26 mai 1970 2 26 /05 /mai /1970 19:09

Réflexions d’un sondé
sur le despotisme démocratique
par Jean-Michel Muglioni

En ligne le 28 janvier  2008


Mezetulle remercie Jean-Michel Muglioni pour cette analyse roborative des rapports entre opinion et démocratie. Déjà théorisée par Platon, la prétendue "démocratie d'opinion" se déploie sous nos yeux dans sa version orwellienne, car il devient même impensable qu'on se dérobe à la "demande d'opinion". En réalité, on demande aux hommes leur opinion pour les flatter et les tenir par leurs passions les plus basses. La démocratie d’opinion est une forme de despotisme.

A chacun son opinion
4 décembre 2002, 16 heures 30. Je travaille à mon bureau. Le téléphone sonne. Sondage sur le tunnel de la A 86. On me pose un tas de questions pour lesquelles je n’ai pas de réponse. Quel est le pourcentage de financement de l’Etat, de la région, des collectivités locales, du remboursement par le péage ? Mon aveu d’ignorance embarrasse la charmante enquêtrice. Je lui répète que je ne sais pas. Elle me demande une opinion : je réponds que je n’en ai pas. Elle insiste. J’imagine qu’il n’y a pas de case prévue dans son questionnaire pour qui n’a pas d’opinion sur une question. « Vous ne savez pas, mais vous avez bien une opinion ». Je réponds une nouvelle fois que non. Elle réitère sa demande - très gentiment. Comme elle sait que je suis professeur, puisque j’ai dû lui avouer au début de son intervention mon âge et ma profession, je lui dis que mon enseignement consistant d’abord à apprendre aux élèves à ne pas se prononcer sur ce qu’ils ne savent pas, je ne vais pas faire le contraire de ce que j’enseigne. Elle me dit alors sans hésiter : vous êtes professeur de philosophie ! J’admire sa perspicacité. Elle m’apprend qu’elle fait des études supérieures de philosophie, puis ajoute qu’étant en démocratie, il est normal que j’aie des opinions. Avec beaucoup de circonlocutions, lui disant bien que je ne lui en voulais pas, qu’elle n’y était pour rien et que je savais qu’il lui fallait vivre, je lui ai tout de même demandé si cette conception de la démocratie était digne d’une étudiante en philosophie.

La démocratie d’opinion
La démocratie consiste donc pour la plupart de nos contemporains à donner aux hommes la possibilité de faire connaître leur opinion sur les choses qu’ils ne connaissent pas pour décider du sort de leur pays. Selon le même principe, on admet qu’un juré condamne à mort sur simple opinion, confondant opinion et intime conviction : par un contresens général, l’expression en son âme et conscience signifie maintenant selon son avis personnel. Platon dans son Gorgias parle du vote d’un tribunal d’enfants où un cuisinier accuse un médecin d’imposer un régime désagréable. En serions-nous là, comme en Grèce au IV° siècle avant Jésus Christ ?

La manipulation de l’opinion et par l’opinion
Il y a plusieurs façons d’entendre le vote lorsqu’on est citoyen et d’en user lorsqu’on est au pouvoir. Pourquoi est-il convenu aujourd’hui qu’il faut être démocrate, au point qu’il suffit de dire une décision antidémocratique pour la déconsidérer ? L’habileté « politique » élémentaire consiste non pas à chercher et à exécuter la volonté du peuple, mais à faire approuver la politique d’un homme et d’un parti. Voilà un régime électif où le gouvernement n’est pas le ministre, c’est-à-dire le serviteur de la volonté du peuple, seul souverain, mais cherche seulement à faire croire au peuple qu’on fait ce qu’il désire.
Les sondages d’opinion ne sont qu’un moyen de plus pour manipuler l’opinion. L’homme se distingue en effet des autres êtres de la nature, parce qu’il pense et vit selon ce qu’il pense – banalité que Hegel ne se lassait pas de répéter. Les sondages permettant de savoir quelles croyances à tel moment les font agir, comme autrefois les rencontres des électeurs, tout l’art du gouvernant est d’utiliser ces opinions comme autant de ressorts non pas pour satisfaire les hommes, comme le croient les naïfs, mais pour parvenir à ses fins. Si donc les automobilistes craignent que tel tunnel ne soit pas sûr, après les accidents spectaculaires arrivés ailleurs, on fait un sondage pour préparer la campagne de publicité qui convient parce qu’on craint qu’ils refusent de l’emprunter. Il n’est jamais question de vérité ou d’arguments, et cet exemple est particulièrement remarquable puisqu’on a affaire à un problème technique qui ne relève pas de l’opinion, ni même d’un vote, car c’est aux ingénieurs compétents de trancher. Si toutefois ils sont libres à l’égard de ceux qui les payent.

