14 juin 1970 7 14 /06 /juin /1970 10:58
La leçon des néo-libéraux
Comment ruiner l'école publique ?

par Marie Perret (1)
En ligne le 18 mai 2008

La ruine de l'école publique n'est pas le résultat d'un hasard, mais d'une politique délibérée poursuivie par le néo-libéralisme. Cela n'a rien d'étonnant, au fond. Mais ce qui l'est davantage, c'est que cette politique reçoit le soutien de quelques "idiots utiles" depuis bientôt 30 ans. Non seulement la gauche n'a pas résisté à cette destruction, mais elle a apporté un soutien inespéré au programme de la marchandisation de l’école. Le discours « pédagogiste » auquel une grande partie de la gauche a adhéré a eu pour principal effet de précipiter l’affaiblissement de l’institution scolaire ainsi que la baisse générale du niveau. Comment résister ?

Cet article a été publié le 3 mai 2008 dans UFAL Ecole, que Mezetulle remercie pour cette autorisation de reprise.


Quatre constats inquiétants

   1. Plus de 150 000 élèves sortent chaque année du système scolaire sans diplôme.
   2. Le recours à des officines de soutien privé est de plus en plus systématique. Il faut savoir qu’Acadomia, entreprise spécialisée dans les cours à domicile, est désormais cotée en bourse. Il y a, de fait, une privatisation rampante de l’enseignement.
   3. L’école, depuis 30 ans, ne joue plus son rôle d’« ascenseur social ». Un exemple : il n’y a jamais eu aussi peu d’enfants d’ouvriers dans des grandes écoles comme Polytechnique ou Centrale qu’aujourd’hui.
   4. Le niveau baisse. Il y a quelques années encore, il était de bon ton de railler les professeurs élitistes et grincheux, toujours prompts à « seriner l’antienne du niveau qui baisse ». Aujourd’hui, le constat est pour ainsi dire unanime. On tire la sonnette d’alarme à tous les niveaux, et dans toutes les matières. Instituteurs, professeurs de collège et de lycée, mais également professeurs d’université : tous déplorent le peu de culture des élèves et des étudiants, leur manque de repères historiques, leur difficulté à maîtriser la langue française, à organiser leur pensée de façon rigoureuse, à exprimer leurs idées de façon fine. Les raisons de ces difficultés ne sont pas seulement exogènes et sociologiques. Si le niveau baisse, ce n’est pas seulement à cause de l’hégémonie de la société du spectacle ou de l’attitude « consommatrice » des jeunes : c’est aussi parce que l’école est de moins en moins exigeante. Bien sûr, le régime n’est pas le même partout : dans les grands lycées de centre ville, où sont généralement scolarisés les enfants de la bourgeoisie, les exigences sont restées à peu près les mêmes. Dans les quartiers populaires, en revanche, les professeurs, débordés, gèrent tant bien que mal la violence liée à l’indiscipline en occupant les élèves, à défaut de les instruire. Les parents cherchent par tous les moyens à dé-sectoriser leurs enfants ou à les inscrire, quand ils sont assez riches, dans le privé. Le contraste entre les établissements est désormais tellement marqué qu’il n’est pas excessif de parler d’une « école à deux vitesses ».

Ces quatre faits ne sont évidemment pas indépendants les uns des autres. Le quatrième constat, qui est le plus déterminant, éclaire les trois autres : c’est parce que le niveau baisse que les familles bourgeoises enrichissent les officines de soutien privé tandis que les enfants des milieux populaires vont grossir les rangs de ceux qui sortent du système scolaire sans diplôme. On ne s’étonnera donc pas que l’école joue aujourd’hui moins que jamais son rôle d’« ascenseur social ».


A qui profite le crime ?

La question qu’il faut poser est la suivante : qui a intérêt à ruiner l’école publique ? A qui profite le crime ?

