L'école réactionnaire
Lettre aux parents sur la réforme du recrutement des maîtres d'école
par Tristan Béal
Dans cette Lettre aux parents qui vient enrichir la série qu'il consacre ici à l'école,
Tristan Béal montre en quoi la séparation scolaire, qui soustrait l'enfant à sa vie domestique et le transforme en élève, précisément parce qu'elle l'enlève dans un autre monde, lui rend ce qui
lui est dû et le conduit vers le citoyen qu'il désire devenir. Loin d'être un enfermement, l'instruction est un élargissement : cette conception de l'écolenous vient de la Révolution
française.
Mais le maître, tel qu'il est aujourd'hui formé ou plutôt déformé, est-il vraiment prêt à effectuer cette institution? L'a-t-il lui-même reçue et suivie ? Pourrait-on
encore lui donner le nom d'instituteur ? Les révolutionnaires de 1789 avaient compris que le citoyen émancipé ne pouvait advenir que par l’école. Les réactionnaires de la fin du XXe siècle et du
début du XXIe l’ont eux aussi parfaitement compris, eux qui ont tout mis en place pour rendre l’école incapable de sa mission auguste. La récente réforme de la formation des maîtres en est la
preuve flagrante, preuve que nous entrons honteusement dans l’ère de l’école des âmes embourbées.
Parents,
J'aime, le matin, vous regarder accompagner vos enfants au seuil de l'école ; j'y vois là de votre part une marque de confiance à l'endroit de l'institution scolaire. Des esprits matérialistes,
pensant tout par le bas, comprendraient autrement cette scène matinale : ils y verraient une contrainte sociale résultant de votre travail ; ce qui est du reste la vérité de la loi instaurant le
service minimum d'accueil dans les écoles maternelles et primaires depuis la rentrée de 2009.
Néanmoins il est certain que vous ne considérez pas l'école comme une dérisoire garderie destinée à amuser vos enfants le temps que vous vous tuez à la tâche. L'école, avant tout, reste à vos
yeux un lieu où l'on vise l'indépendance ; même si, pour vous, cette indépendance est peut-être matérielle d’abord : ce que vous reconnaissez lorsque vous affirmez à votre enfant récalcitrant
que, s'il ne travaille pas bien maintenant, il n'aura pas un bon travail. L'indépendance qu'un instituteur veut que les élèves conquièrent est, quant à elle, une indépendance, osons le mot,
métaphysique : il s'agit de faire en sorte que l'élève ne révère rien d'autre que la vérité et qu'il apprenne à ne s'en remettre qu'à sa seule raison, pour que plus tard, en tant que citoyen, il
n'adule pas de fausses idoles et qu'il ne marche pas au pas. Autrement dit, cette école devant laquelle le matin vous quittez sereinement votre enfant est un lieu auguste de libération : votre
enfant devenu élève se rend plus libre en faisant, par exemple, de la grammaire et en justifiant la nature de tel ou tel mot. Au moment même où il dit que « table » est un nom commun parce qu'il
pourrait placer mentalement devant ce mot un article, votre enfant, certes sans en être conscient, fait l'expérience de son infrangible liberté : il est à lui-même son propre maître, il est le
seul auteur de sa parole. Pour jouer sur les mots, il raisonne au lieu de résonner le monde ; bref, il pense, suprême plaisir !
