6 décembre 1970 7 06 /12 /décembre /1970 17:44

 

Qu'est-ce que l'anticléricalisme ?
par Jean-Michel Muglioni, avec une annexe de Catherine Kintzler

En ligne le 17 janvier 2013

 

Mezetulle a récemment reçu un commentaire qui, pour exprimer son désaccord avec les positions développées dans deux grands articles consacrés au «mariage homo» (1), avance des propos désobligeants avant de reprendre, au nom du « bon sens », la thématique de la « nature »- pourtant examinée dans les textes concernés et débattue dans les discussions qui les suivent. Ordinairement ce genre de commentaire est éliminé sans autre forme de procès. Mezetulle censure en effet sans état d'âme les commentaires non argumentés recourant à l'invective ou qui reviennent une énième fois sur des points déjà traités. Pourquoi en faire état cette fois ?
C'est que, à travers les invectives et au-delà d'elles, deux points sont invoqués qui se rencontrent fréquemment dans les propos de maints opposants au « mariage pour tous » et qui  sont présentés comme étant sans réplique. L'un consiste à lancer l'accusation d'anticléricalisme : « vous bouffez du curé ». L'autre à faire appel à la nature et à l'évidence du bon sens.
Une mise au point s'imposait. On la trouvera ici sous la plume de Jean-Michel Muglioni. Je me suis permis d'y ajouter un élément dans une brève annexe consacrée à un passage de la récente lettre ouverte de François Fillon au président de la République.
  

 

Anticléricalisme, par Jean-Michel Muglioni

 

Mezetulle et moi ne publions pas un commentaire sans argumentation qui m’accuse de « bouffer du curé » parce que j’ai fait dans mon précédent article sur le mariage homo quelques rappels de l’histoire de l’Église. Il m’arrive en effet d’être anticlérical. Voici pourquoi.

Son histoire rend-elle le christianisme recommandable ?
Mon propos est-il un bavardage de « café du commerce » ou une tentative d’analyse ? Je m’en prenais au Pape et aux évêques, dans une argumentation qui montrait à quels principes doctrinaux remontent un certain nombre de crimes qui caractérisent l’histoire du christianisme, laquelle, selon le jugement d’un chrétien sincère, « ne lui sert aucunement de recommandation » : Kant, car c’est de lui qu’il s’agit, va jusqu’à écrire : « cette histoire du christianisme […], quand on l’embrasse d’un seul coup d’œil comme un tableau, pourrait bien justifier l’exclamation  : tantum religio potuit suadere malorum  ! (trad. Gibelin Vrin 1968, p.173 - Ak VI 130-131, et Lucrèce, De natura rerum - De la nature, I, 101 « tant la religion a pu conseiller de crimes », par exemple le sacrifice d’Iphigénie : je ne vise pas que le christianisme). Que Kant cite le vers peut-être le plus célèbre d’un auteur réprouvé qui passe pour le plus opposé à la religion en général est significatif. Je dis « qui passe », parce que par exemple le livre II de La République de Platon est encore plus sévère que le De natura rerum. Sans compter l’Euthyphron, etc.

Cléricalisme et nature humaine
Il est vrai que Kant ajoute (c’est la parenthèse que j’ai laissée de côté) qu’il ne pouvait en être autrement en raison de la nature humaine : l’histoire de la religion ne pouvait commencer que par la superstition et le cléricalisme. Il poursuit en des termes qui en France paraîtront étranges : la période la plus propice à la véritable religiosité est celle des Lumières ! Il espère en un avenir meilleur du christianisme, sans aller toutefois jusqu’à imaginer que cet avenir soit proche. Les réactions de l’Eglise romaine et des évêques français montrent aujourd’hui la permanence de la nature humaine.
Mon propos est donc anticlérical puisqu’il dénonce l’imposture d’un clergé. Mais il convient de rappeler que la religion, chez les croyants sincères, est autre chose que l’obéissance aux injonctions d’une hiérarchie. Je m’entends assez bien avec mes amis catholiques, qui ne s’en laissent pas imposer même sur ces questions. Certains jugent Rome plus sévèrement que moi. Et en effet la critique théologico-politique du discours officiel de l’Eglise ne remet pas en cause la foi d’aucun croyant.