En 1996, le centre de développement de l’OCDE a publié un intéressant rapport. Le titre est sibyllin (« La faisabilité politique de l’ajustement »), le style, technocratique, l’enjeu effrayant : sous couvert d’apprendre aux gouvernements comment réduire les déficits budgétaires, son auteur, Christian Morrisson, montre comment libéraliser tous les secteurs des activités humaines en « réduisant les risques » – entendez : en évitant la révolte sociale. Soit le problème suivant : étant donné qu’il n’y a pas de libéralisation possible sans destruction des services publics, étant donné que les peuples sont généralement attachés aux services publics, trouver le moyen de supprimer les services publics tout en évitant de mettre les gens dans la rue. La solution est simple, mais il fallait l’inventer : Christian Morrisson préconise la méthode douce qui consiste à diminuer la qualité des services publics. Dans l’extrait ci-dessous, l’auteur prend l’exemple de l’école. Goûtons ce morceau d’anthologie du cynisme néo-libéral :

Les mesures de stabilisations peu dangereuses :
Si l’on diminue les dépenses de fonctionnement, il faut veiller à ne pas diminuer la quantité de service, quitte à ce que la qualité baisse. On peut réduire, par exemple, les crédits de fonctionnement aux écoles ou aux universités, mais il serait dangereux de restreindre le nombre d’élèves ou d’étudiants. Les familles réagiront violemment à un refus d’inscription de leurs enfants, mais non à une baisse graduelle de la qualité de l’enseignement et l’école peut progressivement et ponctuellement obtenir une contribution des familles, ou supprimer telle activité. Cela se fait au coup par coup, dans une école mais non dans l’établissement voisin, de telle sorte que l’on évite un mécontentement général de la population.  (2)


Il n’y a qu’à diminuer progressivement la qualité de l’enseignement : les citoyens n’y verront que du feu. Personne ne descendra dans la rue, les gouvernants ne seront pas inquiétés, le secteur privé tirera tout le bénéfice, car les familles fuiront les établissements publics. Tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.
Christian Morrisson décrit sans fard la réalité de l’école publique. La qualité de l’enseignement, depuis 30 ans, baisse à un point tel que les citoyens n’ont plus confiance dans leur école. Résultat : la marchandisation de l’enseignement est en marche (après celle de l’eau, après celle des énergies, après celle de la santé, etc.). L’école publique se délite progressivement. On grogne bien ici ou là, on réclame davantage de moyens, mais force est de constater que la recette Morrisson marche bien : le « risque politique » que constitue le « mécontentement général de la population » est évité.


Les « idiots utiles »

Pour résister à cette entreprise de destruction de l’école publique, il aurait fallu défendre l’idéal d’une institution forte, dévolue à la transmission de savoirs exigeants, sourde aux pressions venant de la société civile. Pour combattre efficacement Morrisson, il aurait fallu se ranger derrière Condorcet. On aurait pu croire que la gauche, fidèle aux principes de l’école républicaine, allait résister à l’offensive. Non seulement elle ne l’a pas fait, mais elle a apporté, à son corps défendant, un soutien inespéré au programme de la marchandisation de l’école. Le discours « pédagogiste » auquel une grande partie de la gauche a adhéré a eu pour principal effet de précipiter l’affaiblissement de l’institution scolaire ainsi que la baisse générale du niveau. Voici quelques exemples de mesures qui ont participé à cette baisse :

