26 septembre 1970 6 26 /09 /septembre /1970 21:15

Laïcité et psychanalyse
par Daniel Liotta (NB)

En ligne le 22 septembre 2010


Une politique de la « santé mentale » peut-elle être menée au nom de la puissance publique? Les offensives récentes contre la psychanalyse prennent le risque de la normalisation tant des praticiens que des patients dont on poursuit toujours le « bien ». Le règne des experts et des évaluateurs ne tolère aucune zone préservée de leur regard généralisateur. Avec l'appui tapageur du discours comportementaliste, c'est aussi la rationalité de la pratique analytique qui est récusée, sommée qu'elle est de renoncer à la thèse fondamentale de la singularité des subjectivités. En supposant des « groupes » de malades classés selon une échelle de « troubles du comportement », ces offensives s'en prennent autant à la psychanalyse qu'à la laïcité : elles tentent en effet de briser ce que Daniel Liotta appelle ici une logique paradoxale. Plus largement encore, érigeant des normes extérieures en religion sociale, c'est une forme d'incroyance qu'elles invitent à pourchasser.
Ce texte a été initialement publié par la revue Cliniques méditerranéennes, 2009/1, n° 79, p. 297-308, en ligne sur le site Cairn.

Sommaire

  1. Un enjeu laïque : préserver le vide
  2. Une logique des ensembles identique : les classes paradoxales
  3. Une épreuve commune : deux figures de l'incroyance, l'athée et l'analyste
  4. La psychanalyse laïque
  5. Notes
  6. Références


On a encore en mémoire certains événements français des années récentes : la proposition d’amendement Accoyer, qui prétendait réglementer et évaluer l’exercice professionnel en matière de « santé mentale », le plan Cléry-Merlin, qui, entre autres projets, prévoyait de confier à un expert et un évaluateur agréé par l’État le choix de la thérapie des patients se plaignant de souffrance psychique, les rapports de l’INSERM consacrés notamment à l’expertise des « troubles mentaux » et des « troubles de conduites » chez l’enfant et l’adolescent. Ces événements indiquent qu’un idéal d’évaluation prétend régner sur la médecine de la « santé mentale ». Cet idéal est en adéquation avec celui des Manuels diagnostiques et statistiques des troubles mentaux (DSM) III et IV composés aux États-Unis et qui instaurent des échelles d’évaluation afin de déterminer la sévérité des « troubles » mentaux et comportementaux.


Ce rapide repérage nous a conduits progressivement de la politique à la thérapie et enveloppe une question elle-même historique et politique : est-ce la politique de la santé mentale qui se règle sur l’évolution de la nosologie des « maladies mentales », ou est-ce cette nosologie qui répond à une demande politique et sociale ? Ou bien encore chacune des deux instances s’articule-t-elle à l’autre selon un mouvement qui déjoue cette alternative ?

N’abordons pas ici cette importante question et faisons deux remarques qui paraîtront d’abord sans rapport. D’une part, cette politique moderne de la « santé mentale » a souvent été pensée par les psychanalystes comme ce qu’elle est objectivement : une attaque contre la rationalité et la pratique analytiques. D’autre part, il nous semble que ces offensives peuvent être articulées aux déclarations anti-laïques dont on sait que l’actuel président de la République est friand. Ne cherchons point cependant à déterminer un sombre manipulateur qui tirerait tous ces fils. Tentons plutôt de cerner en quoi ces assauts contre la psychanalyse constituent également une charge contre les principes et la pratique de la laïcité politique. Tentons de saisir les points de rencontre entre ces attaques et affirmons que la création d’(a)lpha – Association pour la laïcité de la psychanalyse (1) est plus encore que précieuse : elle est essentielle, car elle oblige la pensée – et singulièrement les psychanalystes et les sujets lucides quant à leur responsabilité politique – à nouer les deux causes, analytique et laïque, pour que chacune, peut-être, soit plus consciente de ce qui l’articule à l’autre. Les nouer, cela signifie : esquisser la logique commune des « ensembles » qu’elles constituent, déterminer la figure-limite qu’elles proposent et, finalement, entendre ce que Lacan nomme « la laïcisation » de l’analyse. Partons de l’enjeu présent.


1 - Un enjeu laïque : préserver le vide

La laïcité politique se caractérise, d’abord, par le refus de fonder les relations politiques sur les signifiants-maîtres et des transcendances, des « maîtres-mots » ainsi que les a nommés Jean-Claude Milner (2) : Dieu ou les dieux, le Sang, la Race, la Terre mais aussi le Travail ou la Nature présentent autant de ces légitimités supposées du politique. La politique est ainsi travaillée par le désir de hiérarchiser et d’uniformiser les corps, les discours et les comportements. Certains de ces signifiants-maîtres semblent archaïques ; d’autres sont toujours en action. Or l’histoire, depuis la fin du XVIIIe siècle, a fait émerger deux maîtres-mots : la « société » et la « santé (3) ». En leur nom, Cléry-Merlin a prétendu confier à un évaluateur le choix de thérapies, Accoyer a prétendu protéger les patients, et le rapport de l’INSERM repérer les pathologies des enfants et adolescents. Ces prétendus soucis de protection se développent sur un mode bi-face : la prétention à normer et légiférer sur l’intime (le choix du « psy », les relations parents/enfants) et la connaissance de la « santé mentale » des populations (sélection des thérapies selon le profil des troubles, repérage des sujets selon leurs comportements).

Or, contre une politique d’État fondée sur les signifiants-maîtres, la laïcité impose la neutralité qui fut d’abord affirmée en matière religieuse (4). Cette neutralité est fondée sur ce que l’on peut appeler, au sens le plus large,le devoir de réserve de la puissance publique. Celle-ci doit s’interdire de se prononcer sur les croyances et les opinions, et donc sur les comportements et les pratiques qu’engagent ces opinions, tant que « leur manifestation ne trouble pas l’ordre public », énonce la loi française (5).

Autrement dit : la puissance publique s’autolimite et se différencie de ce que l’on peut nommer la société civile, lieu des particularismes dans lequel jouent les intérêts, les désirs et les « opinions » privés – lieu où l’intime peut à la fois se déployer et se cacher, lieu où les populations peuvent à la fois se structurer et se différencier. Ce devoir de réserve qui incombe à la puissance publique a son corollaire dans la tolérance qui règne dans la société civile. Cette tolérance ne peut être identifiée ni à une concession – qui est une faiblesse du pouvoir – ni à une dérogation – qui est une faveur accordée par le pouvoir. Elle est la reconnaissance du droit juridique fondamental, de la « liberté » fondamentale produite par la politique laïque : le droit de penser, de vouloir et d’agir, dans le respect des lois, sans obéir à une norme ou à un mode de pensée imposé par la puissance publique. De ce point de vue, la politique laïque est une politique de la limite, de la séparation entre, d’une part, l’État soumis à un devoir de réserve et, d’autre part, la société civile, lieu de la tolérance – séparation en vertu de laquelle le premier doit organiser et protéger le « vide », l’absence d’impératif et de norme étatique en matière d’« opinion » et dans les choix d’existence.