Despotisme démocratique
Les ambitieux ne s’opposent pas à cette démocratie d’opinion. Ils s’évertuent à donner aux hommes l’impression qu’ils sont consultés sur ce qu’ils désirent ou qu’ils expriment leur opinion, comme on dit cyniquement, et chaque votant, dans son égoïsme, est content de croire qu’il dit ce qui lui plaît et que le résultat du vote prend ses désirs en compte. S’il se plaint des sondages, c'est parce qu’il n’a pas lui-même été interrogé. Le suffrage ainsi devenu une sorte de défoulement psychologique, les puissances en place décident. Le vote n’est pas fait pour déterminer l’intérêt général, comme le voulaient ceux qui ont combattu pour la démocratie, mais pour faire croire aux hommes que la politique menée est celle qu’ils désirent et ainsi faire taire leurs plaintes.
Ces manipulations des hommes par les opinions, que le Gorgias appelle flatterie, caractérisent ce que la langue du XVIII° siècle appelle le despotisme. Si la consultation électorale a pour seul but de cultiver les passions et, mieux encore, s’il faut élire un homme, chacun se défaussant ainsi de sa propre volonté en lui donnant tous les pouvoirs, alors on a un régime despotique, d’autant plus qu’on croit devoir lui offrir ensuite les députés qui entérineront ses décisions. Le peuple se dessaisit deux fois de sa souveraineté. Dans ces conditions, une forte participation à des élections présidentielles ne serait pas plus un signe de civisme ou d’intérêt pour la politique que les hurlements de la foule romaine au colisée lorsqu’une moitié réclamait la mort d’un gladiateur et l’autre sa grâce. Un tel régime n’est pas une monarchie élective, à moins de confondre monarchie et despotisme. Mais notre « démocratie » fait sans honte la leçon au reste du monde.

© Jean-Michel Muglioni et Mezetulle,  2008

Du même auteur sur ce blog :
- Sur un mot révélateur de Laurence Parisot...
- Le droit des riches 


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par Jean-Michel Muglioni - dans Politique - société
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Edouard Jolly 14/02/2008 23:45