    * En valorisant des qualités qui n’ont rien à voir avec les compétences qu’on doit attendre d’un professeur, on a recruté des enseignants qui n’étaient pas toujours qualifiés. On a oublié qu’avant d’être « gentil », « dynamique », d’« aimer les élèves », de « participer activement au projet d’établissement », un professeur doit se distinguer par la maîtrise des savoirs qu’il transmet.
    * En instaurant le passage automatique, on a fait en sorte que tous les élèves, même ceux qui n’ont pas le niveau, puissent passer dans la classe supérieure. Comme le redoublement est un luxe (les gestionnaires de l’éducation nationale savent que cela coûte de l’argent), on a poussé les professeurs au laxisme. Pire : on leur a retiré le droit de s’opposer au passage de tel ou tel élève dans les conseils de classe. Les parents sont généralement contents : ils pensent qu’on fait un cadeau à leurs enfants. Ils se trompent : en fait de cadeau, il ne s’agit que de faire des économies.
    * Sous le prétexte idiot que la discipline ferait violence aux élèves, qu’un cours doit être « vivant », que le cours magistral est « ringard », on a laissé le désordre s’installer dans les classes. Les professeurs constatent amèrement qu’il est de plus en plus difficile de faire la classe dans de bonnes conditions et d’instruire les élèves.
    * En bradant les diplômes qui, de fait, ont de moins en moins de valeur sur le marché du travail, on a poussé tout le monde à faire des études longues. Comme les conditions d’enseignement à l’Université sont souvent difficiles et parfois déplorables, comme les BTS et les IUT sont pleins, les parents qui ont de l’argent inscrivent leurs enfants dans des écoles supérieures privées (qui coûtent très cher). Ceux dont les parents n’ont pas les moyens se retrouvent sur le marché du travail : ils constituent alors une main d’œuvre paupérisée, qui est d’autant plus exploitable par le patronat qu’elle est peu qualifiée.
    * On a délaissé l’enseignement technique et professionnel, éternel parent pauvre de l’éducation nationale, alors qu’il peut assurer une solide formation à des élèves qui s’ennuient dans les filières générales.
    * Au nom des meilleurs sentiments du monde, on a remis en question le principe d’égalité républicaine et condamné les élèves des quartiers populaires : au lieu d’exiger d’eux ce qu’on exige dans les collèges et les lycées parisiens, on a "adapté" l’enseignement (« inutile de leur faire lire Racine, Descartes ou Montaigne : c’est trop compliqué pour eux et puis c’est tellement éloigné de leurs préoccupations »). On enseigne les humanités aux fils et aux filles de la bourgeoisie, tandis qu’on expérimente, sur les enfants des quartiers populaires, les nouvelles "pédagogies".


Les moyens de résister

Comment résister à cette entreprise d’affaiblissement de l’école publique ?
Voici, pour conclure, quelques pistes :

    * En renforçant l’institution scolaire : il faut instaurer de la discipline, élever le niveau des exigences, instruire les élèves (et non les occuper ou les amuser).
    * En recrutant des professeurs compétents : il faut que ceux-ci soient recrutés sur concours nationaux, pour leurs savoirs ainsi que leur capacité à les transmettre le plus clairement et le plus rigoureusement possible.
    * En concentrant les moyens dans les établissements des quartiers populaires : les professeurs les plus puissants, les mieux formés, les plus savants doivent être envoyés dans ces quartiers et exiger des élèves ce qu’ils exigeraient des élèves d’un lycée comme Henri IV.
    * En cessant d’abaisser l’enseignement technique et professionnel : il faut que les élèves puissent en tirer une formation solide grâce à laquelle ils pourront trouver du travail, mais aussi suffisamment généraliste pour qu’ils puissent changer d’entreprise.


© Marie Perret et UFAL-Ecole,  2008. Lire l'article sur son site d'origine

1 - Responsable du secteur Ecole de l'UFAL (Union des Familles Laïques).
2 - Sur ce texte de C. Morrisson, voir l'article
Les risques calculés du néo-libéralisme sur ce blog.

