7 septembre 1970 1 07 /09 /septembre /1970 17:52
Le travailleur, le mercenaire
et l'identité nationale
par Jean-Michel Muglioni

En ligne le 4 décembre 2009
Jean-Michel Muglioni ne croit pas que la vague de suicides dont la presse s’est fait l’écho et qu’elle a généralement attribuée à la dégradation - en effet considérable - des conditions de travail dans certaines entreprises soit un simple accident. Il y voit un symptôme. Comme il l’a déjà noté dans ce blog, un peuple auquel on propose seulement de s’enrichir et qui ne se révolte pas a perdu son âme. Il faut donc pour le ranimer quelque peu lui tenir le discours de l’identité nationale, tactique éculée mais dangereuse car efficace. L’histoire du vingtième siècle a montré que la France était capable de trahir l’idée de nation formulée en 1789 et que ceux qui la trahissaient prétendaient être seuls de vrais français.

Sommaire de l'article :
  1. Le sens des mots libéral, privé et public
  2. Intérêt intéressant et intérêt intéressé
  3. L’intérêt n’est pas le mobile le plus puissant
  4. Au monde du « gagner plus », le travail ne vaut rien
  5. Mercenaire ou salarié ?
  6. Le travailleur, mercenaire en son propre pays
  7. La carotte nationale
  8. Un ordre multinational sans nation
Notes

« S’il n’était pas son propre patron, un médecin ne se consacrerait pas à la médecine ». Un ami qui m’est cher justifie par ce genre d’argument le caractère libéral de la médecine, sans avoir un instant l’intention de vexer l’ancien fonctionnaire que je suis. Tel est le poids de l’idéologie qu’il rend aveugle les meilleurs. Sur quoi en effet se fonder pour penser qu’un médecin salarié « travaille moins » qu’un médecin « libéral », sinon sur une certaine idée du travail et de la nature humaine dont il a déjà été question dans ce blog et dont il faut décidément réexaminer le sens et les conséquences ? Réfléchir sur ce qu’on comprend ou ne comprend pas n’est pas se précipiter à changer le monde. Mon propos n’est donc pas de proposer une réforme de la médecine, et si son actuelle organisation permet de soigner les malades, ce serait vain. Qu’une profession dite libérale ou privée puisse contribuer au bien du public, je suis même très loin de le nier.


1 - Le sens des mots libéral, privé et public
Dans notre médecine dite libérale, le médecin, comme l’instituteur, travaille pour le bien du public et il n’est pas plus payé par son patient que l’instituteur par ses élèves ou leurs parents. Les termes de libéral et de privé ont-il donc un sens ou ne sont-ils que des slogans ? Qu’on n’objecte pas qu’une caisse de sécurité sociale qui rembourse des honoraires est autre chose que la trésorerie générale qui verse les traitements les fonctionnaires ! Autre exemple : dans la plupart des établissements d’enseignement dit privés, les professeurs, formés dans les universités publiques, sont payés par l’Etat qui définit les programmes et les horaires. Où l’on voit que sans demander à ses contemporains de réformer telle ou telle institution mais exigeant d’eux seulement qu’ils ne disent pas n’importe quoi et donnent aux mots leur vrai sens, Socrate était révolutionnaire.


