12 mars 1970 4 12 /03 /mars /1970 00:00

Enfin, le contact vint…

sur la pièce chorégraphique Portraits
par Catherine Kintzler (en ligne 26 nov. 2005)

Portraits, chorégraphie de Juliette Vitte en collaboration avec les danseuses. Musique Bruno Letort. Interprètes : Elise Couteau, Anne Fabris, Bruno Letort, Juliette Vitte. Lumières Laurent Vérité.
Compagnie L’Imprévue.

Centre d’animation des Halles, Paris, 25 novembre 2005.

Trois danseuses, dans des costumes aux couleurs proches (orange, rouge vif, framboise écrasée) mais pourtant distinctes. Elles se regardent, elles s’indiquent de la main. Des séquences musicales qui relancent le mouvement au moment où il s’épuise, qui lui donnent une nouvelle force. Des moments d’arrêt, de suspension, à l’intérieur même des séquences, moments de pause et de pose. De pose car ces accalmies se font avec la conscience d’être regardée, les unes sous le regard de l’autre, l’une sous le regard des autres, toujours. Poses pleines d’emprunt. Puis c’est relancé. Il n’y a pas de raison que ça s’arrête, ça marche comme un moteur à explosion : admission, compression, détente, échappement…. Pas de raison que ça s’arrête ?
 
Ce qui frappe d’abord, c’est l’ensemble. L’ensemble au sens où en parle un musicien, bien ensemble, deux à deux, tour à tour, ça tombe juste. Et on nous dit pourtant que « c’est improvisé par moments » - et alors ? Je préfère penser que c’est travaillé, construit, juste.

Ensuite (on ose à peine écrire ça maintenant mais tant pis j’y vais) c’est beau. Une beauté plastique, des mouvements et des appuis sur toute la gamme, pour tout le corps et tout le tremblement – ondulations, tensions, écarts, sauts, saccades, vibrations, immobilités, debout, roulé, assis. Une vraie chorégraphie, allez encore un mot démodé : un ballet ! (pourquoi réserver le mot « ballet » aux garçons de café ?). Un vrai ballet, qui suit la musique, qui se bat avec elle, qui ne la récuse pas mais qui l’absorbe, qui s’appuie sur elle sans s’y asservir. Une vraie chorégraphie, en solo, par deux, par trois. Elles savent tout faire.
Mais enfin, il y a un enfin, qui fait que la pièce est aussi une vraie pièce contemporaine, avec un début et surtout une fin, qui fait qu’on ne regarde pas une démonstration de savoir-faire ou de virtuosité, ni une histoire qui arrive à d’autres, qui fait que moi dans mon fauteuil je sens que mon corps est concerné. Toutes ces évolutions, tous ces mouvements secrètent un léger malaise, puisé dans leur aisance même. Comme si ces corps étaient hantés par une libération qu’ils ne peuvent atteindre, et pris par une aliénation qui fonde paradoxalement leur virtuosité. Pas tous au même degré, car chaque danseuse est une singularité, l’une (« orange ») pleine d’autorité et de souplesse mais obsédée par la variation, la passion du nouveau et l’exploration du mouvement ; une autre (« rouge vif ») semblant vouée à la fascination narcissique, aux poses dictées par les couvertures glacées des magazines ; la troisième (« framboise ») plus souvent happée par des fils invisibles, plus mécanisée, hors d’elle. Mais trois corps écartelés, chacun à sa manière, entre l’aliénation et l’inclination vers la liberté. Les mouvements et les évolutions étalent parfois jusqu’au paroxysme l’extériorité de leur principe, comme si les danseuses ne le produisaient pas, mais en étaient saisies, à la recherche de leur mouvement propre, celui qui vient de l’intérieur : ilapparaît fugitivement, pour être ensuite rattrapé, aboli (échappé c’est bien le 4e temps du moteur) dans chacun des cycles.

Au bout de 40 minutes, lors d’un très bref contact entre deux danseuses, je m’avise rétrospectivement que les danseuses ne se sont jamais touchées. Non que le contact soit forclos, impertinent. Au contraire, il en est constamment question : juste un, un seul, vite rétracté, il prend valeur d’accroc et on comprend que toute cette chorégraphie repose aussi sur le contact évité et sans cesse sollicité.

Et c’est plus tard, au moment où le contact est repris, réitéré, réinventé et assumé, au moment où les trois danseuses forment une chaîne mouvante, au moment où elles ne se lâchent plus, où elles se transmettent le principe de l’énergie et de leurs mouvements en se touchant, au moment où le contact n’est plus fortuit mais produit et producteur, que cette nouvelle force les tire vers la coulisse. Il y a bien une raison pour que ça s’arrête. Elles se tirent.

© Catherine Kintzler

[ 13 mai 2009 : lire sur ce blog la critique de la pièce Notochorde ]

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