C’est pourquoi il faut prendre tout à fait au sérieux la remarque d’Accoyer déclarant avoir été soudain mis en présence d’un « vide juridique » : « Il n’y a pas en France de cadre légal définissant l’usage des psychothérapies (6) » ; c’est ce désir de combler le vide dans le choix si intime d’un « psy » qui fait de la proposition d’amendement une mesure antilaïque. Au contraire, la laïcité se caractérise par le souci de maintenir et de protéger ce vide, c’est-à-dire de préserver cet invisible aux yeux de la puissance publique. Or ce souci de protection indique qu’une logique des « ensembles » est commune à la laïcité politique et à la psychanalyse.
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2 - Une logique des ensembles identique : les classes paradoxales

Esquissons la déduction. Puisque la puissance publique laïque s’impose un devoir de réserve sur les opinions particulières et, en général, sur les modes d’existence particuliers qui se développent dans la société civile, elle s’interdit donc de définir le sujet politique en référence à ceux-ci. Elle se donne ainsi un sujet évidé de tous ces particularismes, un sujet nu, pourrait- on dire, dans la mesure où elle définit celui-ci comme une pure singularité, une unicité dont les déterminants sont juridiques, qui est nommée « citoyen », et dont la puissance d’agir garantie par le droit est appelée, disions-nous, « liberté ». Or on doit ici entendre par « juridique » le principe suivant : que les droits et les devoirs qui valent également pour tous, et donc universellement, garantissent que l’effectuation de la puissance d’agir de chacun des citoyens s’accorde avec celle des autres. De la sorte, l’universel juridique oeuvre à rendre compossibles les singularités ; il oeuvre à rendre compossible l’exercice des libertés de tous et de chacun. C’est bien ce système que la politique de la « santé mentale » agresse lorsque l’universel est abaissé au rang de « généralités » (« les enfants dangereux », les individus manifestant tel « trouble » mental ou comportemental) et le singulier nié au profit du « normal (7) ».

Précisons la logique laïque. Dans son puissant livre, Les noms indistincts, Milner évoque « le secret de la politique moderne », « faire lien social de ce qui disperse tout lien (8) », l’exercice singulier de la liberté. Selon cette perspective, la politique laïque est une politique des classes paradoxales ainsi définies : la propriété qui unit les éléments est celle qui les disjoint. Les sujets se rassemblent dans la mise en rapport de ce qui les disperse : leur singularité. Nous tirons ici les conclusions de ce que nous disions précédemment à propos de la tolérance : les citoyens participent universellement à la chose politique mais chacun d’eux peut, dans le respect des lois, cultiver son mode unique de se rapporter à son corps et sa pensée – et, le cas échéant, d’affronter ses souffrances psychiques et physiques selon ses choix propres. Saisi sous son plus grand profil, on perçoit l’ennemi de la laïcité : dans le domaine du privé et de l’intime – et quoi de plus privé et intime, quoi de plus insubstituable que la relation du sujet avec sa pensée et son corps ? – la passion politique des classes non paradoxales qui nient le singulier au profit de l’ensemble.

Or comment ne pas percevoir ici la similitude entre laïcité politique et psychanalyse ? En effet, celle-ci se règle, dit Milner, sur cette logique des classes paradoxales :
[…] considérons les noms dont use la psychanalyse. Sténogramme d’un amas de cas, ils semblent verser ceux-ci du côté de leur communauté de propriétés, mais, en retour, ils sont censés saisir, dans l’amas, cela justement qui fait cas, c’est-à-dire qui résiste à toute communauté. Et qui dit le névrosé, le pervers, l’hystérique, l’obsessionnel fait entendre, sous les espèces du singulier générique, l’unicité d’un sujet, qui lui est homonyme : littéralement, nul ne saurait dire si, par ces noms, c’est un genre ou un individu, ou un archétype qui est désigné. Dans cette vacillation caractéristique, s’épellent des multiplicités dont le mode est la dispersion, et le principe, le réel d’un désir… Le nom de névrosé, de pervers, d’obsessionnel, nomme ou fait semblant de nommer la manière névrosée, perverse, obsessionnelle qu’à un sujet d’être radicalement dissemblable d’aucun autre (9).
La catégorie « hystérique », « obsessionnel » énonce ce qui sur le mode hystérique ou obsessionnel dissout la catégorisation ; la politique laïque unit ce qui dissout l’unité. Il est certes absurde de prétendre que les singularités objectivées par la politique laïque et la psychanalyse sont identiques. Le sujet de la politique laïque et le sujet de l’inconscient sont plus que différents : ils sont radicalement hétérogènes. Mais la laïcité et la psychanalyse proposent un commun principe de dispersion des singularités qui est également un principe pour leur mise en rapport : il existe une homologie entre la pratique des classes paradoxales analytiques et celle des classes paradoxales laïques. Et la « communauté » des analystes, si elle existe, ne peut être, comme celle des sujets politiques, qu’une communauté paradoxale (10).

Nous pouvons alors commencer à comprendre pourquoi ce qui s’oppose à la logique paradoxale de la psychanalyse s’oppose aussi à la laïcité. L’évaluation développée par les DSM III et IV et par les rapports de l’INSERM que nous évoquions pose l’existence d’une échelle de troubles mentaux et comportementaux. Ne considérons pas ici les grossières déficiences épistémologiques de cette nosologie ; cette critique fut déjà excellemment opérée (11). Notons que cette pensée procède selon une double homogénéisation. Elle se donne pour objet des troubles mentaux et comportementaux considérés comme homogènes en tant qu’ils sont distribués dans les mêmes généralités – par exemple, l’anxiété, la dépression, la timidité, le « trouble oppositionnel avec provocation » –, généralités segmentées (même si elles peuvent être associées) et isolées des subjectivités singulières ; il est alors possible de comparer ces troubles suivant leur intensité. Dans ces conditions il est aisé de postuler des « groupes homogènes de malades » puisque ceux-ci ne sont plus que les supports anonymes et désingularisés des troubles. Évaluer ici, c’est-à-dire cultiver l’illusion de cette double homogénéité subjective et objective, c’est donc déterminer un degré sur l’échelle des troubles de sorte que les déterminants pathologiques et les patients formen trespectivement des classes simples qui nient toute singularité subjective. Les descriptions imposent une quantification qui met hors jeu ce que le sujet enveloppe d’insubstituable. Dans une démarche totalement opposée à celle de la cure analytique – selon laquelle la singularité du symptôme n’émerge que dans la singularité de la relation analytique – la production du diagnostic suppose alors de nier, au profit de généralités nosologiques, ce qui singularise le sujet et son symptôme (12).

Que des échelles diagnostiques soient nécessaires en médecine et permettent une thérapie plus efficace, nous n’en discutons pas ici ; qu’elles soient imposées en ce qui concerne les « troubles » mentaux et comportementaux manifeste un investissement du champ de la subjectivité par un simulacre de rationalité médicale. Or c’est dans le même geste que ces nosologies comme celles de l’INSERM imposent des classes non paradoxales de « pathologies » psychiques et que la puissance publique (dont l’INSERM est une institution) « expertise » les comportements et ainsi nie la singularité paradoxale au profit de normes particulières auxquelles elle prétend soumettre l’intimité des sujets et des familles. Le repérage des « troubles » et l’indiscrétion, qui prétend faire de l’intime un objet public, sont opposés à la logique de la psychanalyse et à celle de la laïcité. Elles nient la singularité du sujet de l’inconscient et elles nient également celle du sujet politique, au nom des généralités nosologiques imposées par les pouvoirs publics. Cette dernière négation peut paraître bien abstraite ; elle ne l’est pas si l’on prend en considération les visées normalisatrices que ces généralités enveloppent.

