17 septembre 1970 4 17 /09 /septembre /1970 18:59

L'école réactionnaire
Lettre aux parents sur la réforme du recrutement des maîtres d'école
par Tristan Béal

En ligne le 27 avril 2010


Dans cette Lettre aux parents qui vient enrichir la série qu'il consacre ici à l'école, Tristan Béal montre en quoi la séparation scolaire, qui soustrait l'enfant à sa vie domestique et le transforme en élève, précisément parce qu'elle l'enlève dans un autre monde, lui rend ce qui lui est dû et le conduit vers le citoyen qu'il désire devenir. Loin d'être un enfermement, l'instruction est un élargissement : cette conception de l'écolenous vient de la Révolution française.

Mais le maître, tel qu'il est aujourd'hui formé ou plutôt déformé, est-il vraiment prêt à effectuer cette institution? L'a-t-il lui-même reçue et suivie ? Pourrait-on encore lui donner le nom d'instituteur ? Les révolutionnaires de 1789 avaient compris que le citoyen émancipé ne pouvait advenir que par l’école. Les réactionnaires de la fin du XXe siècle et du début du XXIe l’ont eux aussi parfaitement compris, eux qui ont tout mis en place pour rendre l’école incapable de sa mission auguste. La récente réforme de la formation des maîtres en est la preuve flagrante, preuve que nous entrons honteusement dans l’ère de l’école des âmes embourbées.

Parents,


J'aime, le matin, vous regarder accompagner vos enfants au seuil de l'école ; j'y vois là de votre part une marque de confiance à l'endroit de l'institution scolaire. Des esprits matérialistes, pensant tout par le bas, comprendraient autrement cette scène matinale : ils y verraient une contrainte sociale résultant de votre travail ; ce qui est du reste la vérité de la loi instaurant le service minimum d'accueil dans les écoles maternelles et primaires depuis la rentrée de 2009.


Néanmoins il est certain que vous ne considérez pas l'école comme une dérisoire garderie destinée à amuser vos enfants le temps que vous vous tuez à la tâche. L'école, avant tout, reste à vos yeux un lieu où l'on vise l'indépendance ; même si, pour vous, cette indépendance est peut-être matérielle d’abord : ce que vous reconnaissez lorsque vous affirmez à votre enfant récalcitrant que, s'il ne travaille pas bien maintenant, il n'aura pas un bon travail. L'indépendance qu'un instituteur veut que les élèves conquièrent est, quant à elle, une indépendance, osons le mot, métaphysique : il s'agit de faire en sorte que l'élève ne révère rien d'autre que la vérité et qu'il apprenne à ne s'en remettre qu'à sa seule raison, pour que plus tard, en tant que citoyen, il n'adule pas de fausses idoles et qu'il ne marche pas au pas. Autrement dit, cette école devant laquelle le matin vous quittez sereinement votre enfant est un lieu auguste de libération : votre enfant devenu élève se rend plus libre en faisant, par exemple, de la grammaire et en justifiant la nature de tel ou tel mot. Au moment même où il dit que « table » est un nom commun parce qu'il pourrait placer mentalement devant ce mot un article, votre enfant, certes sans en être conscient, fait l'expérience de son infrangible liberté : il est à lui-même son propre maître, il est le seul auteur de sa parole. Pour jouer sur les mots, il raisonne au lieu de résonner le monde ; bref, il pense, suprême plaisir !


