8 novembre 1970 7 08 /11 /novembre /1970 18:54

Y a-t-il des « agents rationnels » ? 
par Jean-Michel Muglioni

En ligne le 11 février 2012


Jean-Michel Muglioni s’étonne que des commentateurs respectés de la vie politique croient en la rationalité des décisions prises par les chefs d’Etat et oublient que la politique est d’abord affaire de passions, d’autant plus que l’enjeu n’est jamais seulement quelque intérêt égoïste, mais toujours l’honneur et la liberté.


« L’hypothèse de rationalité »

 

On comprend que pour se réconforter un citoyen s’imagine que les gouvernants européens prennent les meilleures décisions possibles quand la situation est grave et que, leur responsabilité historique étant engagée, ils savent faire prévaloir l’intérêt général sur ce qu’ils croient être leur intérêt électoral. Toutefois, que les politiques soient devenus capables de connaître et de vouloir le bien commun serait une sorte de miracle : autrefois, hier même, ils ont pris des décisions irrationnelles ou tout simplement stupides. Faudrait-il admettre qu’aujourd’hui les passions n’influent plus sur leurs décisions et qu’il n’y a plus parmi eux d’aveugles ni de lâches, comme ce fut par exemple le cas avant 1939 ?

Lorsque, pour exprimer un tel optimisme, on parle des chefs d’Etat européens comme « d’agents rationnels », on est en pleine idéologie économiste. L’hypothèse de rationalité, en effet, envisage un marché dont les échanges sont déterminés par des agents qui tous sauraient calculer au mieux leur intérêt. Un tel modèle mathématiquement formalisable a peut-être un sens en économie, mais, comme tout modèle, il n’y équivaut pas à la réalité. Or il est certain que tous les agents réels ne sont pas « rationnels ». Même au jeu d’échec, la tension psychologique a son importance et parfois un tricheur se fait prendre. Quand l’enjeu est l’économie d’un pays ou le destin du monde, les passions troubleraient-elles moins les hommes ? Et si les gouvernants étaient des sages, disposeraient-ils d’une science telle que leurs décisions ne laisserait rien au hasard et qu’ils pourraient en calculer toutes les conséquences ?


L’anthropologie du jour : une double illusion

L’idéologie des agents rationnels qui justifie l’oligarchie régnante est l’exact envers de la croyance au complot ou au chef d’orchestre clandestin, laquelle, il est vrai, ne manque pas d’adeptes. C’est un idéalisme d’un nouveau genre, d’une naïveté sans égale, qui contient une double illusion sur la nature humaine et sur la rationalité. Cette illusion consiste d’une part à croire que l’intérêt amène les hommes à bien peser leurs décisions - comme s’il n’était pas aveugle et sans mesure comme les autres passions -, et d’autre part à réduire la rationalité au calcul, réduction scientiste de l’action à la connaissance.

Or comment un homme qui n’a d’autres mobiles que ses passions, je veux dire tout ce qui en lui est affectif et n’est pas rationnel, pourrait-il faire un bon usage de sa raison ? Car dans cette hypothèse la raison a pour seule fonction de calculer les avantages et les inconvénients que nous avons à satisfaire tels ou tels de nos désirs, pour déterminer les moyens d’obtenir le plus de satisfaction possible : comment dès lors ces comptes ne seraient-ils pas faussés par les passions les plus violentes ? Pour quelle raison ces calculs ne seraient-ils pas mis au service des pires desseins ? Relisons les tragiques grecs et Shakespeare. Et souvenons-nous aussi que l’ivresse du calcul peut à elle seule entraîner une banque à la ruine.

Mais quand même la puissance de calcul de la raison humaine serait utilisée à bon escient, démêlerait-elle la complexité des choses humaines ? Ainsi, armés d’ordinateurs d’une puissance considérable, les Américains se sont lancés dans une guerre en Irak dont un peu de culture historique suffisait pour prévoir l’échec nécessaire. Nous sommes loin du temps où agir ne requerra rien d’autre que résoudre un problème de mathématiques. Gouverner n’est pas gérer.


