26 mars 1970 4 26 /03 /mars /1970 00:58

Condorcet, l'instruction publique et la cité (2):
IIIe partie et références

par Catherine Kintzler     (en ligne 9 janvier 2006)


Suite de :
Condorcet, l'instruction publique et la cité (1) : I et II



Sommaire
III - Les propositions conséquentes : du rapport entre le pédagogique et le politique

Références citées ou utilisées


III - Les propositions conséquentes : du rapport entre le pédagogique et le politique

Au cours de la seconde partie [voir l'article précédent dans une fenêtre "popup"], j'ai dégagé, chemin faisant, un certain nombre de conséquences quant à l'organisation même de l'enseignement et à la manière d'enseigner. En réalité, ce sont ces conséquences qui m'intéressaient au premier chef, parce que nous y sommes constamment confrontés et que toute politique scolaire est tenue d'avoir une position sur elles. Je suis partie de la critique de la politique scolaire menée depuis un peu plus d'une vingtaine d'années.
Les notions d'équipe pédagogique, de communauté scolaire, de différenciation pédagogique, d'ouverture à l'environnement social culturel économique, l'alibi de la différence sociale et culturelle des élèves érigé en principe de discrimination sous les apparences de bons sentiments, la critique de l'encyclopédisme, la critique de l'abstraction, le culte imbécile du concret, la critique du concept de discipline scolaire, l'idée que l'école est faite pour la société, la confusion entre former et instruire, entre informer et instruire, la manie des sorties qui diluent l'école dans la société civile, le culte des associations qu'il faut inviter, consulter et même faire défiler devant les élèves, la confusion entre la tolérance civile qui s'applique dans la rue et la laïcité stricte applicable à l'espace de la puissance publique, l'idée de recruter les enseignants sur motivation et sur aptitude à travailler ensemble, c'est-à-dire sur leur conformité à une pure opinion pédagogico-politique :  tout cela me choque, sans doute parce que je suis professeur de philosophie, mais j'ai voulu savoir si mes raisons étaient seulement liées à la discipline que j'enseigne. En réalité, tous les éléments que je viens d'énumérer s'éclairent parfaitement, à la lumière de la lecture de Condorcet : c'est une politique.
Et derrière les problèmes pédagogiques, la plupart du temps, ce sont des problèmes politiques qui sont posés. Il faut donc, lorsqu'on discute pédagogie, oser aussi discuter politique.
Toutes les mesures auxquelles je viens de faire allusion me semblent se rattacher à une conception civile du système d'instruction, elles sont plus proches du modèle civil que du modèle juridique. Les combattre, c'est s'opposer à une conception de la nation au nom d'une autre conception de la nation : c'est opposer politique à politique.

