16 novembre 1970 1 16 /11 /novembre /1970 10:11

Quelques contradictions ou malhonnêtetés
de la campagne présidentielle 
par Jean-Michel Muglioni

En ligne le 25 mai 2012


Il suffit pour juger un discours politique de se demander s’il a quelque cohérence. Une campagne électorale est un terrain d’expérience qui montre que la logique et l’honnêteté vont ensemble. Et la vraie honnêteté est d’abord intellectuelle : donner aux mots leur vrai sens révèle non seulement les illusions mais les supercheries des hommes, comme nous l’a appris une fois pour toutes l’interrogation socratique.


Qui paie la santé et ses acteurs ?
Financer la sécurité sociale à crédit en empruntant sur les marchés conduit l’Etat à la ruine. Mais la dette publique ainsi accrue par le déficit de la sécurité sociale finance l’ensemble du corps médical, les laboratoires et les industries pharmaceutiques. Si seuls les plus aisés peuvent payer les soins, qui consultera ? Qui achètera des médicaments ? Qui financera la recherche pharmaceutique ? En France la dette publique fait vivre le secteur dit « privé ». Il est donc malhonnête d’opposer la dette publique et l’essor des entreprises privées.

Le privé se nourrit du public
Un citoyen naïf ne peut manquer de le remarquer, en France la différence du public et du privé est, dans de nombreux cas, nominale et non réelle. Les médecins jaloux de leur statut libéral sont en fin de compte des salariés de l’Etat. Des industriels pour qui l’intérêt de leurs actionnaires compte plus que la production des médicaments se nourrissent des finances publiques. Imaginons un instant qu’en France l’aide publique ou « l’assistanat », pour employer le mot de la droite réactionnaire, cesse : alors de nombreuses entreprises privées feraient faillite. Il serait honnête de ne pas opposer même sur le plan économique le public et le privé.

Qui paie le privé ?
Qui finance les écoles et les lycées privés sous contrat ? L’Etat, c’est-à-dire l’ensemble des contribuables. Je veux bien que les professeurs de ces établissements soient payés par mes impôts, je ne veux pas qu’on dise leurs établissements privés. Ce n’est pas une question de mots mais d’honnêteté.

Au privé de payer le public !
Dans un Etat libre, chaque producteur et chaque entreprise contribuent à la vie de la république : ainsi l’instruction est gratuite, la santé est gratuite, les plus vieux sont payés à ne rien faire, etc. D’où vient la richesse qui permet d’organiser les écoles, les hôpitaux, etc. ? Considérer comme un obstacle à la bonne marche de l’économie la nécessité de payer les cotisations sociales et se plaindre des prélèvements obligatoires, c’est vouloir que l’école et la santé ne soient plus gratuites et qu’on ne paie plus les retraites. Il serait honnête de l’avouer : l’austérité exigée pour payer la dette aura cette conséquence.

Réforme ou régression
Le droit du travail est fait de tant de textes empilés qu’il est devenu impossible de s’y reconnaître. Il faut donc le mettre à plat pour le rendre intelligible et permettre ainsi aux employeurs de s’y retrouver. Par cette réforme, car le terme de réforme ici serait approprié, il gagnerait en rigueur au lieu d’être assoupli au détriment des salariés. On ne cesse de nous mettre en garde contre l’augmentation de la dette publique pour nous persuader qu’il faut des mesures d’austérité : il faudrait réformer le droit du travail selon les vœux des employeurs pour qu’ils emploient ! Mais là encore, il faut être honnête : assouplir veut dire réduire. Et croirons-nous que moins les salariés auront de droits, plus ils trouveront du travail !

Renforcer les services publics
Il faut réorganiser de nombreux services publics pour les renforcer et non pas pour les supprimer. Peut-être en fin de compte le nombre des fonctionnaires diminuerait-il alors. Faire de cette diminution un objectif politique n’est pas réformer mais détruire. Là encore le vocabulaire est une affaire d’honnêteté.

L’oubli de l’histoire
L’institution de l’école gratuite, de la sécurité sociale et des retraites signifiait qu’il était devenu possible sans être riche de s’instruire, de se soigner et de vieillir dans la dignité. Ces droits, comme tous les droits élémentaires ont été conquis de haute lutte. Beaucoup de ceux qui aujourd’hui en jouissent ont oublié ce que ces luttes ont coûté et contre qui elles ont été menées : ils sont prêts à rendre le pouvoir aux puissances financières ou cléricales auxquelles ces droits ont été arrachés. Quelques leçons d’histoire ramènerait ces oublieux à plus d’honnêteté.

Amère remarque : le progrès social de l’égoïsme
J’ai vu une retraitée, qui sans rouler sur l’or dispose d’une pension convenable après avoir travaillé moins de trente ans, se laisser séduire par les discours sur la paresse des « assistés ». Qui en effet donne le pouvoir aux contempteurs de l’assistanat, sinon d’autres « assistés » jaloux de ce qu’ils tiennent pour leurs privilèges légitimes ? La gauche n’a pas assez réfléchi sur la mentalité déplorable que les avantages justifiés qu’elle a permis d’obtenir peut engendrer. Non pas tant la paresse que dénonce la droite, que l’égoïsme : chacun considère son petit bien comme un droit et se moque de la justice. La paresse serait moins dangereuse que cette nouvelle sorte de bonne conscience.

Citoyenneté
L’égoïsme n’est pas un produit de nature. Il n’est pourtant pas seulement l’effet du progrès social : il est cultivé par l’idéologie et les discours des politiques. On ne peut mener une politique de l’argent-roi et se plaindre que parmi les sans-grades il y ait des tricheurs. Non seulement l’intérêt général est bafoué partout, ce qui est assez ordinaire, mais la notion d’intérêt général elle-même est remise en cause au nom d’un libéralisme économique qui prétend qu’il ne peut y avoir que des compromis entre intérêts particuliers. C’est nier l’idée républicaine : res publica veut dire chose publique. S’il n’y a que des compromis parce que les hommes ne peuvent se déterminer qu’en fonction de leur intérêt particulier, il n’y a pas de chose publique et chacun n’a plus qu’à tirer comme il peut son épingle du jeu. Que le substantif citoyen soit devenu un adjectif en est-il une conséquence ? L’appel aux comportements citoyens cache-t-il le refus du civisme ? On ne consulte plus des citoyens mais des consommateurs, et, comme dans le commerce, par sondages.

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©Jean-Michel Muglioni, 2012

 

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