12 janvier 1971 2 12 /01 /janvier /1971 19:28

La séduction de la terreur

 

par Jean-Michel Muglioni

en ligne le 10 novembre 2014

 

Jean-Michel Muglioni propose ici un début de réflexion sur la cause générale de la séduction du terrorisme.

Une ère de terrorisme ne fait que commencer. Le vide intellectuel et moral de notre temps et la réduction de la politique à l’économie font le lit des fanatismes religieux, car les hommes ont d’autres exigences que l’argent. Pourquoi notre société a-t-elle des enfants perdus ? C’est qu’il n’y est pas question d’en faire des hommes mais seulement des producteurs et des consommateurs.

 

La chute du mur de Berlin

Jusqu’en 1968 le marxisme régnait sur les esprits. Un idéal était proposé aux hommes. On pouvait certes savoir depuis longtemps quels crimes il couvrait - et peut-être sa nature révolutionnaire n’est-elle pas étrangère à ces crimes -, mais c’était encore un idéal politique et il pouvait être rationnellement discuté. Or dans un monde en pleine croissance le terrorisme séduisait déjà. On ne saurait donc l’expliquer par ce qu’on appelle la crise et la mondialisation.

La chute du mur de Berlin a signifié, ou même elle a eu pour cause la fin de la croyance au paradis sur terre : qui en effet s’imaginait encore trouver un modèle de l’autre côté du mur quand il est tombé ? Il n’y a depuis lors d’espérance que pour l’autre monde, et cette espérance n’est pas moins terrible. Dorénavant, un seul mur sépare de l’idéal : la mort. De là une ère de terrorisme qui ne fait que commencer, car le vide intellectuel et moral de notre temps laisse le champ libre aux fanatismes religieux – ou plus pudiquement au retour du religieux.

 

Le nihilisme

Le terrorisme ne mobilise pas le monde contre lui : rares sont les manifestations de grande ampleur pour le dénoncer. Au contraire la barbarie, les pires crimes des fanatismes religieux et politiques montrés sur les écrans du monde entier suscitent de nouvelles vocations : le terrorisme séduit. D’où vient cette séduction du nihilisme destructeur ? Du nihilisme des paisibles consommateurs d’Europe et des pays riches : ils ne croient plus en rien, et pour avoir chaud cet hiver, ils sont prêts à tout céder à leurs fournisseurs de gaz et de pétrole. L’horreur des crimes de ceux qui se disent soldats de Dieu ne doit pas nous cacher notre propre responsabilité : il ne suffit pas de considérer que c’est une affaire entre l’islam et la modernité.

 

L’illusion de la croissance

Qu’offrons-nous à la jeunesse qui puisse s’opposer à la propagande des fanatiques ? De l’argent pour ceux qui ne sont pas au chômage, de l’assistance pour les autres. De bonnes consciences disaient l’autre matin sur France Culture que l’essor des écoles de commerce montre qu’enfin la France se transforme. Certes il faut faire marcher l’économie, éradiquer le chômage, indemniser les chômeurs : il faut de bonnes écoles de commerce. Mais faire du monde un marché n’a pas de sens. Dans l’hypothèse même où un accroissement indéfini des richesses serait possible, qui se satisfera de cette perspective ? Peu importe qu’on veuille réaliser un progrès social par le libéralisme, le social-libéralisme ou le socialisme, c’est-à-dire dans tous les cas par la croissance : la réduction de la politique à l’économie fait le lit des fanatismes religieux, car les hommes ont d’autres exigences que l’argent[1].

Oui, il faut une politique économique (on la cherche vainement aujourd’hui, mais le primat de l’économie empêche qu’on conçoive et veuille une politique quelconque, même économique). Sans doute faut-il se battre contre les armées de terroristes qui envahissent la Syrie et l’Irak et s’en donner les moyens militaires, tous les moyens militaires possibles (il n’est pas sûr que ce soit le cas aujourd’hui). Mais la prospérité économique et la défaite militaire des terroristes n’élimineront pas les fanatismes : la nullité des projets « occidentaux » leur assurera encore longtemps une victoire idéologique.