Je me permets de vous soumettre cet extrait d'un modeste mini-mémoire de ma conception portant sur la légitimité de l'Etat. Le passage ci-dessous porte sur l'opinion dans un Etat démocratique.La question de l’opinion est centrale dans les Etats de droit dont le fonctionnement dépend d’un processus démocratique, d’élections. Or, elle apparaît concerner essentiellement les individus soumis au pouvoir étatique : l’opinion politique de chacun, manifestation publique des mœurs et conduites de vie individuelles, est le seul moyen d’action légitime-légal qui permette d’affirmer un choix, une orientation politique. Les autres moyens qui permetteraient aux citoyens de manifester leurs opinions, qui peuvent résulter d’affronts, de luttes, sont parfois légaux dans certains Etats mais leur légitimité en terme d’opinion publique est moindre. Ces moyens vont du journal d’opinion à la grève par exemple, en allant jusqu’au terrorisme pour prendre la forme la plus extrême. Si ces perspectives d’actions politiques destinées à attirer l’attention de l’administration étatique peinent à démontrer leur légitimité, comment l’opinion publique, qui s’actualise par le vote démocratique, est-elle envisagée du côté des détenteurs du pouvoir ? Comment pouvons-nous penser ce public, cette masse d’individus dans leur rapport à la connaissance politique de l’Etat fournie par les titulaires du pouvoir ? Selon Michel Foucault, ce public est à envisager « comme sujet-objet d’un savoir : sujet d’un savoir qui est « opinion » et objet d’un savoir qui est d’un tout autre type, puisqu’il a l’opinion pour objet et qu’il s’agit pour ce savoir d’Etat de modifier l’opinion ou de s’en servir, de l’instrumentaliser. Nous sommes loin de l’idée « vertueuse » d’une communication du monarque et de ses sujets dans la connaissance commune des lois humaines, naturelles et divines. Loin aussi de l’idée « cynique » d’un prince qui ment à ses sujets pour mieux asseoir et conserver son pouvoir . » D’une part le public est maître de son opinion : il le constitue en l’affinant dans les discussions, dialogues et débats, dans une politisation active de la société. Les individus s’intéressent de près aux affaires qui les concernent et qui concernent autrui. Or, s’il est sujet de son opinion, le public est également objet de connaissance pour les dirigeants de l’Etat : il s’agit d’en établir des statistiques, de vérifier en de multiples points quelles sont ses accointances, ses tendances et ses évolutions. Comme l’explique Michel Foucault, le système d’information entre gouvernants et gouvernés, dont dépend étroitement l’opinion publique, ne se résume pas en la question de la transmission d’une vérité ou d’un mensonge entre deux protagonistes. Il s’agit bien plutôt du problème de l’intervention de l’Etat sur la conscience des individus. L’Etat n’impose pas des croyances mais est acteur dans l’évolution, la modification de l’opinion publique : l’exemple de la multiplication progressive des « sondages d’opinion », la volonté politique d’ajouter de nouvelles statistiques de recensement telles que l’origine ethnique ou la religion déclarée, forment autant d’outils pour l’Etat qui lui permettent d’objectiver l’opinion publique et les différentes caractéristiques des individus, lesquelles en sont les facteurs d’influence directe. C’est cette objectivation, ce découpage du public, ce classement, qui peut être source indirecte du changement des manières d’agir des individus et de leurs comportements en tant que sujets économiques et politiques.Cette dépendance de l’opinion publique vis à vis de l’Etat, cette interpénétration et ce contrôle mutuel, repose sur un fragile équilibre. La légitimité de l’Etat, dépendante du consentement des citoyens, qui ressort de l’opinion publique, est instable : elle serait, de manière idéale, à mesurer en permanence, sur chaque décision. Dans cet ordre d’idée, l’appareil administratif de l’Etat, initialement appareil légal qui instaure par principe la justice et l’ordre, se pose nécessairement et simultanément en appareil de savoir totalisant. Cette dimension tendrait dans les démocraties occidentales à devenir essentielle dans l’exercice du pouvoir avec un développement accru de la communication, de l’image, du paraître. La question inhérente à la gouvernance de l’Etat qui cherche à assurer sa légitimité envers les citoyens deviendrait proprement une question de reconnaissance mutuelle permanente. Or, cette reconnaissance serait impossible en pratique, de part le nombre et l’échelle des décisions prises par l’administration. Elle tendrait à porter sur ce dont nous pouvons plus aisément nous faire une représentation : sur le mode d’approche des problèmes politiques dans ses acceptions générales, sur les tendances à prôner la rigueur ou le changement, le retour aux anciennes valeurs ou l’avancée vers un progrès, sur l’image des représentants politiques. De cette manière, si l’opinion publique peut être la justification morale de la conduite d’un Etat providence, elle peut se faire