Que ces généralités ne puissent être dissociées de telles visées, le rapport de l’INSERM consacré au « Trouble des conduites chez l’enfant et l’adolescent » peut le confirmer. Les « troubles de conduites » embrassent dans une même logique d’une part ce que l’on peut appeler ironiquement après Foucault les délits de caractères et, d’autre part, les transgressions effectives de la loi. Lisons : les « troubles de conduites » constituent « une palette de comportements très divers qui vont des crises de colère et de désobéissance répétées de l’enfant difficile aux agressions graves comme le viol, les coup set blessures et le vol du délinquant. Sa caractéristique majeure est une atteinte aux droits d’autrui et aux normes sociales (13). » La détermination de la « personnalité antisociale » enveloppe la même indistinction puisqu’elle est définie comme « mode général de mépris et de transgression des droits d’autrui à partir de l’âge de 15 ans » et suppose qu’avant cet âge le sujet ait « rempli les critères diagnostiques du trouble de conduites (14) ». Dépister et prévenir ces troubles, c’est s’inféoder à une police des familles et à une police thérapeutique qui mettent entre parenthèses la distinction du public et du privé ; c’est, à partir de cette inféodation, repérer et traiter celui qui est évalué selon des généralités nosologiques qui sont déterminées à partir des normes sociales et caractérielles par ailleurs mal distinguées du respect des lois. Double négation qui transgresse les principes laïques : négation de la démarcation entre la puissance publique et la société civile, négation du singulier au profit de la norme.

Nous disions : cette nosologie et cette négation de la singularité subjective s’opposent à la fois au sujet tel qu’il est pensé par la psychanalyse et au sujet tel qu’il est pensé dans la politique laïque. Précisons maintenant ce qui noue les deux pensées en repérant les figures-limites politiques que présentent la laïcité et la psychanalyse.
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3 - Une épreuve commune : deux figures de l'incroyance, l'athée et l'analyste

Considérons la figure de l’athée, qui fut un repoussoir d’une laïcité « faible » assimilée simplement à la tolérance religieuse. Dans sa Lettre sur la tolérance (1689), Locke affirme que l’État doit pratiquer la tolérance à l’égard des croyances religieuses, mais affirme cependant qu’il existe des sujets intolérables : Enfin, ceux qui nient l’existence d’un Dieu ne peuvent en aucune façon être tolérés. En effet, de la part d’un athée, ni la promesse, ni le contrat, ni le serment – qui forment les liens de la société humaine – ne peuvent être quelque chose de stable et de sacré ; à tel point que, l’idée même de Dieu supprimée, tous ces liens sont ruinés (15).
L’athée fragilise (version faible), voire détruit (version forte), le lien politique qui est d’abord, ici, lien de discours et acte d’engagement (promesse, contrat, serment). Faute de se fonder sur une transcendance divine, faute de cette Maître référence, l’athée rend précaire voire impossible le politique – précarité dont se désole parfois notre président de la République. À lire ces lignes, on distingue deux motifs en cette destruction : l’athée ruine la confiance accordée au sens du discours et à la réciprocité intersubjective qui rendent tous deux possibles les engagements. A contrario, on peut esquisser une description élémentaire du religieux : la foi dans le sens et dans le semblable. Et si nous faisons encore un pas : la foi en un Autre garant de la complétude du sens et l’amour du prochain.

Il y a certes bien longtemps que l’athéisme a cessé de constituer l’intolérable de la pensée religieuse et qu’il s’est affirmé comme le refuge de nouvelles croyances (16). De cela on ne conclura pas que le premier combat historique de la laïcité doit être abandonné : la liberté de conscience en matière religieuse, et donc la liberté d’incroyance, doivent être défendues contre toutes les offensives théocratiques qui prétendent imposer en politique le maître-mot du divin. Mais le combat doit aussi être affirmé contre ceux qui érigent le lien social en nouvelle religion, et certaines déclarations présidentielles qui jugent l’instituteur en le comparant au rabbin et au prêtre participent de cette promotion religieuse du social.

Or l’analyste digne de la psychanalyse, qui porte une contestation violente de cette religiosité du lien social, offre une figure nouvelle de l’« incroyance » ; c’est pourquoi la tolérance envers sa pratique constitue présentement une mise à l’épreuve laïque du politique. En effet, en opposition avec les pensées et les institutions qui cultivent la foi dans le sens, l’analyste est l’agent d’une pratique qui cesse de flatter le sens – et ainsi de nourrir le symptôme – et met au travail l’analysant afin qu’il extraie du discours l’objet de jouissance hors sens ; il est aussi l’agent d’une pratique qui cesse d’entretenir le leurre des identifications – et ainsi d’élever l’autre au semblable puis de le soumettre à l’agressivité – et met au travail l’analysant afin qu’il s’achemine vers sa singularité et la solitude qui lui fait corps. De ce point de vue, l’analyse développe certes une clinique de l’« incroyance » : dans la singularité de la situation analytique peut se déployer une clinique de la subversion du sens et des identifications.

Or, puisqu’il existe une telle clinique, il convient plus radicalement de se demander si on peut concevoir une laïcité spécifique de l’analyse, et non plus seulement une homologie entre laïcité et psychanalyse.
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4 - La psychanalyse laïque

Il n’existe certes pas d’identité conceptuelle entre la politique laïque et la « Laienanalyse (17) ». Ce qui les différencie n’épargne cependant pas de saisir ce qui engage la « Laienanalyse » dans un combat dont l’adversaire peut être le même que celui de la politique laïque. La formule allemande énonce à la fois une tautologie et une déduction élémentaire : l’analyse « laïque » ou « profane » est ordonnée aux seules exigences de l’analyse. Elle refuse de recevoir de l’extérieur ses qualifications et ses garanties. En 1916, cette extériorité était celle de la médecine ; au début du XXIe siècle, elle est celle de l’évaluation administrative. L’exigence minimale de l’analyse est rappelée par Lacan : « La laïcisation aussi complète que possible du pacte préalable installe une pratique sans idée d’élévation (18). » Cette « laïcisation », outre la référence à la « Laienanalyse », engage au moins deux directions de lecture, liées.

D’une part, elle fait écho à la déclaration de Freud dans « Les voies de la thérapie psychanalytique », écrit deux ans après « La question de l’analyse profane ». Soutenir la laïcité de l’analyse est refuser à l’analyste la position de maître divin qui prétend élever l’analysant à la hauteur de ses propres idéaux ; ce qui signifie aussi que l’analyste doit refuser cette position à laquelle peut prétendre l’élever l’analysant. C’est là, littéralement, affirmer une analyse athée : Nous avons délibérément refusé de faire du patient qui, cherchant une aide, se remet entre nos mains, notre bien propre, de façonner pour lui son destin, de lui imposer nos idéaux et, avec l’orgueil du créateur, de le modeler à notre image, dans laquelle nous sommes censés mettre toutes nos complaisances (19).
D’autre part la « laïcisation » semble pouvoir être référée à la « neutralité», devoir de réserve du psychanalyste. Or Lacan indique sur quel mode il convient de réactiver radicalement le vocable en lui refusant la tiédeur d’une règle déontologique :
Soit un Y qui est un upsilon […]. Il y a quelque chose dont on part et qui se divise, à droite le bien, à gauche le mal. Qu’est-ce qui était avant la distinction bien-mal […] ? Il y avait là quelque chose avant que Hercule oscille à la croisée des chemins, il suivait déjà un chemin. Qu’est-ce qui se passe quand on change de sens, quand on oriente les choses autrement? On a, à partir du bien, une bifurcation entre le mal et le neutre. Un point triple, c’est réel même si c’est abstrait. Qu’est-ce que la neutralité de l’analyste si ce n’est justement ça, cette subversion du sens, à savoir cette espèce d’aspiration non pas vers le réel mais par le réel (20) ?
Exercer la neutralité, laïciser l’analyse, c’est opérer en deçà du bien et du mal, rebrousser chemin et s’écarter du bien – ce bien du sujet et des populations dont se réclament notamment les évaluateurs et des experts du psychisme. À quelle fin ? Non pour sacrifier au mal dont jouit l’analysant, mais afin de s’affronter à son réel et de traiter ce qui singularise sa jouissance. L’exigence laïque de la psychanalyse : à rebours des idéaux – dont les évaluations et les expertises psychiques sont des formes basses et illégitimes – accepter d’être aspiré vers ce point de singularité qui est le réel de l’analysant, point d’insoumission au maître-mot de la « santé », et en deçà du bien auquel prétend le maître-mot de « société ».