En cela, République et École sont intimement liées. L'École est le principe et la fin de la République, en d'autres termes. La République est cette organisation politique où le souverain est le
citoyen, où rien de ce qui est politique ne doit être étranger au citoyen. Elle n'est vraiment telle que si le citoyen reste vigilant au lieu d'acquiescer servilement à des décisions qu'il ne
cherche pas à entendre. Mais cette vigilance qui fait la citoyenneté du citoyen se cultive : d'où l'École. Pour que je passe tout au crible de ma raison, que je juge de chaque décision politique
selon l'intérêt général (qui n'est pas la somme d'intérêts particuliers, rappelons-le, mais l'intérêt de tout homme en tant qu'homme, qui vaut pour tout homme sans exception pour peu qu'il soit
honnête avec lui-même), il me faut avoir appris, dès mon plus jeune âge, à me servir de mon bon sens, cette faculté de distinguer le vrai du faux, à refuser la posture paresseuse qui consiste à
suivre sans (s')interroger. [ Haut de la page
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Ainsi la Révolution de 1789, qui fut suivie en 1792 par l'avènement de la Première république, fit de l’homme un citoyen. Renaissance traumatisante : il fallut cesser de croire, cesser de s’en
remettre à l’autorité du roi (du père) pour ne plus s’en remettre qu’à soi seul, à son propre jugement. La Révolution, du même coup, proclama l’égalité radicale de tous les hommes : en tant
qu’esprit, un homme en vaut un autre ; seul il est juge, seul il est l’auteur de ce qu’il pense. Cette entrée révolutionnaire dans l’âge de la majorité ce fut le refus de toute pensée sous
influence, d’une pensée d’apparat sans assise ferme. Une pensée n’est telle que si on en est l’auteur, que si on la porte de bout en bout. L’an de 1789 fut donc l’avènement du citoyen aux aguets
qui tient le pouvoir en respect : je ne crois plus seulement à ce que l’on me dit, je ne dis plus « oui » l’échine courbée et l’âme violentée, mais je me réveille ; et – comme le disait Alain –
la première action de celui qui cesse de somnoler est de secouer la tête dans un geste négatif, alors que celui qui s’endort opine du chef.
L’immense difficulté rencontrée par les révolutionnaires de 1789 fut d’instituer ce citoyen. Dans les choses humaines, on ne saurait détruire tous les bâtiments du hasard pour reconstruire selon
les seuls plans de la raison. En 1789, les hommes nouvellement citoyens étaient il y a peu des âmes serves et pliées sous le joug royal. Le moyen d’en faire des citoyens éclairés, le moyen de
combler l’intervalle entre les lois nouvelles et les mœurs héritées ? On insista donc sur l’instruction de la jeunesse et l’on réfléchit alors au statut du maître. Mains écrits de cette période
parlent de la formation des maîtres.
Il n'est toutefois pas difficile de voir dans ce lien organique qui se tissa peu après entre République et École un cercle logique : l'École suppose la République, c'est-à-dire un esprit public
éclairé, mais la République suppose elle aussi l'École, car un esprit éclairé se cultive. On ne peut sortir de ce cercle qu'en posant que République et École sont deux idées à l'aune desquelles
nous devons juger notre république et notre école ici et maintenant.
Or force est de constater que, pareillement armés de ces critères, nous ne pouvons que pointer la pauvreté de ces deux institutions telles qu'elles nous sont offertes.
Je sais qu'il n'est pas convenable de laver son linge sale autrement qu'en famille, comme l'on dit ; je sais aussi que notre hiérarchie, de plus en plus, invoque le droit de réserve des
fonctionnaires pour mieux nous museler ; néanmoins, je m'adresse à vous comme simple citoyen pour vous alerter, notamment sur la réforme du recrutement des maîtres d'école en cours
actuellement.