2 - Intérêt intéressant et intérêt intéressé
Reprenons l’argument de mon ami. « S’il n’était pas son propre patron, un médecin ne consacrerait pas tout son temps à la médecine ». Il présuppose qu’un homme ne peut vraiment se consacrer à son métier que s’il est à son compte, seule garantie de sérieux, et, finalement, de compétence. On ne se donne de la peine que par appât du gain. Il n’y a d’autre « intérêt » que celui de l’homme « intéressé » dont le travail n’est pas nécessairement « intéressant ». Si donc les hommes, étant par nature égoïstes, sont payés quoi qu’ils fassent, comme souvent les fonctionnaires, ils n’ont plus aucun mobile qui les incite à travailler, sinon la peur du chômage, à condition toutefois que le chômeur ne se soit pas indemnisé.
Un tel galimatias pourrait aussi bien justifier les grèves et la paresse : si je ne suis pas assez enrichi par mon travail, je réclame une augmentation de salaire par tous les moyens, et si je ne l’obtiens pas, je me fatigue le moins possible. J’ai vu les maçons d’une petite entreprise travailler avec une lenteur calculée. Ils le justifiaient par leur salaire, et ils économisaient leurs forces pour travailler le samedi et le dimanche. Ils sont venus chez moi un samedi, faire en quelques heures, gratuitement, ce que pour leur patron ils auraient mis plusieurs jours à achever.
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3 - L’intérêt n’est pas le mobile le plus puissant
L’intérêt tel qu’il est compris par l’anthropologie qui domine le monde est tout sauf l’intérêt du travail. Or il arrive qu’un homme se passionne pour son travail, comme mes maçons. Et s’il est vrai qu’il y a des tâches rudes ou en elles-mêmes sans intérêt, l’intérêt du travail en tant qu’il est utile pour l’ensemble de la collectivité est un mobile suffisant pour des hommes. L’extrême dureté du travail des mineurs les a-t-il empêchés de fournir au pays son énergie et leur fierté était-elle vaine ? Je ne dis pas que travailler jusqu’au sacrifice soit souhaitable ou même sensé, mais un homme soulevé par un idéal sait vaincre le stress. Or l’argent n’est pas un idéal. Il est faux que seul incite au travail l’appât du gain ou la nécessité. Il est faux qu’un fonctionnaire ou un simple salarié qui travaille soit une exception à la nature humaine, c’est-à-dire un monstre. L’idée de l’homme qui fait le fond des attaques contre la fonction publique est contraire à l’expérience. Non pas à mon expérience personnelle : leur pratique contredit les paroles de ceux-là-même qui professent cette noire anthropologie. L’ami qui soutient cette thèse a fait prévaloir pendant toute sa carrière l’intérêt du malade sur toute autre considération. Il y a beau temps qu’il mènerait une autre vie si la médecine n’était pas sa vocation. Et il sait bien que le dévouement des infirmières n’a rien à voir avec le niveau de leur salaire – au point qu’on en abuse assez et qu’on se garde de les mieux payer. Pourquoi tant d’hommes animés par une vocation ou par la passion de servir, prétendent-ils qu’en réalité il est inscrit dans la nature humaine qu’on ne travaille que pour s’enrichir ? Et si les honnêtes gens croient que l’homme est méchant par nature, que pensera-t-on de moi, car je ne me trouve pas assez méchant pour accuser la nature humaine ?