également justification morale de conduites régaliennes : l’objet de la reconnaissance de l’opinion ne consisterait plus en les décisions et les actions politiques, trop nombreuses, trop variées et difficile à se représenter. Il s’agit de se reconnaître non pas dans l’argumentaire du politique impersonnel dont l’identité importerait peu, pourtant porteur d’idées et de convictions, mais de se retrouver, de pouvoir se projeter dans la réflexion personnelle du représentant politique. La figure importerait plus que le rôle. « Le fait que l’opinion publique se reconnaîtrait difficilement dans toute une série d’actes de terrorisme intervient aussi. Mais, à partir du moment où il peut s’ancrer dans un mouvement national, un terrorisme est jusqu’à un certain point accepté . » La reconnaissance de l’opinion publique porterait ici sur l’idée d’un dynamisme national, sur une identité partagée, bien plus que sur un contrat. L’exemple récent qui pourrait illustrer ce propos de Michel Foucault est la guerre en Irak décidée par le gouvernement des Etats-Unis ou encore la politique anti-terroriste qui se généralise : la justification, la légitimité d’actions guerrières et inquisitoriales menées par l’Etat, dépasse le seuil de la légalité sensée limiter le pouvoir étatique sur ses citoyens comme sur les autres Etats du monde. Ainsi toute personne déclarée suspectée de terrorisme se retrouve mise hors du cadre légal de l’Etat, y compris si des preuves concrètes montrent l’inverse . Tout Etat suspecté de terrorisme se retrouve exclu du droit international, y compris s’il s’agit d’un Etat fragilisé par des décennies de dictature, à l’armée de pacotille.En affirmant que les Etats de droit trouvent leur légitimité dans l’opinion publique, il ne s’agit plus pour les titulaires du pouvoir de gouverner des sociétés démocratiques où chaque citoyen s’émancipe lui-même politiquement et établit une relation de confiance avec l’institution dirigeante, mais bien plutôt de gouverner des sociétés de masse où chaque sujet objectivé se voit contraint d’établir un pacte de sécurité avec l’Etat, justifié par l’angoisse de l’insécurité, portée par l’image de l’autre auquel je ne m’identifie pas ou plus. Ainsi, « il est certain que ce pacte de sécurité ne peut pas être de même type que le système de légalité par lequel, autrefois, un Etat pouvait dire : « Ecoutez, voilà, vous serez punis si vous faites telle chose, et vous ne serez pas punis si vous ne la faites pas. » L’Etat qui garantit la sécurité est un Etat qui est obligé d’intervenir dans tous les cas où la trame de la vie quotidienne est trouée par un événement singulier, exceptionnel. Du coup, la loi n’est plus adaptée ; du coup, il faut bien ces espèces d’interventions, dont le caractère exceptionnel, extra-légal, ne devra pas paraître du tout comme signe d’arbitraire ni d’un excès de pouvoir, mais au contraire d’une sollicitude […] Ce côté de sollicitude omniprésente, c’est l’aspect sous lequel l’Etat se présente. C’est cette modalité-là de pouvoir qui se développe . » L’Etat passe donc d’une structure légale à une structure proche de la compagnie d’assurance. Pour que la compagnie d’assurance puisse se perpétuer, pour que l’Etat rende légitime sa raison d’être, l’action politique devient elle-même celle qui insécurise, celle qui produit le risque à couvrir. La vie des sujets est insécurisée : chacun doit craindre son voisin, tout le monde cache forcément quelque chose. Le rapport des individus avec les institutions qui les protégeaient est insécurisé également : la police, les médias nationaux, la sécurité sociale, les structures pour l’emploi, développent autant d’appareils de surveillance. L’angoisse répandu dans l’opinion publique devient le motif principal d’acceptation de l’Etat et de tout ce qui en résulte de limitatif : la hiérarchie et l’obéissance apparaissent nécessaires à la protection contre l’insécurité qui est partout. L’Etat ne se comporte pourtant en rien en appareil rigide, en monstre froid ou en dictature totalitaire telles que celles qui ont émaillé le XXe siècle : la sécurité n’est plus contenue dans la loi mais dépasse la loi par principe. La légitimité de la structure étatique, portée par l’angoisse des gouvernés, dans sa position en surplomb du système légal comme de la constitution qui le fonde, transforme le pouvoir législatif de l’Etat en machine à légiférer contre tout ce qui pourrait être considéré de dangereux, tout ce qui comporterait un risque. L’opinion publique oscillerait entre confiance et angoisse, sentiments qui dépassent les clivages politiques et qui ne se cristallisent qu’individuellement. Le sentiment politique prendrait la place de l’opinion politique et s’épanouirait dans l’individualisation des rapports sociaux, où la sécurité de chacun rend légitime l’oppression de tous par l’Etat régalien.Les citations sont extraites du texte "Michel Foucault, la sécurité et l'Etat", in Dits et Ecrits II ainsi que de son cours au Collège de France intitulé "Sécurité, Territoire, Population".