Tout métier s'apprend, et généralement en amont ; il faut aussi bel et bien commencer à un moment, se lancer dans sa tâche. Jusqu'à présent, l'instituteur placé devant des élèves avait reçu
auparavant une formation dans le cadre d'un IUFM (Institut Universitaire de Formation des Maîtres) à l'issue de laquelle on avait jugé qu'il était apte à enseigner. À présent, cette formation en
amont disparaît et se fait sur le tas : dès après son concours, le futur-mais-déjà-maître sera mis en présence d'élèves à qui, jusqu'aux vacances de la Toussaint, il fera cours sous la tutelle,
il est vrai, d'un maître « chevronné » (dixit le Ministère dans le Bulletin officiel n°13 du 1er avril
2010 ). Par la suite, cet instituteur-en-cours fera de longs remplacements ponctués chaque semaine par une journée de formation (où ? pour l'instant l'administration reste vague : à «
l’université ou [dans] tout autre structure qualifiée »). [ Haut de la
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À première vue, allez-vous me dire, il n'y a là rien de très choquant et je fais beaucoup de bruit pour rien. Surtout que vous n’ignorez pas que depuis longtemps des maîtres sont placés devant
vos enfants sans jamais avoir reçu la moindre formation, même sous la forme d'un tutorat expéditif de six semaines ! C'est la pratique connue sous le nom de « liste complémentaire » : vous
passiez le concours d'entrée à l'IUFM, vous le ratiez de peu mais vous étiez tout de même retenu : ayant été trop parcimonieux dans son recrutement, le Ministère se rendait compte durant l’année
scolaire bien entamée qu'il restait des classes sans maître. Vous étiez alors jeté sans autre forme de procès devant vos élèves sans passer par la case IUFM et vous enseigniez, vaille que vaille
– en attendant une formation ultérieure pour l'année suivante... Par conséquent, notre gouvernement met fin à une pratique hypocrite et a au moins le mérite (cynique ?) de jouer cartes sur
table.
En outre, nombreux étions-nous, nous maîtres stagiaires, à nous plaindre de la formation à nous dispensée dans le cadre des IUFM : souvent, celle-ci était par nous taxée de trop « théorique ». Ce
qui était dit derrière ce si beau mot pourtant, c'est que l'on y enseignait volontiers des billevesées, des choses n'ayant généralement rien à voir avec le métier dans sa pratique de tous les
jours. L'IUFM, autrement dit, était un lieu où se proféraient fréquemment de frivoles parlottes qu'il nous fallait pourtant écouter vu le salaire que l'État nous versait en tant que
fonctionnaires stagiaires. Et finalement, les seuls moments où nous nous épanouissions, c'était lorsque nous avions en charge une classe : là enfin nous enseignions, nous nous colletions à la
réalité de notre futur métier ! Par conséquent, pourquoi nous plaindre qu'à présent nous commencions notre carrière par la pratique et non par une vaine « théorie » ? Et puis, sincèrement,
n'est-ce pas en forgeant que l'on devient forgeron ? Certes...
Toutefois, parce que ce qui était fait auparavant confinait au ridicule, ce n’est pas une raison pour persister dans la destruction et le mépris ! En d'autres termes, sous prétexte que les IUFM
étaient communément de hauts lieux pataphysiques en matière d'enseignement (d'autres, plus radicaux et véraces, ajouteraient même que ces instituts étaient anti-républicains puisque l'élève n'y
était plus perçu comme une liberté en devenir mais comme une spontanéité à entretenir – et du spontanéisme pédagogique à la tyrannie molle mais ferme, il n'y a qu'un pas...), sous prétexte donc
que les IUFM n'avaient ordinairement aucune vertu, qu'entre leurs murs un dogme de mauvais aloi y était souvent professé, on croule tout en valorisant une pratique sans le moindre fondement
théorique. [ Haut de la page ]
Car ne nous en déplaise, à nous anciens maîtres stagiaires, rien n'est plus important que la théorie, c'est-à-dire la pensée. Avant d'enseigner à des élèves, il faut d'abord (s')être soi-même
enseigné : il faut avoir une orthographe irréprochable, un parler correct, un raisonnement rassis, une culture aussi bien littéraire, scientifique qu'historique, bref il faut être ce que l'on
appelait auparavant un honnête homme. Ce qui est donc révoltant dans ce nouveau recrutement des maîtres d'école, ce n'est pas tant la disparition des IUFM que l'éradication de la pensée comme
fondement de notre métier. Le cercle asinin de l'Éducation nationale est à présent bouclé ! Pour le dire encore plus fortement, il semblerait que notre gouvernement peu vergogneux veuille que des
ânes enseignent à des ânes. Et cela dans un seul but, pour que surtout n'arrive pas entre les murs d'une salle de classe cette si belle chose que l'on appelle une pensée en acte, une pensée qui
ne prend appui sur rien d'autre qu'elle seule, une pensée maîtresse d'elle-même, la pensée de celui qui s'élève vers la vérité... Notre État, qui n'a plus de républicain que le nom, ne veut plus
instituer des citoyens, par essence trop rétifs aux entregents et autres flagorneries gouvernementales ; notre État taulier ne cherche qu'une seule chose : à discipliner une future main d'œuvre
servile et obéissante aux ordres d'un patronat sans scrupules, une main d'œuvre à qui l'on interdira le loisir de penser sous prétexte de l'abrutir de loisirs avilissants, bref des ânes qui
s'ignoreront tels et ne verront pas la longe invisible qui les traînera où l'on jugera bon de les conduire. Et ainsi, à côté d'écoles (privées, pour la plupart) où l'on continuera d'enseigner
selon le bon sens à une jeunesse destinée à commander, pulluleront de contre-écoles où l'on amusera vainement une future humanité superfétatoire, bêtes de somme ignorantes et diminuées de vrai et
de bien.