4 - Au monde du « gagner plus », le travail ne vaut rien
Or si l’homme a d’autres aspirations que l’argent, s’il a d’autres rêves que le confort, s’il a d’autres intérêts que l’intérêt, s’il est capable de s’enthousiasmer, si la justice et le droit lui donnent la force de se battre plus encore que le désir de richesses, et si de telles exigences ne peuvent pas ne pas l’animer, puisqu’elles le distinguent des bêtes, qu’arrive-t-il dans un monde qui les ignore et où seule compte l’avarice ? Car tel était autrefois le nom de la passion de l’argent. Si l’argent est le seul mobile, si un slogan : « travailler plus pour gagner plus », finit par plaire au plus grand nombre, c’est-à-dire si les plus pauvres et les plus opprimés en viennent à croire que le travail a pour fin l’enrichissement personnel, ou la prise légale d’intérêt, alors le travail devient un enfer pour qui n’a pas une âme de mercenaire. Si l’unique fin du travail est la nécessité et que seule l’urgence de gagner sa vie mobilise les hommes, c’est l’esclavage. « Travailler plus pour gagner plus » est un slogan esclavagiste - l’esclavage ou la prostitution ne se caractérisent pas toujours par la pauvreté. Mais il signifie du même coup que le travail ne vaut plus rien. Ou, s’il est permis de prendre les mots au sérieux, il faut dire que travailler ne vaut pas la peine. Dans le slogan de la « valeur travail », quelle ironie cynique ! Quand seule compte la valeur marchande et que toute dignité est perdue, quand donc l’honneur d’être homme a disparu, faut-il s’étonner de cette forme ultime de grève qu’est le suicide ? Désespoir et non lâcheté, dans un univers vide de sens.
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5 - Mercenaire ou salarié ?
Distinguons, pour le comprendre, mercenaire et salarié. Littré - sans doute dira-t-on que c’est un homme du passé - donne à l’adjectif « mercenaire » un sens péjoratif : est dit mercenaire, ce qui se fait seulement pour le salaire. C’est moi qui souligne. Par exemple le médecin ne soigne pas les malades seulement pour obtenir ses honoraires ni même d’abord pour cela, il les soigne en vertu du serment d’Hippocrate. Et l’on parle encore d’un mercenaire comme d’un tueur à gages, ou, si cette comparaison choque, on admettra qu’un mercenaire n’est pas un combattant qui risque sa vie pour la liberté de sa patrie : ce qu’il fait pour de l’argent ne l’engage pas, et il pourrait aussi bien se battre dans un autre camp. Qu’est-ce au contraire qu’un salarié ? Un homme qui reçoit un salaire - qu’on l’appelle traitement, émolument, honoraires, paye, ou comme on voudra - parce que son travail ne le nourrit pas. Travailler, c’est remplir une fonction qui, qu’on l’appelle publique ou privée, est utile au public et non à celui qui travaille. Le médecin exerce la médecine pour sauver la vie de ses malades et comme le cordonnier il mourrait de faim s’il ne recevait un salaire. Si le boulanger peut manger son pain, son travail ne lui permet pas de se vêtir, etc. Pour tout travail il faut un salaire parce qu’un travail, de même que la médecine n’est pas utile au médecin mais au malade, n’est pas utile à celui qui le fait mais à ceux pour lesquels il est fait. Certes, le médecin peut être malade et se soigner ou le cordonnier se faire des chaussures, mais il y a une plus grande vérité qu’on ne l’imagine dans l’adage qui dit que le cordonnier est le plus mal chaussé : il travaille pour les autres. Le travail est par nature social ou altruiste ; par nature il est gratuit, comme disait Auguste Comte, créateur du terme altruisme. Au lieu d’étendre à la fonction publique le langage des entreprises dites privées et de considérer les élèves comme les clients d’une école, remarquons que le « client » lui-même est toujours autre chose qu’un simple payeur. Au lieu de prétendre avec une sociologie noire, qui a implicitement adopté l’anthropologie libérale, que le don n’est jamais qu’un échange, ou même une concurrence où l’on donne pour obliger et se faire des vassaux, n’est-il pas permis de penser que l’échange, qui est premièrement échange de travaux, est d’abord un don ?


6 - Le travailleur, mercenaire en son propre pays
Entre coopérer à la vie de la société par son travail et être mercenaire, la différence est de nature. Or on voudrait en France que les salariés soient des mercenaires dans leur propre pays et qu’ils travaillent non pas pour contribuer au bien commun, mais pour gagner plus. Car il n’est pas question de rétribuer justement les salariés, mais de les rendre courageux par l’appât du gain. Faux courage, sans honneur. Le travail alors a perdu sa dignité au point que la question se pose de savoir si dans ces conditions un homme libre est obligé de coopérer à la survie d’une telle association. L’idée de service public est dès lors devenue obsolète (1). Quand nous proposera-t-on de travailler pour le bien commun ? Quand, par exemple, dans une entreprise de télécommunication, aura-t-on pour dessein premier de faire que les télécommunications fonctionnent bien dans tout le pays, et non pas de gonfler le portefeuille des actionnaires ? Si ceux-ci par leurs placements permettent le financement du travail, c’est-à-dire la bonne marche des télécommunications, il est juste qu’ils soient rétribués, car leur richesse au lieu d’être dépensée en pure perte sert au bien commun. Cette avarice-là, capitaliste, est sociale, contrairement à celle du mercenaire, et Comte refusait d’y voir un vice. Mais elle cesse d’être sociale et devient mercenaire lorsque l’argent qu’elle retient n’est pas mis au service du travail commun et que le travail n’a plus qu’une finalité financière. Ainsi revient l’esclavage : le plus grand nombre travaille pour quelques-uns, ses maîtres. Or paradoxalement les Américains sont plus patriotes que les Français dans leur travail : ils sont fiers de la liberté conquise par les Pères Fondateurs, et en cela moins prisonniers de leur modèle économique que leurs imitateurs.
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7 - La carotte nationale
Même s’ils ont l’argent pour idéal, même si leur politique se fait à la corbeille, les hommes de pouvoir peuvent pressentir qu’un peuple sans idéal est sans ressort. Ils ne savent pas que la dépression est morale d’abord et non économique, ils ne savent pas qu’elle a pour principe l’oubli du sens. Mais instinctivement et comme par une sorte de sensibilité animale ils trouvent les mots qui assurent leur pouvoir sur les foules. Ainsi, ils sentent que leur discours sur ce qu’on appelle la « valeur travail » ne suffit pas à revigorer leurs sujets, d’autant que le chômage est à leurs yeux une nécessité. Toute tentative de prendre en main le destin de leur pays leur semblant vouée à l’échec, puisqu’ils ne peuvent rien sur la conjoncture économique mondiale, et qu’au contraire ils se réjouissent de devoir subir la loi du marché planétaire (2), il ne leur reste plus qu’à faire vibrer la corde patriotique. Paradoxalement, une politique obsédée par la suprématie américaine, ou plutôt par la domination des sociétés dites multinationales, et prête à tout pour y collaborer, s’habille donc d’un discours sur l’identité nationale. Le malheur est qu’on ne chantera pas La Marseillaise comme en 1792, mais comme dans les stades, et il ne faudra pas alors se plaindre qu’elle soit sifflée.


