16 juin 1970 2 16 /06 /juin /1970 11:29
La critique est-elle un sacrilège et la caricature un blasphème?
Comment le relativisme nourrit l'intégrisme

par Jean-Michel Muglioni
En ligne le 5 juin 2008

Mezetulle défend le rationalisme critique et à plusieurs reprises a publié des articles sur la remise en question  de la liberté de penser. La confusion qui règne sur les notions d’opinion, de croyance, de respect, prépare un retour de l’obscurantisme. Jean-Michel Muglioni revient ici sur le sens de la liberté d’opinion, qui est essentiellement le droit et même le devoir de soumettre toute opinion ou toute croyance, quelle qu’elle soit, à la critique la plus radicale.
Ces réflexions tombent à point nommé, un juge français ayant récemment cru bon de casser un mariage au motif que la mariée avait menti sur sa virginité.



La liberté d’opinion comprend la liberté de critique
    La liberté d’opinion ne signifie pas que toutes les opinions sont respectables, mais que chacun doit pouvoir s’exprimer publiquement, que ses propos plaisent ou non aux puissants, aux prêtres ou à quiconque. Chacun doit pouvoir participer au débat public et donc accepter la contradiction. Socrate désirait qu’on le réfute. La liberté d’opinion comprend par essence la liberté de critique : « Notre siècle, disait Kant en 1781, est proprement le siècle de la critique à laquelle tout doit se soumettre. La religion par sa sainteté et la législation par sa majesté veulent ordinairement s’y soustraire. Mais alors elles éveillent contre elles un juste soupçon et ne peuvent prétendre à ce respect sincère que la raison accorde seulement à ce qui a pu soutenir son libre et public examen. » (1)

La tolérance sceptique est le refus du dialogue
    Nous ne sommes plus au siècle des Lumières. La plupart croient que toutes les opinions ont un droit égal à être exprimées parce qu’elles se valent toutes, ce qui ruine tout droit de les critiquer. Ne peut en effet examiner au lieu de croire en aveugle, qu’un esprit capable par nature de voir clair, et donc de distinguer la vérité et l’erreur : toute opinion ou toute croyance est pour lui par principe susceptible d’être remise en cause et considérée comme fausse – ou même méprisable. Si toutes les opinions et toutes les croyances se valent, aucune n’est erronée, et l’idée de libre examen n’a plus de sens. Toute discussion devient vaine : à chacun sa vérité, comme on dit ! L’idée même de vérité est abolie : deux hommes disant le contraire l’un de l’autre ont également raison, pourvu que chacun se croie dans le vrai. Deux avis opposés coexistent sans que la contradiction éclate et que le dialogue s’instaure qui force chacun à sortir de sa subjectivité.
    Lorsque la liberté d’opinion n’a plus pour fondement la volonté de rechercher la vérité en commun, mais la renonciation à la vérité, réfuter une opinion n’a pas plus de sens de que de dire à un homme qui n’aime pas tel mets qu’il est dans l’erreur. Il est vain alors de chercher à obtenir par des raisons que le malade qui trouve le vin amer reconnaisse qu’il est doux. Chacun reste enfermé en lui-même : étrange tolérance, cette coexistence des hommes sans communication réelle entre eux. Chacun tolère que les autres pensent différemment de lui sans qu’un accord soit envisageable, sinon sur le fait que tous doivent vivre ensemble malgré leur désaccord. Ce consensus est le contraire d’une véritable entente.

Quand toute critique est un sacrilège
    Si une opinion doit être respectée, la critiquer est un sacrilège : c’est porter atteinte à celui qui la professe. Toute mise en question d’une croyance est vécue très sincèrement par le croyant comme une attaque personnelle. Vouloir délivrer un homme d’une erreur est un crime pire que le vol, car c’est le déposséder de lui-même. Et comme les opinions qu’on croit les plus personnelles sont généralement celles du groupe au sein duquel on vit, chaque communauté considère la critique comme une agression et porte plainte. Les tribunaux sont donc appelés à condamner quiconque exerce le droit de critique. Ainsi, ce qui est aux yeux des croyants un blasphème une fois reconnu comme tel par le droit, on en arrive au même point que dans les régimes théocratiques. Il est dans la nature des choses que le relativisme et le fanatisme religieux s’en prennent aujourd’hui ensemble aux Lumières.