L’anthropologie cartésienne

La rationalité réduite au calcul d’intérêt n’est pas la vérité de la raison : un être libre sait faire prévaloir sur l’intérêt d’autres exigences. Il est faux que les principes de détermination de notre volonté et de nos fins se réduisent à l’intérêt. Ainsi l’anthropologie cartésienne nous apprend que la conscience qu’un homme a de sa liberté, c’est-à-dire de l’infinité par laquelle sa volonté le rend comme semblable à Dieu, éveille en lui une passion, la générosité. Cette passion n’est donc pas seulement subie (comme le dit le mot passion) ; elle procède de la liberté, de telle sorte qu’un bon usage des passions est possible, par lequel l’homme décide de son destin au lieu d’être leur jouet : un homme accoutumé à considérer sa dignité d’être libre éprouve un tel sentiment de sa propre noblesse qu’il méprise les séductions et les calculs de l’intérêt. Alors sa raison n’est plus la servante de l’intérêt.


La fureur passionnelle

L’expérience des choses humaines apprend qu’un homme peut faire prévaloir sa dignité sur son bonheur et par exemple refuser de se laisser acheter. Il est vrai qu’on peut objecter avec Kant une autre expérience, à savoir que tout homme a un prix auquel il finira par céder. Il n’en est pas moins vrai que la passion de la liberté peut faire prendre les décisions qui vont contre l’intérêt. Parce que l’homme, en tant qu’être raisonnable, est soucieux d’abord de son honneur d’être libre, il lui est extrêmement difficile de n’être qu’un froid calculateur. Ce que l’hypothèse dite de rationalité appelle « agent rationnel » est un être utopique - une machine inanimée et non un homme. D’autant que les politiques sont, du seul fait qu’ils disposent du pouvoir, les plus exposés des hommes à la folie.


La patience des peuples n’est pas infinie

Les Européens sont résignés. Ils supportent sans broncher la potion qui leur est administrée au nom de la rationalité économique. Combien de temps abusera-t-on de leur patience ? Quand leur liberté a été longtemps bafouée, les peuples finissent par se révolter ; alors la passion de la liberté allume des incendies dévastateurs dont parfois la beauté séduit les hommes les plus raisonnables. Puis un général vient mettre de l’ordre à tout cela.

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© Jean-Michel Muglioni et Mezetulle, 2012

Lire les autres articles de Jean-Michel Muglioni sur Mezetulle.

 

[Edit du 15 février. La discussion qui suit entre l'auteur et Incognitototo dans les commentaires ci-après vaut vraiment la peine d'être lue !]

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par Jean-Michel Muglioni - dans Politique - société
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commentaires

Incognitototo 15/02/2012 19:20


Merci pour vos développements éclairants...

Vous m'avez retourné (et démasqué )... Pour le coup, je l'avoue, c'est vrai, avant "l'exigence rationnelle", j'avais
déjà une "exigence morale" et ce n'est qu'après coup que je l'ai justifiée rationnellement... En ce sens oui, je vous suis dans vos développements, car, on n'a jamais vu quelqu'un qui changerait
d'attitude à partir de la simple rationalité... malheureusement... Cependant, je continuerai à soutenir que l'exigence morale se démontre également rationnellement, du moins quand on réfléchit
aux conséquences de ses actes à long terme... ce qui fait, je vous l'accorde, un préalable qui ne se vérifie pas souvent...

Vrai aussi, vos développements sur comment ont été acquis les droits et les libertés... malheureusement également... Avec un bémol cependant, l'essentiel de nos droits actuels n'ont pas été
acquis grâce à des luttes sanglantes, ils procèdent de la volonté consensuelle de quelques hommes et femmes après la guerre, pour reconstruire une société plus juste (programme du CNR). Le vote
des femmes, par exemple, n'a pas nécessité de luttes sanglantes au moment, où il a été inscrit comme un droit (du moins à ce que je sache)... Je suis bien d'accord qu'il est l'aboutissement de
luttes préalables, mais à l'instant "t" où il a été acquis, il ne résultait d'aucune pression populaire.

