31 octobre 1970 6 31 /10 /octobre /1970 11:42

Repères philosophiques de Jean-Michel Muglioni
Recension par Frédéric Dupin

En ligne le 13 novembre 2011

 

 

A la faveur de quelques succès de librairie, il arrive parfois qu’on évoque l’existence d’une mode, ou d’une vogue, en faveur de la philosophie. Les chroniques ou les magazines ajoutent ainsi souvent que le retour à Platon, à Descartes, à la pensée libre enfin, n’aurait en définitive rien de bien étonnant à l’heure où la crise ne touche manifestement pas que les « valeurs » marchandes. Dans ces conditions, aucune émission sérieuse ne saurait plus se priver des lumières du philosophe de service, garant, cela va de soi, de l’élévation du débat.

Certains éloges embarassent pourtant plus que bien des critiques. On peut en effet juger que ces demi-gloires médiatiques ne constituent pas la meilleure introduction, et même la meilleure défense, de la philosophie, en particulier à une heure où les bases de son enseignement au sein de l’école publique paraissent s’effriter. En l’espèce, ce n’est pas le moindre mérite du dernier ouvrage de Jean-Michel Muglioni Repères philosophiques, comment s’orienter dans la pensée? (Paris : Ellipses, 2010) que de nous permettre de mesurer l’étendue du malentendu.

 

 

La responsabilité de la pensée

 

La philosophie n’a en effet pas à venir combler un quelconque « déficit de sens », ni à prendre la relève des directeurs de conscience. Car loin de se proposer de satisfaire des besoins « spirituels » ou de dissiper des inquiétudes « existentielles », la philosophie prend plutôt pour point de départ une irréductible responsabilité : celle que chacun endosse à l’égard de sa propre pensée. Parce que nul ne peut en effet penser à la place d’autrui, il n’est pas de livres, de maîtres ou de réponses toute faites qui puissent nous dispenser de nous comprendre nous-mêmes, c’est-à-dire de prendre le risque de nos choix, de nos jugements. Il s’agira donc essentiellement de nous rendre aptes à assumer la complexité d’une tâche et d’un devoir prescrits par notre situation d’être pensant.

 

Toutefois, ce travail, ainsi dégagé et caractérisé, ne peut manquer d’apparaître d’abord comme insurmontable. La diversité des questions et des doutes qui assaillent le sujet simplement désireux de voir clair en lui-même est en effet de nature à décourager, voire à prévenir contre la philosophie. Le champ de la pensée demande ainsi à être d’abord balisé, cartographié. Pour reprendre une analogie qui domine l’ouvrage, de même qu’un massif montagneux présente des formes et des déclivités propres, qu’il s’agit de connaître où d’identifier avant de s’aventurer à tenter une ascension périlleuse, de même la réflexion présente sa propre topologie : c’est là la somme des obstacles et des problèmes incontournables que le libre jugement ne peut manquer de rencontrer sur sa route.

 

Jean-Michel Muglioni invite donc le lecteur au parcours de ces grandes difficultés, et c’est ainsi qu’il faut entendre le titre de l’ouvrage : Repères philosophiques, comment s’orienter dans la pensée? Car si l’auteur prend bien pour point de départ, et pour occasion, la liste des « repères » adossés au programme de philosophie de terminale, il ne s’agit pas de proposer un glossaire des termes techniques ou scolaires, mais bien d’expliciter les nuances et les problèmes dont la langue commune est porteuse. Distinguer persuader et convaincre n’a rien, par exemple, d’une pédanterie ou d’un raffinement intellectuel : c’est une nécessité pour qui veut comprendre ce que c’est que tenir pour vrai. De même, séparer le fait du droit revient simplement à comprendre pourquoi la possession ne suffit pas à assurer la propriété, c’est-à-dire pourquoi nous ne saurions nous satisfaire d’une réalité quelconque sans la libre sanction d’une légitimité ou d’un droit. 

