15 juillet 1970 3 15 /07 /juillet /1970 18:00
L'économie est-elle folle par nature ?
par Jean-Michel Muglioni


En ligne le 4 décembre 2008

Jean-Michel Muglioni reprend ici l’idée antique selon laquelle l’économie devient folle à partir du moment où, la richesse dépendant non pas de la valeur d’usage des biens mais de leur valeur d’échange, elle consiste en un amoncellement de signes : gravés sur l’or ou imprimés sur du papier, mieux, métamorphosés en signaux informatiques, ils nourrissent fétichisme et idéologie.


Détour aristotélicien
Deux pages célèbres de La Politique et de l’Ethique à Nicomaque d’Aristote, saluées par Marx, proposent une analyse de la monnaie, convention passée entre des hommes pour échanger des biens, c’est-à-dire ce dont ils ont besoin pour vivre. A l’usage propre d’un bien - par exemple celui des chaussures est de protéger les pieds - s’ajoute un usage étranger à la nature de ce bien, celui de servir d’objet d’échange. Je peux fabriquer des chaussures non plus seulement pour mon usage, mais pour obtenir en échange du pain. Ainsi les artisans peuvent exercer chacun un métier qui suppose une spécialisation. Ces échanges, dans la mesure où ils sont déterminés par le besoin, sont naturels. Or dès qu’ils se développent, et principalement lorsqu’ils ont lieu non plus seulement entre familles mais entre cités, la monnaie devient nécessaire : elle peut se transmettre de la main à la main, contrairement aux biens qu’elle représente. Et le métal, quand il sert de monnaie, prend une valeur d’échange qui devient indépendante de sa valeur d’usage : elle est définie par l’empreinte qu’on grave sur lui. Les hommes découvrent alors que le seul échange permet de s’enrichir, non plus de ces biens qu’on acquiert pour satisfaire ses besoins, mais de plus de monnaie, de plus d’argent, et c’est la raison pour laquelle on appelle « richesses » la possession de numéraires qui pourtant ne peuvent nourrir personne. Dès que l’argent devient un moyen d’amasser de l’argent, l’économie est transformée en « chrématistique », sorte d’art d’accumuler des richesses non parce qu’elles nous permettraient de satisfaire nos besoins mais pour elles-mêmes. Chrémata, en grec, veut dire richesses.
L’acquisition fondée sur le seul besoin, ou l’échange qui n’oublie pas la valeur d’usage des biens sont par nature mesurés ; mais, s’il est possible d’accroître sa richesse en monnaie par le seul échange, il n’y a plus ni mesure ni limite. On n’a jamais assez d’or. On peut accumuler indéfiniment de l’or ou des pièces de monnaie, non des chaussures – et beaucoup de biens nécessaires sont périssables. On s’enrichit alors moins en biens réels qu’en signes : en chiffres inscrits sur des pièces de métal, des bouts de papier ou des livres de compte d’une banque, ou mieux, en ébranlements électriques dans un réseau. Nous n’avons plus besoin de risquer un voyage en trirème pour déplacer notre or : ces signaux se déplacent à la vitesse de la lumière. Et comme la valeur d’échange des objets eux-mêmes prévaut sur leur valeur d’usage, consommer n’est plus la fin de la production et devient le moyen d’enrichir les détenteurs des richesses (1) qui financent la production et dont la production accroit la richesse. Un tel processus fait inévitablement prévaloir l’argent sur les biens réels, le représentant sur ce qu’il représente, ou la finance sur ce qu’on appelle parfois, ironiquement, l’économie réelle. Il est donc dans la nature des choses que le fétichisme (la confusion entre le signe et ce qu’il signifie) et la démesure poussent les hommes à vouloir toujours saisir plus de fantômes, et que le travail ne produisant des biens de consommation (de valeur d’usage) que pour permettre l’accumulation de signes, l’économie se réduise à la spéculation financière. Alors faire baisser le coût du travail est la priorité des spéculateurs plus encore que celle des employeurs (chacun en effet cherche à payer le moins possible son employé, et dans ses moments de sincérité, regrette l’esclavage).