8 - Un ordre multinational sans nation
Quand toutes les décisions politiques sont déterminées par la recherche de la croissance, la langue française doit disparaître. Depuis plus de trente ans le nombre d’heures consacrées à l’enseignement du français diminue régulièrement dans les collèges et les lycées. Le CNRS conseille, paraît-il, aux philosophes d’écrire leurs articles directement en anglais s’ils veulent être bien notés. L’obsession de l’économie impose de se ranger dans le camp des riches, d’imiter leurs mœurs ou leurs institutions et de parler leur langue. L’université française renoncera-t-elle à sa spécificité, maintenant qu’elle délivre des diplômes au nom anglais, comme master ? On prétend que par là l’Europe s’unifie quand elle cesse d’être elle-même. Nous subissons le règne du multinational, c’est-à-dire de puissances supérieures aux Etats et par conséquent hors la loi. Dans un tel monde, réfléchir sur l’idée de nation telle qu’elle a été formulée en 1789, c’est mesurer tout ce qui nous sépare de l’idéal révolutionnaire
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© Jean-Michel Muglioni et Mezetulle, 2009


Notes   [cliquer ici pour fermer la fenêtre et revenir à l'appel de note]
  1. Dans ces conditions, le sort de la fonction publique est scellé. Depuis les débuts de la République en France, il est vrai, on s’en prend à la paresse supposée des fonctionnaires. La sécurité de l’emploi, qui les faisait jalouser après la crise de 29, et qui les rend ingouvernables, est tenue aujourd’hui pour un obstacle à la bonne marche de l’économie. Mais en réalité, c’est l’idée même d’intérêt général qui est devenue désuète.
  2. La lutte contre le chômage est un leurre : elle habille l’organisation du chômage. La mondialisation du marché du travail est destinée à baisser le coût du travail et à détruire peu à peu ce que deux siècles de lutte avaient permis d’obtenir pour améliorer le sort des hommes. Le salarié européen coûte cher, et s’il se défend, il suffit de donner son travail aux malheureux d’ailleurs. L’internationalisme capitaliste l’a emporté. L’internationalisme socialiste a échoué, comme le prouve l’incapacité des gauches et des syndicats à s’opposer à la régression. Comment en effet ceux-là même qui ont professé que l’idée républicaine était une idéologie et la loi ou le droit des instruments d’oppression pourraient-ils aujourd’hui défendre le droit du travail et, je ne dis pas obtenir mais seulement demander que la loi règle, même dans le travail, le rapport des hommes entre eux ?
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commentaires

Edouard Jolly 12/12/2009 22:56


Je vous invite à consulter l'excellent article d'Alain Cambier sur la valeur travail, disponible gratuitement à cette adresse : http://ustl1.univ-lille1.fr/culture/publication/lna/detail/lna47/pgs/lna47p34.pdf


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