J.-M. Muglioni 17/02/2008 16:08

Réponse de Jean-Michel Muglioni.Je vous remercie pour votre commentaire. Il a le mérite de chercher à montrer en vertu de quelle nécessité les caractères de notre société se combinent les uns les autres, au lieu de s’en tenir à des opinions égrainées sans conséquence. J’espère ne pas l’avoir trop désarticulé dans les remarques qu’il me suggère : je ne suis pas sûr de vous comprendre toujours et je vais seulement chercher à éclairer mon propre propos.L’opinion - les croyances des hommes, je ne dis pas l’opinion publique, car cette notion ne me paraît pas claire - sont les ressorts du pouvoir partout et toujours, et pas seulement dans les Etats dits démocratiques. Le despote flatte son peuple ou le menace, comme le dresseur par ses appétits se rend maître de l’animal. On pourrait même soutenir qu’une démocratie véritable, je veux dire républicaine, ne tiendrait pas compte de l’opinion ainsi entendue, mais seulement des suffrages éclairés par une véritable campagne électorale, quand un débat public aurait permis à chacun de juger de l’intérêt général. Alors le suffrage exprimé serait distinct de l’opinion comme le jugement des jurés éclairés par les débats d’une cour d’Assises sont distincts des opinions de la foule qui crie vengeance. Voilà ce que j’ai voulu dire.Si donc je peux admettre avec vous que nos régimes reposent sur l’opinion et que le vote en est l’expression, je ne peux accorder que cette opinion ait un sujet et qu’elle procède d’un véritable débat. Je ne comprends pas en quel sens le public peut être dit maître de son opinion – la plupart des gens qui le composent le croient, certes, mais c’est une illusion.Oui, les dirigeants de l’Etat veulent que cette opinion devienne objet de connaissance pour l’instrumentaliser. Il ne suffit pas qu’ils mentent ; ils interviennent en effet sur la conscience de l’individu, c’est-à-dire l’amènent à opiner comme ils le désirent, et c’est le pire des cynismes. L’Etat en ce sens n’impose pas des croyances et nous n’avons donc pas un totalitarisme « classique » : on aimerait en effet que la lecture de 1984 de George Orwell ne soit pas seulement un moyen de justifier le fonctionnement actuel des démocraties occidentales. C’est ce que j’ai voulu dire en parlant des sondages d’opinion. L’objectivation scientifique de l’opinion est une manière de la produire et de la transformer. Cet aspect de la pensée de Foucault, sa critique des sciences humaines, a été salué par Georges Canguilhem qui lui-même demandait au psychologue si, sortant de la Sorbonne par la rue Saint-Jacques, il allait du côté du Panthéon, « conservatoire de quelques grands hommes », ou de la préfecture de police.La mise en œuvre de tels moyens de gouvernements est fort complexe, d’autant plus qu’il arrive aux hommes de se réveiller. De là, vous avez raison, la place de la « communication » - mais je n’accorderais pas que le paraître alors ait plus d’importance que sous Louis XIV ou dans la société corrompue décrite par le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes au milieu du XVIII° siècle. Ainsi les techniques dont disposent les pouvoirs régnant n’empêchent pas que les décisions procèdent en dernière analyse d’une sorte d’instinct, comme celui des orateurs qui sentent leur auditoire et savent le flatter – savoir qui n’est justement pas scientifique. Qu’on en vienne en outre à approuver la personne du détenteur du pouvoir en s’y identifiant, et non pas en pesant des arguments, je n’en doute pas, ni qu’il puisse y avoir là quelque chose comme un nationalisme dans certains cas. Ni surtout que la lutte contre le terrorisme soit alors plus une gesticulation rhétorique qu’autre chose : l’insécurité en général sert depuis toujours à justifier les gouvernants aux yeux aveugles de l’opinion. Il est « bien connu » que sous Staline ou Hitler les rues étaient sûres la nuit.Permettez-moi de dire que si parfois les analyses de Foucault mettent en lumière des mécanismes d’oppression contre lesquels il faut en effet lutter, et sur ce point mon papier était en effet trop général, la critique platonicienne de la démocratie et de la rhétorique me paraît infiniment plus forte. Je n’ai pas suivi le chemin de Foucault mais j’ai appris par d’autres voies que la citoyenneté n’est plus rien quand règne l’opinion. (Je ne dirais pas qu’un citoyen libre « établit une relation de confiance avec l’institution dirigeante » comme votre formulation pourrait le laisse croire : peut-être ai-je en moi un vieux fond anarchiste qui m’interdit de faire confiance à quiconque. La citoyenneté, c’est la vigilance critique et non la confiance, même si l’on élit un homme qu’on estime. Nul ne peut vouloir à la place d’un autre). Et s’il est vrai, comme vous le notez, que l’obsession de la sécurité est alors le ressort du pouvoir, la cultiver est une recette ancestrale. Toutefois je ne comprends pas votre comparaison avec les compagnies d’assurance. Celles-ci n’ont pas intérêt à augmenter les risques. Il y a suffisamment de risques sans qu’elles aient besoin d’en créer. Enfin vous avez raison de conclure que dans un tel Etat tout devient émotionnel. Ce qui signifie pour moi la fin de la République.Cette dérive tient non pas à la nature des institutions politiques en général, mais au discrédit dont institutions et lois en tant que telles sont l’objet non pas d’abord de la part des puissances d’argent, mais des partis qui devraient en défendre le principe et surtout des philosophes les plus invoqués. Il ne me semble pas en effet que sur ce dernier point et sur l’idée même de rationalité, qui pour moi sont l’essentiel, la pensée de Foucault soit éclairante et permette de lutter, comme nous le voulons tous deux, contre le discours convenu qui présente nos sociétés comme des modèles sous prétexte qu’il y en a de pires.

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