Conséquence ultime. Certains pensent que la psychanalyse est en danger politique de disparition et que désormais les maîtres-mots « société » et « santé » ne rencontreront plus l’opposition de l’analyse. Si cette opposition disparaît, cette disparition sera l’indice et l’effectuation de la fragilisation de la laïcité politique. Soyons clair : si elle disparaît, la tolérance en matière d’« opinion », et singulièrement d’opinion religieuse, ne sera pas mise à mal, bien heureusement. Mais le principe directeur de la laïcité sera bafoué, puisque sera niée la possibilité pour un sujet de s’affronter hors de tout contrôle et toute expertise étatiques à son point de singularité – en l’occurrence son mode le plus singulier de souffrance, de désir et de jouissance – en se disjoignant des nouveaux maîtres-mots et sans être soumis aux généralités nosologiques et normalisatrices. En ce sens précis, nous pensons que lutter pour le respect politique de la psychanalyse, qui permet ce travail sur soi, c’est bien lutter pour le respect de la laïcité.

Les différentes perspectives que nous avons envisagées – l’intrusion de l’évaluation étatique dans le choix du « psy », l’imposition au sein des populations de généralités normalisatrices, au contraire le principe des classes paradoxales, le respect d’une clinique de l’« incroyance » et la « laïcisation du pacte » analytique – nous ont ainsi obligés à penser comment le combat laïc croise le combat en faveur de la pratique analytique.

P.-S. : Cet article avait déjà été rédigé lorsque nous avons pris connaissancedu récent projet d’arrêté ayant pour objet « la formation conduisant au titre de psychothérapeute » (voir Le Nouvel Âne, n° 9, septembre 2008). Ce « document de travail » nous semble confirmer nos analyses, hélas.

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© Daniel Liotta 2008 et Cliniques méditerranéennes 2009



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NB - Daniel Liotta, professeur agrégé de philosophie, enseignant en classe préparatoire littéraire. Texte initialement publié dans Cliniques méditerranéennes 2009/1, n° 79, en ligne sur le site Cairn.
[Note de l'auteur] Ce texte n’aurait pas pu être écrit sans la lecture des livres de Jean-Claude Milner et ceux de Catherine Kintzler, de Condorcet, l’instruction publique et la naissance du citoyen (Paris, Gallimard, Folio-Essais, 1983) jusqu’à Qu’est-ce que la laïcité ? (Paris, Vrin, 2007). C. Kintzler est présentement le plus puissant penseur de la laïcité. On trouve un témoignage du dialogue entre les deux auteurs notamment dans la préface de Milner au Condorcet. Les analyses suivantes n’engagent cependant que leur auteur.

1. Voir A. Gaydon, « Un effort de laïcité », Quarto, ° 83, janvier 2005, p. 72, note 7 : (a)lpha, Association pour la laïcité de la psychanalyse (www. alpha-psychanalyse.org).
2. Les noms indistincts, Paris, Le Seuil, 1983, p. 70 et suiv.
3. Il est possible de lire toutes les archéologies et généalogies foucaldiennes comme des analyses de ces émergences. Les penchants criminels de l’Europe démocratique (Lagrasse, éd. Verdier, 2003) de J.-C. Milner analyse la montée en puissance et la logique du maître-mot « société ». M.-J. Del Volgo et R. Gori étudient les effets du maître-mot de « santé » dans La santé totalitaire. Essai sur la médicalisation de l’existence, Paris, Denoël, 2005, et dans Exilés de l’intime. La médecine et la psychiatrie au service du nouvel ordre économique, Paris, Denoël, 2008.
4. L’article premier de la loi du 9 décembre 1905 énonce : « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit l’exercice des cultes. » L’article 2 débute ainsi : « La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte. »
5. « Nul ne peut être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public », article 10 de la « Déclaration des droits de l’homme et du citoyen » du 26 août 1789 (reprise dans le préambule de la Constitution de la Ve République).
6. « Lettre à Bernard Accoyer et à l’opinion éclairée précédée de : “L’amendement 336” », Jacques-Alain Miller, Paris, Atelier de psychanalyse appliquée, 2003, p. 13. « Combler le vide », la formule importe, elle est également énoncée dans la lettre adressée par Accoyer et Dubernard le 13 décembre 2006 au Premier ministre : « L’article 52 vient, en effet, combler un vide juridique… »
7. On retiendra la formule de François Ewald : « Avec l’homme moyen, il n’y a plus d’universel ; tout au plus du général toujours spécifié », Histoire de l’État Providence, Paris, Le Livre de poche, 1996, p. 121.
8. Op. cit., . 97.
9. Les noms indistincts, p. 118-119. La mise en rapport entre paradoxe politique et paradoxe analytique fut posée par Catherine Kintzler dans Condorcet, l’instruction publique et la naissance du citoyen, op. cit., p. 271-274 et dans Qu’est-ce que la laïcité ?, op. cit., . 40-47.
10. « La communauté des analystes, telle qu’elle s’est constituée à partir de Lacan – et sans doute pas seulement celle-ci, mais d’autres aussi – est constituée de décomptés. C’est un peu la communauté de ceux qui n’ont pas de communauté, comme dit Blanchot à propos d’Acéphale », Jacques-Alain Miller, Politique lacanienne, 1997-1998, Paris, Éd. Rue Huysmans, 2001, p. 68.
11. Voir ainsi les contributions réunies dans Cliniques méditerranéennes, n° 71, « Soigner, enseigner, évaluer ».
12. Sur l’opposition entre la singularité de la situation clinique, qui seule donne « valeur et fonction » aux symptômes d’un sujet singularisé, et la nosologie des DSM, voir Del Volgo et Gori, La santé totalitaire, op. cit., . 226-230.
13. INSERM, « Avant-propos », synthèse du rapport Trouble des conduites chez l’enfant et l’adolescent,
expertise collective INSERM, Paris, 2005, p. IX.
14. Ibid., synthèse du rapport, p. 5. Notre attention fut attirée sur ces énoncés par l’article de Dominique Laurent, « Les redresseurs de gènes et le tort fait au social », La cause freudienne, n° 61, p. 24.
15. Cité et traduit par C. Kintzler dans Qu’est-ce que la laïcité ?, op. cit., p. 75.
16. Voir ainsi la description que Nietzsche put en donner à la fin du XIXe siècle, notamment dans La généalogie de la morale, III, § 24.
17. Voir Freud, « La question de l’analyse profane » (1916).
18. « De la psychanalyse dans ses rapports avec la réalité » (1967), dans Autres écrits, Paris, Le Seuil, 2001, p. 352.
19. OEuvres complètes, t. XV, Paris, PUF, 1996, p. 105, trad. J. Altounian et P. Cotet.
20. J. Lacan, « Propos sur l’hystérie » (1977), cité dans Quarto, n° 2, 1981, p. 7.