Souvenons-nous de nos cours d'histoire et remarquons que la République telle que nous la connaissons est non seulement déjà bien travestie mais surtout fort jeune : elle est âgée d'un peu plus de
deux siècles (sans compter les nombreux intermèdes autoritaires voire fascistes qu'elle a connus depuis 1792). Autrement dit, le despotisme, à l'échelle de l'histoire humaine, est la chose
gouvernementale la mieux partagée. Tâchons donc que, sous des oripeaux faussement chatoyants, l'obscurantisme ne renaisse pas aux dépens de la liberté, de l'égalité et de la fraternité.
Les Révolutionnaires de 1789 avaient compris que le citoyen émancipé ne pouvait advenir que par l’école. Les Réactionnaires de la fin du XXe siècle et du début du XXIe l’ont eux aussi
parfaitement compris, eux qui ont tout mis en place pour rendre l’école incapable de sa mission auguste, eux qui ont ravalé l’école à n’être plus qu’un lieu sombre d’abrutissement et
d’enfermement. La récente réforme de la formation des maîtres en est la preuve flagrante, preuve que nous entrons honteusement dans l’ère de l’école des ânes, l’ère de l’école des âmes
embourbées.
Dans son Rapport sur l’établissement des écoles normales primaires en date du 1er avril 1878, Paul Bert, père fondateur, avec Jules Ferry, de l'instruction obligatoire et de l'école
gratuite et laïque, notait que « l'éducation du peuple sera ce qu'aura été celle de l'instituteur ». En tant que citoyens, il est par conséquent de notre devoir le plus impérieux de faire barre
sur notre gouvernement et de ne pas laisser s'instaurer l'école réactionnaire qui se dessine sous nos yeux…
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[Lire les autres articles de Tristan Béal sur ce blog]
Le 25 février à Beauvais (20h30, Théâtre du Beauvaisis) sera créée la dramatique musicale de Catherine Kintzler
Du corps sonore au signe passionné : entretien imaginaire entre d'Alembert et J.-J. Rousseau.
Avec l'Orchestre de l'Oise "Le Concert" sous la direction de Thierry Pélicant, Catherine Manandaza soprano, Daniel Galvez-Vallejo ténor, l'association "Imagine" - les extraits musicaux sont pris
dans Rousseau, Rameau, Pergolèse, Vivaldi, Philidor, Gluck.
Jean-Jacques Rousseau : Eric Perré ; Jean d'Alembert : Eric Péron.
Chorégraphie : Isabelle Dufau
Mise en scène et dramaturgie : Eric Perré.
Cette pièce est issue d'une commande passée à Catherine Kintzler par l'association "Le Comptoir des artistes" qui en assure la production, avec notamment le soutien du Conseil général de l'Oise.
Cinq représentations auront lieu : Beauvais 25 février, Méru 12 mai, Pont Sainte-Maxence 24 juin, Ermenonville 15 septembre, Montmorency 13 octobre.
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