Aussi, je pense qu'il reste vrai que le contexte systémique surdétermine l'attitude des hommes... Que l'on ait fait individuellement le choix ou non, de valeurs morales "supérieures", le contexte
reste déterminant dans les réponses que les hommes sont capables d'apporter à des problèmes. En ce sens, nous sommes bien d'accord sur le fond, seules les Lois sont en mesure de modifier les
comportements irrationnels et de nous extraire des passions ; mais à mon sens, celles qui ne sont pas dites et écrites, sont parfois bien plus importantes ; c'est même ce qui les rend si fortes,
alors même que les Lois "générales" s'y opposeraient.
Il n'est pas écrit dans la Constitution qu'on a le droit de faire en Chine, ce qui est interdit en France ; pourtant, alors même que nos grands principes s'y opposent, c'est bien ce que tout le
monde (ou presque) accepte comme "normal"... Bien évidemment, au premier chef les entrepreneurs, qui ont trouvé un moyen commode (et légal) de s'affranchir des lois de la République, mais tout
autant les consommateurs qui acceptent d'acheter ces produits, comme de vulgaires receleurs, alors même qu'ils trouveraient intolérables de les consommer, s'ils étaient fabriqués en France aux
conditions des travailleurs chinois.
Le boycott des produits sud-africains a fait plus pour éradiquer de ce pays l'apartheid que toutes les luttes sanglantes, et les pressions des pays occidentaux, qui l'ont précédé... Pareil
d'ailleurs, pour la fin de l'empire soviétique qui n'aurait jamais pu avoir lieu, si au moment de la chute du Mur de Berlin, ce pays n'avait pas été acculé financièrement à accepter les mutations
et conditions de l'Allemagne (qui n'a, ni plus, ni moins, que monnayé la non-intervention soviétique)...
Pourquoi, je vous rappelle ces faits ?... Parce que bien sûr, se battre pour l'application des principes et des lois est fondamental (et qu'il ne faut rien lâcher là-dessus), cependant, je doute
que les mutations de notre société soient dues à la victoire des principes (même si elles se sont faites en leur nom), je suis même persuadé que le véritable "moteur" ou "déclencheur" des
évolutions se situe quasiment toujours ailleurs... Mais peut-être ne partagez-vous pas les visions freudiennes et autres explorateurs systémistes des "passions" et de la "rationalité" humaines...

Incognitototo 13/02/2012 00:55


Ha, il me semble entrevoir d'où pourrait provenir notre mésentente...

Vous avez une vision très restreinte (idéologique ? Médiatique ?) de ce qu'est un chef d'entreprise... Sans même évoquer les milliers de patrons qui font partie du secteur de l'économie sociale
et qui sont au service de leurs salariés, il existe également bon nombre de dirigeants d'entreprises (de droite comme de gauche) qui ont une vision managériale totalement fonctionnaliste... Je
m'explique... Pour ces patrons-là, il n'est pas possible de dissocier les buts de l'entreprise (produire, vendre, mais surtout gagner de l'argent) avec le bien-être des salariés et c'est bien au
nom d'une rationalité économique qu'ils préfèrent que leur personnel :
- soit en bonne santé ; les absences coûtent chères ;
- soit éduqué à la liberté et formé ; les systèmes de contrôle coûtent chers et un salarié autonome coûte moins cher ;
- soit capable d'initiative ; l'innovation apporte des solutions originales productives de gains,
- soit motivé ; un salarié qui l'est, produit plus et mieux ;
- soit "heureux" de venir bosser ; le turn-over coûte cher ;
- et cetera...

Bref, on démontre très bien, rationnellement, comptablement, mathématiquement, financièrement, économiquement, ... que c'est mieux d'avoir à faire à des salariés, libres, compétents, en bonne
santé, motivés (financièrement et humainement), pour faire de gros bénéfices !!! Cette logique managériale était tellement présente (notamment, dans les entreprises anglo-saxonnes, jusque dans
les années 80), que bons nombres de millionnaires d'aujourd'hui sont issus de la compétition interentreprises, pour s'arracher des compétences de salariés à coup de surenchère d'avantages
salariaux et de stocks options... et pas seulement sur des emplois qualifiés, je me souviens même d'une théorie de l'entreprise qui soulignait l'importance d'avoir des secrétaires performantes
(ce qui est tout à fait exact et démontrable toujours rationnellement, parce qu'elles sont une "interface" centrale pour les rapports externes et l'organisation de l'entreprise).

Sauf que ce postulat démontrable est devenu faux pour bon nombre d'entreprises, dès qu'il a été possible d'avoir accès à une main-d'oeuvre illimitée et payée 10 fois moins qu'en France... Tout à
coup la rationalité n'est plus exacte. En effet :
- quelle importance d'avoir du personnel formé, si je peux esclavager 3 personnes qui me coûteront toujours moins chères que la seule compétente dont j'avais besoin France, et même d'en payer une
en plus pour surveiller les 3 autres,
- quelle importance d'avoir du personnel en bonne santé, du turn-over, des salariés motivés, si je peux puiser dans des ressources humaines quasiment illimitées, où je peux trouver à chaque
instant des bras et des cerveaux, pour suppléer à ceux qui me manquent ou qui sont défaillants, ...
De plus, quand on crée les conditions de la pénurie de travail, il devient beaucoup plus simple d'adopter des méthodes de management "irrationnelles"... du moins, si on reste dans des logiques de
court terme... le chantage à l'emploi remplaçant à lui tout seul, tout effort du dirigeant pour que les salariés trouvent leur compte à produire plus et mieux...