 

Que l’étude de la langue naturelle suffise ainsi à découvrir les questions les plus profondes signifie donc à la fois que la philosophie n’est pas une discipline ésotérique, réservée à une improbable aristocratie du concept, et que la pensée peut faire l’objet d’un partage et d’une transmission, pour peu qu’on la regarde comme l’objet d’un véritable travail. Si la pensée convoque donc chacun à un exercice propre de ses forces et de son jugement, elle demande l’aide et le concours d’autrui. Elle veut culture et éducation.

 

 

 

L’idée de culture philosophique

 

Quelle place peuvent prendre, dans ces conditions, les grands auteurs de la tradition ? Quel usage peut-il en être fait lorsqu’on se propose de s’orienter soi-même dans la pensée? Il y a en effet un paradoxe à inviter d’une part au jugement autonome et simultanément à poser d’autre part comme un préalable la lecture et l’intelligence des philosophies passées. Comment l’exigence personnelle s’accommoderait-elle de ce qui ne manque souvent pas d’apparaître comme une forme de culte ou de soumission à une tradition scolaire?

 

Pour suivre à nouveau l’analogie de la marche en montagne, il faut ici d’abord reconnaître que nous ne sommes pas les premiers à chercher à arpenter le massif de la pensée. D’autres nous ont précédés dans ce travail ; de plus aguerris que nous ont ouvert des voies, proposé des chemins. A les suivre, nous apprendrons donc d’abord à marcher, à assurer nos prises. Aussi, et parce qu’un philosophe est un auteur dont on peut s’instruire de la vérité, nous ne lirons pas Kant ou Lucrèce pour nous informer des idées et des opinions d’hommes morts depuis parfois bien des siècles, ou pour payer notre obole à des hiérarchies académiques : nous chercherons à y apprendre quelque chose de la justice ou de la science, des passions ou de la foi, etc. Si Descartes et Platon sont encore lus, c’est en effet moins la suite d’une quelconque superstition historiographique, que parce que nous ne cessons de pouvoir nous y instruire, et parfois bien mieux qu’auprès de nombre de nos contemporains.

 

On ne saurait donc opposer l’exercice direct de la pensée, par l’élucidation du langage commun, et la constitution d’une culture philosophique. Se rendre familières les plus grandes pensées n’est pas se garnir l’esprit des préjugés du passé. Il s’agit moins de penser ce que Descartes ou Spinoza ont pensé que de penser avec eux le problème de la certitude ou celui de la servitude par exemple. La difficulté rencontrée alors dans la lecture et la compréhension d’une grande philosophie ne tient pas, ou du moins pas essentiellement, à la technicité de la langue ou à la distance que le temps a introduites entre elle et nous : elle tient à la difficulté inhérente du problème dont le texte est l’objet. S’il est difficile, par exemple, de lire la Critique de la raison pure, c’est d’abord parce qu’il est difficile de comprendre comment la science moderne et son déterminisme peuvent bien coexister avec le sentiment, présent en chacun, de l’irréductibilité de sa liberté. Ce qui est ce que Kant se propose justement de comprendre dans son œuvre critique.

 

S’orienter dans la pensée revient donc en définitive à considérer sa pensée comme l’objet d’un exercice ; exercice qui a ses règles, prescrites par la nature des choses et conservées dans les formes mêmes de la langue et du vocabulaire, et qui a ses maîtres. Les suivre ne signifie nullement abdiquer son jugement, mais plutôt lui donner l’entraînement et la force sans lesquels nul ne saurait surmonter les difficultés que le réel oppose à nos fragiles efforts de réflexion. Ainsi la culture philosophique peut-elle reconduire chacun à soi-même. Tel est bien le but de l’ouvrage.

 

 

 

Sur l’apprentissage de la philosophie

 

Nous nous sommes toutefois bornés, dans ce bref parcours, à de simples remarques de méthode. Celles-ci doivent néanmoins permettre de comprendre qu’aller plus loin aurait été refaire le travail de l’auteur lui-même. 