En cela, République et École sont intimement liées. L'École est le principe et la fin de la République, en d'autres termes. La République est cette organisation politique où le souverain est le citoyen, où rien de ce qui est politique ne doit être étranger au citoyen. Elle n'est vraiment telle que si le citoyen reste vigilant au lieu d'acquiescer servilement à des décisions qu'il ne cherche pas à entendre. Mais cette vigilance qui fait la citoyenneté du citoyen se cultive : d'où l'École. Pour que je passe tout au crible de ma raison, que je juge de chaque décision politique selon l'intérêt général (qui n'est pas la somme d'intérêts particuliers, rappelons-le, mais l'intérêt de tout homme en tant qu'homme, qui vaut pour tout homme sans exception pour peu qu'il soit honnête avec lui-même), il me faut avoir appris, dès mon plus jeune âge, à me servir de mon bon sens, cette faculté de distinguer le vrai du faux, à refuser la posture paresseuse qui consiste à suivre sans (s')interroger. 
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Ainsi la Révolution de 1789, qui fut suivie en 1792 par l'avènement de la Première république, fit de l’homme un citoyen. Renaissance traumatisante : il fallut cesser de croire, cesser de s’en remettre à l’autorité du roi (du père) pour ne plus s’en remettre qu’à soi seul, à son propre jugement. La Révolution, du même coup, proclama l’égalité radicale de tous les hommes : en tant qu’esprit, un homme en vaut un autre ; seul il est juge, seul il est l’auteur de ce qu’il pense. Cette entrée révolutionnaire dans l’âge de la majorité ce fut le refus de toute pensée sous influence, d’une pensée d’apparat sans assise ferme. Une pensée n’est telle que si on en est l’auteur, que si on la porte de bout en bout. L’an de 1789 fut donc l’avènement du citoyen aux aguets qui tient le pouvoir en respect : je ne crois plus seulement à ce que l’on me dit, je ne dis plus « oui » l’échine courbée et l’âme violentée, mais je me réveille ; et – comme le disait Alain – la première action de celui qui cesse de somnoler est de secouer la tête dans un geste négatif, alors que celui qui s’endort opine du chef.


L’immense difficulté rencontrée par les révolutionnaires de 1789 fut d’instituer ce citoyen. Dans les choses humaines, on ne saurait détruire tous les bâtiments du hasard pour reconstruire selon les seuls plans de la raison. En 1789, les hommes nouvellement citoyens étaient il y a peu des âmes serves et pliées sous le joug royal. Le moyen d’en faire des citoyens éclairés, le moyen de combler l’intervalle entre les lois nouvelles et les mœurs héritées ? On insista donc sur l’instruction de la jeunesse et l’on réfléchit alors au statut du maître. Mains écrits de cette période parlent de la formation des maîtres.


Il n'est toutefois pas difficile de voir dans ce lien organique qui se tissa peu après entre République et École un cercle logique : l'École suppose la République, c'est-à-dire un esprit public éclairé, mais la République suppose elle aussi l'École, car un esprit éclairé se cultive. On ne peut sortir de ce cercle qu'en posant que République et École sont deux idées à l'aune desquelles nous devons juger notre république et notre école ici et maintenant.
Or force est de constater que, pareillement armés de ces critères, nous ne pouvons que pointer la pauvreté de ces deux institutions telles qu'elles nous sont offertes.


Je sais qu'il n'est pas convenable de laver son linge sale autrement qu'en famille, comme l'on dit ; je sais aussi que notre hiérarchie, de plus en plus, invoque le droit de réserve des fonctionnaires pour mieux nous museler ; néanmoins, je m'adresse à vous comme simple citoyen pour vous alerter, notamment sur la réforme du recrutement des maîtres d'école en cours actuellement.
Tout métier s'apprend, et généralement en amont ; il faut aussi bel et bien commencer à un moment, se lancer dans sa tâche. Jusqu'à présent, l'instituteur placé devant des élèves avait reçu auparavant une formation dans le cadre d'un IUFM (Institut Universitaire de Formation des Maîtres) à l'issue de laquelle on avait jugé qu'il était apte à enseigner. À présent, cette formation en amont disparaît et se fait sur le tas : dès après son concours, le futur-mais-déjà-maître sera mis en présence d'élèves à qui, jusqu'aux vacances de la Toussaint, il fera cours sous la tutelle, il est vrai, d'un maître « chevronné » (dixit le Ministère dans le Bulletin officiel n°13 du 1er avril 2010 ). Par la suite, cet instituteur-en-cours fera de longs remplacements ponctués chaque semaine par une journée de formation (où ? pour l'instant l'administration reste vague : à « l’université ou [dans] tout autre structure qualifiée »). 
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À première vue, allez-vous me dire, il n'y a là rien de très choquant et je fais beaucoup de bruit pour rien. Surtout que vous n’ignorez pas que depuis longtemps des maîtres sont placés devant vos enfants sans jamais avoir reçu la moindre formation, même sous la forme d'un tutorat expéditif de six semaines ! C'est la pratique connue sous le nom de « liste complémentaire » : vous passiez le concours d'entrée à l'IUFM, vous le ratiez de peu mais vous étiez tout de même retenu : ayant été trop parcimonieux dans son recrutement, le Ministère se rendait compte durant l’année scolaire bien entamée qu'il restait des classes sans maître. Vous étiez alors jeté sans autre forme de procès devant vos élèves sans passer par la case IUFM et vous enseigniez, vaille que vaille – en attendant une formation ultérieure pour l'année suivante... Par conséquent, notre gouvernement met fin à une pratique hypocrite et a au moins le mérite (cynique ?) de jouer cartes sur table.