Le refus d’apprendre
    Alors partout, à l’école ou dans la rue, sur toute chose, en matière de goût, en politique, la moindre croyance est une opinion qui compte, c’est-à-dire qui est comptée ou collectée dans un sondage ; mieux, chacun doit avoir une opinion, parce qu’étant homme et libre, il est l’égal des autres, de sorte que la distinction entre le savoir et l’ignorance est contestée au nom de l’égalité démocratique. Alors chacun est sommé de ne jamais s’instruire avant de juger. Apprendre porterait atteinte à la liberté d’avoir son opinion bien à soi, à l’abri de toute critique. Les maîtres d’école perdent toute autorité dans un monde où la tolérance est fondée sur la renonciation à la vérité et à la critique. Les directives officielles imposent qu’on demande leur avis aux élèves avant de les instruire. Le cours magistral est proscrit. Celui qui par malheur s’imagine qu’une opinion non informée est vide passe pour prétentieux : c’est un dictateur. Son savoir n’est qu’un instrument du pouvoir.

Le retour du religieux
    Le relativisme est un nihilisme : tout se vaut ; il n’y a plus d’échelle des valeurs et donc plus de valeur. La distinction du beau et du laid n’a plus cours, pas plus que celle de l’honorable ou du honteux. La vulgarité règne sans pouvoir être dénoncée. Non seulement les prêtres saisissent l’occasion qui leur est offerte de faire passer à nouveau la critique pour un sacrilège et la caricature pour un blasphème, mais les dérives sectaires sont inévitables. Lorsque le sens de la critique est perdu, en effet, la crédulité et la superstition fleurissent, et le premier gourou venu séduit.

© Jean-Michel Muglioni et Mezetulle,  2008

1 - Préface de la 1° édition de la Critique de la raison pure, 1781, Traduction Patrice Henriot, Hatier.

Voir les
autres articles du même auteur sur ce blog.

Lire
la discussion très substantielle entre "Ludovic" et l'auteur dans les commentaires (com n° 2 et réponse).