Bref, les patrons qui continuent à produire en France, c'est soit qu'ils n'ont pas le choix (parce que la localisation de la production détermine leur CA), soit parce qu'ils font le choix d'une
irrationalité économique !!! Que trop souvent, ils voudront "faire payer" d'une façon ou d'une autre, à leurs salariés...

C'est pour cela que je vous parlais de la prégnance du contexte systémique, la rationalité humaniste (pour faire court) est vraie dans certains contextes, mais elle ne peut être qu'un choix
philosophique et de vie dans d'autres. Il en est de même de la gouvernance (qui est la façon de diriger, quelle que soit la forme d'accès au pouvoir, pas une direction
élue, d'où la différence de vocable), pas besoin de "passion" pour diriger rationnellement, si on a "besoin des autres" ; et tout change, à tous les niveaux, si la "ressource humaine"
devient interchangeable et illimitée...

C'est pour cela que je ne peux pas vous suivre quand vous mettez sur le compte de l'irrationalité intrinsèquement humaine, le fait qu'on ne pourrait pas gérer rationnellement... et que gouverner
n'est pas gérer... Bien au contraire, gouverner c'est gérer rationnellement (c'est même ce qui à mon sens devrait distinguer un patron d'un employé, auquel on concèdera plus facilement d'être
plus sujet à l'irrationalité) ; le seul problème est plutôt comment on gère... en réfléchissant à long terme aux conséquences de ce que l'on fait aujourd'hui, ou en se satisfaisant d'expédients
de court terme... Un bien mauvais calcul que cette dernière option, parce que ceux qui rient aujourd'hui pourraient bien ne plus avoir leur tête un jour pour le faire, quand les peuples, à bout,
n'en pourront plus d'autant de mépris.

Vous savez, je pense que bien avant la justice et la liberté, il y a une valeur qui les impose de fait, c'est celle du "bien commun" ou/et de "l'intérêt général". Très rationnellement, si je
réfléchis à ce qui me rend heureux ou qui me permet d'être heureux, je ne voudrais pas qu'on prive mes congénères de la justice et de la liberté, parce que cela voudrait dire qu'on pourrait
également m'en priver.
Alors très rationnellement et sans passion, il est tout à fait possible, à partir d'une simple pensée égoïste, de préférer et de lutter pour la justice et la liberté de tous. Rien d'irrationnel
là-dedans, sauf quand le système vous conduit à ne plus considérer les autres comme des égaux, dont vous avez besoin...
D'ailleurs, vous remarquerez au passage que c'est bien de cela dont il s'agit pour nos politiques, qui depuis une vingtaine d'années ont multiplié les usines à gaz institutionnelles pour
s'affranchir de la sanction démocratique... Qu'il soit élu, réélu ou pas, peu importe, ils continueront à vivre dans et grâce au système... La vidéo que je vous ai proposé est tout à fait
significative à ce niveau-là, voilà un type, eurocrate non élu, qui vient dire à un peuple que la seule option possible est qu'il rembourse les dettes que d'autres ont faites, et que c'est comme
ça et pas autrement... Terrifiant, non ? Encore plus terrifiant quand on pense que les peuples avalent cela sans même devenir fou furieux, ou presque... parce qu'à ce rythme de dénégation des
autres, je ne vois pas bien ce qui pourra empêcher que tout cela se termine très mal, pour nos dirigeants actuels... Hollande inclus, s'il accède un jour à la fonction...

Jean-Michel Muglioni 15/02/2012 11:06



Mezetulle a reçu la réponse de Jean-Michel Muglioni.


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Vous me demandez si j’ai une vision idéologique ou médiatique des chefs d'entreprise.J’avoue en effet que si je ne les jugeais que d’après ce qu’on voit d’eux dans les médias (ou par leurs
représentants), je n‘en aurais pas une plus haute idée que des philosophes qu’on voit à la télévision, qu’on entend à la radio et dont les livres et les CD sont entassés à la FNAC. Si donc je me
trompe, faites-moi l’honneur de croire que ce ne sont pas là mes sources. Pour ce qui est de l’idéologie, c’est une autre affaire. Permettez-moi un peu de cruauté : le libéralisme économique
dont votre exposé est nourri (et je parle de la grande tradition libérale, non du néolibéralisme d’aujourd’hui) est précisément ce qui a été appelé par Marx idéologie au sens péjoratif…
Ce qui me paraît contestable chez Marx n’étant pas l’aspect critique de son œuvre, qui dénonce l’idéologie, mais son dogmatisme - sa prétention à la scientificité - et son messianisme.