 

La subordination de l’école à l’argent

On dira à juste titre qu’il y a mille cas particuliers, que les recruteurs savent manipuler les esprits, que l’internet est leur arme, que cette arme porte surtout sur les plus fragiles, que la confusion du virtuel et du réel qui affecte certains habitués des jeux vidéo les rend fous, etc. Il y a en effet une infinité de causes particulières du terrorisme. A la police, aux services spéciaux et à la Justice de les déterminer dans chaque cas. Mais, comme Montesquieu, ne faut-il pas chercher la cause générale ? Pourquoi notre société a-t-elle des enfants perdus ? C’est qu’il n’y est pas question d’en faire des hommes mais seulement des producteurs et des consommateurs. Le classement PISA (Program for International Student Assessment : programme international pour le suivi des acquis des élèves) mesure l’excellence de nos écoles ou leur insuffisance. Il est fait par l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques (Organisation for Economic Co-operation and Development, OECD) : ces dénominations disent tout. On s’étonne par exemple de trouver parmi ces terroristes des ingénieurs formés dans de prestigieuses universités : mais peut-être ont-ils senti que la pratique des sciences y était toute entière subordonnée aux impératifs économiques et non pas d’abord et principalement à la recherche de la vérité. Partout les réformes des universités visent à les aliéner au marché.

 

La dérive psychologique, pédagogiste et policière

Un témoignage pour finir. Un proviseur reçoit à la rentrée 2014 un ami nommé dans son lycée ; il le prévient de ce qui l’attend. Je résume : vous ne pourrez pas faire cours, mais arrangez-vous pour que les élèves ne sortent pas de l’établissement ; et voici quel chemin emprunter pour arriver au lycée sans trop de risques. Cet homme soucieux de la sécurité de son personnel ne parle plus de pédagogie mais de gestion de conflits. On avait jusqu’ici le pédagogisme, c’est-à-dire la subordination du contenu aux caprices des élèves, ou plutôt des usagers, on a maintenant des techniques douces en apparence mais policières dans leur nature : les lecteurs de Mezetulle ne devraient pas s’étonner de cette dérive nécessaire. Georges Canguilhem a montré quel rapport il y a entre la psychologie et la préfecture de police. Ainsi, comment un peuple peut-il avoir quelque crédit et exister en tant que peuple, comment peut-il encore avoir la moindre idée de ce qu’est la citoyenneté et résister au terrorisme, quand il lui paraît naturel que l’enseignement relève de la gestion de conflits – ce qui, à ce qu’on me dit, commence dès les plus petites classes avec les plus petits enfants, et pas seulement dans le lycée dont je viens de parler ? Parce que nous ne voulons pas des hommes mais des producteurs et des consommateurs, nous sommes devenus depuis déjà longtemps incapables de prendre soin de nos enfants. Que mille Français soient partis en Irak ou en Syrie, c’est peu de chose à côté de ce qui nous attend.

 

Que faire ?

On objectera encore une fois que je ne dis pas ce qu’il faut faire. Mais je l’ai dit : proposer aux hommes autre chose que la croissance, durable ou non. Quelque chose comme un idéal. Ce qui requiert une école fondée sur le contenu qu’on y enseigne, c’est-à-dire où la vérité et la beauté des contenus prévaut sur l’intérêt économique et les préoccupations sociales les plus légitimes. Il est vrai qu’une telle idée de l’école (c’est une idée, car cette école n’a jamais existé) suppose que les puissants ne méprisent pas la culture, que ceux qui sont en charge de l’école ne méprisent pas les enfants du peuple et que le ministère de l’Éducation nationale ne les réduise pas à la sociologie de leurs quartiers. Mais l’indifférence des classes dirigeantes à la culture et la réduction du politique au sociologique ne sont-elles pas une conséquence du règne sans partage de l’économie ?

 

 

P.S. J’ai hésité à envoyer cette rapide analyse. Mais je vois dans Marianne (n°915 du 31 octobre au 6 novembre, p.18) un « débat Régis Debray-Bernard Maris » où chacun dénonce l’hégémonie de l’économie et le vide intellectuel et moral qui fait de la jeunesse des banlieues européennes la proie des recruteurs pour le djihad.

Nous sommes finalement assez nombreux à faire le même diagnostic et sur la politique et sur l’école. Aujourd’hui comme hier, les catastrophes historiques ne viennent pas de ce qu’on ne sait pas : on sait mais on ne veut pas ; ou parce qu’on ne veut pas, on ne veut pas savoir. La seule leçon de l’histoire, c’est qu’il n’y a pas de leçons de l’histoire, mais ce n’est pas parce qu’il est impossible d’analyser le présent à la lumière du passé. Et si l’histoire ne se répète jamais - les situations sont toujours nouvelles -, c’est toujours le même jeu des mêmes passions. On appelle « crise » dans les sociétés humaines leur état permanent de désordre et d’injustice auquel on sait comment remédier mais auquel on s’évertue de ne pas remédier. Et parfois une catastrophe épouvantable provoque un sursaut, comme les décisions du Conseil National de la Résistance après la dernière guerre mondiale. Mais du pire ne sort pas toujours le meilleur.