En outre, nombreux étions-nous, nous maîtres stagiaires, à nous plaindre de la formation à nous dispensée dans le cadre des IUFM : souvent, celle-ci était par nous taxée de trop « théorique ». Ce qui était dit derrière ce si beau mot pourtant, c'est que l'on y enseignait volontiers des billevesées, des choses n'ayant généralement rien à voir avec le métier dans sa pratique de tous les jours. L'IUFM, autrement dit, était un lieu où se proféraient fréquemment de frivoles parlottes qu'il nous fallait pourtant écouter vu le salaire que l'État nous versait en tant que fonctionnaires stagiaires. Et finalement, les seuls moments où nous nous épanouissions, c'était lorsque nous avions en charge une classe : là enfin nous enseignions, nous nous colletions à la réalité de notre futur métier ! Par conséquent, pourquoi nous plaindre qu'à présent nous commencions notre carrière par la pratique et non par une vaine « théorie » ? Et puis, sincèrement, n'est-ce pas en forgeant que l'on devient forgeron ? Certes...


Toutefois, parce que ce qui était fait auparavant confinait au ridicule, ce n’est pas une raison pour persister dans la destruction et le mépris ! En d'autres termes, sous prétexte que les IUFM étaient communément de hauts lieux pataphysiques en matière d'enseignement (d'autres, plus radicaux et véraces, ajouteraient même que ces instituts étaient anti-républicains puisque l'élève n'y était plus perçu comme une liberté en devenir mais comme une spontanéité à entretenir – et du spontanéisme pédagogique à la tyrannie molle mais ferme, il n'y a qu'un pas...), sous prétexte donc que les IUFM n'avaient ordinairement aucune vertu, qu'entre leurs murs un dogme de mauvais aloi y était souvent professé, on croule tout en valorisant une pratique sans le moindre fondement théorique. 
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Car ne nous en déplaise, à nous anciens maîtres stagiaires, rien n'est plus important que la théorie, c'est-à-dire la pensée. Avant d'enseigner à des élèves, il faut d'abord (s')être soi-même enseigné : il faut avoir une orthographe irréprochable, un parler correct, un raisonnement rassis, une culture aussi bien littéraire, scientifique qu'historique, bref il faut être ce que l'on appelait auparavant un honnête homme. Ce qui est donc révoltant dans ce nouveau recrutement des maîtres d'école, ce n'est pas tant la disparition des IUFM que l'éradication de la pensée comme fondement de notre métier. Le cercle asinin de l'Éducation nationale est à présent bouclé ! Pour le dire encore plus fortement, il semblerait que notre gouvernement peu vergogneux veuille que des ânes enseignent à des ânes. Et cela dans un seul but, pour que surtout n'arrive pas entre les murs d'une salle de classe cette si belle chose que l'on appelle une pensée en acte, une pensée qui ne prend appui sur rien d'autre qu'elle seule, une pensée maîtresse d'elle-même, la pensée de celui qui s'élève vers la vérité... Notre État, qui n'a plus de républicain que le nom, ne veut plus instituer des citoyens, par essence trop rétifs aux entregents et autres flagorneries gouvernementales ; notre État taulier ne cherche qu'une seule chose : à discipliner une future main d'œuvre servile et obéissante aux ordres d'un patronat sans scrupules, une main d'œuvre à qui l'on interdira le loisir de penser sous prétexte de l'abrutir de loisirs avilissants, bref des ânes qui s'ignoreront tels et ne verront pas la longe invisible qui les traînera où l'on jugera bon de les conduire. Et ainsi, à côté d'écoles (privées, pour la plupart) où l'on continuera d'enseigner selon le bon sens à une jeunesse destinée à commander, pulluleront de contre-écoles où l'on amusera vainement une future humanité superfétatoire, bêtes de somme ignorantes et diminuées de vrai et de bien. 