Les points d'appui du pédagogique [haut de la page]
Toutes ces mesures s'autorisent de deux points d'appui, qui sont aujourd'hui considérés comme sacrés. S'en prendre à eux, c'est être un mauvais citoyen, un esprit ringard et malveillant, un inadapté social.
Le premier point d'appui est psychologique, c'est une pseudo-psychologie : la croyance à l'existence de l'enfant et de l'adolescent comme entités consistantes. Sans aller jusqu'à dire que ce sont des idées fausses, on peut du moins clairement établir que ce n'est qu'une hypothèse, contredite par de très grandes théories, non seulement philosophiques (Locke, Hegel par exemple) mais aussi des théories psychologiques, notamment la théorie freudienne. Sur cette question de la prétendue spécificité de l'enfant, on ferait mieux de s'en tenir à quelques notions de bon sens, connues de mémoire d'humanité : une vie régulière, des règles clairement énoncées, des tâches proportionnées aux forces.
Le second point d'appui est sociologique : la population, la ville, la banlieue, le monde rural, l'entreprise, l'environnement, l'origine sociale et ethnique, la religion, le sexe. Tout ce qui divise l'humanité est invoqué. Cela se justifierait, si cette invocation était destinée à construire l'humanité au-delà de ces divisions, mais c'est tout le contraire : on s'autorise de différences sociales, qui existent toujours et qui sont présentes à l'école, pour les renforcer par des mesures spécifiques de différenciation pédagogique. Au lieu d'interpréter cette différenciation dans le sens d'un renforcement de moyens envers ceux qui en ont le plus besoin, on allège au contraire l'exigence républicaine. Je prends un exemple : l'enseignement de la dissertation. La critique selon laquelle cet enseignement reposait trop souvent sur de l'implicite est parfaitement juste. Il faut donc le rendre explicite, et d'autant plus qu'on a affaire à des élèves qui sont peu familiers de ce genre d'exercice. Or que nous propose-t-on ? De ne plus enseigner la dissertation à ces élèves-là - sous prétexte qu'ils n'y arriveront pas - on nous propose donc de réserver la dissertation à d'autres - ceux qui y arriveront, en vertu de leur origine. C'est un enseignement discriminatoire qui transforme une donnée sociale en destin et en prétexte au cynisme pédagogique. Et qu'on ne vienne pas me dire "les élèves de technique n'ont que faire de la dissertation", car c'est une proposition cynique et injurieuse.
Les points d'appui utilisés par Condorcet sont aux antipodes. Point d'appui juridique : le sujet du droit, c'est lui qui prend place sur les bancs de l'école. Et si j'entre dans ma classe en pensant d'abord à l'origine sociale de celui-ci, aux problèmes familiaux de celle-là, à la religion de cet autre, jamais je ne commence la classe, je m'arrête aux obstacles qu'il faut justement briser. Il faut leur donner de l'air: faire en sorte "que l'enfant venu du fond du désert commence en même temps que ses camarades", comme l'écrit J. Muglioni [Ecole, philosophie, même combat, Paris: PUF, 1985, p. 28.] . L'école démocratique ne doit compter que sur elle-même, elle n'a pas le droit de renvoyer les élèves à l'extérieur, elle doit pouvoir aussi offrir une double vie à chaque élève.
Point d'appui épistémologique en second lieu. Les savoirs, la réalité épistémologique, ne peuvent pas être décidés par la loi. Ce n'est pas à la loi de décider qu'il y a de la physique, de la chimie, de la littérature, de l'histoire, etc., elle n'a jamais pu le faire, cela est au-dessus de son autorité. Elle ne peut que reconnaître les savoirs et organiser leur développement et leur enseignement (elle peut aussi leur faire obstacle, mais elle ne change rien, fondamentalement, au savoir pris en lui-même). Dans une république, la loi doit se plier à la réalité épistémologique. Les savoirs ont le droit d'être enseignés parce qu'ils existent et qu'il n'est jamais inutile pour personne de savoir quoi que ce soit. Un bon système d'instruction publique doit proposer la totalité du savoir humain (c'est la fonction de l'Université), et il doit aussi se poser le problème de l'accessibilité raisonnée à cette totalité en termes de liberté et de progressivité (c'est la fonction de l'enseignement élémentaire).

La finalité politique [haut de la page]
Des points d'appui, on en vient alors rapidement à la question de la finalité, qui est une question politique.
Une politique scolaire qui se donne pour fin l'adaptation sociale, dont le mot d'ordre est à l'extérieur, dans la conformation aux réalités socio-économiques, c'est une vraie politique, une politique qui se forme une idée préalable et totalisante de la nation. La nation doit être globale, productive, communautaire, elle réclame des citoyens qui vivent ensemble, qui se retroussent les manches, qui ont le culte de la constitution, qui s'unissent dans une religion civile : il faut y pourchasser l'individualiste, particulièrement l'intellectuel. Je ne caricature pas, car cette politique a été parfaitement définie par le débat sur l'instruction publique mené durant la Révolution française. Je renvoie aux Rapports d'hommes aussi opposés par ailleurs que Rabaut Saint Étienne d'une part, Le Peletier et Bouquier de l'autr. Ils sont d'accord sur une conception ecclésiale de l'objet politique, qui accorde les impératifs du travail et ceux de l'union sacrée.
L'école de Condorcet n'a pas de fin. Elle est finalité sans fin. Le mot d'ordre est que chacun s'y saisisse de sa propre liberté. A cet effet, le détour par l'encyclopédie du savoir raisonné est nécessaire. Un point très important se trouve éclairé ici : la différence entre une pédagogie sur programme (qui propose des objets d'étude, selon un critère de progressivité et de complétude, objets qui s'imposent non pas en vertu d'un impératif social, mais par eux-mêmes et parce qu'il est bon, pour quiconque, de savoir) et une pédagogie sur objectifs (qui propose une conformité, selon l'idée que l'on se fait de la société, selon l'idée que l'on se fait de l'insertion de tel ou tel dans la société, et selon l'idée que l'on se fait de l'"enfant" et de l'"adolescent").