Voir le
commentaire de Tristan Béal et la discussion entre Jean-Michel Muglioni et C. Kintzler 

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commentaires

Jacques Heurtault 29/05/2008 18:37

Votre réponse, catherine, vient excellemment éclairer le piège dans lequel une certaine gauche "radicale" vient de prendre ... La modernité, c'est évidemment l'avenir de l'école mais ce qui se passe aujourd'hui est le contraire de la modernité!Comment peut-on accepter que des enfants entrant en 6ème puissent ne pas savoir correctement lire, écrire, compter? Ils peuvent, bien sûr, ils doivent même, savoir aussi autre chose mais il FAUT qu'ils sachent cela! L'apprentissage de la lecture, de l'écriture (et même de la calligraphie!) et du calcul (et même du calcul mental!) est un impératif REPUBLICAIN et donc DEMOCRATIQUE ... Comment se fait-il que des gens de gauche puissent ne pas comprendre cela au point de donner l'impression de défendre, avant tout, leurs intérêts corporatistes et donc égoïstes?

Jean-Michel Muglioni 28/05/2008 10:55

Pour comprendre en quoi la destruction de l’école n’est pas un accident, voici quelques réflexions qui vont dans le sens des propos de M. Perret et de T. Béal, et dont le principe est que l’histoire politique dépend d’abord non pas de l’économie mais de l’idée de la pensée que se font les hommes.
Les raisons économiques qui ont depuis plus de trente ans amené dans le monde une politique de destruction de l’instruction publique ne sont pas à elles seules déterminantes : faire des économies n’est jamais qu’un prétexte. Comme partout et toujours, les puissances dominantes cherchent à endormir le peuple : il faut décérébrer les téléspectateurs pour en faire des consommateurs et non des citoyens critiques. A cela s’ajoute le pédagogisme, florissant au moment de la Révolution française (avec les contresens récurrents des lecteurs de Rousseau), et dénoncé par Kant et Hegel – c’était en effet la mode de la pédagogie par le jeu et du refus de la discipline.
Toutefois il me semble que la réussite de la destruction de l’instruction publique tient aujourd’hui et depuis déjà presque un siècle à une cause plus fondamentale, dont un symptôme est la domination des études dites scientifiques sur ce qu’on appelait naguère les humanités, qui étaient dominées par l’enseignement du latin et qui faisaient l’unité de l’école dans toute l’Europe. Plutarque a disparu de l’enseignement pendant longtemps (disons entre la révolution française et la fin du siècle dernier, car il a fini par revenir) : c’est un autre symptôme du refus des humanités, rendues désuètes par le projet d’une connaissance prétendument scientifique de l’homme, comme il y a une connaissance scientifique de la nature. Ce que les allemands appellent encore « sciences de l’esprit » - nos sciences humaines - repose sur la confusion de l’esprit et de la nature, du sujet et de l’objet, comme l’a montré Husserl : l’idée même de science est ici en jeu, et c’est pour cette raison que l’idée d’instruction a disparu des esprits. Le sens même du savoir ainsi transformé, il faut une autre école, école seulement par homonymie.
Apprendre et savoir, c’est chercher à comprendre pour comprendre – Aristote en faisait l’activité par excellence, divine, parce qu’elle a sa fin en elle-même et ne peut jamais décevoir puisqu’elle donne accès à des vérités immuables. Et apprendre exige qu’on suive un ordre qui va du plus simple au plus complexe, de telle sorte qu’on n’affirme jamais que ce qu’on comprend réellement. L’enseignement « officiel » a récusé ces principes, même pour les mathématiques : dès lors en effet que la finalité pratique du savoir l’emporte sur sa fonction théorique (« en théorie » est depuis longtemps une expression prise en un sens péjoratif, et il est commun de se méfier de la théorie), dès lors que les « résultats » du savoir comptent plus que la méthode qui permet de les obtenir, on entend par « science » non pas l’intellection de la nature des choses mais l’efficacité de « modèles » ou d’hypothèses permettant provisoirement de faire fonctionner des expériences ou des industries. Cette régression théorique ou épistémologique nous a coupés de la tradition grecque de l’école, que les romains, les chrétiens et l’école laïque à ses débuts, avaient su poursuivre.
On remarquera en outre que si la fonction sociale en vient à définir l’essence et la finalité de l’école, alors l’école ne peut plus être l’école – ni du même coup remplir sa fonction politique et sociale, qui est de permettre à tout homme en tant qu’homme d’accéder au savoir et d’abord à l’instruction élémentaire, à partir de laquelle seule tout progrès personnel est possible. Mais il faut pour le comprendre admettre que l’école s’adresse en chacun à la raison et non à tel ou tel particularisme social, ethnique, psychologique ou comme on voudra. Quand elle existe, l’école a pour fonction première de délivrer chacun de son milieu et des pensées convenues. Elle est faite pour libérer l’homme et donc doit le désocialiser. L’enfant qui apprend à lire n’est plus ni bourgeois du XVI° arrondissement, ni fils d’immigré : c’est un élève. Comme tel il n’a pas de parents mais des maîtres, il est homme en puissance et non parisien ou africain.