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commentaires

Ludovic A. 07/06/2008 17:31

Que de points sur lesquels je suis en désaccord, moi qui m'assume et me revendique tout à fait relativiste (sans formation philosophique, vous excuserez par avance la naïveté de mon commentaire).Quelques points qui me chagrinent dans votre propos :* le titre de la deuxième section ("La tolérance sceptique est le refus du dialogue") est incompréhensible pour le non-philosophe que je suis. Il semble que pour vous "dialoguer" requiert quelque chose de plus que le simple échange physique, émetter des sons et écouter ceux qui proviennent de l'interlocuteur, qu'il y ait implicitement une exigence de quelque qualité. Mais laquelle ? On retrouve le mot "réelle" tout aussi opaque plus bas dans le paragraphe ("sans communication réelle entre eux"). Que faut-il à de la communication pour qu'elle soit "réelle" ? Informer mon interlocuteur de mes idées, sans exiger de lui qu'il les approuve, pourquoi ne serait-ce pas de la communication ?* Le troisième paragraphe décrit une conception du relativisme dans laquelle je ne me reconnais certainement pas. Certes pour moi "les opinions se valent toutes" et "à chacun sa vérité" comme vous le mentionnez en deuxième section, mais si la séparation du vrai et du faux ne me semble guère pertinente en matière d'opinions, il en existe une autre à laquelle mon relativisme ne me fait pas renoncer : la distinction entre celles qui sont miennes et celles qui ne le sont pas. Si je ne pense pas être davantage dans le vrai que mes interlocuteurs, ça ne m'interdit pas pour autant de prendre plaisir à critiquer leur pensée : ce qui n'est pas mon opinion est parfaitement critiquable. Et, parce que ma psychologie est ce qu'elle est, je reçois en retour avec intérêt les critiques et réfutations de mes propres opinions, je ne vois pas en quoi je les ressentirais comme des "agressions". Le rapport entre le "relativisme" et le "fanatisme religieux" m'intrigue : le fanatique est persuadé de la vérité de ses croyances, le relativiste n'y voit qu'un amusant hobby et n'a pas de raison de trainer en justice qui lui fait l'amabilité de jouer avec lui.* La quatrième section m'intrigue tout autant. Je suis relativiste, je ne me considère pas pour autant comme "libre" et je crois pourtant distinguer le "savoir" de l'"ignorance". Je sais ignorer tout de la philologie du hongrois et ne me risquerais pas à avoir une opinion sur un problème qu'on peut y rencontrer sans des études préalables. Le fait que je pense que toutes les opinions sont également valables ne m'empêche pas de penser que, comme hobbies, il est beaucoup plus amusant de les construire à partir de raisonnements et d'informations acquises - de même que, si toutes les façons de déplacer des pièces sur un jeu d'échecs se valent, il est quand même plus distrayant de jouer en respectant les règles qu'en poussant les pièces aléatoirement.* Quant à la dernière section, je ne vois tout simplement pas le rapport entre la "séduction" par les gourous et le nihilisme. Les gourous, généralement sûrs d'eux, m'amusent particulièrement je ne vois pas pourquoi je les trouverais particulièrement séduisants (d'autant que ce sont souvent des hommes d'âge assez avancés...)

Jean-Michel Muglioni 11/06/2008 00:09


Mezetulle a reçu la réponse suivante de Jean-Michel Muglioni.

**************


Je vais tâcher de répondre à votre commentaire qui est en réalité une demande d’éclaircissement, et signifie qu’un dialogue est possible, puisque vous ne vous contentez pas de votre opinion mais
cherchez à comprendre.


Quand vous dites : « Il semble que pour vous "dialoguer" requiert quelque chose de plus que le simple échange physique, émettre des sons et écouter ceux qui proviennent de l'interlocuteur, qu'il
y ait implicitement une exigence de quelque qualité », vous avez raison. Je n’appelle pas « dialogue » n’importe quelle conversation ou discussion. Entre deux hommes tenant face à face un
discours sans jamais pouvoir s’entendre sur rien, sinon qu’ils sont face à face, il n’y a pas un dialogue, mais deux monologues. Dialoguer, c’est suivre en commun une même pensée, chacun étant
alors capable de suivre le trajet de l’autre. Ce qui suppose que chacun soit capable et surtout admette de sortir de sa propre subjectivité. Nos débats politiques ne sont pas des dialogues :
chaque orateur cherche à obtenir l’adhésion du plus de téléspectateurs possibles et non pas à dialoguer avec son interlocuteur.


Votre position est explicitement subjectiviste : vous considérez qu’en dehors de quelques savoirs spécialisés (comme la philologie du hongrois), chacun a les opinions qui tiennent à sa complexion
psychologique et son histoire personnelle. Il est vrai que des pensées de cet ordre ne relèvent pas du dialogue, même s’il peut être poli ou moralement nécessaire de prendre en compte les
croyances que sa nature et son histoire ont imposées à un homme s’il s’avère qu’il éprouve le besoin de les exprimer. Alors parler ne suppose aucune réelle entente sur les choses dont on parle et
ne porte pas sur le contenu du discours : il y a une relation psychologique qui peut aider un ami ou si l’on est psychologue, un patient. Reste que si chacun est enfermé dans son opinion
subjective, on ne voit pas comment s’entraider est possible. La question de la vérité se posera nécessairement.