Souvenons-nous de nos cours d'histoire et remarquons que la République telle que nous la connaissons est non seulement déjà bien travestie mais surtout fort jeune : elle est âgée d'un peu plus de deux siècles (sans compter les nombreux intermèdes autoritaires voire fascistes qu'elle a connus depuis 1792). Autrement dit, le despotisme, à l'échelle de l'histoire humaine, est la chose gouvernementale la mieux partagée. Tâchons donc que, sous des oripeaux faussement chatoyants, l'obscurantisme ne renaisse pas aux dépens de la liberté, de l'égalité et de la fraternité.


Les Révolutionnaires de 1789 avaient compris que le citoyen émancipé ne pouvait advenir que par l’école. Les Réactionnaires de la fin du XXe siècle et du début du XXIe l’ont eux aussi parfaitement compris, eux qui ont tout mis en place pour rendre l’école incapable de sa mission auguste, eux qui ont ravalé l’école à n’être plus qu’un lieu sombre d’abrutissement et d’enfermement. La récente réforme de la formation des maîtres en est la preuve flagrante, preuve que nous entrons honteusement dans l’ère de l’école des ânes, l’ère de l’école des âmes embourbées.


Dans son Rapport sur l’établissement des écoles normales primaires en date du 1er avril 1878, Paul Bert, père fondateur, avec Jules Ferry, de l'instruction obligatoire et de l'école gratuite et laïque, notait que « l'éducation du peuple sera ce qu'aura été celle de l'instituteur ». En tant que citoyens, il est par conséquent de notre devoir le plus impérieux de faire barre sur notre gouvernement et de ne pas laisser s'instaurer l'école réactionnaire qui se dessine sous nos yeux…

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commentaires

Philippe Thémiot 12/08/2010 12:05



Votre article, monsieur, montre la haute idée que vous vous faites de l'école et... de vous-même, au regard de ce qui était, selon vous, fréquemment enseigné à l'IUFM. Si vos arguments sont
irrécusables en ce qui concerne l'évolution historique, permettez-moi tout de même de vous rappeler que l'intelligence ne fait pas bon ménage avec les généralités et les amalgames dont vous usez
pour décrire cette institution évidemment imparfaite que fut l'IUFM. En vous joignant bien facilement au concert de critiques que vous professez ici, vous ne faites que confondre ce que vous avez
peut-être vécu vous-même avec une analyse objective de ce qui était régulièrement pratiqué et vous vous placez en juge plutôt qu'en témoin ou qu'en analyste. Vous déservez ainsi votre propos au
lieu de l'adosser à des éléments objectifs. La réalité du fonctionnement de l'IUFM était composite, et selon les régions, les formateurs, la proximité de l'université, la présence de la
recherche, la collaboration avec les autres formateurs (conseillers pédagogiques, IEN, professeurs expérimentés détachés pour des missions, etc.) les fonctionnements et l'efficacité de la
formation était bien différente. Dés sa naissance, l'IUFM a été critiquée par tous, y compris par ses acteurs. Nombre des voix qui se faisaient entendre refusaient de participer à son
amélioration et estimaient que chacun devait faire le ménage chez soi. L'honnêteté conduit à reconnaître que cette structure gênait les deux institutions de référence, à savoir l'université (qui
ne reconnaissait pas la dimension scientifique de ce qui y était professé, considérant que la formation professionnlle à la pédagogie n'était et n'est toujours pas digne d'intérêt, il suffit
d'analyser le recrutement des futurs formateurs...) et l'éducation nationale (qui a toujours considéré cette instance comme un concurrent qui forme comme bon lui semble, en électron libre).
L'IUFM était dés lors appelée à disparaître au moins pour cette raison que vous n'éoquez nullement, n'étaient les causes financières et idéologiques qui prévalent actuellement. Des stratégies
d'évolution de l'IUFM ont été proposées, imaginées, inventoriées, sans que jamais elles ne soient mises en oeuvre, ce qui appuie mon propos : il n'y avait pas réellement de volonté politique de
transformer cette structure. Des mouvements, des groupes d'intérêt (tout particulièrement dans le second degré, en particulier les groupesz d'agrégés) travaillaient par ailleurs à la détruire,
car les groupes disciplinaires ont toujours considéré avec dédain ce qui concernait ce qu'ils appellent "le pédagogisme" (ex : "Sauvons les lettres"). Ils ont servi de caution et ont été
brillamment instrumentalisés pour parvenir à la destruction du système de formation. Mais vous le savez, détruire est plus facile que transformer, réformer, adapter. En traitant la structure IUFM
comme vous le faites, vous effectuez un de ces jugements à l'emporte-pièce qui occasionnent des solutions radicales telles que celle choisie actuellement. Vous ne faites donc pas bon usage de vos
connaissances historiques et je récuse donc l'incohérence de votre approche de cette question complexe que vous devriez traiter avec davantage de finesse, dois-je dire, de délicatesse, monsieur
le censeur., quitte à être moi-m^me censuré...