Catherine Kintzler 28/05/2008 14:35


Juste un point sur lequel je me permets d'exprimer une divergence.
Il ne me semble pas que le concept d'humanités soit indissolublement lié et coïncident, dans son fonctionnement et sa perpétuation, à l'enseignement du latin et plus généralement à celui
des langues anciennes. Il leur est bien entendu lié dans son histoire, dans sa constitution : nul ne peut nier que cette tradition forme la référence originaire dans l'invention du rapport critique
aux savoirs.
Mais le concept d'humanités, qui repose avant tout sur un rapport de la pensée à elle-même et sur la libéralité des savoirs, peut parfaitement se construire et se perpétuer à travers des
disciplines modernes, au premier rang desquelles il faut placer la grammaire, la littérature mais aussi les sciences dans ce qu'elles ont de profondément libérateur. J'en ai dit déjà quelque chose
dans l'article Qui a peur des humanités?
N'oublions pas que au moins depuis d'Alembert (inspiré par un secret modèle cartésien), il existe une grande tradition critique qui fait explicitement de l'esprit scientifique une partie prenante
des humanités - que dire d'un Bachelard, et plus récemment d'un François Jacob, et encore aujourd'hui d'un Laurent Lafforgue ? La liste serait très longue ; et encore, je ne parle que de la
tradition de langue française...

Condorcet est très dur avec l'enseignement du latin et du grec, il se livre à une vive critique à leur égard dans son Second mémoire sur l'instruction publique. Son argumentation est
l'inverse de celle de JM Muglioni. Il leur reproche en effet d'avoir introduit une forme de servilité dans la pensée, et d'entretenir une sorte de culte aveugle envers les anciens en traitant de
manière égale leurs grandeurs et leurs erreurs. Il leur reproche également de reposer sur une tradition dominée par l'oralité, par la rhétorique, par le modèle de la place publique auquel il oppose
la civilisation de l'imprimé, de la littérature et de la science modernes.

Je dois dire que je suis assez sensible à cette critique, ayant eu pour ma part à subir pendant mes premières années de Lycée un enseignement du latin parfaitement mécanique (on devait apprendre
les déclinaisons sans même savoir à quoi cela pouvait correspondre...). J'ai passé le reste de ma scolarité à attendre le moment d'en être délivrée, même si par la suite, beaucoup plus tard, j'ai
su y reconnaître ce que l'étude de la littérature moderne (française, allemande, anglaise) m'avait apporté.

J'y suis sensible surtout pour les raisons philosophiques avancées par Condorcet : ce modèle antique, ne l'oublions pas, est aussi celui qu'admire et que brandit le réactionnaire Rousseau dans la
fin de son Essai sur l'origine des langues et dans sa terrifiante Lettre à d'Alembert. Modèle du souffle, d'un héroïsme exclusivement masculin. On n'a pas assez réfléchi sur le
rapport forcément contradictoire que peut entretenir une petite fille, puis une adolescente et une femme, à ces modèles de civilisation "Où la brutalité fait la haute vertu" (la brutalité, la loi
du père, la tradition, tout ce que défend cette idiote d'Antigone) - ah, merci Corneille, d'avoir écrit Horace, d'avoir écrit tant de pièces inspirées de l'histoire romaine où l'héroïsme
des femmes est insolemment exhibé, d'avoir fait de Chimène une psychorigide - mais aussi Corneille, moins docile que Racine, n'était pas aristotélicien !

