Communauté : Le spectacle vivant
Sur l'opéra de Matthias Pintscher
L'Espace dernier

livret du compositeur d'après et sur Arthur Rimbaud, création mondiale à l'Opéra national de Paris, (commande de l'Opéra de Paris), 23 février 2004
par Catherine Kintzler (en ligne 21 nov. 2005)

La déroute de la langue, programmée par le compositeur. Programme outrepassé par des chanteurs qui ont délibérément désappris à dire.

Je commence par un peu de pommade.

Dans la musique,  il se passe toujours quelque chose et surtout j'ai été très sensible à la
répartition en volumes différents dans la salle. C'est une découverte perpétuelle pour l'oreille et je dois dire que cet aspect m'a constamment tenue en haleine. C'était tout de même un tour de
force de tenir ainsi deux heures sur une scène et dans une salle si impressionnantes.
Bien vue aussi, la scénographie, le dispositif scénique semble faire exploser la scène : l'espace de l'opéra Bastille serait donc comme tout espace réel empirique trop étroit pour aller vers cet espace dernier... ça c'était très bien, avec un anneau de Moebius coupé, tantôt étouffant, tantôt libérateur, tantôt instrument de torture...

Ah oui je n'oublie pas "l'acte des Enfers"  - c'est ainsi que je l'appelle trahissant la "saison" en Enfer - et au fond on retrouve tout ce qu'il y a déjà dans "mon" cher opéra merveilleux, y compris ce côté légèrement comique des scènes de tourment...

Maintenant  j'en viens à ce qui me semble l'un des principes de cet opéra : dire l'impuissance de la langue. C'est une idée forte (à laquelle je suis très très loin de souscrire) mais tout de même une grande idée (wagnérienne, non ?) j'ai perçu cela dans la manière dont sont disposés les relais et oppositions voix parlée / voix chantée et aussi dans ces textes qui se déglinguent au tableau noir, qui deviennent dérisoires, fragiles, ou qui finissent par dégouliner, par fondre littéralement.

Bon, mais (car il y a un mais, j'ai gardé le pire pour la fin  - in cauda venenum !) pour mettre la langue en déroute, encore faut-il ne pas la ruiner d'emblée : la diction des chanteurs est un véritable massacre. C'est à un point que j'ai découvert avec stupéfaction uniquement à la lecture sur le surtitreur qu'ils chantaient par moment des vers de Rimbaud...
Je doutais tellement que je me suis précipitée ensuite sur le livret pour voir de mes yeux que oui : des passages entiers n'étaient pas "d'après" Rimbaud, mais étaient prélevés sur ses poèmes, citations exactes -  et pourtant je n'avais strictement rien entendu.
Je vous fais un aveu : je me suis même demandé si à un tel point de bouillie, de défiguration, ce n'était pas fait exprès.
La soprano lyrique s'est surpassée dans "Tu surgiras (surgirasse) jetant (jetann) sur le (leu) vaste(eu) Univers (je n'arrive même pas à écrire qqch qui ressemble à ce qu'elle a proféré : younivér ?)" aidée par une superbe faute de prosodie en plus (mais ça venait de la musique) qui l'a obligée à dire le vasteu Univers, ajoutant un pied à cet alexandrin qui n'en demandait pas tant puisqu'il avait déjà été augmenté d'un pied par la diction). Ouf !!

Si l'un des axes de l'opéra est de mettre la langue en déroute, d'en pointer les limites, ici ça ne marche pas parce que pour cela il faudrait la chanter en la prononçant je ne dis pas correctement, mais au moins de manière reconnaissable. Car alors on pourrait faire la différence entre cette vraie langue naturelle qu'est (encore ?) le français et cette langue utopique "de la Lune" que l'on entend à la fin de l'opéra... mais justement, c'est raté car on n'entend même pas la différence ! La diction calamiteuse transforme le français en machin qui n'a même plus de forme ni de nom, en cadavre déjà décomposé. Ce fut pour moi un obstacle pour goûter tout ce qu'il y avait d'important et de superbe dans cet opéra.

 Mais où mettent-ils (je parle des chanteurs) leurs oreilles lorsqu'ils entendent parler une langue ? Est -ce qu'on leur a seulement dit que ce sont des vers et qu'il y a pour la versification française des règles d'accentuation, de prononciation et d'élision du e muet, des règles pour faire la liaison ou ne pas la faire... et qu'il convient - en français comme dans toute autre langue - qu'on entende que "c'est en vers" Mais on n'en est même pas là car avant d'apprendre à dire les vers il faudrait aussi apprendre à proférer les sons élémentaires de la langue. Relire la leçon de philosophie du Bourgeois gentilhomme !!!

C'est ce désastre qui me fait pencher pour une sombre hypothèse : un
tel irrespect ne peut pas être le fait d'une incompétence,  c'était
exprès !!!

© Catherine Kintzler

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Par Catherine Kintzler
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Annonce spéciale

Le 25 février à Beauvais (20h30, Théâtre du Beauvaisis) sera créée la dramatique musicale de Catherine Kintzler
Du corps sonore au signe passionné : entretien imaginaire entre d'Alembert et J.-J. Rousseau.


Avec l'Orchestre de l'Oise "Le Concert" sous la direction de Thierry Pélicant, Catherine Manandaza soprano, Daniel Galvez-Vallejo ténor, l'association "Imagine" - les extraits musicaux sont pris dans Rousseau, Rameau, Pergolèse, Vivaldi, Philidor, Gluck.

Eric Perré : Jean-Jacques Rousseau, Eric Péron : Jean d'Alembert.

Chorégraphie : Isabelle Dufau

Mise en scène et dramaturgie d'Eric Perré.


Cette pièce est issue d'une commande passée à Catherine Kintzler par l'association "Le Comptoir des artistes" qui en assure la production, avec notamment le soutien du Conseil général de l'Oise.

Cinq représentations auront lieu  : Beauvais 25 février, Méru 12 mai, Pont Saint- Maxence 24 juin, Ermenonville 15 septembre, Montmorency 13 octobre.

 

Télécharger l'affiche du 25 février en JPEG, en PDF.

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