Tristan Béal 19/08/2010 19:37



Mezetulle a reçu la réponse de Tristan Béal.


*****


A la lecture de votre commentaire, je vois, Monsieur, que vous n’avez pas été dupe de tous ces adverbes minorants que je me suis pourtant forcé d’utiliser dans tous les passages de cette lettre
où il était question des IUFM (« volontiers », « généralement » et autres « fréquemment » ou « communément »). Je ne puis nier, en effet, la profonde
désillusion que je nourris à l’encontre de mon année d’IUFM.



Vous regrettez toutefois que je ne me sois pas cantonné au simple rôle de « témoin » au lieu de tenir des propos aussi outrageants et désobligeants à l'égard de l'institution en tant
que telle. Autrement dit, il est profondément malhonnête de ma part, à vous lire, d'extrapoler d'une expérience toute personnelle (une année de formation dans tel IUFM de la région parisienne)
une prétendue « analyse » qui n'est bien plutôt qu'une vulgaire condamnation sans mesure et sans appel de l'IUFM en tant qu'IUFM.



Il y a donc témoignage chez moi, témoignage qui ne peut être que la conséquence d'un « jugement » : je ne peux écrire ce que j'écris que parce que je juge ma catastrophique année
d'IUFM à l'aune de ce que pensais qu'elle aurait dû être* et que malheureusement elle n'a pas été. (En passant, sachant que la création des IUFM est une conséquence de la « loi Jospin »
de juillet 1989, loi anti-laïque et anti-républicaine**, on peut se demander si dès le départ la « structure IUFM » n'était pas vicieuse dans son principe.)



Par conséquent, il y a bel et bien, comme l'on dit maintenant, un ressenti chez moi (qui confine au ressentiment – triste passion, je vous l'accorde) ; mais de là à dire qu'il n'y a pas
d'« éléments objectifs » dans ce qui n'est peut-être qu'une piètre diatribe, voilà ce que je ne vous accorde pas : à moins que tous deux nous ne puissions parler de la même chose
sous prétexte que nous risquions de tenir à son sujet des propos différents. Mais avouez-moi que c'est un peu léger de refuser une critique au motif qu'elle prend pied sur une expérience
obligatoirement individuelle. Sinon autant nous taire, vous comme moi.
Mais, heureusement, tel n'est pas le cas, nous pouvons nous entretenir, et cela sans la moindre « censure ».



Or donc, l'IUFM, ou plutôt : les IUFM. Car, à bien vous lire, l'IUFM que j'ai fréquenté et où je me suis quelque peu ennuyé n'est pas le miroir de tous les IUFM, puisque la réalité de l'IUFM
est « composite » : ce qui s'apparentait à de l'impéritie au delà de la Seine pouvait tutoyer l'excellence en deçà. Pourquoi pas ? Quelle déveine pour moi de ne pas m'être
rencontré au bon moment au bon endroit !


 


Néanmoins, si tant est que l'IUFM où je me trouvais n'accomplissait pas dans toute son excellence l'idée d'IUFM, peut-être cela tenait-il à l'organisation même des IUFM, de tous les IUFM. Je
reconnais là mon ignorance, mais le recrutement des professeurs d'IUFM ne relevait-il pas de la simple cooptation ? A moins qu'il n'y ait eu un concours national de formateurs ? En
outre, existait-il un système d'inspection ? Comme à l'université (il y a bien « universitaire » dans l'appellation IUFM), les professeurs étaient-ils tenus de publier l'état de
leurs travaux ? En d'autres termes, y avait-il une instance quelconque permettant de « falsifier » les propos tenus au sein des IUFM ?