 


Il faut d’abord mettre fin à un malentendu entre nous. Distinguer gouverner un Etat et gérer une entreprise n’est pas s’en prendre aux chefs d’entreprise, ni opposer à la
rationalité de la gestion l’irrationalité de la politique. Il y a là deux ordres de choses de nature différente quels que soient les points communs – et en particulier la volonté de tel chef
d’entreprise de contribuer au bien-être de ses salariés ou de fabriquer des produits d’intérêt général (par exemple de bons médicaments). Le problème politique est le suivant : comment des
hommes peuvent-ils vivre ensemble sans que les uns imposent leur volonté aux autres - ou inversement sans qu’une part de la population soit soumise ou assujettie à l’autre ? L’unique
solution réside dans l’invention de la loi : que nul ne soit au-dessus des lois. La primauté de la loi signifie que la vie commune n’est plus à la merci des passions humaines. (Vous le voyez
maintenant, lorsque vous m’écriviez : « vous mettez sur le compte de l'irrationalité intrinsèquement humaine, le fait qu'on ne pourrait pas gérer rationnellement... et que gouverner
n'est pas gérer », vous ne m’avez pas compris). Or, vous le savez, des puissances de toute nature l’emportent généralement sur la loi – puissances religieuse, militaire, économique, peu
importe. C’est la raison pour laquelle la séparation des Eglises et de l’Etat est essentielle ; c’est la raison aussi pour laquelle une trop grande inégalité de richesse rend impossible la
république. Voilà ce que j’appelle le b a ba du rationalisme politique.


 


Je dis donc que la rationalité politique ou républicaine n’est pas du même ordre que la rationalité gestionnaire et calculatrice, ce qui n’implique aucun mépris pour les gestionnaires eux-mêmes
ou pour le calcul. Bref, c’est pour une raison de principe et non par calcul qu’un républicain est républicain. On sait trop que le calcul pourrait nous amener à d’autres conclusions.


 


La primauté accordée au bien commun a pour principe l’idée de justice et celle de l’inséparabilité de la justice et de la liberté : un homme ne peut être libre s’il vit parmi les esclaves ou
les misérables. Je ne développe pas, car il me semble que nous sommes d’accord sur ce point même si ma formulation ne comporte pas le terme de valeur, qu’en effet je ne comprends pas, du
moins dans ce contexte, comme je l’ai écrit sur
Mezetulle, mais laissons là cette question.


 


Vous-même soutenez une thèse qui a en philosophie ses lettres de noblesse, particulièrement dans les pays anglo-saxons, selon laquelle l’égoïsme suffit à faire concourir les hommes au bien commun
– sans qu’ils aient pour principe la justice. Selon cette thèse la seule rationalité économique (ou gestionnaire) suffit à assurer non pas seulement la richesse des nations, mais la justice entre
leurs ressortissants. J’accorde pleinement qu’un patron intelligent peut comprendre que le respect de ses salariés contribue à la réussite de ses entreprises. Mais je ne vois pas en quoi il y
aurait une nécessité inhérente à la direction d’une entreprise pour qu’une telle attitude soit générale ; je ne vois pas même comment il serait possible de réfuter le discours d’un chef qui
se moquerait de ses subordonnés et prétendrait réussir par la terreur ou n’importe quel moyen de pression que nous condamnons tous deux. Je me place ici au point de vue rigoureusement théorique.
En quoi la nature des choses et la nature humaine nous garantiraient-elles que, si on se place du strict point de vue économique et gestionnaire, les hommes ne soient pas purement et simplement
traités comme des choses ? Comme un « stock à gérer » - expression que j’ai entendue dans la bouche de Michel Rocard à propos des enseignants ? « Ressources
humaines » ne vaut pas mieux !