Des mécanismes au fonctionnement paradoxal  [haut de la page]
Alors, tous les procédés que nous avons rencontrés se réordonnent d'une façon paradoxale.
L'option psycho-sociologisante, sous des apparences libérales et avenantes, se retourne et révèle sa nature profondément anti démocratique et autoritaire. Le "mou" devient "dur". Le culte de l'équipe, si convivial et chaleureux, se retourne en contrôle incessant par des incompétents et des envieux (malheur à celui qui ne pense pas aux autres ! mais l'altruiste, lui , ne cesse de penser à l'autre : et s'il était plus fort, plus habile, plus savant, plus intelligent que moi ?). L'illustration la plus navrante au niveau scolaire en est les décisions de passage de classe, prises aujourd'hui par ceux qui sont incompétents.
Les différenciations, traitées en dogme deviennent différences de droits. Une école qui renonce à exiger d'un enfant qu'il se tienne tranquille un quart d'heure, une école qui renonce à blâmer un élève qui a saccagé la salle des professeurs, cette école a déjà érigé une différence socio-psychologique en dogme et relégué ceux qu'elle a peur de discipliner dans la délinquance: c'est tout simplement de l'abandon d'enfant.
La soumission à la logique de l'usager et de la demande du marché n'est autre qu'un postulat obscurantiste et esclavagiste - sans compter que c'est, en réalité, un très mauvais calcul. La logique de la "communauté scolaire" qui livre littéralement les élèves à leur environnement, qui vend l'école au plus offrant ou au plus puissant, renvoie à une option politique antirépublicaine et anti-laïque : l'idée que la société est un dieu devant lequel chacun est requis de s'incliner. On abandonne par là l'idée que la cité est de l'ordre du politique, du droit, de la pensée au profit d'une conception qui ne s'autorise que des faits. La gestion se substitue à l'interrogation politique.
L'option républicaine, centralisatrice, dirigiste, plutôt rigide en apparence, se retourne en production incessante de droits dont jouissent les individus. C'est l'objet d'une série de paradoxes qui me fourniront ma conclusion.

La liberté étant incompatible avec l'ignorance, il faut se plier à la rude discipline de l'effort raisonné : je ne suis libre que si je peux répondre de mes pensées.
Bien que naturellement dépositaire de la raison, aucun homme n'en a l'usage entier spontanément et immédiatement. La médiation de l'instruction est nécessaire pour que chacun entre en possession de l'exercice de son jugement. Il n'y a pas d'usage pur et simple de la raison, cela s'apprend, et cela s'apprend sur des objets : voilà pourquoi les Français ont mis les lumières au pluriel.

Les lumières étant nécessaires, et devant être répandues sur chacun, seule la machine d'État sera assez forte pour en assurer la diffusion, l'extension et la protection contre toutes les formes de pouvoir.
La confiance que chaque citoyen place dans les maîtres dépend de l'élitisme de leur recrutement et de la rigueur d'une pédagogie négative.
La bonne qualité du service public d'instruction est garantie par l'existence distincte d'un réseau privé.
Un dernier paradoxe répond enfin à un scrupule.
Une fois répandue sur tous, l'instruction n'engendrera-t-elle et ne soulignera-t-elle pas la plus cruelle des inégalités, celle des forces, des génies et des talents ? Non, réplique Condorcet : il faut combattre l'inégalité uniquement lorsqu'elle est cause de dépendance et d'asservissement. Le concept de liberté règle le concept d'égalité. Aucun dispositif n'a le droit d'empêcher un homme d'atteindre le plus haut niveau d'excellence dont il est susceptible : l'école doit au contraire y aider. En revanche, l'instruction publique a le devoir de ne laisser subsister personne dans un état d'ignorance et d'abrutissement qui le livrerait à la tutelle directe d'autrui.
Alors, si chacun est capable de se diriger d'après ses propres lumières, si chacun jouit d'assez d'autonomie intellectuelle pour ne pas être contraint sans cesse de s'en remettre aveuglément à un autre, les différences de talent et d'habileté, si grandes soient-elles, ne peuvent être nuisibles, elles sont la paisible jouissance d'un droit naturel :