Y a-t-il une réalité de l’économie ?
Sans même s’interroger sur la nature du capitalisme que Braudel voyait naître dans la Florence des Médicis, on voit que la réussite de l’invention de la monnaie suffit à faire du dérèglement et de l’illusion les principes de l’économie. Aristote lui-même ne faisait que commenter la fable du roi Midas qui, ayant obtenu des dieux le pouvoir de transformer en or tout ce qu’il touchait, mourut de faim. On trouvera chez Marx quelques pages célèbres qui sont une sorte d’ethnologie du fétichisme capitaliste. Ainsi, quand on n’entasse plus de l’or ni même du papier, mais qu’on manipule des signes sur un écran d’ordinateur, la différence de l’imaginaire et du réel est oubliée. L’économie n’est plus qu’un monde onirique coupé du réel, gouverné par des représentations folles : chrématistique, elle est par nature idéologique.

Que veut dire idéologie ?
Rappelons que les philosophes qui faisaient l’étude des idées et de leur origine et qui s’étaient donné le nom d’idéologues, à la fin du XVIII° siècle, étaient dans l’opposition sous l’Empire : la propagande de Napoléon parvint à donner à ce terme le sens péjoratif de spécialiste en idées creuses, « d’irréaliste ». Dans un esprit polémique, Marx utilisa cette injure pour désigner les pensées qui se présentent comme des théories mais qui ne sont que le reflet et la justification de conditions sociales : ainsi le libéralisme économique prétend être une vraie théorie de la liberté alors qu’il est en réalité la justification du libre échange et de la libre entreprise. Et en effet les hommes pensent non selon la vérité mais selon leur condition sociale ou leur intérêt. Souvent même ils ont les croyances de leurs revenus. Eriger le fait en norme et considérer comme naturelle l’organisation du monde où l’on vit est chose commune.

La fin des idéologies
Or voilà qu’après soixante-douze ans de règne, le totalitarisme qui se réclamait de Marx s’effondre : c’est, on l’enseigne alors dans les écoles et les universités, la fin des idéologies, c’est-à-dire de toutes les tentatives pour concevoir une autre forme de société que celle dont les Etats Unis d’Amérique sont le modèle. Nous vivrions donc depuis la fin du XX° siècle dans une société extraordinaire où les consciences sont délivrées de toute idéologie ; nul n’y pense plus selon ses intérêts ; pour la première fois dans l’histoire humaine, les hommes, et d’abord les riches et les puissants, n’ont plus les croyances de leur condition. La liberté d’esprit règne enfin sur la planète. La croyance en la fin des idéologies est, on le voit, aussi messianique que les idéologies prétendument mortes. Et, vingt ans après, lors d’une crise économique, ou du moins de ce qu’on appelle ainsi, et avant même qu’elle s’achève ou qu’on puisse en voir clairement toutes les conséquences sociales et politiques, on entend dire partout que c’est la fin de l’idéologie néolibérale. Faut-il se réjouir que le libéralisme économique retrouve ainsi son rang d’idéologie ? Ou bien ce renversement signifie-t-il que les observateurs les plus sérieux, comme les politiques, ne peuvent pas ne pas croire toujours d’une manière ou d’une autre au Père Noël ? La bourse subit d’assez forts contrecoups, et brusquement les hommes devraient devenir intelligents ou même vertueux. Mieux, ils devraient maintenant savoir organiser une nouvelle croissance, délivrée des illusions de la précédente : bref, continuer à s’enrichir sans que la richesse appelle la démesure et le fétichisme dont elle procède.