 


Il est certain en tout cas que je n'ai jamais fait l'expérience dans l'IUFM que j'ai fréquenté de la moindre résistance à la politique scolaire d'Etat. Vous écrivez que l'IUFM a toujours été tenu
pour un « concurrent » de l'Education nationale, un lieu où une grande liberté à l'égard du Ministère se donnait à voir. J'y ai au contraire toujours remarqué une servile propension à
être la caisse de résonance du pédagogisme d'Etat. Si résistance il y a, c'est seulement maintenant, alors que l'Etat semble défendre une politique tout sauf pédagogiste (si on entend par cet
adjectif un enseignement préférant à la monstration du vrai le libre tâtonnement au milieu des doux bruits de la classe).


 


Vous parlez avec amertume du « dédain » de certains, de leur refus de considérer le travail des professeurs d'IUFM comme « scientifique » ; et vous me semblez fort marri
de n'être pas ainsi reconnu par ceux qui pourtant sont vos pairs, méprisants « agrégés » ou pas. De toute façon, à quoi s'attendre de leur part quand, entre les murs des IUFM -
pardon ! me voilà en train de généraliser sans vergogne : entre les murs de l'IUFM que j'ai fréquenté, on n'avait de cesse de claironner que l'enseignant en tant que sachant ne valait
pas tripette et que mieux valait quitter cette posture savante pour celle plus humble et vraie d'animateur pédagogique ? Je ne remarque là de leur part qu'une réaction saine et de bon
sens : un lieu d'enseignement où l'on conspue aussi ouvertement le savoir disciplinaire, avouez que cela semble peu sérieux, peu « scientifique », et que l'on en rirait si cela
n'avait de fâcheuses conséquences sur nos chères têtes blondes...


 


Pour finir, je voudrais vous faire comprendre la difficile position où, avec d'autres, je me trouve, cette position que l'on pourrait appeler (en souvenir – hilarant – des ces chevaliers qui,
dans le Sacré Graal ! des Monty Python, ne cessent de dire « ni ») celle du « ni-ni » : ni IUFM, ni (dés)ordre libéral.



Vous écrivez que certains professeurs – disons, pour faire vite : les réactionnaires –  ont été « brillamment instrumentalisés » : que leur (saine) critique des IUFM et
du pédagogisme qui y avait libre cours a été récupérée par le pouvoir en place et qu'elle a servi, malgré elle, à démanteler les fameux IUFM et à donner naissance à une réforme du 
recrutement des maîtres tout simplement ignoble et indigne d'un Etat se disant une République. Et c'est là la force, la fourberie de nos gouvernants : utiliser ce qui de prime abord est vrai
(l'inutilité des IUFM, voire leur dangerosité) et le subvertir à ce point qu'on n'a plus affaire qu'à une pure malhonnêteté. Que les IUFM aient été le séjour d'une pédagogie anti-républicaine,
qu'une partie du corps professoral lui-même mais aussi maints syndicats soient presque entièrement séduits par les sirènes du pédagogisme et par le refus d'instituer réellement le souverain, ce
n'est pas une raison pour viser la même fin (l'avilissement des futurs citoyens) en usant de moyens différents (instaurer le maître asinin).


 


Je crains encore dans ces lignes d'avoir manqué de « finesse » et de « délicatesse », mais reconnaissez au moins que je ne vous ai nullement censuré, comme vous le craigniez.
Autrement dit, que nous ne nous accordions pas, que nous n'envisagions pas notre fonction « du même côté du mystère », n'empêche pas que nous puissions débattre librement et
paisiblement. Je me souviens de ma première inspection, lors de laquelle j'ai tenu à mon inspecteur des propos du même tonneau que ceux dont je viens de vous rebattre les oreilles : que, si
je suivais vraiment ses directives (par exemple, lors d'une dictée, compter les bonnes graphies et seulement celles-ci, au risque de voir dans un parfait analphabète l'épigone de Proust), je me
condamnais à mes yeux à faire quelque chose de proprement dégradant et pour moi et surtout pour les élèves, que c'était là les mépriser au lieu de les élever. Mi-menaçant, mi-badin, cet
inspecteur de l'Education nationale m'avait alors répondu laconiquement, mettant fin ainsi chez moi à toute velléité de prosélytisme : « Je peux vous faire changer de métier »...


