Nucléaire : de quelle « nature » parle-t-on ?
par Didier Deleule (1)
La catastrophe qui s’abat sur le Japon nous rappelle opportunément que – quoi qu’en on dise – l’humanité n’est pas vraiment maîtresse et dominatrice de la nature.
D’ailleurs, de quelle nature s’agit-il ? Didier Deleule souligne que les contempteurs de la technique font comme si cette dernière contrariait la nature, alors que toute technique prolonge
et amplifie des phénomènes naturels, sans rien créer ex nihilo. Il conviendrait de se dégager de cette stérile alternative : bonne nature/mauvaise nature, et de renoncer à
considérer que la première doit à tout prix être préservée (de quoi ?) et que la seconde n’est que le fruit d’une fatalité sans reste (pour qui ?).
La catastrophe qui s’abat sur le Japon nous rappelle opportunément que – quoi qu’en on dise – l’humanité n’est pas vraiment maîtresse et dominatrice de la nature. D’ailleurs, au demeurant, de
quelle nature s’agit-il ? De la « bonne nature » récupérée au fil d’un néo-rousseauisme passablement naïf ? de l’épicurienne marâtre prête à sacrifier ses enfants ? Les
peuples premiers (comme on dit aujourd’hui) connaissent tous les secrets des plantes et vivent de cette manière en harmonie avec une nature bien consentante. Mais les occidentaux prédateurs n’ont
eu de cesse de martyriser la nature, d’en fouiller les profondeurs, d’en exploiter les ressources jusqu’à plus soif. Ils en paieraient naturellement (cela va sans dire) le prix. Les écologistes,
quant à eux, qui oublient volontiers leurs origines idéologiques hexagonales [la France de Vichy – l’inventeur du néologisme, Haeckel, songeait à autre chose : l’étude des relations entre
les organismes vivants (Generelle Morphologie der Organismus, 1866)] s’emparent du cataclysme pour faire valoir leurs droits (ce qui est de bonne guerre) ; les défenseurs du
nucléaire proclament que les catastrophes naturelles ne sauraient remettre en question l’efficacité et l’extrême utilité de leur maison (rien de plus normal). On serait tentés de les renvoyer dos
à dos. Ce serait oublier que, comme le disait le philosophe Francis Bacon, on ne triomphe de la nature qu’en lui obéissant : autrement dit, en étant en mesure de découvrir les lois (s’il y
en a) qui la gouvernent, qui l’orientent et qui, à l’occasion, la désorientent aussi. Les « écarts de la nature », les « monstruosités », étaient à son programme pour autant
qu’ils permettaient, mieux que le cours paisible et ordinaire de la réputée « nature », de révéler ses secrets et de mettre ainsi en évidence, à travers ses déviances mêmes (à nos yeux
en tout cas) les processus cachés qui en animent le dynamisme.
C’est donc que la nature – ou ce que nous désignons comme tel faute de mieux – serait perverse et pas seulement bienveillante. Le pari écologique qui – quoi qu’on en pense par ailleurs – repose
finalement sur le postulat d’une « bonne nature » ou, à tout le moins, d’une nature bien disposée (à tous les sens du terme), en prend un bon coup, et ce n’est pas le premier.
A bien y réfléchir, et quoi qu’en pensent ou disent les vichystes attardés et, à l’occasion, volontiers affalés sur le sofa heideggérien de la condamnation sans appel du triomphe de la technique
(notamment nucléaire) comme éminent symptôme de l’achèvement (aux deux sens du terme) de la métaphysique, on a tendance à oublier (pas l’Etre pour une fois !) que – quelles que soient les
critiques acerbes que l’on puisse (et doive) émettre à l’encontre de l’industrie nucléaire, de ses mensonges, de ses secrets, de ses dissimulations - cette dernière n’a fait qu’amplifier (et non
pas créer ex nihilo) un phénomène par ailleurs « naturel » (la radioactivité, pour dire les choses simplement), afin de lui conférer la possibilité (peut-être illusoire, peut-être
féconde) d’améliorer (malgré les risques évidents) le sort des populations humaines, dès lors qu’il s’agit de nucléaire civil (le Japon, faut-il le rappeler ? en a connu d’une autre
sorte).
La science, c’est bien connu, a toujours eu ses martyrs. Est-il besoin de souligner que le « polonium » a été fatal à Marie Curie ? Il conviendrait
néanmoins, semble-t-il, de se dégager de cette stérile alternative : bonne nature/mauvaise nature, et de renoncer à considérer que la première doit à tout prix être préservée (de
quoi ?) et que la seconde n’est que le fruit d’une fatalité sans reste (pour qui ?).
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© Didier Deleule et Mezetulle,
2011
1 - Professeur émérite de philosophie comparée des sciences sociales (Univ. Paris Ouest).
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