 


Vous croyez avoir été mû par votre intérêt (entendu au sens égoïste, et je ne me plains pas ici de l’égoïsme). Je vous réponds que vous avez en réalité obéi à une exigence d’un autre ordre et
d’un autre ordre aussi que la rationalité gestionnaire : la rationalité morale. Autrement dit par principe et non pas seulement par calcul. Permettez-moi de relever ces mots de vous :
« …avant la justice et la liberté, il y a une valeur qui les impose de fait, c'est celle du "bien commun" ou/et de "l'intérêt général". Très rationnellement, si je réfléchis à ce qui me
rend heureux ou qui me permet d'être heureux, je ne voudrais pas qu'on prive mes congénères de la justice et de la liberté, parce que cela voudrait dire qu'on pourrait également m'en priver.
Alors très rationnellement et sans passion, il est tout à fait possible, à partir d'une simple pensée égoïste, de préférer et de lutter pour la justice et la liberté de tous. Rien d'irrationnel
là-dedans, sauf quand le système vous conduit à ne plus considérer les autres comme des égaux, dont vous avez besoin... » Vous voulez par ce raisonnement me montrer que la rationalité
de la gestion débouche sur l’égalité et la liberté. Non seulement je dis que c’est faux, mais je soutiens que vous-mêmes ne le pensez pas : en réalité vous subordonnez l’intérêt particulier
à une exigence supérieure. Permettez-moi de préjuger de vos sentiments à partir de ce que vous écrivez : il n’est pas vrai que vous respectez les hommes seulement parce que vous voulez
qu’ils vous respectent, par marchandage, par peur d’être privé de ce dont vous les priveriez (comme vous dites !). La tonalite de votre propos témoigne d’une tout autre idée de l’humanité,
et ce n’est pas une passion aussi basse que la peur qui vous anime. J’espère que vous me pardonnerez ce procès d’intention. Et voyez au moins, au point de vue théorique, qu’en dernière analyse
votre rationalité gestionnaire est fondée sur une passion, alors que la rationalité politique républicaine de la loi est fondée au contraire sur la volonté de régler les passions.


 


Laissons la nature des choses et venons-en aux faits, à l’histoire. Vous soutenez qu’un courant de pensée managériale a considéré l’intérêt des salariés comme un élément déterminant de la
réussite des entreprises et que la « mondialisation » a rendu inutile le respect des salariés (je partage ce dernier point). Toutefois, depuis le XIX° siècle (alors déjà les salariés
étaient jetables), les progrès sociaux n’ont pas été obtenus d’abord grâce à la volonté patronale de bien gérer, mais à la suite de conflits sanglants où il est arrivé à l’Etat de faire tirer sur
les ouvriers. Ce qu’il y a d’égalité et de justice dans notre société est le résultat de combats qui sont parfois comme des guerres civiles. La logique managériale dont vous parlez a-t-elle été
un élément déterminant de cette conquête ? Il y a eu des entrepreneurs bien intentionnés, et je sais qu’ils ont été scandaleusement traités de paternalistes, etc., mais ces vertus
individuelles ont-elles compté pour beaucoup dans l’histoire, ou du moins ont-elles réellement empêché l’oppression ? Je dirai comme vous que la politique économique des pays occidentaux a
consisté ces dernières années à permettre l’accès à une main-d’œuvre illimitée et payée 10 fois moins qu'en France, avec toutes les conséquences que vous en tirez. Mais contrairement à vous je
n’y vois pas une nouveauté radicale dans l’attitude des puissants. Et comme vous je crains la fureur des peuples, sans imaginer qu’un Hollande nous sauvera ou même nous aidera. Mais il faudra
bien - comme disait Poujade que j’ai honte de citer - sortir les sortants.



Incognitototo 11/02/2012 23:47


Aïe... autant je partage vos développements philosophiques sur l'impossibilité intrinsèque d'une gouvernance "rationelle", autant je vois mal comment vous en arrivez à conclure que "Gouverner
n’est pas gérer." Ceci d'autant plus que je ne partage pas du tout votre prémisse sur la rationalité actuelle des décisions économiques... Elles me paraissent, moi (et à bien d'autres également),
tout sauf rationnelles. Qu'il y ait un discours médiatique qui tendrait à nous faire croire, qu'on ne peut pas faire autre chose que ce qui est fait, est une chose ; en arriver à dire que tout
cela est fait "au nom de la rationalité", non, je ne peux pas vous suivre.