Psychologie du riche selon Adam Smith
Adam Smith est d’abord un psychologue et un moraliste : on l’oublie généralement, sans doute parce qu’on s’insurgerait aujourd’hui contre quiconque jugerait aussi sévèrement les hommes qui consacrent leur vie à amasser des fortunes qu’ils ne peuvent pas dépenser pour leurs besoins : l’estomac du riche n’est pas plus grand que celui du plus humble paysan (2). On peut vouloir et réaliser le bien commun pour lui-même, ou chercher la vérité pour elle-même et y consacrer sa vie : les passions les plus égoïstes peuvent seules sacraliser l’argent et pousser un homme à accumuler de richesses. Adam Smith voit clairement que la production et l’accumulation des richesses ont pour ressort les désirs qu’il condamne comme moraliste. Comment en vient-il donc à croire que la Providence divine (3) utilise l’égoïsme des riches au profit du bien-être général, ce que l’expérience contredit régulièrement ? Pourquoi justifie-t-il ainsi un monde qui ne le réjouit guère ? Sa noirceur est trop visible et seule la croyance en une main invisible permet de la supporter. Il n’est pas facile d’admettre que la richesse des nations ne dépend pas des meilleurs et qu’il faut laisser des hommes sans scrupules s’enrichir comme ils l’entendent, puisque s’ils ont littéralement les yeux plus gros que le ventre (4), l’appauvrissement général serait certain si la loi imposait des limites à leurs désirs.

Pour vivre heureux vivons cachés !
Croirons-nous que le développement interne d’un tel monde doit déboucher sur des lendemains meilleurs ? Invoquer le sens de l’histoire, c’est encore espérer en la Providence. Invoquerons-nous Epicure ou Lucrèce pour dire qu’il n’y a de vie sensée possible qu’hors du monde, loin des folles activités auxquelles les hommes s’y livrent ? Du moins pour celui qui sait construire une citadelle imprenable - le matérialisme - et en resserrer les murs pour n’y admettre que quelques amis choisis, afin d’y connaître un vrai plaisir et d’y jouir du spectacle des folies du monde (5). Il est vrai que Platon ne se contentait pas d’une sagesse qui l’aurait coupé du monde. Il était en cela plus fidèle à Socrate, qui vécut plus dangereusement que les épicuriens.

© Jean-Michel Muglioni et Mezetulle,  2008

Notes
1 - C’est pourquoi il est essentiel que la publicité et le crédit poussent les plus pauvres à la consommation.
2 - Théorie des sentiments moraux, PUF 1999 p.256 sq.
3 - Cette doctrine et sa pratique sont évidemment contraires au principe de la laïcité qui signifie qu’une société doit être organisée de telle façon que tout citoyen puisse en admettre les règles de fonctionnement quelles que soient ses croyances religieuses.
4 - Ajoutons que si telle est la nature des choses, il ne faut pas s’étonner que la délinquance financière n’obsède pas les pouvoirs publics.
5 - Lucrèce, De la nature, II début : « Il est doux, quand la vaste mer est soulevée par les vents, de contempler du rivage la détresse d’autrui ; non qu’on trouve un grand plaisir à regarder souffrir ; mais il est doux de voir à quels maux on échappe soi-même. Il est doux aussi d'assister à la guerre et de voir dans les plaines les batailles rangées, sans prendre sa part du danger. Mais rien n’est plus doux que d'occuper les hauts lieux fortifiés par la science des sages, ces régions sereines d’où l’on peut abaisser ses regards sur les autres hommes et les voir errer ça et là, chercher au hasard le chemin de la vie, rivaliser d’invention, se disputer la gloire de la naissance, et nuit et jour s'épuiser par un labeur sans égal pour s’élever au faîte des richesses ou s'emparer du pouvoir. »