 

Notes

[1]              Et par exemple – je l’ai dit dans ces colonnes [voir notamment Le coût du travail et L'économie est-elle folle par nature ? NDE] – le sens du travail est perdu : on a généralement oublié qu’un métier n’est pas fait pour enrichir celui qui l’exerce mais pour collaborer au bien commun, lequel ne se réduit pas à la richesse. La société qu’on nous propose comme modèle, à supposer même qu’elle soit aussi prospère qu’on voudra, est une société d’esclaves mercenaires.

 

© Jean-Michel Muglioni et Mezetulle, 2014.

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par Jean-Michel Muglioni - dans Politique - société
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edith fuchs 26/11/2014 22:08


Même si ce qu'écrit Jean-Michel est toujours remarquable, comme c'est encore le cas cette fois, plusieurs points toutefois peuvent rendre dubitatifs.


D'une part dire que "le marxisme régnait sur les esprits", parler de "croire au paradis sur terre" détonne par le caractère à l'emporte pièce de type journalistique qui n'est pas en consonnance
avec le reste, ni avec la teneur habituelle à Jean-Michel Muglioni. Mutatis mutandis il y a là une sorte d'ironie puisque le diagnostic défendu se situe complètement sur le terrain de
l'objectivisme- ce qui est le reproche qu'on peut faire à un type de "marxisme". Par ailleurs,  la question "qu'offrons-nous à la jeunesse"  ainsi que  la réponse paraissent comme
on dit "idéologiques";qui "offre" quoi à qui? il y a en France , et ailleurs, que je sache de jeunes musiciens, écrivains etc.. qui ne sont pas honorés pas plus qu'ils n'ont jamais été
antérieurement (Bach assis avec les valets je crois).. J'approuve totalement l'importance du rôle de l'école pour la France tout spécialement: république et école sont liées et c'est assurément
aussi parce que la république est démantelée au profit d'une démocratie libérale que l'école s'est régulièrement et méthodiquement effondrée en France sans doute beaucoup plus qu'ailleurs. Avec
cela, n'est-il pas "abstrait" de parler de "la" jeunesse" en général? La politique libérale maintient et accroit les inégalités sociales , on le sait - ce qui me conduit à contester l'idée que le
primat de l'économie est réel et non une croyance distillée sous mille formes; il me semble qu'un grand nombre de décisions et pratiques politiques accordent beaucoup aux détenteurs des richesses
au détriment de l'"intérêt général". Le prétendu primat de l'économie me paraît une mystification ( cf par exemple carl Schmitt sur ce point). Enfin, je crains qu'il ne soit dangereux de parler
de la "nullité des projets occidentaux" , justement quand il est question du fanatisme! Du point de vue de Sirius,  l'Occident" c'est la démocratie( confondue avec la république): comme
disit l'"autre"- le pire des régimes mais je n'en connais pas de moins mauvais.


S'il est juste de chercher les conditions objectives qui peuvent ouvrir la voie à la criminalité, il est peut-être bon de ne pas oublier que toujours, si la criminalité est, par des voies
diverses, excusée, puis héroÏsée, des individus, surtout  si leur vie matérielle est par là  facilitée et leur narcissisme titillé, se jetteront hardiment ds l'affaire- les plus jeunes
de préférence. Voir les Croisades des "enfants" par exemple.


Reste que Jean-Michel s'embarque dans des questions très difficiles ; s'il est inévitable qu'il suscite des doutes, il a le grand mérite de son courage à voir nettement un bon pan de l'affaire.


 

Jean-Michel Muglioni 28/11/2014 09:39



Mezetulle a reçu la réponse de Jean-Michel Muglioni :


************


 


Quoi qu’on pense de l’œuvre de Marx et de l’intérêt de ses analyses, et même si l’on ne considère pas comme Proudhon que la pensée de Marx est une hérésie chrétienne, n’y a-t-il pas chez lui une
sorte de messianisme ? N’est-ce pas ainsi qu’il a été compris et qu’il a inspiré des générations qui ont combattu pour la liberté ?