Le sens de l’anticléricalisme laïque
La laïcité exclut qu’on fasse dépendre les institutions et les lois de la République des croyances religieuses des hommes : ce principe de séparation du religieux et du politique n’implique aucune sorte d’athéisme ou d’agnosticisme. Au demeurant on sait qu’en France, au moment de son institution, la laïcité a été défendue par des protestants. Elle n’est pas le refus de la foi, mais le refus de voir l’Église des uns décider de la vie des autres, comme c’était auparavant le cas. Il est certes irritant de voir certains des partisans de la laïcité la relier à l’athéisme, alors qu’elle signifie que la croyance ou la non croyance des uns ne doit rien imposer aux autres, mettant donc sur le même plan croyance et non croyance. Ainsi la nouvelle loi sur le mariage n’impose nullement aux catholiques ou à moi-même de changer en quelque façon que ce soit notre manière de vivre en famille.
L’anticléricalisme est le refus de soumettre la croyance à l’autorité d’un clergé, laquelle est toujours plus politique que religieuse, plus temporelle que spirituelle. Or il se pourrait que si le message du Christ a un sens universel, il ait d’abord cette signification rigoureusement anticléricale. Mais je n’ai pas vocation à sauver le christianisme des crimes de son histoire. Ceux qui le voudraient peuvent lire Kant.

Bon sens et idéologie
C’est que ces questions difficiles ne relèvent pas du simple bon sens mais supposent un long travail de réflexion. On ne trouvera chez Kant rien qui concerne le mariage homosexuel et ses propos sur le mariage en général paraîtront sans doute trop prisonniers des mœurs du temps. Mais on y apprendra à ne pas se contenter du bon sens pour distinguer ce qui est naturel ou non. Les hommes ont longtemps cru qu’il était naturel que les corps aillent vers le bas et il a été possible d’aller sur la lune. Ils ont longtemps cru qu’il était naturel que les femmes souffrent en accouchant, et les progrès de la médecine ont permis de comprendre qu’on pouvait éviter ces souffrances, etc. J’ai noté dans l’article incriminé que la notion de nature était fort complexe et que la rhétorique des débatteurs des deux camps savait jouer sur les différents sens du terme. Opposer, sur la question de savoir ce qui est naturel ou non, le bon sens à l’idéologie c’est précisément avouer qu’on est en pleine idéologie et qu’on refuse de penser. Reprenant une comparaison de Hegel, je dirai que, de même qu’il ne suffit pas d’avoir des mains pour être cordonnier, mais qu’il faut apprendre, de même le bon sens n’est qu’une apparence de raison si l’on ne s’est pas donné la peine d’apprendre.



Annexe par Catherine Kintzler

 

Dans une Lettre ouverte au président de la République publiée le 11 janvier, François Fillon met sur le même plan anticléricalisme et homophobie en les renvoyant dos à dos. Il s'agit de discréditer une position en l'assimilant à une forme grave d'intolérance expressément punie par la loi. Cela s'apparente à la technique de l'insulte - laquelle se présente comme sans réplique - à ceci près que F. Fillon ne recourt pas à l'invective directe, mais à une remarque qui se présente avec l'évidence du « bon sens » et du juste milieu.


Or l'anticléricalisme, d'abord n'est pas un délit, et ensuite il est constitutif de toute association politique laïque. Le cléricalisme, en effet, consiste à vouloir accorder aux représentants des religions et aux ministres des cultes un rôle politique en tant que tels et non pas seulement en tant que citoyens ou (éventuellement) en tant qu'élus, et plus généralement à nier la séparation des ordres instituée par la laïcité républicaine, à vouloir que le politique soit dépendant du religieux. Le cléricalisme est donc contraire à l'égalité des sujets politiques, et il est essentiellement intolérant puisque rendre le politique dépendant du religieux c'est en récuser l'autonomie et le caractère critique, et considérer que l'autorité théologique - qui ne se discute pas - est au-dessus de l'autorité politique.

Enfin, puisqu'il est toujours bon de faire appel aux poètes, voici une variante des références latines données par Jean-Michel Muglioni :
«Tant de fiel entre-t-il dans l'âme des dévots !» (Boileau, Le Lutrin, I, v. 12), imitation d'un vers de Virgile (Enéide, I, v. 11) : «Tantae ne animis coelestibus irae ! »(2)


©Jean-Michel Muglioni, CK pour l'annexe, 2013

Notes 

1 - Le « mariage homo », révélateur du mariage civil (par C. K.) et « Mariage homo », nature et institution : quelques réflexions (par J.-M. Muglioni).

2 - Tant de ressentiment peut-il entrer dans l'âme des dieux !