J’appelle « réel » un dialogue où chacun cesse de s’en tenir à ce genre de croyances psychologiques, lorsqu’entre deux hommes une véritable communauté de pensée peut se réaliser. Et vous-même,
dans ce que vous m’écrivez, cherchez très naturellement à dire autre chose que ce qui tient à votre tempérament et à votre histoire personnelle, puisque vous cherchez avec moi à comprendre ce que
c’est qu’un dialogue et que vous ne vous contentez pas de votre propre croyance – sinon nous ne pourrions pas du tout « communiquer » puisque nous n’aurions rien en commun, ayant chacun « sa »
psychologie.


Quand vous écrivez : « Informer mon interlocuteur de mes idées, sans exiger de lui qu'il les approuve, pourquoi ne serait-ce pas de la communication ? » vous avez raison, si du moins nous
distinguons alors communication et dialogue, mais si par communication j’entends que nous avons réellement en commun quelque chose, alors ce n’est qu’une communication apparente, ou deux
monologues face à face. Je le répète, il n’y a alors rien en commun entre les deux hommes.


Vous écrivez : « Certes pour moi "les opinions se valent toutes" et "à chacun sa vérité" comme vous le mentionnez en deuxième section, mais si la séparation du vrai et du faux ne me semble guère
pertinente en matière d'opinions, il en existe une autre à laquelle mon relativisme ne me fait pas renoncer : la distinction entre celles qui sont miennes et celles qui ne le sont pas. Si je ne
pense pas être davantage dans le vrai que mes interlocuteurs, ça ne m'interdit pas pour autant de prendre plaisir à critiquer leur pensée : ce qui n'est pas mon opinion est parfaitement
critiquable. Et, parce que ma psychologie est ce qu'elle est, je reçois en retour avec intérêt les critiques et réfutations de mes propres opinions, je ne vois pas en quoi je les ressentirais
comme des "agressions". »


Voilà un propos d’une grande honnêteté, qui met bien en lumière votre présupposé. Votre naïveté en ce sens est beaucoup plus philosophique que vous ne le croyez : vous avez conscience du sens de
votre propre attitude – et pour cette raison un dialogue est possible avec vous, car cela veut dire que vous ne vous contentez pas de votre simple opinion en tant qu’elle est psychologique, mais
que vous adoptez un point de vue réflexif sur elle et sur votre propre être. Vous sortez de votre psychologie. Vous n’êtes pas du tout réductible à votre psychologie contrairement à ce que vous
croyez encore ! Bref, vous pensez. J’ai une plus haute idée de vous que vous-même, et je vous l’écris sans ironie. Vous ne vous contentez pas d’avoir des opinions, vous vous interrogez sur le
sens que cela peut ou non avoir : cette interrogation de soi sur soi est un dialogue de soi avec soi, et telle est l’essence du dialogue, le fondement de tout dialogue parce que ne peut dialoguer
réellement avec un autre que celui qui est capable de se remettre lui-même en question. Voilà ce qu’apprend la lecture de Platon.


Mais il y a dans votre propos quelque chose d’inintelligible. Je ne comprends pas ce que signifie « critiquer » et « réfuter » une croyance qui procède en nous de notre « psychologie » : d’où mon
exemple d’un mets amer (emprunté à Platon Théétète 166e). Si je trouve amer un mets que vous trouvez doux, mon goût ne donne pas lieu à discussion ; chacun dégustera ce qui lui plaira
sans l’imposer aux autres : d’où la carte dans les bons restaurants. Nous pourrons discuter pour savoir ce qui convient à chacun, mais non nous réfuter l’un l’autre. Critiquer, c’est examiner et
juger ; réfuter, c’est montrer qu’une thèse est contradictoire en elle-même ou fausse. Ici, il s’agit de tout autre chose. Et de la même façon, vous écrivez au début de votre propos : « Que de
points sur lesquels je suis en désaccord, moi qui m'assume et me revendique tout à fait relativiste ». Vous dites donc que ce je dis du relativisme est faux ! Donc vous n’êtes pas relativiste…
C’est le cercle inévitable du relativisme : on ne peut à la fois dire que chacun a son opinion et prétendre sur un point quelconque qu’on a raison, c’est-à-dire qu’on a une opinion qui n’est pas
relative. Mais il est vrai aussi que jamais cette contradiction n’a arrêté le moindre relativiste ! Pourquoi ? Parce que le relativisme est la négation du principe de contradiction : il interdit
en effet la distinction du vrai et du faux. Je ne prends pas le temps de vous commenter ici la réfutation du relativisme proposée par Aristote au livre Gamma de sa Métaphysique qui par
là établit le principe de contradiction (ou si vous préférez, de non contradiction).


