Instituer l'école
par Jean-Michel
Muglioni
Poursuivant son propos sur la nature de l’école, Jean-Michel Muglioni montre ici qu’elle requiert une institution, justement appelée l’école. Depuis l’antiquité l’humanité
a su se donner l’institution qui lui permettait de s’accomplir. C’est la raison pour laquelle une époque se juge à son école.
[Note de Mezetulle : ce texte a été initialement écrit en réponse à un commentaire de l'article Ecole et société. Jean-Michel Muglioni a bien voulu se donner la peine, sur la demande de
Mezetulle, de le revoir et de l'élargir pour en faire un article autonome. Je le remercie pour cette nouvelle contribution, et mes remerciements vont bien entendu aussi au
commentateur.]
Le sens des mots : scolarisation, école
Instruction obligatoire ne signifie pas scolarisation obligatoire, si l’on prend le terme scolarisation en son sens ordinaire. Or dans mon article Ecole et société, je n’emploie pas le terme de scolarisation en ce sens et je ne prends pas
celui d’école au sens d’institution scolaire mais de société fondée sur l’instruction. Aussi mon propos n’exclut-il nullement qu’au lieu d’envoyer ses enfants à l’école on les instruise chez soi,
contrairement à ce qu’a sans doute pu croire un de mes lecteurs. J’appelle scolarisation le processus par lequel l’instruction délivre l’homme de toute société ou groupe social particulier pour
lui donner accès à la raison et à la liberté. L’école ainsi comprise est la seule société libre. Je développe donc un paradoxe : scolariser désocialise, c’est-à-dire libère de la pression
sociale.
La fin de l’école et l’instruction à domicile
Et certes la scolarisation, c’est-à-dire le fait de passer une partie de sa vie dans des établissements appelés écoles, collèges, lycées ou universités, n’est pas nécessairement une véritable
scolarisation. L’institution scolaire française (depuis l’école primaire jusqu’à l’université) me paraît trahir l’idée d’école que j’ai formulée à partir l’idée de scholè. Qu’on l’appelle
« système éducatif » le dit déjà assez bien et pour cette raison la nécessité d’instruire à domicile ses enfants ou ses amis s’impose. Elle s’impose aussi aux parents dont les enfants
sont scolarisés lorsqu’ils découvrent l’insuffisance radicale de l’école. Il peut donc arriver que le droit de choisir l’instruction à domicile plutôt que la scolarisation garantisse seul la
pérennité d’une réelle instruction. Et indépendamment des circonstances présentes, il n’y a pas de société libre là où un tel droit n’est pas reconnu.
L’institution scolaire est-elle en tant qu’institution contraire à l’idée d’école ?
Toutefois l’école, au sens où je l’entends, peut-elle ou même doit-elle être instituée ? Le fait que les institutions scolaires telles qu’elles sont soient contraires à l’idée d’école et
d’instruction signifie-t-il que l’école, c’est-à-dire une institution scolaire conforme à l’idée d’école telle que je l’ai définie, est une utopie ? Que l’idée d’une société scolastique
libre est vide de sens ? Instituer l’école ne pourrait dans ces conditions que conduire à l’échec : la dérive à laquelle nous assistons serait la conséquence obligée de la volonté
républicaine de fonder une école. Quelle est donc la nature de l’institution qu’on appelle l’école ?
L’école libératrice
Scolariser signifie pour beaucoup de nos contemporains socialiser, c’est-à-dire imposer aux enfants les normes d’une société donnée, qu’il s’agisse d’une école ou institution scolaire publique et
républicaine, ou bien d’une école ou institution scolaire privée, par exemple catholique. Il y a des écoles communautaires ou communautaristes qui fonctionnent comme des abris sociaux ou des
prisons sociales. Ce contresens sur l’école est une des causes de sa ruine.
Mais la lutte qui s’est jouée au début de la Troisième République entre l’école publique et l’école jusque-là aux mains des prêtres n’a pas seulement une signification idéologique (au sens
péjoratif de ce terme). Elle a libéré nombre d’enfants, contrairement à ce que prétend la vulgate sociologique de notre temps. Il faudrait ici travailler sérieusement l’histoire de l’école (au
sens le plus ordinaire d’institution scolaire). Je la connais surtout par le témoignage d’instituteurs qui instruisaient les enfants des campagnes avant 1914 et avec lesquels j’ai eu la chance de
pouvoir parler avant leur disparition. Scolariser (au sens ordinaire du terme), c’était alors délivrer l’enfant du milieu social où il était né et ouvrir sur le monde une population tenue en
lisière par la famille et par l’Eglise, rempart des puissances locales. Il ne faut pas idéaliser la Troisième République, mais elle avait une véritable politique d’instruction publique comme le
disait l’intitulé du ministère correspondant, et comme on peut le lire dans les directives officielles alors en vigueur. L’école publique ou l’institution scolaire publique, quels que soient ses
défauts (et sa « militarisation », car on y préparait la revanche contre l’Allemagne victorieuse de la France en 1870), avait le dessein d’instruire : en ce sens, avec ses
imperfections, elle était tout de même l’école au sens fort du terme. Par exemple en Corse, du seul fait qu’elle instruisait, elle a appris à lutter contre les féodalités - ce terme me paraît
pouvoir rendre compte de ce qui se passait alors sur l’île. Sans elle, la « socialisation » n’aurait rencontré aucun obstacle. Autre exemple. L’institution scolaire des Jésuites, sous
l’ancien Régime, savait instruire, si bien qu’à partir de 1789 on trouve parmi ses anciens élèves beaucoup de révolutionnaires : elle a libéré les esprits et leur a appris à juger la société
au lieu de les y enfermer (de les socialiser). Fouché était oratorien… Je ne dis pas qu’il y ait là une réussite en tous points !