"Cette obligation [ il s'agit de l'obligation de proposer une instruction publique] consiste à ne laisser subsister aucune inégalité qui entraîne de dépendance.
Il est impossible qu'une instruction même égale n'augmente pas la supériorité de ceux que la nature a favorisés d'une organisation plus heureuse.
Mais il suffit au maintien de l'égalité des droits que cette supériorité n'entraîne pas de dépendance réelle, et que chacun soit assez instruit pour exercer par lui-même, et sans se soumettre aveuglément à la raison d'autrui, ceux dont la loi lui a garanti la jouissance. Alors, bien loin que la supériorité de quelques hommes soit un mal pour ceux qui n'ont pas reçu les mêmes avantages, elle contribuera au bien de tous, et les talents comme les lumières deviendront le patrimoine commun de toute la société.
Ainsi, par exemple, celui qui ne sait pas écrire, et qui ignore l'arithmétique, dépend réellement de l'homme plus instruit, auquel il est sans cesse obligé de recourir. Il n'est pas l'égal de ceux à qui l'éducation a donné ces connaissances ; il ne peut pas exercer les mêmes droits avec la même étendue et la même indépendance. Celui qui n'est pas instruit des premières lois qui règlent le droit de propriété ne jouit pas de ce droit de la même manière que celui qui les connaît : dans les discussions qui s'élèvent entr'eux, ils ne combattent point à armes égales.
Mais l'homme qui sait les règles de l'arithmétique nécessaires dans l'usage de la vie n'est pas dans la dépendance du savant qui possède au plus haut degré le génie des sciences mathématiques, et dont le talent lui sera d'une utilité très réelle, sans jamais pouvoir le gêner dans la jouissance de ses droits. L'homme qui a été instruit des éléments de la loi civile n'est pas dans la dépendance du jurisconsulte le plus éclairé, dont les connaissances ne peuvent que l'aider, et non l'asservir.
[…]
Il en résultera sans doute une différence plus grande en faveur de ceux qui ont plus de talent naturel, et à qui une fortune indépendante laisse la liberté de consacrer plus d'années à l'étude ; mais si cette inégalité ne soumet pas un homme à un autre, si elle offre un appui au plus faible sans lui donner un maître, elle n'est ni un mal ni une injustice ; et, certes, ce serait un amour de l'égalité bien funeste, que celui qui craindrait d'étendre la classe des hommes éclairés et d'y augmenter les lumières. " [Premier Mémoire sur l'instruction publique, " éd. G-F., p. 36 et 39]

*****

Références citées ou utilisées  [haut de la page]

Sources
Condorcet Jean Antoine de Caritat de
- OEuvres, éd. Arago, Paris : Didot, 1847-49, 12 volumes (textes sur l'instruction publique au volume 7)
- Cinq Mémoires sur l'instruction publique Paris, GF, 1994
- Rapport et projet de décret sur l'organisation générale de l'instruction publique dans Condorcet Ecrits sur l'instruction publique, vol. 2, Paris : Edilig, 1989.
- Moyens d'apprendre à compter sûrement et avec facilité (manuel d'arithmétique publié avec des notes et des commentaires de Ch. Coutel, N. Picard et G. Schubring), Paris: ACL, H. et A. Deledicq, 1989.
- Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain, texte présenté par Alain Pons, Paris : Garnier-Flammarion, 1988.
- Tableau historique des progrès de l’esprit humain, Projets, Esquisse, Fragments et notes, sous la dir. de Jean-Pierre Schnadeler et Pierre Crépel, Paris : Institut national d’études démographiques, 2004.
- Essai sur l'application de l'analyse à la probabilité des décisions rendues à la pluralité des voix Paris, de l'Imprimerie royale, 1785.