Votre position est beaucoup moins relativiste que vous ne semblez le croire puisque vous distinguez savoir et ignorance : vous considérez vos opinons comme des hobbies et non comme des
connaissances. Soit ! Mais si vous distinguez ignorance et savoir, vous distinguez vérité et erreur, vrai et faux : dans quels domaines ? Et si vous répondez, dans les sciences ou quand il s’agit
de la philologie hongroise, je vous demande de quel droit vous distinguez science et opinion : il faut bien que vous ne soyez pas relativiste pour cela.


Ou bien donc vous admettez que nous avons tous des croyances liées à notre psychologie et qu’il ne faut pas en faire une histoire, et vous avez raison. Cela veut dire que beaucoup, sinon la
plupart de nos pensées sont en nous sans que nous les ayons réellement pensées, méditées, examinées. Elles sont relatives à nous. Mais parler ainsi n’est pas être relativiste : c’est, au moins
par cette réflexion, échapper à la relativité de ces croyances. La philosophie est une tentative pour penser vraiment, c’est-à-dire pour échapper autant qu’il est possible à cette relativité
psychologique, ou du moins, si l’on découvre qu’une pensée qu’on a n’est pas autre chose qu’une opinion, pour en faire un simple hobby qui peut agrémenter une conversation mais n’est pas l’objet
d’un dialogue.


Ou bien au contraire vous êtes relativiste, et vous ne pouvez pas dialoguer : les hommes demeurent chacun enfermé dans son opinion, dans son monde, et leur coexistence tient du hasard, elle ne
repose pas sur un véritable accord, puisqu’il ne peut y avoir d’accord d’opinions.


Quand vous écrivez : « Et, parce que ma psychologie est ce qu'elle est, je reçois en retour avec intérêt les critiques et réfutations de mes propres opinions, je ne vois pas en quoi je les
ressentirais comme des "agressions" », je vous fais crédit : mais cela veut dire que vous avez la chance d’avoir un tempérament qui ne vous porte pas au fanatisme et non que vous avez raison de
ne pas être fanatique. Une autre psychologie vous rendrait insupportable la moindre contestation. Ce que j’écris là est la conséquence manifeste du relativisme psychologique. Ou bien vous refusez
le fanatisme non pas par tempérament mais pour une raison de principe : vous n’êtes donc pas relativiste.


Que votre psychologie vous porte à critiquer l’opinion des autres et à trouver de l’intérêt à voir critiquer les vôtres, cela signifie-t-il seulement que pour vous c’est un jeu ? Vous savez qu’on
se prend au jeu. Ainsi l’on s’échauffe parfois dans la conversation. Et ce n’est pas seulement une question de tempérament. Vous-mêmes, si votre interlocuteur vous dit que vous êtes en pleine
illusion et que votre opinion ne vaut pas plus qu’un rêve, que vous êtes victime de votre psychologie et que vous ne pensez que selon votre histoire personnelle, ne commencerez-vous pas non
seulement par résister mais par avoir quelque mouvement de colère ? Si je vous dis que le relativisme abolit la distinction du rêve et de la réalité (à chacun son monde !), prétendrez vous que
cette distinction est subjective, irez-vous jusque là comme faisait Protagoras ? Car il osait nier toute forme de savoir.