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commentaires

Mezetulle 22/01/2009 22:24

Envoyées par Jean-Michel Muglioni, deux belles pages extraites de Simone Weil Ecrits historiques et politiques, IIe partie: Politique, Esquisse d'une apologie de la banqueroute (1937?), Paris : NRF, 1960 :"Le mot de banqueroute est un de ceux qu'on emploie avec gêne, qui sonnent mal, comme adultère ou escroquerie. Quand on le prononce au sujet des finances de son propre pays, on parle volontiers d' « humiliante banqueroute ». On peut chercher des excuses à une banqueroute, on peut trouver des raisons d'atténuer telle ou telle responsabilité, mais personne n'a même l'idée que la banqueroute ne procède pas de quelque manière d'un péché ; personne ne considère qu'elle puisse constituer un phénomène normal. Déjà le vieux Céphalès, pour faire comprendre à Socrate qu'il avait mené une vie irréprochable, lui disait : « Je n'ai trompé personne, et j'ai payé mes dettes. » Socrate, ce mauvais esprit, doutait que ce fût là une définition suffisante de la justice. Le Français moyen - et nous sommes tous la plupart du temps des Français moyens - applique volontiers à l'État le critérium de Céphalès, du moins en ce qui concerne le second point ; car quant au premier, personne ne demande à un gouvernement de ne pas mentir.Proudhon, dans ce lumineux ouvrage de jeunesse intitulé Qu'est-ce que la propriété ? prouve par le raisonnement le plus simple et le plus évident que l'idéal de ce bon Céphalès est une absurdité. L'idée fondamentale de Proudhon, dans ce petit livre trop méconnu, c'est que la propriété est non pas mauvaise, non pas injuste, mais impossible. Il entend par propriété non pas le droit de posséder un bien quelconque, mais le droit bien plus important de le prêter à intérêt, quelque forme que prenne d'ailleurs cet intérêt : loyer, fermage, rente, dividende.La démonstration de Proudhon repose sur une loi mathématique fort claire. La fructification du capital implique une progression géométrique. Le capital ne rapporterait-il que 1%, il s'accroîtrait néanmoins selon une progression géométrique à raison de 1+ 1/100. Toute progression géométrique engendre des grandeurs astronomiques avec une rapidité qui dépasse l'imagination. Un calcul simple montre qu'un capital ne rapportant que l'intérêt dérisoire de 1% double en un siècle, se multiplie par sept en deux siècles ; et, avec l'intérêt encore modeste de 3%, il est centuplé dans le même espace de temps. Il est donc mathématiquement impossible que tous les hommes d'un pays soient vertueux à la manière de Céphalès pendant deux siècles ; car, bien qu'une portion relativement petite des biens meubles et immeubles soit louée ou placée à intérêt, il est mathématiquement impossible que la valeur de cette portion centuple en quelques générations. S'il est nécessaire à l'ordre social que les gens payent leurs dettes, il est plus nécessaire encore que les gens ne payent pas leurs dettes.Depuis qu'existent la monnaie et le prêt à intérêt, l'humanité oscille entre ces deux nécessités contradictoires, et toujours avec une inconscience digne d'admiration. Si on s'amusait à reprendre toute l'histoire connue en la présentant comme l'histoire des dettes payées et non payées, on arriverait à rendre compte d'une bonne partie des grands événements passés. Chacun sait que, par exemple, la réforme de Solon à Athènes, la création des tribuns à Rome sont issues de troubles suscités par l'endettement excessif de la population. L'endettement de l'État a toujours constitué un phénomène non moins fertile en conséquences. Qu'il s'agisse de la population ou de l'État, il n'y a jamais eu d'autre remède à l'endettement que l'abolition des dettes, ouverte ou déguisée.…………………………………………………………………………….[Nous savons construire des mécanismes qui reviennent] à l'état initial dès qu'une certaine limite est dépassée ; mais nous ne savons pas construire de tels agencements automatiques pour la machine sociale. Les souffrances, le sang et les larmes des hommes en tiennent lieu.Nous pouvons aujourd'hui nous livrer à des méditations amères sur le phénomène de l'endettement. L'État français a été engagé jusqu'à mi-corps par la guerre dans cet engrenage mathématique dont le pays ne semble pas pouvoir se libérer. Le sang a été consommé gratuitement et bientôt oublié, ou peu s'en faut ; mais les familles qui ont donné leurs fils ont prêté leur argent, et ce prêt vieux de plus de vingt ans nous étrangle tous les jours davantage. Machiavel disait que les hommes oublient plus facilement la mort de leur père que la perte de leur patrimoine. Il avait raison sans doute, mais la justesse de cette formule nous apparaîtrait aujourd'hui d'une manière plus éclatante si on disait fils au lieu de père. Aucun gouvernement n'a osé encore annoncer qu'il considérait comme nulles les charges financières léguées par la guerre. Malgré toutes les difficultés d'une telle opération il faudra pourtant un jour en arriver là, car il est impossible que ces charges continuent longtemps encore à faire boule de neige. C'est d'autant plus impossible que les charges qui procèdent de la guerre éventuelle font une autre boule de neige non moins redoutable. Car aujourd'hui encore les mêmes hommes qui donneraient sans hésiter leur sang ou celui des leurs et ne demanderaient rien en échange ont besoin de quatre pour cent et d'une garantie de change pour collaborer à la défense nationale.La notion de contrat entre l'État et les particuliers est une absurdité à une époque comme la nôtre."