D'ailleurs, c'est bien là-dessus que les peuples se révoltent (encore trop modestement, il est vrai)... Quand on les met face à des disjonctions cognitives, ça finit par péter... Voir l'exemple
Islandais, Grecque, Irlandais... et cetera... et également, cette vidéo assez exceptionnelle qui montre que quand on oppose une "vraie rationalité" à ceux qui s'en prévalent en l'usurpant, les
masques tombent très vite : http://www.youtube.com/watch?feature=player_embedded&v=6kEqxI1cuUs
Par ailleurs, il y a deux aspects qui tendraient à invalider votre postulat de base sur le fait qu'on ne pourrait pas gérer rationnellement.

Je me targue de faire partie d'une catégorie de dirigeants, qui, par le travail introspectif et la discipline qu'il impose, n'a jamais confondu le rôle fonctionnel que le système leur demandait
de tenir, et les satisfactions égotiques que j'aurais pu tirer de ma situation de "pouvoir". Cela a des conséquences très concrètes en terme d'humanisation des rapports économiques et dans la
façon, dont j'ai toujours pris mes décisions après avoir "sondé" les groupes dont j'avais la responsabilité pour décider au mieux des intérêts communs que nous poursuivions. Je ne vois rien de
cet ordre-là, dans la façon dont nos gouvernements européens décident aujourd'hui, notamment quand ils préfèrent sauver quelques groupements financiers en demandant à tout le reste de la
population de payer pour les conséquences de comportements, dont ils ne sont en aucune manière responsables... Où est la rationalité là-dedans ?

À mon sens, vous bloquez le débat et les solutions, en ne parlant que des fondements intrinsèquement "irrationnels" de la "nature humaine". Je sais bien que le "bon sens" n'est pas une discipline
qui peut s'apprendre (quoique, je mettrais bien dans les programmes éducatifs quelques cours renforcés de logique...), cependant je pense que la rationalité est aussi intrinsèquement consécutive
au contexte systémique de l'humain qui décide. Il est assez évident qu'au vu de notre système démocratique (qui n'en est pas un), au vu des doubles et multiples contraintes que nos politiques
subissent, aux conflits d'intérêts permanents auxquels ils sont soumis, je ne connais pas grand monde qui serait en mesure de faire autre chose que ce qu'ils font... ça ne les excuse aucunement,
mais cela resitue la "profonde irrationalité" qu'ils nous font subir.
Il leur est tout simplement impossible d'admettre qu'ils font fausse route, parce que sinon cela les plongerait, pour le moins, dans une profonde dépression, ou encore, dans un tel effroi
d'eux-mêmes que cela les conduirait à aller se cacher au fin fond de la forêt amazonienne, tellement la honte pourrait les saisir... Comment voulez-vous, par exemple, qu'un Hollande s'attaque aux
fondements de notre déchéance économique, alors même qu'il a défendu toutes les options qui en sont la cause ? Et qu'il n'en remet en cause aucune... 
C'est ça le vrai problème d'un système démocratique qui fonctionne sans mémoire et sans sanction sur les actes des uns et des autres...
Je pense que la forme des systèmes de gouvernance surdétermine la rationalité, ou pas, que l'on peut attendre des hommes.

Jean-Michel Muglioni 12/02/2012 19:25



Mezetulle a reçu la réponse de Jean-Michel Muglioni :


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J’avoue que mon dernier propos est plus suggestif que didactique. J’y fais allusion à l’hypothèse de rationalité, qui est au fond une hypothèse mathématique : elle permettrait de calculer
par exemple le comportement de consommateurs, qu’on suppose être des « agents rationnels » connaissant, voulant et sachant calculer leur intérêt. Je ne nie pas qu’elle puisse être utile
dans la gestion des affaires, domaine que je ne connais pas. Je dis seulement que penser la politique (le gouvernement d’un Etat) sur le modèle de la gestion des affaires ainsi conçue est absurde
(et donc, nous sommes d’accord, irrationnel).

La video à laquelle vous renvoyez (http://www.youtube.com/watch?feature=player_embedded&v=6kEqxI1cuUs)
est en effet très significative : au nom de la rationalité économique, de la bonne gestion, on opprime un peuple. Comme vous dites, pour sauver quelques groupements financiers, on demande à
toute la population de payer pour les conséquences de comportements dont elle n’est en aucune manière responsable. La rationalité alors invoquée est en effet une fausse rationalité. Il faut
relire la Modeste proposition pour empêcher les enfants des pauvres en Irlande d’être à la charge de leurs parents ou de leur pays et pour les rendre utiles au public (A Modest
Proposal: For Preventing the Children of Poor People in Ireland from Being a Burden to Their Parents or Country, and for Making Them Beneficial to the Public), de Jonathan Swift, l’auteur
des Voyages de Gulliver, qu’il adressa en 1729 à la reine d’Angleterre et qui montre bien ce que serait une gestion purement économique et purement technique : cuisiner à l’âge
tendre les petits enfants irlandais résout à la fois le problème de surpopulation, la famine et le conflit qui oppose l’Irlande à l’Angleterre. En un sens, rien n’est plus rationnel. Mais on voit
qu’une certaine rationalité gestionnaire bannit toute raison. Au point que certains de mes collègues professeurs de philosophie ont osé enseigner que le rationalisme des philosophes dits
classiques était la cause des camps de concentration, qui sont en effet très rationnellement gérés.