En tout cas, si vous vous échauffez, ce sera la preuve que vous prétendez avoir raison, malgré ce que vous écrivez et que cette exigence anime toute pensée. Tant qu’il ne s’agit que d’une
conversation qui n’engage personne, tant qu’il est entendu que chacun peut « penser » ce qu’il veut, que l’on ne cherche pas un accord, qu’on énonce ses croyances comme on parle de ses goûts pour
choisir le menu à la carte, tout va bien. Mais même entre amis la conversation peut mal tourner, parce que se réveille en nous la volonté d’avoir raison, laquelle nous rend alors fanatique.


Il est vrai qu’entre le relativisme qui est la renonciation à avoir raison et le fanatisme, il y a à première vue une opposition totale. D’où votre question : « Le rapport entre le "relativisme"
et le "fanatisme religieux" m'intrigue : le fanatique est persuadé de la vérité de ses croyances, le relativiste n'y voit qu'un amusant hobby et n'a pas de raison de trainer en justice qui lui
fait l'amabilité de jouer avec lui ». Je vais donc expliciter le paradoxe que je proposais à la réflexion des lecteurs du blog et ce sera un peu long.


Même chez un des plus grands combattants contre le fanatisme, un Voltaire, celui de l’affaire Calas, celui auquel nous devons une part de notre liberté aujourd’hui encore, il y a parfois une
certaine confusion sur la notion de tolérance. Il faudrait être tolérant parce qu’il nous arrive de nous tromper. Donc par prudence et non par principe ! C’est cela que je n’admets pas : il faut
admettre la liberté d’opinion même si l’on est sûr d’avoir raison et qu’on réfute les thèses des autres. Car la raison n’est rien sans la liberté d’examiner. Vouloir imposer une vérité n’a aucun
sens. Car la vérité n’est rien si elle n’est pas comprise, ce qui suppose un jugement libre. Si elle est imposée par la violence, elle n’est pas véritablement reconnue. Si donc je prétends avoir
raison, je ne saurais vouloir contraindre quiconque à penser comme moi.


Je disais dans mon propos que la critique passe pour un sacrilège aux yeux de ceux qui tiennent à leur chère opinion subjective et n’admettent pas qu’on cherche à les en libérer. L’expérience
prouve en effet que généralement les hommes n’ont pas votre psychologie et prennent la chose très mal. Mais surtout il est dans la nature des choses qu’un homme qui se réduit à ses opinions
subjectives croie que ce sont vraiment ses propres pensées et qu’il ne puisse pas supporter qu’on les lui détruise. Toute réfutation lui semble une attaque personnelle : c’est la raison pour
laquelle Socrate a irrité nombre de ses contemporains. Ainsi, un homme qui vit la mise à l’épreuve de ses croyances comme une remise en question de lui-même peut se révolter et son subjectivisme
le conduit alors à exiger l’interdiction de la critique, ce qui aboutit au même point que le fanatisme. C’est ce qui se passe aujourd’hui, en France, où le relativisme culturel ou ethnologique
(la preuve en est le succès de l’édition de Claude Lévi-Strauss dans l’édition prestigieuse de la Pléiade) qui domine les esprits, fait le jeu des intégrismes de toute sorte et menace la laïcité.


Vous terminez par une question : « Quant à la dernière section, je ne vois tout simplement pas le rapport entre la "séduction" par les gourous et le nihilisme ». Ne voyez-vous pas que des jeunes
gens que le relativisme ambiant a submergé depuis leur naissance sont écœurés de vivre dans un monde où tout se vaut et où la seule valeur reconnue est la valeur marchande ? Le nihilisme ambiant
- le nihilisme signifie qu’on ne croit en rien - ne peut que les désespérer et du même coup les fausses promesses d’un gourou peuvent paraître apporter enfin de quoi satisfaire leur exigence
spirituelle. Le retour du religieux est lié à cette atmosphère relativiste, et nous n’en sommes qu’au commencement. Je vous accorde que le phénomène est plus complexe que cela, mais tel n’est pas
l’objet de mon propos.



christian JEAN 06/06/2008 17:22

Comment mettre des mots sur une pensée que l'on croit juste. Même si elle est forcément critiquable...Merci pour cet article limpide...A faire lire à tous les bénitiers et autres Imams...

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