claude 26/12/2008 19:25

Une méditation à compléter par LA vidéo qui fait fureur en ce moment , de P.Grigon ( traduite en français ) , 52 mn sur la nature de l'argent et du système économique et bancaire , le lien avec la politique : l'argent dette ( money as debt en V.O ) .
http://www.dailymotion.com/video/x75e0k_largent-dette-de-paul-grignon-fr-in_news
Une sympathique vidéo qui donne un cours dont le contenu fait frémir , tant elle montre que l'économie libérale , moderne , mondialisée repose sur ... une illusion de la richesse qui  se dégage de tout contrôle au profit d'une minorité de connivence et au détriment d'une multitude  ignorant qu'elle doit s'endetter pour faire marcher le système . La multiplication des crédits ( prêt immobilier sur 50 -Espagne ou même 100 ans -USA ) , l'endettement des ménages ( appels de sirène de la part de Cofinoga , Cégétel ... ) y compris et SURTOUT des plus modestes est vitale pour l'enrichissement de ceux qui tirent les ficelles de cette économie de folie . Malheureusement ... tôt ou tard ... il y a crise de folie , comme celle que le monde entier est en train de vivre .
 
Et en période crise et le pouvoir de répondre aux moutons invités naguère ( il y a encore de cela six mois ) , sous peine de ringardise , d'ultra-gauchisme , de misanthropie , de manque d'esprit d'entreprise ( rayez la mention inutile ) :
 
"MANGEZ DES PATATES " .
( Mme Lagarde en avait donné une version cyclable il y a de cela à peine quelques mois ) .
 
Rappellons-nous que l'ultra-libéralisme dont le Medef et N.Sarkozy se font les champions n'est rien d'autre que du communisme extra-ultra gauche .... appliqué uniquement au nantis .
 

Jean-Michel Muglioni 29/12/2008 19:34


Réponse de Jean-Michel Muglioni reçue par Mezetulle :

Cette vidéo est un cours d’économie qui dépasse ma compétence. Je ne parviens pas à croire que les banquiers soient si intelligents que cette analyse le laisse penser. Mais il me paraît évident que
le monde entier vit à crédit : notre richesse est notre dette. Ainsi la corruption d’un Madoff qui payait les intérêts des capitaux que lui confiaient ses anciens clients avec les capitaux de
nouveaux clients n’est pas un accident, s’il est vrai que les banques ne prêtent pas l’argent qu’elles ont et s’enrichissent  en recevant les traites de leurs clients garanties par les biens
de ceux-ci.