Quant aux sciences, je suis d'accord pour dire avec JM Muglioni qu'elles sont aujourd'hui détournées de leur nature libérale : mais leur instrumentalisation ne les empêche pas de rester libérales
par elles-mêmes. On peut et on doit s'intéresser aux sciences parce que c'est intéressant en soi, et j'irai même jusqu'à dire qu'il existe un intérêt gratuit pour les techniques. Construire une
machine qui ne sert à rien, c'est passionnant et libérateur, voir comment fonctionne un joujou - en le cassant - c'est passionnant et libérateur. Pouvoir comprendre ce qu'il y a derrière un code
html, c'est passionnant et libérateur. Bien que médiocre élève en maths et en sciences, j'ai toujours senti en elles ce vent de liberté et de rigueur qui fait d'elles de véritables disciplines.

Alors je ne serai pas si dure envers les langues anciennes que Condorcet - attachons-nous à connaître leurs beautés et à reconnaître en elles les institutrices des humanités - mais j'ajouterai tout
de même avec lui : "ne prenons pas auprès d'eux [les anciens] des sentiments qui ne conviennent ni à nos lumières, ni à nos institutions, ni à nos moeurs [...]". Pour le dire dans le style
humaniste : plutôt Virgile que Plutarque... et Frédéric Mistral (traduit en français par lui-même - une pure merveille) plutôt que Fénelon (je parle du Fénelon de Télémaque bien sûr, ce
chef d'oeuvre de la littérature réactionnaire) !!