Une Education pour la démocratie, textes et projets de l'époque révolutionnaire éd. par B. Baczko, Paris: Garnier, 1982.
D’Alembert Jean Le Rond, article « Collège » de L’Encyclopédie.


Commentaires et études
Badinter Elisabeth et Robert, Condorcet, un intellectuel en politique, Paris: Fayard, 1988.
Baker Keith M., Condorcet From natural philosophy to social mathematics, Chicago London, The University of Chicago Press, 1975, trad. française Paris : Hermann, 1988.
Condorcet, mathématicien, économiste, philosophe, homme politique (Actes du colloque Condorcet de Paris en 1988), sous la direction de Ch. Gilain et P. Crépel, Paris: Minerve, 1989.
Coutel Charles, - A l'école de Condorcet, Paris : Ellipses, 1996
- Politique de Condorcet, Paris : Payot, 1996.
- Condorcet. Instituer le bien commun, Michalon, 1999
Crampe-Casnabet Michèle, Condorcet lecteur des lumières, Paris: PUF, 1985.
Granger Gilles-Gaston, La mathématique sociale du marquis de Condorcet, Paris, PUF, 1956 et Odile Jacob, 1989.
Julia Dominique, La Révolution: les trois couleurs du tableau noir, Paris: Belin, 1981.
Kintzler Catherine, - Condorcet, l'instruction publique et la naissance du citoyen, Paris : Folio-Essais, 1987 ;
- La République en questions, Paris : Minerve, 1996.
Les Préaux de la République, ouvrage collectif, Paris: Minerve, 1991.
Milner Jean-Claude, De l'école, Paris: Le Seuil, 1984.
Muglioni Jacques, Ecole, philosophie, même combat, Paris: PUF, 1985.
Nicolet Claude, L'Idée républicaine en France, Paris: Gallimard, 1982.
Rashed Roshdi, introduction à Condorcet, mathématique et société, Paris, Hermann, 1974
Vial Francisque, Condorcet et l'éducation démocratique, Paris: Delaplane, 1902 et 1906.

© Catherine Kintzler


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Voir le commentaire de Fabien Besnard et la réponse de CK au sujet de l'obligation scolaire 
Voir aussi l'article Condorcet et Montesquieu 

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par Catherine Kintzler - dans Politique - société
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commentaires

Philippe Foucher 05/09/2011 23:14



Je vous remercie pour ce lien qui m'a été bien utile.


Puis-je remettre mes questions à plus tard, après la lecture de votre ouvrage "La république en question" qui semble bien prolonger l'ouvrage sur Condorcet ? Avec un peu de chance, vous aurez
moins de questions de ma part. Ou qui sait plus ?! ;- )



 


 


 


 



Philippe Foucher 28/08/2011 23:12



Mme Kintzler je ne me sens pas de finir ses vacances sans de nouveau vous dire merci ! Pour ce blog, ses articles, vos suggestions de lectures et vos réponses. Et vos ouvrages bien sûr !


J'ai profité de l'été pour lire sur vos conseils :
- « Bachelard et la culture scientifique » de Didier Gil.
- « Cinq mémoires sur l'instruction publique » de Condorcet, avec votre introduction et vos notes particulièrement éclairantes.
- et votre propre ouvrage « Condorcet L'instruction publique et la naissance du citoyen » qui creuse lui les très grands enjeux ouverts par Condorcet.
Mon bonheur n'a d'égal que... la honte d'avoir mis tant de temps à m'y lancer...


Menu de choix ! Je ne peux qu'inciter vos lecteurs à les découvrir, particulièrement les enseignants. Bachelard comme Condorcet sur des pistes différentes (mais il me semble possiblement
complémentaires) ont bien bousculé mes toutes petites représentations, plutôt teintées Kant, et créé des liens entre savoir, morale, loi...


Bachelard est peu connu du sérail pédagogique premier degré dans lequel j'évolue, qui ne jure que par la psychopédagogie. Sa pensée très moderne me semble pourtant en partie compatible, et très
originale, forte, notamment par ce lien entre science et morale.