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Références

  • Cliniques méditerranéennes, 2005, 73, « Soigner, enseigner, évaluer ».
  • EWALD, F. 1996. Histoire de l’État Providence, Paris, Livre de Poche.
  • FREUD, S. 1916. La question de l’analyse profane, Paris, Gallimard.
  • FREUD, S. 1918. « Les voies de la thérapie psychanalytique », dans OEuvres complètes,. XV, Paris, PUF.
  • GAYDON, A. 2005. « Un effort de laïcité », Quarto, janvier 2005, 83.
  • GORI, R ; DEL VOLGO, M.-J. 2004. La santé totalitaire, Paris, Denoël.
  • GORI, R ; DEL VOLGO, M.-J. 2008. Exilés de l’intime, Paris, Denoël.
  • KINTZLER, C. 1983. Condorcet, l’instruction publique et la naissance du citoyen, Paris, Folio-Essais, (1987).
  • KINTZLER, C. 2007. Qu’est-ce que la laïcité ?, Paris, Vrin.
  • LACAN, J. 1967. « De la psychanalyse dans ses rapports avec la réalité », dans Autres écrits, Paris, Le Seuil.
  • LACAN, J. 1977. « Propos sur l’hystérie », dans Quarto, 1981, 2.
  • LAURENT, D. 2005. « Les redresseurs de gènes et le tort fait au social », La cause freudienne,.
  • MILLER, J.-A. 2001. Politique lacanienne 1997-1998, Paris, Rue Huysmans.
  • MILLER, J.-A. 2003. Lettre à Bernard Accoyer et à l’opinion éclairée précédée de : « L’Amendement 336 », Paris, Atelier de psychanalyse appliquée.
  • MILNER, J.-C. 1983. Les noms indistincts, Paris, Le Seuil.
  • MILNER, J.-C. 2003. Les penchants criminels de l’Europe démocratique, Lagrasse, Verdier.
  • NIETZSCHE, F. 1887. La généalogie de la morale, Paris, GF Flammarion.

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commentaires

Fabien Besnard 29/09/2010 18:22



Chère Catherine,


vous me permettrez de ne pas m'engager dans un débat qui dépasse largement la question initiale, que j'ai certes posée un peu vivement, mais qui demeure. La revoici donc, précisée, et débarassée
de toute scorie polémique.


 


Le texte de D. Liotta prétend, pour résumer, que le choix d'un certain type de psychothérapie est une affaire d'opinion. Pour cette raison, au nom d'un principe de laïcité fortement étendu,
l'état ne devrait pas intervenir dans ce choix.


Or, je m'arrête ici de lire (vous m'excuserez, mais c'est pour moi un non sequitur), parce que ce n'est pas une affaire d'opinion. Supposons qu'un homéopathe H prétende guérir
le cancer par ingestion de boules de saccharose. Supposons qu'un patient P, fervent adepte de l'homéopathie, soit dirigé par un médecin M vers H. Il ne s'agit pas ici une affaire d'opinion,
d'intime, ou de je ne sais quoi. H n'émet pas une opinion mais une absurdité scientifique, et ses prétentions tombent sous le coup de la loi. P commet une erreur (il a effectivement une opinion
erronée), et M un crime. M et H peuvent se retrouver en prison. Bien entendu le seul à qui dans cette affaire, on ne reprochera rien en raison de son opinion, même erronée, c'est P.


Maintenant, remplaçons l'homéopathie par la psychanalyse et le cancer par l'autisme, un trouble bipolaire, ou une dépression. Qu'est-ce qui fondamentalement change ? Cas 1 : on "traite" une
dépression par une psychanalyse pure, sans médicaments, Cas 2 : on donne des médicaments appropriés, Cas 3 : on fait les deux, Cas 4 : on donne des médicaments et on procède à une psychothérapie
non-psychanalytique.


Savez-vous quelles sont les probabilités de suicide dans chacun de ces cas ? Parce que moi, ça m'intéresse.


S'il n'y a ne serait-ce que 10% de différence, ça fait combien de morts en tout ? Le rôle de l'état n'est-il pas d'éviter des errances thérapeutiques lourdes de conséquences ?


Enfin, de même qu'on n'a jamais songé à empêcher quelqu'un de prendre des sucrettes en plus de sa chimiothérapie, ou de prier la Sainte-Vierge, parce qu'en tout état de cause, ça ne peut pas
faire de mal, personne n'a jamais non plus songé à interdire à quiconque de suivre une psychanalyse en plus d'un traitement X, quand il est démontré que le traitement X est meilleur pour le
patient en termes objectivement mesurables (et c'est uniquement en ces termes-là qu'une politique publique peut se fonder, et là il y a peut-être un vague rapport avec la laïcité, en tout cas
avec l'idée que je m'en fait). Encore faudrait-il démontrer que la psychanalyse n'a pas d'effet néfaste, ce qui est possible mais pas certain, je demande des preuves, c'est tout.


Quand j'aurai des réponses satisfaisantes à ces questions, je lirai la suite de l'article.



Catherine Kintzler 30/09/2010 23:56



A - Votre argumentation sur le "scénario thérapeutique" repose sur un des points qui est précisément en question, à savoir la pertinence du concept de thérapie pris au sens classique, médical, du
terme. C'est sur cette supposition que vous proposez l'épreuve de la substitution entre cancer et souffrance psychique.


Il me semble avoir déjà répondu à ce point dans la réponse à votre commentaire (voir com n°1 ci-dessus et réponse). Je me résous donc à me répéter : "cancer" et "souffrance psychique" ne sont
pas substituables en l'occurrence. L'une des propriétés de cette non-substituabilité est que la souffrance psychique relève intégralement du sujet comme singularité et que cette singularité
a un droit fondamental à l'intimité, au secret et au choix libre quant aux modalités de "traitement", pourvu que cela ne trouble pas l'ordre public, ne contrevienne pas au droit commun, comme le
précise l'auteur..


C'est commettre une pétition de principe que d'admettre d'emblée par cette substitution que la notion de thérapie au sens ordinaire et médical du terme est pertinente et d'admettre d'emblée que
le rapport à une maladie comme le cancer est rigoureusement analogue au rapport à une souffrance psychique. Ce qui est justement en question (entre autres) dans l'article.



B - Mais c'est en question dans un passage que vous n'avez pas lu, vu qu'il se situe au-delà du point où vous avez décidé d'arrêter votre lecture. Ce qui m'amène au second volet de ma réponse,
consacré à ce procédé que vous appelez "non sequitur", assorti d'une sorte d'ultimatum :
 "je m'arrête ici, je refuse d'aller plus loin, en ce point répondez d'abord aux questions que je vous pose et je ne reprendrai ma lecture que si je suis content des réponses".


 


B1 On ne peut décider d'interrompre ainsi la lecture d'un texte et d'en subordonner la reprise qu'à deux conditions :



B1.1 que le texte soit séquentiel de manière certaine et qu'il soit entièrement épuisé par cette séquentialité. C'est-à-dire que toute proposition située en p+1 soit intégralement intelligible
par des propositions situées en p-1. Or il existe des textes non-séquentiels, même quand ils sont apparemment séquentiels (par exemple l'Ethique de Spinoza : on ne comprend vraiment ce
qui est dit au début que quand on a tout lu, j'en dirais autant des Traités politiques de Locke, et de bien d'autres textes). On ne peut donc jamais décider a priori, sur la foi des
apparences, qu'un texte est séquentiel ou non, on ne peut pas faire l'économie de la lecture. Il faut faire ces choses-là soi-même et lire vraiment.



B1.2 Seconde condition : que les questions "cran d'arrêt" soient pertinentes, c'est-à-dire en l'occurrence qu'elles ne contiennent aucune pétition de principe. Et là nous sommes renvoyés à A.



B2. Enfin, votre procédé implique, à supposer qu'il soit acceptable selon les conditions précédentes, que le poseur de questions soit satisfait par les réponses. Je vous cite : "Quand
j'aurai des réponses satisfaisantes à ces questions, je lirai la suite de l'article."


Et là c'est un déni de débat : car comme le poseur de question est seul à décider de sa propre satisfaction, il pourra toujours dire quelle que soit la réponse "ça ne me va pas, la cause
est entendue, ce texte est inepte".


Que dire d'un auditeur qui, lors d'une conférence ou d'un cours, interromprait le conférencier ou le professeur au bout de quelques minutes, au besoin au milieu d'une phrase dans un exposé qui a
besoin de déploiement, de retours et de médiations, et qui dirait : stop ! voilà x questions, il dépend de mon degré de satisfaction quant aux réponses que vous apporterez à ces questions que je
continue à vous écouter ; et si je ne suis pas satisfait, non seulement je sors d'ici, mais je proclamerai à qui veut l'entendre que vous débitez des sornettes ?