Je ne suis pas de ces nouveaux philosophes et je risque même de paraître ringard, parce que je vais me contenter de quelques remarques de vocabulaire. Vous avez sans doute remarqué que j’ai une
certaine superstition de la langue française : je n’utilise presque jamais le vocabulaire aujourd’hui devenu ordinaire dans les débats politiques et à sciences-po. C’est qu’il me paraît que
les questions de mots sont essentielles. Ainsi gouvernance est d’un usage récent, et vient d’une tentative peut-être réussie d’étendre à la politique les méthodes de gestion des
entreprises privées. Ce terme est inséparable de l’idéologie néolibérale, qui nie la politique en la subordonnant à l’entreprise. Vous l’utilisez en un autre sens, si je vous comprends bien,
entendant par là tout simplement gouvernement : mais pourquoi ne pas dire alors gouvernement ?

Quand je dis « gouverner n’est pas gérer », je refuse de considérer que le gouvernement des Etats (la politique) soit de même nature que la gestion d’une entreprise. Et certes, il y a
une part de gestion dans la politique, mais vouloir gérer au lieu de gouverner, c’est nier la politique, c’est-à-dire la citoyenneté. Un chef d’entreprise n’est pas un ministre. Les décisions
d’un serviteur de l’Etat (ministre veut dire serviteur en latin) doivent obéir à la volonté du peuple ; un chef d’entreprise, même s’il respecte les travailleurs de son entreprise,
n’est pas leur serviteur. Si donc on prend les mots au sérieux, parler de gouvernance et de gestion au lieu de gouvernement revient à subordonner la politique à une pseudo-rationalité économique.
Telle n’est pas votre intention.

Et si je réfléchis sur les passions humaines et d’abord de la passion de la liberté, ce n’est pas par irrationalisme. Certes, j’aurais applaudi si le journaliste qui interroge le technocrate de
votre vidéo en était venu aux mains. Il arrive à la colère et à l’indignation d’être irrationnelles mais aussi d’aller dans le sens de la rationalité, et il ne s’agit pas alors de la rationalité
technique purement gestionnaire. Le cœur n’est pas opposé à la raison, et c’est pourquoi l’homme peut combattre de tout son être - corps et âme - au service des fins rationnelles que sont la
justice et la liberté (lesquelles ne vont pas l’une sans l’autre). Si gouverner, c’est faire que les hommes se donnent les moyens d’atteindre de telles fins, et non pas seulement gérer une
entreprise dont la finalité est d’abord de produire et de vendre, alors gouverner n’est pas gérer et n’a rien d’irrationnel.

J’ajoute que l’idéologie gestionnaire considérant toute activité humaine comme une entreprise, on ne voit pas comment peut fonctionner un hôpital ou même une simple maison médicale :
faudra-t-il par exemple que le médecin s’assure que le misérable qui demande du secours peut payer ? C’est contraire au serment d’Hippocrate. De la même façon une école n’est pas une
entreprise et ne saurait donc être gérée comme une usine de production. Des hôpitaux gérés par des administrateurs qui ne connaissent rien à la médecine, des théâtres lyriques gérés par des
administrateurs qui ne savent rien du chant et de la musique, etc. voilà le où nous en sommes aujourd’hui, même en dehors du champ de la politique proprement dite.

J’admets aussi ce que vous dites, à savoir qu’il arrive à des chefs d’entreprise de ne pas traiter leur personnel en esclave, tandis que nos politiques, et François Hollande en particulier, sont
prisonniers d’une vision que j’appelle gestionnaire : ils n’ont aucune idée politique. Et je ne crois pas absurde de soutenir que leur obsession de l’économie est une des raisons de leur
échec et d’abord de leurs échecs dans le domaine de l’économie.




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