Condorcet me semble totalement absent de la formation pédagogique. Cela paraît totalement ahurissant lorsqu'on le lit, mais symptomatique. D'une bâtisse qui ruine ses propres poutres, qui se veut
moderne, prête à ringardiser un Condorcet pourtant plus moderne ! Il suffit de comparer les programmes en instruction civique de 2008 et ceux de Condorcet... Toute la réflexion classique sur
les savoirs, celle de Condorcet, occultée par la formation pédagogique qui ne dit quasi plus rien des savoirs, noyés parmi les savoirs-faire, les savoir-être sous la tutelle des compétences...


Merci donc pour votre travail. J'aurais beaucoup de questions. Peut-être en oserais-je certaines ici ensuite ? Auparavant pour pouvoir retrouver des citations précises dans les « Cinq
mémoires sur l'instruction publique », savez-vous si l'on peut trouver un index thématique qui renvoie aux pages ? Une question du même ordre : peut-on trouver une table des matières
qui reprenne l'intégralité du plan de l'ouvrage. L'édition GF Flammarion ne détaille rien.
Merci à vous.


 



Mezetulle 29/08/2011 09:45



Cher Philippe,


Merci pour ces appréciations qui me vont droit au coeur !


En publiant les Cinq Mémoires sur l'instruction publique, Charles Coutel et moi avions bien conscience de faire un travail nécessaire, Condorcet ayant pratiquement disparu des références
dans la formation des instituteurs et des professeurs, alors qu'il y figurait en bonne place dans les anciennes Ecoles normales d'instituteurs : ma propre mère avait lu de larges extraits de
Condorcet à l'EN de Beauvais... programme obligatoire pour les futurs instituteurs dans la fin des années 1920 ! Cette éclipse est effectivement révélatrice.


 


Pour votre question, vous avez mis le doigt sur la faiblesse technique de notre édition GF : pas d'index ni d'outil de repérage rapide des textes. L'index n'était pas prévu par le format GF, mais
nous aurions pu proposer malgré cela une table des matières plus détaillée. Heureusement, la publication en ligne est intervenue depuis cette époque : Jean-Marie Tremblay, professeur à
l'Université de Chicoutimi au Québec, a réalisé une édition électronique reprenant le texte GF.


Voici le lien : http://classiques.uqac.ca/classiques/condorcet/cinq_memoires_instruction/Cinq_memoires_instr_pub.pdf


C'est en pdf, mais il y a beaucoup de liens internes de renvoi, et il est toujours possible de faire une recherche sur des mots même dans un document pdf en utilisant la petite fenêtre
"Recherche" sur AdobeReader ou la combinaison de touche Ctrl+F du clavier.



Jacques Heurtault 21/02/2006 19:58

Peut-on soutenir que si l'idée de non-obligation scolaire est passée comme une lettre ... à la malle-poste, c'est tout simplement parce que la puissance publique n'avait aps les moyens de la garantir par la gratuité, au moins pour les plus modestes et les indigents?
Bien sûr, on trouvera ici ou là quelques "philosophe" pour soutenir que c'était, à l'époque, un choix de classe ...au sens marxiste.

Fabien Besnard 12/01/2006 19:44

Bravo, c'est limpide !
Vous semblez troublée par le fait que l'école selon Condorcet ne doit pas être obligatoire. J'ai lu quelque part (malheureusement j'ai oublié la référence exacte) quelque chose de lui sur la soif d'apprendre. Il insistait sur le fait qu'on ne peut rien faire sans elle, et c'est peut-être pour cette raison qu'il ne voyait pas d'un bon oeil l'obligation scolaire.
Il est clair que l'obligation scolaire était nécessaire à une époque où les enfants étaient avant tout une main d'oeuvre. Mais aujourd'hui les choses ont changées. Si l'école n'était plus obligatoire, les parents enverraient tout-de-même (du moins la quasi-totalité d'entre eux) leurs enfants à l'école. Et peut-être cela changerait-il le rapport entre la société et l'école, peut-être cela rendrait-il à cette dernière sa nécessaire indépendance, et son prestige ?