Que d'énergie déployée pour dire "je refuse de lire" ! Mais c'est votre droit de refuser de lire ! Personne ne vous y contraint. En fait vous voulez démontrer que vous avez raison de déclarer
inepte ce que vous refusez de lire... et cela je crois que ce n'est pas gagné !



Quant à l'interrogation sur les suicides, il est vrai que maintenant, avec les "autopsies psychologiques" proposées par l'Inserm, on pourra toujours prouver que l'éventuel suicide d'un analysant
aura eu pour cause la psychanalyse : en effet avec ce procédé post mortem, le suicidé ne vient plus troubler les résultats de l'enquête qui devient de ce fait entièrement "objective".
Outre que la question pourrait également être posée, tout aussi impertinemment, au sujet des thérapies comportementales. Voir l'Anti Livre noir de la psychanalyse, Paris : Seuil, 2006.



Incognitototo 29/09/2010 12:58



Merci pour votre réponse circonstanciée... J'admets et j'avoue sans problème que l'utilisation du terme "facisme rampant" est un raccourci intellectuel, doublé d'une erreur conceptuelle, ainsi
que d'une paresse sans nom...
Cependant, je vous (et me) pose une question, par quoi remplacer ce terme ? Je trouve que nous manquons cruellement de vocabulaire signifiant pour qualifier certaines tendances lourdes de trop
nombreux faits de sociétés (la nôtre et bien d'autres également de par le monde). Toutes celles qui concernent :
- la mise en place d'un contexte sécuritaire qui ne demande qu'à être pris en main par ceux qui seraient s'en servir comme d'une arme oppressive (hadopi, télésurveillance, traçage informatique et
des communications, et cetera...) ; avec de moins en moins de contre-pouvoirs efficients...
- le contrôle médiatique de l'image et de l'information des pouvoirs, de plus en plus évident,
- ce besoin de catégoriser, classifier, réduire, cataloguer, contrôler, ... et au final stigmatiser selon la très vieille logique des boucs émissaires,
- les replis et revendications communautaristes et/ou catégoriels,
- l'inceste permanent entre les milieux financiers et les pouvoirs politiques, doublés par la toute-puissance de tous ceux qui pensent pouvoir s'abstraire des conflits d'intérêts,
- et cetera, et cetera,
Soit un ensemble de faits qui pris individuellement ne sont que des épiphénomènes, mais dont la répétition, le développement, l'extension et la persistance commencent à apporter des signifiants
qui convergent vers les plus noires idéologies...
Alors attention également, à ce que ne voulant pas faire d'erreur conceptuelle, nous n'en arrivions à ne plus voir ce qui par la répétition fait pourtant sens.
Si vous avez des propositions de vocabulaire, pour tous ces avatars de la toute-puissance inhumaine, je suis preneur. 



Daniel Liotta 30/09/2010 15:23



Réponse de l'auteur reçue par Mezetulle.


*******


Cher monsieur, votre question est très légitime.



Et je ne peux hélas y répondre. En effet, quel nom employer pour signifier tous les phénomènes que vous pointez à juste titre? Une nomination n'est jamais innocente. D'une part, elle suppose que
tous les phénomènes peuvent légitimement être subsumés sous un nom, et donc qu'ils présentent une certaine unité; d'autre part, cette nomination - à supposer donc qu'elle soit donc légitime -
doit au moins indiquer le principe de cette unité.



Or, je ne sais si tous les phénomènes ainsi "pointés" présentent réellement une unité -et s'ils sont effectivement unifiés par une forme de pouvoir, dirait Foucault. Et donc je sais encore moins
comment celle-ci doit être déterminée.



Certainement les travaux de Foucault doivent être poursuivis, complétés... voire rectifiés afin d'affronter ces problèmes.



Me permettez-vous également un conseil de lecture: le texte très "intuitif" de Gilles Deleuze qui date certes de 1990: "Post-scriptum sur les sociétés de contrôle" dans Pourparlers (Les
éditions de Minuit, 1990)?



Philippe Foucher 23/09/2010 23:20



M. Liotta, j'ai lu votre texte avec d'autant plus d'intérêt que je viens de lire cet été « Qu'est-ce que la laïcité ? ». Mais je suis très très loin
d'en avoir éprouvé toute la richesse !


Désolé, je m'écarte de votre sujet sur cette politique de la « santé mentale » pour la comparer avec de nouvelles pratiques, cette fois en
politique éducative (quoique qu'on puisse se demander si l'on est bien sorti de toute politique de « santé mentale »). Que penser des expérimentations de jeux de rôles en
maternelle, effectuées par M. Serge Tisseron, psychiatre, psychanalyste, docteur en psychologie, directeur de recherches de l'Université Paris Ouest Nanterre ? Voici un descriptif très succinct
présentant le dispositif expérimenté :


« Les jeunes enfants sont aujourd’hui massivement confrontés à un environnement audiovisuel qui ne leur est pas destiné et qui les déstabilise. A défaut
de pouvoir en comprendre les enjeux, certains y réagissent en s’identifiant aux personnages agressifs, d’autres aux victimes et d’autres encore aux redresseurs de torts. Du coup, tout est en
place pour des affrontements. Le jeu de rôle pratiqué dans certaines conditions par les enseignants des maternelles, modifie ces identifications précoces et contribue à une réduction de la
violence scolaire, tout en favorisant le langage oral et la socialisation. »


Un descriptif très complet mais très long (77 pages) sur :


http://www.yapaka.be/professionnels/video/faire-des-jeux-de-role-des-lecole-maternelle


Un descriptif bien moins autorisé mais plus rapide sur :


http://www.eeudf.org/IMG/pdf_Agresseur_victime_redresseur_de_torts.pdf


Une vidéo de M. Tisseron sur les jeux de rôles en maternelle sur :


http://www.yapaka.be/professionnels/video/faire-des-jeux-de-role-des-lecole-maternelle


 


Quels parallèles peut-on faire entre l'évolution que vous décrivez dans la politique de la « santé mentale » et ces nouvelles pratiques
éducatives ? Il me semble que loin de s'adresser à chaque élève comme à ce « sujet nu » du modèle laïque, ces pratiques s'appuient sur une caractérisation  initiale des
élèves. Là encore une caractérisation comportementaliste.


Pour nuancer, je compléterais en précisant que :




les élèves sont volontaires pour pratiquer ou non ces jeux de rôles.




cela quelle que soit leur caractérisation.




aucun dispositif spécifique n'est prévu en fonction de la caractéristique de l'élève.




la caractérisation pourrait n'avoir de sens que pour appuyer la scientificité de l'expérimentation. On pourrait « espérer » des pratiques futures de
tels jeux de rôles sans caractérisation initiale ?...




 


M Tisseron dit pourtant chercher à échapper aux poids idéologiques du rapport de l’Inserm qui « proposait comme
remède à la délinquance, le dépistage et la prise en charge précoce des très jeunes enfants présentant des tendances antisociales » et s'opposer ainsi à la reprise de ce thème par le pouvoir
politique. Mais ne se place-t-il pas sur ce terrain même ? Quelle mutation dans les pratiques scolaires en France ! Le loup dans la bergerie ?



Daniel Liotta 26/09/2010 16:27



Réponse de Daniel Liotta reçue par Mezetulle.