 


 


Arthur Honegger a mis en musique Jeunesse de Paul Vaillant-Couturier, en 1937  :


Nous sommes la jeunesse ardente


Qui vient escalader le ciel


Dans un cortège fraternel


Unissons nos mains frémissantes


Sachons protéger notre pain


Nous bâtirons un lendemain qui chante  !


 


Le chant le plus célèbre glorifie « la lutte finale ».


 


 


La jeunesse d’aujourd’hui n’a plus les espérances que donnait naguère le marxisme historique  : a-t-elle moins d’illusions et est-elle devenue sage ? J’ai soutenu qu’après la chute du mur de
Berlin, c’en était fini de la croyance en un monde où l’argent et le marché ne détermineraient pas l’ensemble de la vie humaine. Mais laissons la signification historique et philosophique du
marxisme et du retour du religieux. Je voulais seulement dire que depuis assez longtemps la politique en France et dans les pays comparables n’envisage pas d’autre avenir pour l’humanité que la
croissance, et que ce « programme » ne saurait susciter l’enthousiasme, ni donner à la jeunesse confiance en son avenir. De là nécessairement un vide moral que les pires fanatismes peuvent
combler. Car s’il est vrai que l’école et l’université sont démantelées au profit du marché, comme je le pense avec Edith Fuchs, où la jeunesse trouvera-t-elle de quoi se nourrir ?


 


Parmi les artistes, les écrivains, les professeurs, et même dans toutes les professions et à tout âge, des femmes et des hommes ont conscience d’un tel vide, et même combattent contre l’idéologie
du marché : je ne suis pas le seul à voir clair  ! Mais le marché l’emporte partout sur la planète : si les musiciens ne sont plus des valets, la musique déversée sur la jeunesse
relève-t-elle des beaux-arts ou du marché ?


 


 


La réalité du primat de l’économie est idéologique  : le marché mondial et son idéologie ne font qu’un. Comme l’écrit Edith Fuchs, la domination du libéralisme économique signifie « qu'un
grand nombre de décisions et de pratiques politiques accordent beaucoup aux détenteurs des richesses au détriment de l'intérêt général ». C’est même au point que la notion d’intérêt général est
contestée : il ne pourrait y avoir que des compromis entre intérêts particuliers. La doctrine libérale la plus radicale soutient qu’il faut que les plus riches s’enrichissent parce que par là
seulement les plus pauvres verront leur sort s’améliorer. C’est au fond la ligne directrice de la politique mondiale depuis la fin des années 70.


 


 


Un lecteur de mes généralités - et je revendiquais sous le patronage de Montesquieu le droit de m’en tenir à une cause générale du terrorisme – reprise sur i Philo La séduction de la terreur - m’approuve, mais me
reproche d’être décroissant. Je le cite, « En revanche, qu’il soit permis de ne pas vous suivre dans votre croyance en les vertus de la décroissance. Le capitalisme l’a fort heureusement emporté
sur l’idéologie marxiste et nous en profitons tous. Or sa loi première, c’est la croissance. Laissons-le-nous montrer sa capacité de résolution des problèmes que son activité peut parfois créer.
Par exemple, ce sont les chefs d’entreprise de l’économie verte qui viendront à bout de la pollution. Pas les adeptes de la décroissance ». Or précisément je soutiens que l’obsession de la
croissance économique est la même chez les libéraux et chez les socialistes, qu’ils soient ou non marxistes, et je ne conçois pas l’idée de « croissance durable ».


 


Une critique radicale de la politique « occidentale » est-elle dangereuse ? Ce n’est pas excuser le fanatisme et ses crimes que trouver chez nous ce qui le nourrit. La croissance étant la seule
fin de ce qu’on appelle la mondialisation, je pouvais parler de la nullité des projets « occidentaux », les guillemets signifiant que la notion d’Occident est à prendre avec des pincettes, tant
elle est confuse et tant elle a en effet été galvaudée. Je ne pense pas donner ainsi quelque crédit que ce soit à Carl Schmitt ou faire le lit du nazisme comme Spengler dans Le déclin de
l’Occident.


 


Edith Fuchs a raison d’affirmer que « du point de vue de Sirius, l'Occident, c'est la démocratie (confondue avec la république) : comme disait l'autre, le pire des régimes, mais je n'en connais
pas de moins mauvais ». Il ne faut jamais l’oublier et je ne l’oublie pas. Mais précisément j’appelle primat de l’économie ce qu’Edith Fuchs dénonce elle-même lorsqu’elle parle du démantèlement
de la république au profit d'une démocratie libérale  : autrement dit la remise en cause de la démocratie.



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