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par Jean-Michel Muglioni / Catherine Kintzler - dans Politique - société
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commentaires

Martine Hello 24/01/2013 08:25


Le noeud du problème n'est-il pas que le droit à l'enfant bafoue les droits de l'enfant ?
Ce droit à l'enfant n'émane-t-il pas de personnes qui ont , elles,  le schéma père , mère dont elles  s'autorisent ,  pour leur satisfaction personnelle , à priver l'enfant ?
La P.M.A. n'est-elle pas un recours  pour les  personnes stériles ?
La G.P.A  n'induit-elle pas un abandon de l'enfant ?
Où se place  la religion dans ces questions soulevées  ?
Quant à ceux qui  brandissent un retard de la France par rapport aux autres pays , la France est-elle aussi en retard parce que  les organes  et  le sang sont des dons et non
des marchandises  ?
En traitant " d'intégristes catholiques  "  ceux qui ont osé soulevé ces problèmes , les petits soldats du " divin marché " - car c'est bien le problème  ,  la religion étant
à la marge   - ont fait exploser la chape de plomb qu'ils pensaient couler  en balayant les problèmes de fond du ton  péremptoire , condescendant et méprisant  du
progressiste face  à celui qui ne sait pas évoluer avec son temps . Pour  l'école, cette tactique  s'est révélée efficace  :  l'école libérale a englouti l'école
républicaine  .

Jean-Michel Muglioni 24/01/2013 22:20



Mezetulle a reçu la réponse de Jean-Michel Muglioni :


**********


Il est vrai que les partisans du « mariage pour tous », formulation littéralement sans signification et reprise par ceux qui font semblant de croire que la loi permettra qu’on épouse son chien,
ont des arguments confus. L’invocation du progrès, de l’amour et du droit à l’enfant, la commercialisation de la GPA (mais qui l’a demandée ?), l’argument du retard de la France dans ces
domaines, bref pour une grande part le discours des partisans du mariage homo est indigent, et mon propos ne les a nullement repris. Même, j’étais loin il y a trois mois de penser que je
m’engagerais dans cette obscure bataille, et je n’avais jamais formulé ou même esquissé les réflexions sur le mariage que j’ai depuis publiées sur Mezetulle.




Si vous relisez mes analyses, comme celles de Catherine Kintzler, vous verrez qu’elles sont d’abord la critique de discours qui remettent en cause la laïcité, c’est-à-dire l’existence d’un Etat dont les lois ne sont
pas décidées sur la pression des Eglises - la nouvelle loi n’imposant aux croyants eux-mêmes rigoureusement rien qui soit contraire à leur volonté, puisque jusqu’à nouvel ordre elle n’interdit
pas le célibat des prêtres ni ne force quiconque à épouser quelqu’un du même sexe. J’ai essayé de rester dans les limites de la simple raison, sans faire prévaloir une croyance ou une
non-croyance, et avec assez de recul pour que la réflexion soit possible et ne serve pas seulement à trouver les arguments justifiant une position déjà décidée.




Si vous me relisez, vous verrez que j’ai même regretté que la manière dont les représentants des diverses religions interviennent et argumentent sur le mariage détruise le peu d’autorité qui leur
reste et les rende inaudibles dans les débats de bioéthique où pourtant il faudra bien que tout le monde se mette à réfléchir : car ces débats sont complexes, parfois sans issue, et comme vous le
rappelez ils doivent porter aussi sur le marché de la santé et de la procréation. Mais l’hégémonie du marché ne semble pas inquiéter les chrétiens des pays anglo-saxons.



Minnie 18/01/2013 13:05


Bounjour !


Un petit mot pour rappeler qu'à l'origine la hiérarchie de l'Eglise Catholique servait de guide au peuple qui n'avait pas toujours l'occasion ou la faculté de penser et réfléchir par lui-même.
Les excès et autres dérives ont, au fil du temps, biaisé l'évolution du dogme. Il est bon qu'aujourd'hui comme hier, les croyants ou non croyants s'expriment sur les annonces de
nouvelles lois civiles ou non, pour que chacun en retire les leçons. À chacun de suivre ou non le guide !

Caspard Annette 18/01/2013 00:18


Adepte des choses simples, nettes et claires, j'ai eu l'idée de consulter mon bon vieux petit Larousse, au mot "cléricalisme". Définition donnée : "Opinion, tendance favorable à
l'intervention du clergé dans les affaires publiques".


