25 mars 1970 3 25 /03 /mars /1970 00:43

Quel principe de réalité pour l'école ?
par Catherine Kintzler    (en ligne 8 janvier 2006)


Sur l'idéologie pédagogique de l'école "ouverte" exempte de discipline(s) et de sanctions.


Ecrit en février 1996, ce texte a été publié peu après par L'Evénement du Jeudi. Dix ans… et rien n'a changé… ! Pour l'actualisation, je me suis contentée de mettre entre crochets quelques rares variantes.
 


Inspirée par la haine de l'institution, mais produite à l'abri de l'institution, l'idéologie pédagogique contemporaine a réclamé une école "ouverte" et exempte de sanctions. Son succès a remis en cause la notion de discipline - organisation d'un savoir et règle qui libère. Après avoir cassé la classe, mettant chaque maître en demeure d'instituer seul, jour après jour, l'autorité sans laquelle rien ne peut s'apprendre, après avoir ruiné toute justice en imposant les passages automatiques dans la classe supérieure, effrayée par les conséquences d'une telle déstructuration, elle propose de verser de l'huile sur le feu : et si, pour culpabiliser davantage les enseignants, on faisait de la dynamique de groupe ? [et si, quand un élève est racketté, un professeur poignardé, on organisait une réunion ?]

Lui répondre serait retrouver un débat dépassé. L'opinion ne veut pas d'une école sans discipline et sans règle. Une école sans principe de réalité, où l'enfant devient centre au détriment de l'élève et de ses progrès mesurables, est bien une école où personne n'échoue. Mais l'abolition de l'échec, loin d'engendrer l'océan de bonheur où est censée baigner la pédagogie de la réussite, plonge l'école dans le désespoir.

S'il est nécessaire de réaffirmer institutionnellement le principe de réalité à l'école, il faut oser parler des vertus de la sanction, qui n'a d'autre fonction que de situer l'élève sur le chemin des progrès exigés de tous. Car, pourvu qu'elle soit fondée sur une idée nette du savoir élémentaire, cette exigence rend le progrès possible, y compris et surtout pour ceux qu'on appelle étourdiment "les nouveaux publics". Du reste, le savoir ne s'acquiert pas par collection infaillible de réussites, mais plutôt par des erreurs rectifiées et des échecs surmontés.

En l'absence de sanction, l'école devient un lieu illusoire d'anesthésie. S'interdire de penser la sanction scolaire, c'est laisser la plus aveugle des sélections s'exercer partout, sauvagement. Si la précarité menace chaque jeune adulte, faut-il abandonner la tâche émancipatrice qui consiste, non à produire de l'illusion, mais à exercer les jeunes talents sur des fictions renvoyant au réel ?

Tandis que l'opinion redécouvre les mérites de l'institution forte, un autre débat s'ouvre. La question maintenant est de savoir sous quelle forme le principe de réalité va prévaloir. La forme ultralibérale ou la forme républicaine ? La réalité du marché avec ses inégalités ou le détour par une fiction qui éclaire et corrige le réel tout en le préparant ? Les deux s'accordent sur un point : l'acquisition de savoirs est l'objet d'une appréciation. Mme Shephard, [alors qu'elle était] ministre britannique de l'Éducation et de l'Emploi, déclarait: "il n'y aura pas d'emploi pour ceux qui ne savent ni lire, ni calculer, ni s'exprimer"1. Elle en concluait que l'école et l'entreprise obéissent à un même modèle, celle-ci prescrivant ses choix à celle-là.

Ici divergent les deux formes du principe de réalité. Pour trancher entre elles, rien de plus discriminant que la question de l'intégration. Une école soumise aux demandes économiques amplifie la sélection sociale, elle sacrifie les pans du savoir jugés non rentables et cautionne des "examens maison". Une école soucieuse de citoyenneté considère le développement du savoir comme condition de l'émancipation et propose des examens nationaux. Elle y convie et y confronte chacun sans rien concéder, ni à la prétendue spontanéité de l'enfant, ni aux prétendus "nouveaux publics", ni au modèle de l'entreprise - car la liberté suppose le détour par un moment rigoureux de méditation. 

© L'Evénement du jeudi  1996.

Voir le commentaire d'Annette Bloch-Jambet avec une référence intéressante

Voir aussi sur ce blog les articles "Qui a peur des humanités?" (CK) et "Violences scolaires" (E. Bottineau-Fuchs)

Merci à Jacques Heurtault d'avoir repris cet article dans son blog "Propositions audacieuses"

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1 - Le Nouvel Observateur, n° 1633, 22 février 1996, p. 70.

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par Catherine Kintzler - dans Politique - société
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commentaires

Annette Bloch-Jambet 11/01/2006 22:52

A propos de la sanction , un beau livre à lire: d'Eirick Prairat: Sanction et Socialisation Idées, résultats et problèmes
Collection Education et Formation PUF 2001
En quatrième de couverture:
"La sanction a longtemps été une question frappée d'indignité intellectuelle. Question taboue, question oubliée, elle est aujourd'hui, ironie de l'histoire, au coeur des reflexions éducatives contemporaines. Spécialiste reconnu, Eirick Prairat s'interroge depuis plusieurs années sur cette situation-limite.
Il nous livre ici le fruit de ses réflexions historiques et philosophiques et nous montre que la sanction n'est pas nécessairement vouée à être une parenthèse dans le processus éducatif. Mieux, penser la sanction c'est toujours penser plus que la sanction puisque celle-ci exige un cadre socialisant structurant et appelle une éthique de l'action éducative.
Eirick Prairat a enseigné plusieurs années à l'IUFM de Lorraine où il a dirigé le groupe d'étude des conditions et processus d'apprentissage et de socialisation (GECPAS°
Il est aujourd'hui professeur de sciences de l'eéducation à l'Université de Nancy 2."

Catherine Kintzler 13/01/2006 19:52

Merci pour cette référence.On peut voir les tableaux d'Annette Bloch-Jambet sur le site de la galerie l'Epervier: Cliquez ici

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