*****


Je vous remercie de m'indiquer cette étrange pratique "psy" que j'ignorais et qui semble effectivement fort inquiétante. Je me permets de vous indiquer ce qui est sans doute encore plus
inquiétant, puisqu'il s'agit là d'un projet officiel. Le Bulletin Officiel de l’Education nationale n° 46 du 11 décembre 2003 se propose d’ « organiser, autour de la santé des élèves,
une mobilisation totale ». A cette fin, doit être instauré « un protocole de consultation intégrant des données sur la santé psychique » et un « guide d’action sur la promotion de la santé
mentale ». Les normes du protocole sont, précise le B.O., celles des deux Rapports de l'Inserm que je cite dans l'article. Voici l'espace de l'instruction soumis à la normalisation psychiatrique.



Incognitototo 22/09/2010 18:11



Excellente (psy)analyse, à laquelle je souscris à 100 %... qui est par rebond, également une réponse à Onfray et à tous les "normatifs" qui rêvent d'une "société idéale" où chaque acte, pensée,
désir, pulsion,... pourrait être répertorié dans le DSM. Tous les faits de société énumérés en partie dans cet article, sont de vraies charges pas seulement contre la laïcité et la psychanalyse,
mais également contre la liberté et la diversité. Les heures sombres du fascisme rampant ne se termineront donc jamais ?...


Je m'en vais de ce pas diffuser ce lien précieux aux réseaux intéressés. Merci.



Daniel Liotta 26/09/2010 16:24



Réponse de Daniel Liotta reçue par Mezetulle.


********


Je vous remercie de votre appréciation. Une simple remarque toutefois, afin de vous informer d'une réticence ponctuelle.



Il me semble que la formule "fascisme rampant" est malvenue. En effet



1) Le fascisme est une singularité historique (temporelle et spatiale). Il me semble que l'on oublie cette singularité en l'érigeant en repère, voire en modèle, des maux politiques présents -
fut-ce sous le mode de la litote: ce fascisme est "rampant". Cet oubli est lui-même porteur de deux effets (au moins). D'une part il conduit à minimiser et banaliser l'horreur attachée
effectivement à cette singularité. D'autre part il nous épargne - et peut-être est-ce là sa fonction première - le travail de penser ce qu'est notre propre singularité historique et culturelle.
On pourrait dire qu'une double déficience est enveloppée dans la bruyante référence au fascisme: un abaissement de la conscience de ses maux, une désinvolture et une paresse intellectuelles dans
l'analyse de nos propres maux. Comme nous le savons, beaucoup de discours actuels dans le champ de la politique française sont victimes de ces défauts; faisons en sorte que la vie intellectuelle
y échappe.



2) Le discours qui pratique ces confusions historiques en tire un bénéfice immédiat, et lui-même triple: être dans le bon camp - celui de la dénonciation du fascisme - adopter la posture de la
conscience vigilante - le fascisme est rampant, mais je sais percevoir les premiers mouvements de la bête - enfin rejeter l'adversaire dans les ténèbres du mal politique. Ceci se fait sans risque
(nous ne sommes pas en Italie en 1940) et sur fond de consensus car ils sont - heureusement! - très rares dans le champ politique actuel français ceux qui se réclament du "fascisme".
Je ne doute certainement pas de la vigueur et de la rigueur de vos engagements politiques. Je pointe là seulement certains effets de discours.
La pensée me semble au contraire exiger le risque de l'erreur - et non l'exercice des dénonciations de la part de celui qui est certain d'être dans le bon camp - et l'épreuve du "disensus" ( si
vous me passez cet abominable terme), non par amour de celui-ci mais parce que l'objet dont on parle est problématique et produit, hors de nous et parfois en nous, des divisions intellectuelles
qui exigent alors le débat.



C'est dans cette perspective que j'ai tenté, comme vous l'avez parfaitement compris, d'analyser des projets contemporains de normalisation - des projets illégitimes certes mais peu
"spectaculaires".



Fabien Besnard 22/09/2010 17:57



Ouh là ! C'est la première fois que Mezetulle me déçoit autant ! Outre que le rapport psychanalyse/laïcité me semble relever de la plus pure contorsion intellectuelle (à moins que la psychanalyse
ne soit au fond une religion, ce qui est peut-être un point de vue qui se défend), la psychanalyse n'est pas critiquée seulement pour des raisons théoriques derrière lesquelles il faudrait voir
je ne sais quel agenda caché, mais pour une raison très simple : elle ne fonctionne pas, ou mal, et est très longue et couteuse pour le patient (personne ne semble se soucier de ce
paramètre).


La question de la validité d'une thérapie n'est ni une question philosophique ni une question politique, c'est une question scientifique. (À quand un article "homéopathie et laïcité" sur
Mezetulle ?)


Question qui, ramenée à ce niveau, dépasse mes compétences. C'est pouquoi je suis désolé de ne pouvoir répondre point par point à l'article (que je n'ai pas lu dans son intégralité tant il m'a
paru vaseux d'emblée. Les références au grand comique Lacan ont également de fortes capacités répulsives sur ma personne.). Néanmoins, je me permets, concernant le DSM, de renvoyer à
l'article suivant sur le blog de Nicolas Gauvrit : http://psymath.blogspot.com/2010/07/que-reproche-t-on-au-dsm.html


et quant à la psychanalyse en général, aux travaux de J. Van Rillaer, dont les arguments, dans tous les articles que j'ai pu lire de lui, m'ont toujours semblé des plus rigoureux, bien au
contraire de ceux de ses détracteurs (en particulier E. Roudinesco).



Catherine Kintzler 29/09/2010 15:31



Réponse de Mezetulle.


 


Fabien, vous savez que j'ai pour règle sur Mezetulle, lorsque je publie un article que je n'ai pas moi-même signé, d'envoyer les commentaires qui arrivent à l'auteur - auquel il appartient de
décider de leur éventuelle publication. Votre commentaire a donc suivi cette voie.
L'auteur n'a pas prévu pour le moment de publier ni de vous répondre. Vu le ton délibérément blessant de votre commentaire, cette décision me paraît digne et logique. En effet que répondre et
comment répondre à quelqu'un qui déclare que le texte dont vous êtes l'auteur est "vaseux" et qui précise en outre qu'il n'a même pas eu la patience de le lire ? comment faire face à cette
désinvolture et à cette disqualification méprisante autrement que par le silence ?



Mais comme Mezetulle est également destinataire d'une partie de vos propos, je me permets de publier ce commentaire et de vous répondre.



Le rationalisme absolu excède le champ des sciences dites positives. Freud était un un rationaliste non-croyant : il n'a jamais "cru" à quoi que ce soit et surtout pas à la pseudo-transcendance
du "sens"...  Parler de religion au sujet d'une théorie qui suppose l'immanence de part en part me semble non-pertinent. L'auteur expose parfaitement, dans la dernière partie de son article,
en quoi la théorie freudienne installe une figure de l'incroyance : mais j'oubliais, vous ne l'avez pas lu en entier !



Vous dites être déçu "pour la première fois" par Mezetulle parce que je publie cet article. Mais je n'ai jamais caché que je suis fille du structuralisme des années 60 (lequel n'a pas dit son
dernier mot) et que la psychanalyse notamment lacanienne fait partie du champ des pensées qui m'importent (même si je n'en suis pas du tout spécialiste).


Un exemple ? voyez la divergence dont j'ai fait état avec mon collègue et ami Jean-Michel Muglioni dans ce commentaire sur l'un de ses articles. Muglioni avait écrit dans son article que "Lacan fait des
ravages" et si vous avez la patience de regarder le détail de ma réponse, cela m'épargnerait bien des efforts... L'exemple sur lequel porte ce petit différend est en effet particulièrement
intéressant pour notre propos en ce qu'il pointe la différence entre une approche en termes de généralité et une approche en termes de singularité.



