette fin le sacrifice partiel et temporaire de la liberté de notre
corps. Mais nous savons tous aussi qu'on peut être travailleur et néanmoins libre si cette contrainte fait l'objet explicite d'un contrat qui en garantit le caractère parcellaire et temporaire et
qui en limite l'intensité. Nous savons aussi qu'il est des contraintes sur le corps dont nous sommes nous-mêmes la cause libre et qui exaltent la liberté de notre corps, parce qu'elles le hissent
à un statut libéral, comme sont les oeuvres d'art : tels sont l'exercice d'un sport, celui de la danse, et plus généralement celui d'une virtuosité qu'on nomme à juste titre gratuite... (mais là
aussi, il faut être cartésien : danser, jouer à la paume, monter à cheval... ajoutons pour Robert : perdre haleine sur un vélo, bouger pour rien).
Mais que dire lorsque la contrainte d'aliénation est totale, qu'elle devient la seule prescription ordonnant ou contrariant les faits et gestes de mon corps, à tel point qu'elle imprègne et
empoisonne toute ma vie ? Ici j'entends encore quelques beaux esprits, des petits malins et des demi-habiles, dire: "Robert Redeker, sans doute, est sous surveillance, obligé de prendre des
précautions et empêché dans sa vie quotidienne, mais il lui reste encore la liberté de parler, de penser, d'écrire, c'est l'essentiel... ". C'est tout juste s'ils ne citent pas leurs
classiques de l'esclavage - Epictète aux mains de son maître brutal, Epicure et le taureau de Phalaris - et de la passion avec sa croix et ses épines. On a même entendu pire : "il a
maintenant tout son temps, puisqu'il est déchargé d'enseignement..." : on l'envierait presque, non ?
Ceux-là sans doute n'ont pas connu la prison. Tant mieux. Mais qui ici parle de prison ? Une prison, c'est encore (ou cela devrait être encore) un lieu réglé par la forme de la loi, où toutes les
rigueurs ne sont pas permises, un lieu encore situé dans l'état civil. La contrainte par corps à laquelle Robert Redeker est soumis est celle de l'état de nature, où je puis à tout moment, sous
la forme la plus imprévisible, m'attendre à tout et au pire, et cela sans limite dans le temps. Robert ne purge pas une peine : il est à la peine, sans échéance, sans règle, sans point de fuite ;
son horizon est bouché.
Cette expérience, aucun de nous ne l'a faite, et personne ne peut raisonnablement la souhaiter à personne. Alors il faut arrêter de dire ici étourdiment "l'essentiel c'est la liberté d'esprit",
parce que ce n'est pas vrai, et parce que c'est, au nom d'une intériorité qui serait l'apha et l'oméga de la liberté, cautionner le crime.
De peur, en voulant sauver les âmes, de broyer les corps, il faut résister d'abord et seulement à la perdition "corps et biens".
Catherine Kintzler, 21 mars 2007
Robert Redeker vient de publier Il faut tenter de vivre (Paris : Seuil, 2007)
et Dépression et philosophie (Nantes: Pleins feux, 2007)
Voir les soutiens à R. Redeker
Le 25 février à Beauvais (20h30, Théâtre du Beauvaisis) sera créée la dramatique musicale de Catherine Kintzler
Du corps sonore au signe passionné : entretien imaginaire entre d'Alembert et J.-J. Rousseau.
Avec l'Orchestre de l'Oise "Le Concert" sous la direction de Thierry Pélicant, Catherine Manandaza soprano, Daniel Galvez-Vallejo ténor, l'association "Imagine" - les extraits musicaux sont pris
dans Rousseau, Rameau, Pergolèse, Vivaldi, Philidor, Gluck.
Eric Perré : Jean-Jacques Rousseau, Eric Péron : Jean d'Alembert.
Chorégraphie : Isabelle Dufau
Mise en scène et dramaturgie d'Eric Perré.
Cette pièce est issue d'une commande passée à Catherine Kintzler par l'association "Le Comptoir des artistes" qui en assure la production, avec notamment le soutien du Conseil général de l'Oise.
Cinq représentations auront lieu : Beauvais 25 février, Méru 12 mai, Pont Saint- Maxence 24 juin, Ermenonville 15 septembre, Montmorency 13 octobre.
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