Catherine Kintzler 14/01/2006 23:30

J'ai enployé une formule qui n'est pas claire et qui se ressent de l'origine orale du texte (c'est un texte tiré d'une conférence) :"Curieusement - à nos yeux en tout cas - Condorcet ne conclut nullement à l'obligation scolaire : il suffit pour lui, qui raisonne en termes juridiques très stricts, que personne ne puisse se plaindre d'avoir été négligé du fait de la puissance publique." (c'est dans l'article n°1)"à nos yeux" ne désigne pas l'auteur en particulier, mais l'ensemble des auditeurs, des lecteurs et plus largement "nos" contemporains. En effet, l'idée d'obligation scolaire est devenue une évidence durant le XXe siècle. Or, effectivement, ce n'en est pas une pour Condorcet, et cela, me semble-t-il, pour plusieurs raisons.1° Très probablement la raison philosophique que vous avancez : la soif d'apprendre, que Condorcet suppose en tout élève, serait peut-être viciée par l'obligation. Mais je n'ai pas trouvé un texte vraiment explicite exprimant cette thèse.2° Condorcet devait sans doute penser que cette offre d'instruction publique serait largement appréciée et "utilisée" (je n'aime pas beaucoup ce terme, mais je n'en trouve pas d'autre pour le moment).3° Condorcet raisonne en termes de droit très rigoureux : la loi n'a le droit d'imposer (sous forme de restriction, de contrainte) que ce qui est strictement nécessaire à la vie en association politique. Il raisonne plus volontiers, de ce fait, en termes négatifs qu'en termes positifs (c'est l'argument que je donne dans mon article). Il faudrait pour affiner la question entrer dans le détail de la théorie de la finalité des lois. Les unes sont contraignantes, d'autres élargissent au contraire les droits. L'instruction publique fait partie des dispositifs destinés à remédier aux inégalités qui sont le fait de la société mais elle ne fait pas partie des dispositifs destinés à empêcher les hommes de se nuire : elle est de l'ordre de l'élargissement. En effet, si on doit obliger un homme de ne pas nuire à un autre, en revanche on ne peut pas exiger d'un homme qu'il se hisse au niveau des autres : faire le choix de la médiocrité est sans doute la forme la plus basse de la liberté, mais c'est une liberté... On en déduit aisément bien sûr que la puissance publique n'a pas le droit, symétriquement, d'imposer la médiocrité : j'en tire un motif de plus pour nos luttes actuelles sur l'enseignement !!!Cette théorie des différentes sortes de lois est développée notamment dans les textes de 1789 "Lettres d'un Bourgeois de New Haven..." et "Déclaration des droits" dont je vous retranscris un extrait.[Condorcet pose la question de savoir quels doivent être le contenu et la structuration d'une déclaration des droits ; le texte se termine par une superbe "prosopopée du citoyen" qu'on imagine la Déclaration à la main, s'adressant à la puissance publique ... rien à voir avec un serment sur un texte sacré !]"La première division indique les limites du pouvoir que la société peut exercer ou conférer ; la seconde, les règles dont elle ne pourrait s'écarter dans l'exercice de son pouvoir légitime, sans en abuser ; la troisième, les devoirs qu'elle doit remplir à l'égard des citoyens. Ainsi, une déclaration des droits des citoyens considérés comme individus, relativement à la puissance publique de la société, doit renfermer trois parties.1° La déclaration des droits auxquels la puissance publique ne doit porter aucune atteinte, dans les lois qu'elle peut faire.2° La proscription de toutes les formes et de toutes les dispositions qui exposeraient, dans l'exécution des lois, à des violations de ces droits.3° L'obligation de faire toutes les lois nécessaires pour empêcher les citoyens d'être troublés dans la jouissance de leurs droits, soit par les individus, soit par une force qui doive son origine à la société.Chaque homme, en votant pour l'établissement d'une puissance législative régulière, lui dit : «Je vous établis pour régler la manière d'assurer à mes concitoyens comme à moi la jouissance de mes droits : je me soumets à obéir aux volontés générales que vous érigerez en lois ; mais je dois mettre des limites à ce pouvoir, et vous empêcher d'employer contre mes droits la puissance que je vous donne pour les défendre. Voilà quels sont ces droits, et vous ne pourrez y porter atteinte. Voilà les dangers qui peuvent résulter, pour ces droits, de l'autorité confiée à la puissance publique ; vous ne pouvez les y exposer. Voilà ceux qui résultent nécessairement de l'état social, vous y apporterez un remède.»".Déclaration des droits, 1789.

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