Le palliatif familial est insuffisant ; nécessité d’institutions scolaires
Il est vrai qu’aujourd’hui l’institution scolaire, dans les établissements publics ou prétendument privés, ne remplit plus sa fonction. Même, quelques opposants finlandais disent que leur pays
est le mieux noté du monde en matière d’école, parce qu’il correspond le mieux aux critères de socialisation des consommateurs et des producteurs, ayant mieux réussi que ses concurrents à évacuer
de l’école toute forme d’instruction, de savoir et de culture.
Le préceptorat est-il un bon remède ? L’instruction peut être donnée en dehors d’une institution scolaire dans le cadre d’une famille par un précepteur ou par des parents eux-mêmes
instruits. Dans le premier cas, il faut pouvoir trouver et financer un précepteur, comme faisaient les rois et les aristocrates, ce qui ne peut toucher un grand nombre d’enfants. Et les
philosophes du XVIII° siècle qui ont été précepteurs étaient partisans d’une école publique parce qu’ils avaient éprouvé la difficulté d’instruire un enfant dans un cadre familial où ils avaient
été esclaves. Mais il faut accorder que la royauté de l’enfant s’est étendue aujourd’hui dans l’institution scolaire elle-même. Dans le second cas, dans une famille où l’on n’est pas assez riche
pour trouver un précepteur, il faut des parents compétents, ce qui ne peut davantage toucher le grand nombre. Et l’expérience prouve que le plus souvent les enfants s’instruisent mieux avec un
maître étranger qu’avec leurs parents, à compétence égale. Il y a toutefois de belles réussites : Marguerite Yourcenar n’est jamais allée à l’école.
Dans les deux cas que je viens d’envisager, l’emprise de la famille sur l’enfant garantit-elle sa liberté ? Il est vrai que parfois les services sociaux persécutent les familles et portent
ainsi atteinte aux droits les plus fondamentaux. Mais le prétexte du préceptorat familial ne cache-t-il jamais un projet sectaire ? Ou, sans envisager cette hypothèse extrême, est-il plus
aisé d’échapper dans le cadre familial à la pression sociale ? La loi ne saurait confondre instruction obligatoire et scolarisation obligatoire : il faut laisser à ceux qui le veulent
et le peuvent cette liberté de ne pas envoyer leurs enfants à l’école s’ils les instruisent eux-mêmes. Ce droit est fondamental et le remettre en cause ruinerait toute liberté. Mais comment un
Etat libre pourrait-il être composé de citoyens s’il n’a pas d’institution scolaire ? Imaginerait-on une société faite de familles à ce point parfaites que chacun y instruise ses
enfants ? Voilà très exactement une utopie. C’est pourquoi la République a le devoir d’organiser l’instruction publique et de rendre la scolarité obligatoire à ceux des enfants qui ne
peuvent être instruits chez eux, c’est-à-dire à presque tous.
Scolarisation et socialisation : il n’y a pas d’école sans institution scolaire
J’ai donc opposé école et société ou scolarisation et socialisation : d’un côté l’instruction, indépendante des intérêts sociaux, c’est-à-dire un rapport entre les hommes fondé sur le seul
savoir, sur le jugement. De l’autre au contraire la volonté d’intégrer les enfants à une société donnée, de telle sorte qu’ils pensent selon les préjugés de cette société et y admettent –
croit-on – sans résister tout ce qui leur est imposé. J’ai soutenu que l’école définit l’Europe : que l’Europe, au moins depuis l’antiquité grecque, protège ou tolère l’existence d’une
république des esprits qui s’est perpétuée de siècle en siècle malgré les vicissitudes de l’histoire et que depuis déjà longtemps cette république ne se limite pas à la péninsule européenne. Je
dois ajouter pour plus de clarté que l’école ainsi entendue a réellement existé grâce à des institutions qu’on peut dire « privées », comme les écoles philosophiques de l’Antiquité,
qu’Hadrien a revigoré à Athènes, comme toutes les écoles en un sens « publiques », qui ont longtemps retardé la chute de l’empire romain, comme les écoles religieuses : les
universités médiévales, les jésuites, les oratoriens, Port Royal. Il a toujours fallu des institutions. La famille n’est pas le principe de la pérennité de cette tradition que j’appelle
« scolastique ». Il n’y a pas d’école, c’est-à-dire d’instruction, sans institution scolaire. S’il n’avait fallu compter que sur l’institution de la famille, il n’y aurait ni histoire
des sciences, ni histoire de l’art. Le sort de l’humanité dépend de son école.
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© Jean-Michel Muglioni et Mezetulle, 2011
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Dramatique musicale de Catherine Kintzler
Du corps sonore au signe passionné : entretien imaginaire entre d'Alembert et J.-J. Rousseau.
Prochaine représentation : 24 juin à Pont Sainte-Maxence (Oise).
Créée le 25 février à Beauvais avec l'Orchestre de l'Oise "Le Concert" sous la direction de Thierry Pélicant, Catherine Manandaza soprano, Daniel Galvez-Vallejo ténor, l'association "Imagine" - les extraits musicaux sont pris dans Rousseau, Rameau, Pergolèse, Vivaldi, Philidor, Gluck.
Jean-Jacques Rousseau : Eric Perré ; Jean d'Alembert : Eric Péron.
Chorégraphie : Isabelle Dufau
Mise en scène et dramaturgie : Eric Perré.
Cette pièce est issue d'une commande passée à Catherine Kintzler par l'association "Le Comptoir des artistes" qui en assure la production, avec notamment le soutien du Conseil général de l'Oise.
Autres représentations : Méru 12 mai, Pont Sainte-Maxence 24 juin, Ermenonville 15 septembre, Montmorency 13 octobre.
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