Nous sommes tous tenus par nos dettes : le surendettement général interdit les grèves. Plus les salariés deviennent consommateurs et plus ils sont incapables de se priver ; prendre le risque de ne
plus être payés devient impossible et la grève est donc de plus en plus mal vue. Certes le désespoir un jour peut faire resurgir des grèves insurrectionnelles. En attendant il importe de faire
croire au bon peuple qu’il peut devenir propriétaire de son logement, car il sera esclave de la nécessité de rembourser des traites pour un bien qui une fois payé ne vaudra plus grand-chose, soit
qu’il ait été construit dans un bassin d’emploi alors anéanti, soit qu’il ait été construit si légèrement qu’il est à rebâtir. Les deux conditions peuvent même être réunies ou l’acheteur forcé de
vendre à vil prix pour trouver du travail ailleurs. Qui dira qu’il faut être relativement riche pour devenir propriétaire, ne plus payer de loyer et laisser un héritage à ses enfants et non pas des
dettes si le logement n’est pas payé entièrement ? Quel politique sera élu s’il dit aux plus pauvres qu’il leur est dorénavant interdit de s’endetter ? Personne ne le croira s’il prétend parler
dans leur intérêt. Tout est donc fait pour que les plus démunis fassent le plus de dépenses possibles : pourquoi voudrait-on qu’ils se méfient, puisque les plus riches et les mieux conseillés se
font berner dès qu’un Madoff leur promet de gros profits ?

Il n’est malheureusement pas vrai qu’on ne prête qu’aux riches, sinon au sens où seuls les plus riches tirent parti du crédit, de la confiance, c’est-à-dire toujours de l’aveuglement des hommes.
Que l’aveuglement des riches puisse aussi leur coûter cher n’est pas une consolation.


françois medriane 10/12/2008 09:56

merci pour cette réflexion à la fois précise et... terrible! Je pense aux divers travaux sur la société "décente" et je m'aperçois qu'une société simplement décente et qui par là aurait en quelque sorte renoncé à la justice, s'avère elle-même hors de portée. Faut-il en revenir à l'anti-humanisme tragique des jansénistes, par exemple, et se résigner à subir le moins possible la force?

Jean-Michel Muglioni 10/12/2008 21:34


Réponse de Jean-Michel Muglioni, transmise à Mezetulle.

Le spectacle des araignées dévorant leur proie fait peur : il est plus difficile encore de considérer l’économie mondiale sans rire ni pleurer. Je comprends donc que vous fassiez une lecture
« pessimiste » de mon propos. Je tentais de montrer la nature des choses  sans le cynisme d’un Pascal, dont je retiens seulement qu’il nous apprend à relativiser la politique :
il n’en faut rien espérer parce que l’absolu est ailleurs, ce qui est vrai indépendamment de toute croyance religieuse.

L’analyse de la monnaie que j’ai reprise à Aristote s’inscrit dans une réflexion sur la justice et elle ne prouve pas que la victoire de la folie sur la raison soit nécessaire. Si l’économie est
par nature sans mesure, tout est perdu quand elle l’emporte sur la politique : mais est-il inéluctable que les hommes renoncent à la politique ? Mon propos n’envisage qu’un aspect des
choses. Il n’exclut pas que les peuples puissent avoir une volonté politique, c’est-à-dire qu’ils soient des peuples au vrai sens de ce terme, et décident de régler l’économie par la loi.
Il suffit pour cela de les consulter loyalement, c’est-à-dire de leur demander de dire ce qui leur convient. Quand les élections ne sont plus qu’un moyen pour un parti ou un homme d’obtenir le
pouvoir, quand la campagne électorale n’est pas faite pour que la volonté du peuple se forme et s’exprime mais pour que lui soit extorqué un blanc-seing, quand il n’y a pas un débat politique mais
des campagnes de publicité ou de communication, alors les élus perdent toute autorité. La loi ne faisant qu’exprimer leurs intérêts, Pascal a raison : il faut obéir non par esprit républicain,
mais parce que cela vaut mieux que la guerre civile.

Mais il est arrivé qu’un peuple se réveille, et tel est le sens de la Révolution Française dans la mémoire de l’humanité.












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