De même, à "anticlérical", je lis ceci : "Opposé à l'influence ou à l'ingérence du clergé dans les affaires publiques".


Si l'on accepte ces définitions, qu'actuellement on soit de l'un ou l'autre bord ne change rien aux faits : ce ne peuvent être que des opinions, puisque nous vivons, fort heureusement, dans un
pays LAÏQUE. (Où par ailleurs le principe de laïcité est bien souvent contourné ou bafoué - mais c'est une autre question ...).


Ces définitions sont probablement exactes, pour moi elles sont pour le moins incomplètes, ou trop neutres ...


Je vois les choses ainsi : le cléricalisme est la soumission à une idéologie, l'obéissance inconditionnelle à des croyances, des prescriptions, des interdits, etc ... C'est le respect excessif de
la "hiérarchie", de la parole de ses "supérieurs", donc parole sacrée et indiscutable. C'est accorder aux "autorités" un respect dû à ... dû à quoi ???


Etre anticlérical, c'est donc pour moi l'inverse (élémentaire, mon cher Watson! pardon, mes chers M. Muglioni et Mme C. Kintzler ...).


Mais il faut préciser que je m'efforce de ne jamais considérer un croyant sincère (et si possible, d'esprit ouvert ...) avec condescendance. En dehors de ma famille proche, la plupart de mes amis
et relations sont chrétiens, et, je le suppose, plus ou moins croyants. "Je suppose", car à vrai dire, nous en parlons si peu! J'apprécie énormément ces personnes et nous sommes en excellents
termes, bien que je ne partage pas du tout leurs idées, ... enfin, celles que je leur attribue (mais beaucoup ne le savent sans doute pas ...).


En revanche, j'assume totalement le fait d'être ANTICLERICALE, avec le sens que vous donnez à ce terme - et avec le sens que je lui attribue moi-même. Argumentation??? Allons donc, il suffit de
se reporter à TANT d'articles de ce blog, de vous Catherine, de M. Muglioni, et de tant d'autres ...(Pourquoi me fatiguerais-je, quand vous le faites si bien !). Il n'est plus possible d'ignorer les méfaits des "religions du Livre"!


Malheureusement, je relève une fois de plus combien les confusions et détournements du sens des mots alimentent les malentendus, les batailles de chiffonniers et les échanges d'amabilités,
innombrables partout ...


Un seul exemple : pour certains, "laïque" prend le sens de "laïcard", quand ce n'est pas "athée"- comme vous le rappelez, M. Muglioni. Un exemple parmi tant ...


Dans un récent "Libération" (celui du lundi 14/01), un excellent article de monsieur Henri Peña-Ruiz, intitulé "Laïcité : en finir avec le double jeu". Dans son dernier paragraphe, il rappelle la
"définition" de la laïcité VUE par Laurent Wauquiez, qui est "La laïcité, c'est le respect de toutes les religions". Encaissez ça, braves gens, et surtout, ne mettez pas en doute ce que
dit M.Wauquier!


Je ne peux mieux faire que citer M. Henri Peña-Ruiz :


"Trois erreurs en une formule. D'abord ? Le respect porte non sur les religions, mais sur la liberté de croire, qui n'implique nullement que les croyances et les
opinions soient en elles-mêmes respectables. Je ne respecte ni la croyance raciste ni une religion qui brûle les hérétiques ou proclame l'infériorité de la femme. Ensuite, si respect il doit y
avoir, il ne saurait se réduire à la liberté de croyance religieuse. La liberté de se choisir athée ou agnostique, ou de n'avoir aucune croyance, est tout aussi respectable, sauf à faire des
discriminations. Enfin, la laïcité n'est pas qu'une attitude : elle se définit comme cadre juridique du vivre ensemble fondé sur des principes de droit universels et non sur un particularisme
religieux. Liberté de conscience et autonomie de jugement, égalité de droit, sens du bien commun à tous : tel est le triptyque fondateur d'un idéal plus actuel que jamais. Il est temps que la gauche laïque ose enfin être elle-même [souligné par moi]


J'aurais eu envie de commenter, peu ou prou, quelques passages de ce texte, mais laissons-le tracer son chemin ...


Quand même, je ne peux m'empêcher une note de pessimisme (en rapport avec la dernière phrase ci-dessus) : COMBIEN SERONT-ILS, LES
"PRO", le dimanche 27/01, à la contre-manif ???


Ne parions pas, nous avons de grands risques de perdre ...

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