Béal 18/05/2008 19:26

Voici une fâcheuse anecdote que rapportent Hans Peter Martin et Harald Schumann dans leur livre Le Piège de la mondialisation.
En 1995, à l’hôtel Fairmont de San Francisco se réunirent « cinq cents hommes politiques, leaders économiques et scientifiques de premier plan ». Et telle fut l’évidence posée dès le début de cette réunion : « dans le siècle à venir, deux-dixièmes de la population active suffiraient à maintenir l’activité de l’économie mondiale ». Une question angoissante saisit alors l’assemblée de ce distingué aréopage : comment continuer à gouverner paisiblement les « quatre-vingts pour cent d’humanité surnuméraire, dont l’inutilité a été programmée par la logique libérale ? » (Jean-Claude Michéa, L’enseignement de l’ignorance) Le cheval de Troie alors inventé prit dans la bouche d’un des intervenants la cynique et méprisante appellation de tittytainment (mixte nauséeux de entertainment, divertissement, et de tits, seins en argot) : « cocktail de divertissement abrutissant et d'alimentation suffisante permettant de maintenir de bonne humeur la population frustrée de la planète » (Martin & Schumann, op. cit.).
D’où trois conséquences :
1° Il est certain que pour les 20 % de l’humanité bien lotie, il conviendra que l’enseignement continue d’être ce qu’il doit être : celui qui permet de maîtriser le monde tel qu’il est (et ainsi un ministre de l’Education nationale qui aura commis des programmes dans lesquels le mot dictée n’apparaîtra que dans le syntagme « dictée à l’adulte » continuera pourtant chaque soir de faire une dictée "classique" à sa fille) ;
2° Pour ce qui concerne les 80 % de l’« humanité surnuméraire », eh bien ! à eux seront proposés non pas des cours mais des divertissements pédagogiques : à tout prix les détourner d’eux-mêmes et de la misérable vie que des gouvernements négriers leur concoctent à leur insu. A quoi bon donner un savoir (par nature coûteux et dangereux) à des sous-hommes qui de toutes façons ne sont destinés qu’à servir de main-d’œuvre corvéable à merci pour les bénéfices outranciers d’un capitalisme inhumain !
3° Pour que de tels divertissements pédagogiques soient mis en place, il faut des maîtres qui se renient eux-mêmes, ou bien des maîtres par homonymie : on garde le nom, mais la signification change. Non plus des maîtres-magister qui maîtrisent le savoir qu’ils sont censés transmettre à des élèves afin de les rendre plus aptes à résister lorsqu’ils seront adultes, mais des maîtres-dominus, c’est-à-dire des maîtres paradoxaux : des maîtres incapables de tenir leur classe (nos élèves n’aiment pas être amusés) mais tout à fait capables d’asservir leurs élèves car les maintenant dans un rapport au réel tout à fait phagocyté par l’esprit marchand. Pour former des esclaves décérébrés rien ne vaut une pédagogie "spontanéiste" dispensée dans un lieu de vie.
Encore une fois, ce qui se joue au niveau de l’école, c’est une question de vie ou de mort : l’école doit-elle être un lieu critique d’émancipation permettant à des esprits de s’éveiller à eux-mêmes ou bien n’est-elle qu’un lieu d’abrutissement mou dont le seul but est de former des sur-consommateurs tout à fait oublieux en eux de leur part de spiritualité ? L’homme se réduit-il à n’être qu’un porte-monnaie ambulant ? Ou bien vit-il sur cette planète pour comprendre le vrai en menant une vie de loisir et non de labeur sans fin ?
Et effectivement, là où la nausée vous gagne, c’est lorsque vous entendez des gens de gauche, des gens prétendument dévoués au peuple et à son émancipation, donner de la voix pour encourager la destruction de l’école ! Que la droite cherche à asservir les pauvres pour jouir davantage, rien de choquant : c’est dans l’ordre des choses. Mais que vous soyez trahi par ceux-là mêmes qui font profession de vous défendre, voilà le honteux et le scandaleux !
Car ne l’oublions pas, la création des IUFM, ces instituts où l’on forme des maîtres par homonymie, ces instituts où délibérément le savoir est mis à la marge, où le divertissement en matière d’enseignement est éhontément révéré, de tels cloaques sont l’œuvre d’un ministre de gauche. Ces maîtres que J.-C. Milner regroupe dans ce qu’il appelle la Corporation sont eux aussi de gauche et, ne le nions pas, ont réellement souci de leurs élèves (à la différence du mépris sans nom de nos gouvernants tauliers) : néanmoins, à leur insu, ils condamnent ceux qu’ils aimeraient sauver. En effet, dauber sur l’enseignement tel qu’il a pu être mis en œuvre avant 1968 (pour faire vite) et qui continue d’être appliqué tel quel dans les écoles des quartiers bourgeois et par des officines privées, fouler aux pieds un enseignement où le maître montre la vérité à ses élèves jusqu’à ce que d’eux-mêmes ils tournent le regard vers elle et l’embrassent, un tel mépris du savoir fondamental ne peut qu’entraîner l’asservissement des élèves dont nous avons la charge. Enfin, les programmes auxquels les jeunes impétrants de l’IUFM vouent un culte irraisonné, ces programmes qui ont signé la mort des disciplines sur l’autel de la transdisciplinarité (tout est dans tout et réciproquement, mais plus rien n’est assignable), de tels contre-programmes sont là aussi l’œuvre d’un ministre de gauche.
Un de mes maîtres nous disait que le peuple serait toujours trahi par les politiques, même ceux de gauche, pour la seule raison que les politiques sont des bourgeois, qu’ils évoluent dans un monde de signes, alors que le peuple a un rapport direct avec le monde, le rapport de la force brute qui transforme le réel via le travail. Je crains hélas ! qu’il avait raison…

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