 

On ne peut en effet s’orienter dans la pensée qu’en pensant soi-même, en se mettant soi-même au travail sur un objet précis ; affronter les nuances et les pièges de la langue courante, se confronter à des textes philosophiques afin d’en mesurer la vérité, le tout à partir d’un objet circonscrit : il n’est pas d’autres moyens. Aussi est-il au fond absurde de « parler » d’un livre de philosophie comme on parle d’une chose ou d’une œuvre d'art. Un livre de philosophie n'est pas l'objet d'un jugement esthétique, puisqu'il invite au travail personnel et ne vaudra que par la part d'effort qu'on lui donne. Chacun tirera donc de la lecture de ces Repères des lumières proportionnées à son attention ; profondes pour qui acceptera de faire pour lui-même ce travail de distinction, superficielles pour qui croira que la « vraie » philosophie se trouve ailleurs que dans l'analyse rigoureuse de la langue commune. La séduction d'une certaine manière de parler, artificiellement obscure, peut en effet détourner bien des lecteurs, au point que la clarté devient parfois motif à destitution pour un public avide de sensations fortes. On sait par exemple qu'Alain a pu pâtir de cette réputation d'auteur « facile » simplement par ce que sa profondeur n'était pas feinte.

 

Il faut alors ici revenir à notre point de départ et s’interroger sur le sens de la « vogue » associée souvent aujourd’hui à la philosophie. Car il est en effet une manière de « faire de la philosophie » qui tout à la fois éloigne le lecteur des vraies questions et le ferme à la tradition de la pensée qu’est la tradition philosophique. Il suffit de faire défiler les auteurs sous les yeux du public, comme au spectacle. Les méditations des plus grands esprits deviennent alors les fantaisies curieuses livrées par l’histoire à la curiosité d’un auditoire dès lors libre de communier confortablement dans ses propres préjugés. Ce philosophe « montreur d’ours » a-t-il l’ambition d’éclairer qui que ce soit ? Qu’attendre d’une manière de penser qui consiste à regarder dans Descartes ou Epicure moins des maîtres à l’école de qui se mettre que des faire-valoir et des écoliers qu’il s’agirait de corriger? 

 

La pensée, avons-nous dit, constitue une responsabilité, qu’on peut certes refuser d’assumer, ou déléguer à d’autres, mais qui demande sa part d’effort et de travail. Que les lumières doivent être conquises contre l’aveuglement, toujours renaissant, c’est là un état de fait. Qu’on prétende en revanche instruire ou éclairer sans convoquer chacun à une discipline réelle, c’est une illusion, et même une supercherie. Il est donc possible de préférer qu’on parle ainsi moins de philosophie, mais qu’on en fasse davantage. Une telle distinction permettrait au moins de clarifier le sens et la portée de tout engouement pour la philosophie, en la distinguant des manières plus ou moins subtiles de participer à la manufacture des opinions et du spectacle.

 

Car une singularité de notre temps tient sans doute à ce que, s’il n’y a peut-être aujourd’hui jamais tant eu d’ « intellectuels » à s’exprimer et à écrire, tant d’ouvrages par lesquels « participer au débat », on a rarement tant manqué de gens instruits, c’est-à-dire d’esprits capables de s’orienter par eux-mêmes dans le dédale et le foisonnement des discours. La sanction médiatique ou la légitimation académique viennent alors au secours de pensées sans assise propre, dont l’avenir et la vocation sont de vivre, comme de mourir, avec la mode. Sous ce rapport, il ne peut y avoir de vogue philosophique, pas plus hier qu’aujourd’hui. Car penser consiste justement à ne pas mesurer ses idées à l’aune d’un air du temps, ce qui est simplement se refuser les conforts et les facilités prescrits par notre paresse.

 

A l’inverse, écrit et mûri par toute une carrière de professeur, préparé et prolongé en quelques manières par le travail d’éducation populaire que Jean-Michel Muglioni poursuit depuis octobre 2008 au sein de l’université conventionnelle, et en particulier de l’atelier Distinctions élémentaires, un livre comme celui-ci porte témoignage d’une pratique de la philosophie qui trouve sa justification en elle-même. Ce faisant, il invite le lecteur à s’autoriser de la même liberté, c’est-à-dire à congédier les discussions creuses et le parasitisme intellectuel qui usurpe le plus souvent ce qu’il croit honorer.

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© Frédéric Dupin et Mezetulle, 2011

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