7 juin 2012 4 07 /06 /juin /2012 08:44

Bloc-notes actualité
Quelques remarques sur le sort des professeurs débutants

par Jean-Michel Muglioni
En ligne le 7 juin 2012


Jean-Michel Muglioni se penche ici sur les conditions de travail des professeurs débutants. Elles ne sont pas seulement un obstacle à l'exercice de leur métier, elles participent aussi de ce qu'on pourrait appeler une destruction morale qui entrave toute vie sociale normale et les expose au mépris ouvertement affiché de l'administration. Comment alors s'étonner de la grave crise de recrutement qui frappe cette profession ?

Il arrive souvent que les professeurs qui commencent leur carrière n’obtiennent pas une nomination fixe et soient donc d’année en année (quand ce n’est pas pour des périodes plus courtes), parfois dix ans de suite, renvoyés d’un établissement à l’autre dans leur académie. Ce qui signifie qu’ils sont étrangers à leur établissement qui a lui-même à chaque rentrée un personnel nouveau. De telles conditions de travail interdisent tout véritable enseignement. Il semble même que parfois, alors qu’il serait possible de laisser le professeur dans le même établissement, on s’évertue à le déplacer pour lui montrer qu’il n’a aucun droit. Ce qu’il a été aisé de vérifier lorsque dans une discipline les professeurs en petit nombre se connaissent et peuvent suivre ce manège qui les fait tourner dans l’académie.

Non seulement le professeur ainsi promené ne peut asseoir son autorité comme il ferait dans un établissement où, connu de tous, il serait respecté avant même d’entrer en classe ; non seulement il ne peut travailler avec des collègues qu’il connaît et avec lesquels il pourrait faire équipe ; mais il lui devient très difficile de lier de vraies amitiés, comme il arrivait naguère quand de jeunes professeurs se rencontraient dans leurs premiers postes et demeuraient liés toute une vie. Une politique machiavélique de destruction du moral des troupes ne s’y prendrait pas autrement que l’administration de l’éducation nationale aujourd’hui. Il arrive parfois – pour ne pas dire souvent ou généralement – que les bureaux méprisent ouvertement les personnels enseignants et la puissance de plus en plus grande des rectorats est pour beaucoup dans cette situation. Ajoutez à cela la vieille manie française qui veut que les classes les plus difficiles et les emplois du temps les moins bons tombent toujours sur les plus jeunes, et vous aurez une idée de la sociologie et de la psychologie du corps enseignant. On ignore en haut lieu l’isolement moral et professionnel des débutants et lorsqu’on le perçoit, on le met sur le compte de leur incompétence ou d’un manque de formation.

J’oubliais que même dans un établissement où l’on est présent depuis longtemps, il arrive qu’on ne sache pas avant le jour de la rentrée son emploi du temps ni dans quelles classes on enseignera, comme si l’ubuesque prérentrée permettait de préparer les cours d’une année ou tout simplement d’organiser la garde de ses propres enfants…

Bref, il y a quelques mesures élémentaires d’organisation à prendre qui supposent que le ministre de l’Education nationale ait assez d’autorité pour changer l’état d’esprit de son administration et pour faire que les professeurs cessent d’être méprisés : vaste programme ! Et programme peu coûteux. Mais tant qu’on pensera toute chose en termes économiques, on ne fera rien.

 

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par Jean-Michel Muglioni - dans Bloc-notes actualité
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Vincent R. 28/07/2012 07:43


Le problème soulevé dans ce billet est réel: ne pas perdre de vue également la pression liée aux frais: être nommé sur plusieurs établissements engendre des surcoûts liés aux divers déplacements
que notre traitement ne permet pas de compenser. Heureusement, il y a des remboursements... mirobolants... Et cela attaque le moral déjà friable de beaucoup de professeurs placés dans ces
situations instables.  


J'abonde dans ce sens:


Si on considère raisonnablement que la reconnaissance soit la raison qui permette de vivre correctement dans son travail, la situation d'un TZR (Titulaire en Zone de Remplacement) freine,
handicape, cette dernière.En effet, déjà, comme je l'ai dit précédemment, la reconnaissance vue sous la forme d'une rétribution financière s'avère nettement insuffisante. Et cela est vrai même si
le traitement des professeurs se situe au dessus de la moyenne des salaires français. La reconnaissance liée aux collègues ressemble parfois à une sorte de mise au placard (même quand, comme moi,
on est jeune professeur!) car bien souvent ces derniers se réservent les classes les plus motivantes comme les classes à examen. Comme si on ne pouvait pas toucher au travail. Même parfois, sans
être spécialement suceptible, on vous fait comprendre que la progression doit être commune bien qu'il n'y ait aucune évaluation commune de prévue... Pour que ce soit "plus carré". Dans ce cas, ou
votre talent de professeur est remis en cause de façon injustifiée, ou la volonté de diriger (volonté de pouvoir exacerbée?) de l'un prend le dessus sur la délicatesse qu'il est convennu d'avoir
envers les autres a priori... Encore une fois, dans ce cas, on craint que vous ne touchiez au travail: pourquoi? Même concours (souvent même plus!) moins d'expérience, certes, parfois, et
alors? Et j'en passe... Je ne viens pas me plaindre mais observer par le prisme de la reconnaissance le billet de M. Muglioni.


La reconnaissance de la part du rectorat est inexistante, inexistante.


De la part de l'administration des établissements? Généralement, les proviseurs ou principaux et leurs adjoints ne sont pas du tout animés des mêmes enjeux que les professeurs et se moquent assez
des élèves. Généralement. La seule chose qui les intéresse c'est SURTOUT de ne pas se faire remarquer du rectorat, voire parfois d'être dans les petits papiers pédagogiques de ces derniers:
sorties scolaires (dans un établissement les élèves en "Lettres" sont allés voir Gremlins3 au cinéma ???) ? Voyage scolaire (jamais pendant les vacances bien sûr...)


Bref.


Reconnaissance de la part des familles? Je passe mon temps à expliquer mon métier et à démonter les incroyables préjugés que les gens en général ont sur cette si belle profession malgré
tout. Mais les familles s'en moquent en général. Elles ne sont pas disposées à se remettre en question, à évoluer.  Et puis la difficulté est que tout le monde soit allé à l'école
et en ce sens, chacun croît que ce qu'il a à dire sur le sujet est la Vérité, alors que ce n'est que sa vérité. Plus ou moins perçue d'ailleurs.


Il reste la reconnaissance des élèves qui, parfois, arrive. Du point de vue professionnel, il n'y a qu'elle qui compte. Si le reste est important, il n'est pas essentiel, pour moi.
 


M. Muglioni s'est très justement attaqué aux effets que cela peut produire en amont et en aval du concours car en effet, les conditions de travail ne participent pas du tout à l'attraction du
métier, ici j'insiste sur ce qui se passe en aval du concours: si devenir enseignant n'est pas chose aisée,  le rester encore moins.


 


 

Anthony LC 16/06/2012 16:54


Merci à vous Catherine et aussi à Jean


Les blogs de Laurence Hansen-Love, Christophe Colera, Claude Pérès, Frédéric Delorca, Dominique Giraudet et Jean Tellez
participent, avec une centaine d'autres dont le votre, à La commune des philosophes.

Mezetulle 07/06/2012 09:57


Les lecteurs trouveront de nombreux témoignages et commentaires en ce sens sur maints sites et forums, entre autres :


La vie moderne


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Sauver les lettres


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