S'agissant de votre "déception", permettez-moi de vous rappeler que vous avez eu une réaction de rejet comparable lorsque vous avez lu le débat consacré au livre de Jean-Claude Milner Les
penchants criminels de l'Europe démocratique - ouvrage que vous avez déclaré très vite incompréhensible. Les termes sont tellement proches que j'ai cru rêver en lisant votre com - c'était un
"déjà-vu". Nous avons eu à l'époque un échange nourri et qui m'a semblé très fructueux à la suite de cette réaction. C'est ici.



Je n'ai ni la compétence ni la patience de faire à présent avec vous pour Freud, Lacan et l'article de Liotta ce que j'ai fait naguère avec Jean-Michel sur un exemple précis ou naguère avec vous
en expliquant mot à mot un passage du livre de Milner que vous aviez décrété obscur et incompréhensible. En effet, cela supposerait ici qu'on parcoure l'intégralité de la théorie. Il est très
difficile d'exposer succinctement toute une théorie, surtout quand on n'en est pas spécialiste. C'est une des raisons pour lesquelles, ne pouvant le faire moi-même sur le sujet des récentes
attaques dont la psychanalyse est la cible, j'ai tenu à publier cet article de Daniel Liotta, qui sait très bien de quoi il parle.



D. Liotta dans cet article a notamment su ramener la question à des points essentiels comme celui de la singularité subjective et celui de l'impertinence du concept de thérapie
en l'occurrence - ce qui apparemment n'a pas attiré votre attention. Mais pour que vous ayez une chance de vous en rendre compte, il eût fallu lire l'article !



Un mot à propos des références. Il se trouve que J.-C. Milner a écrit un ouvrage intitulé L'Oeuvre claire, consacré à Lacan, où il explique entre autres comment Lacan a fait de Freud "un
jardin à la française". Je ne peux mieux faire que de vous y renvoyer, en espérant que vous aurez soit la patience de le lire (et toute incursion dans une pensée demande du temps, de la
méditation, de l'effort) afin de pouvoir parler en connaissance de cause, soit si vous n'avez ni le temps ni le désir de le faire (ce qui se comprend parfaitement car on n'est pas tenu de tout
savoir ni d'être au courant de tout) la générosité de créditer ces penseurs d'un peu de sérieux.  Vous donnez de votre côté fort justement des références en face de ce que vous jugez
impertinent et vaseux - et je vous en remercie : mais on doit aux lecteurs de les équilibrer par ce qui se fait de mieux de l'autre côté... La bibliographie fournie par Liotta est également à
verser au dossier. Voilà pour alimenter et documenter le débat.



Un tel débat, comme tout ce qui touche à des points théoriques, excède quelque peu les propos faciles de qui se paie la tête de l'intello au comptoir du bistro ou dans un dîner en ville. Mais
oui, Lacan est un "grand comique" : la preuve c'est que je ne l'ai pas lu et que quand j'essaie de le faire je n'y comprends rien, une autre preuve est que tout le monde autour de moi dit ça.
Mais oui Liotta est "vaseux" : d'ailleurs je ne l'ai même pas lu...  Il se peut que des chercheurs renommés et reconnus dans d'autres domaines emboîtent le pas à cette vague de dénigrement
facile ou même lui ouvrent la voie et ouvrent ainsi les vannes du ressentiment (c'est vrai que la brillance des années 60 en France a quelque chose d'agaçant !) : ce n'est peut-être pas ce qu'ils
ont fait de mieux. L'aveuglement est d'ailleurs hélas une chose bien partagée ; nous n'en sommes pas nous-mêmes exempts bien entendu, mais je m'en tiens à des "grandes pointures" contemporaines :
Foucault ne s'est-il pas trompé sur "le chef mythique de la révolte de l'Iran" en 79 ? Badiou n'a-t-il pas soutenu avec force raisonnements le port du voile ? Ce n'est pas ce qu'il ont fait de
mieux...



En outre, on pointe ici du doigt, me semble-t-il, une sorte de "gap" culturel. Les mathématiciens, physiciens, biologistes etc. trouvent tout à fait normal de ne pas être sommés d'exposer leurs
théories les plus pointues en cinq minutes dans un dîner en ville et effectivement c'est normal ; mais en revanche certains d'entre eux l'exigent impérieusement de leurs homologues des sciences
et des théories dites humaines (j'entends par là les disciplines qui pour exposer leurs objets et leurs propositions ont pour outil principal et souvent pour seul outil les langues naturelles).
Il y a là une disparité foncière qui fait qu'on somme les uns de s'expliquer séance tenante et de manière intelligible à tous ici présents -  et magnez-vous le train s'il vous plaît pas de
"contorsions" intellectuelles (sinon ce sont "de grands comiques" ou des chichiteux) - et qu'on laisse les autres tranquilles. On n'en a pas fini avec le procès de Socrate : qu'il n'y ait ici que
des mises à mort symboliques ou même parfois comiques ne change rien à la structure qui reste identique.



Quant à l'argument "n'est vrai que ce qui marche" (et d'ailleurs vous semblez ignorer que la cure analytique marche bien plus souvent que vous ne l'affirmez - mais le pb est de savoir ici ce
qu'on entend par "marcher", j'y reviendrai) et à l'argument "ça coûte donc c'est forcément suspect" (alors que vous savez fort bien que le coût est ici une condition de l'efficacité, mais que
vous ne savez nullement comment les tarifs sont fixés), je les trouve au-dessous de ce que à quoi vous m'avez habituée dans vos propos et vos écrits...



Vous semblez penser que la psychanalyse est une thérapie qui poursuivrait un "objectif" de "santé" "évaluable" selon des critères qui lui seraient fixés par une expertise qui lui est
extérieure et a priori radicalement hostile : non seulement cet "objectif" peut et doit être interrogé, mais encore il se trouve que la psychanalyse est aussi une théorie, une pensée sur
la constitution du psychisme et sur celle de la subjectivité. Vous raisonnez comme si l'une de ses finalités était un "bien être" ! Mais pouvoir identifier son désir et se mettre debout comme
sujet, ce n'est pas, loin s'en faut, nager dans le "bien être". La liberté n'est pas confortable. Il ne vous vient pas à l'idée que les gens n'entreprennent pas une analyse pour "guérir" et être
conformes à un protocole de "santé" mais tout simplement pour se mettre debout et pouvoir vivre dignement en compagnie d'eux-mêmes : cela ne saurait se mesurer à l'aune du bien-être.



Donc lorsque vous évoquez un parallèle ironique "pourquoi ne pas publier un article sur Laïcité et homéopathie pendant que vous y êtes ?", c'est effectivement très drôle, sauf que ce n'est pas un
parallèle. On ne vient pas en analyse pour guérir au sens où on veut guérir de la grippe, guérir du cancer, etc. On n'y vient pas même pour tenir en respect ou atténuer une maladie comme on
traite le diabète, le glaucome. On vient en analyse pour faire quelque chose avec son propre mal-être, et pas forcément pour le supprimer - on y vient pour opérer des transformations, pour faire
de l'or avec de la boue. Oops, je vous entends déjà vous esclaffer :  voilà le retour de l'alchimie maintenant ! Il s'agit bien entendu d'une analogie ; transformer une sorte de boue en une
sorte d'or c'est ce que nous arrivons presque tous à faire en sublimant nos pulsions, mais j'ai déjà écrit ça ... à propos de la violence au rugby! Cela ne réussit pas toujours, mais déjà ce
n'est pas mal si on arrive à faire quelque chose de présentable et de supportable avec la boue des ses pulsions, même si ce n'est pas de l'or. Les critères d'évaluation issus de la notion (par
ailleurs parfaitement valide) de thérapie ne peuvent être importés ici qu'à des fins de disqualification : "mesurer" la psychanalyse à leur aune, c'est déjà avoir décidé de la condamner.



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  • Livre Condorcet, l'instruction publique et la naissance du citoyen (Paris : Minerve, 2015)

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