 


De tout mon cœur jamais je ne souhaiterai qu'un collègue n'ayant pas les mêmes idées en matière pédagogique soit inquiété ou bâillonné, et ce n'est pas parce que, sous le régime hypocritement
autoritaire de la « loi Jospin », nous avons été nombreux à être obligés de nous taire ou d'être rééduqués (et là je pèse mes mots, sans simplement avoir le puéril souci de choquer),
qu'il faudrait à présent condamner à un honteux silence tous les désobéisseurs et autres défendeurs des IUFM.


* Cela aurait été quoi, une année réussie de formation ? Eh bien, déjà, cela n'aurait pas été une année, mais deux voire trois. Quelques années, donc, vouées à toutes les disciplines qu'il nous
faudrait enseigner durant notre longue carrière, à des séjours dans différentes classes et des entretiens avec des maîtres volontaires pour recevoir les maîtres stagiaires, c'est-à-dire une sorte
de compagnonnage (mais pas tel que celui pauvrement ourdi en ce moment), à des prises en main de classes de tous les niveaux devant les maîtres titulaires et puis sans, et à des enseignements
tels que la philosophie, l'histoire de l'école comme institution et comme idée. Et bien sûr, toutes ces années en étant fonctionnaire, payé et cotisant pour la retraite !


** Anti-laïque et anti-républicaine, cette loi l'est en ce que, en mettant l'élève au centre du système éducatif (« le service public de l'éducation est conçu et organisé en fonction des
élèves et des étudiants »), elle fait de celui-ci un usager et de l'école une simple suiveuse qui se nie dans cette attitude ancillaire, attitude qui, avouons-le, est devenue la sienne,
enjointe qu'elle est à présent de se montrer sous ses plus beaux atours et de proposer des offres d'enseignement plus chatoyantes les unes que les autres. Si cela n'est pas prostituer
l'école ! Dit sans ambages, l'école libérale contre laquelle vous comme moi luttons, cette école de l'offre pédagogique la plus variée n'est que la conséquence de l'école amoindrie voulue et
imposée par la gauche du socialisme abâtardi de 1989...




Tristan Béal 09/07/2010 18:45



On a porté dernièrement à ma connaissance un fait qui révèle un autre côté de la réforme dite de la « masterisation ».


Dans cette réforme, je voyais un dramatique retrait de l'État dans son obligation scolaire en ceci qu'il comptait mettre sciemment devant les élèves des maîtres qui n'auront pas vraiment le
statut de maître, c'est-à-dire d'éclaireur, mais qui seront là seulement pour amuser les foules et faire en sorte que le zoo scolaire ne retentisse pas
trop de bruits alentour.


Une chose que je n'avais pas vue et qui est, disons-le, le corollaire économique de cette trahison anti-républicaine, c'est la prolifération d'officines privées
se disant pouvoir vendre la meilleure préparation aux nouveaux concours de recrutement des maîtres et des professeurs.


Je rappelle qu'il y a peu, lors de la formation dispensée dans le cadre des IUFM, les maîtres-stagiaires avaient déjà un statut de fonctionnaire et une rétribution comptant pour leur retraite. À
présent, le futur impétrant au CRPE est un pauvre candidat tourmenté et ne sachant comment apaiser ses peurs sinon en signant chèque sur chèque.


Lisons la brochure d'une de ces officines tenue, fait plein de sel, par un ancien instituteur, boutique pédagogique qui se dit numéro un des « faiseurs de profs » depuis 1997.


Derrière l'autosatisfaction d'avoir formé déjà 36 000 stagiaires et d'afficher « 96% de stagiaires satisfaits », la stratégie marketing de Forprof,
pour ne pas la nommer, est des plus goûteuses : il s'agit ni plus ni moins de tirer parti du désarroi et de l'angoisse suscités par la perspective d'être confronté à une classe
sans aucune préparation. Et d'en appeler même à la littérature syndicale pour montrer toute l'horreur de cette réforme abominable du CRPE : « 
En envoyant les profs stagiaires devant les classes sans aucune préparation, le gouvernement institutionnalise le bizutage des futurs enseignants » (citation du Sgen-CFDT reprise d'un
article de L'Express intitulé « Enseignant : le bizutage permanent »).


D'où la réaction généreuse de notre convoiteux margoulin en choses pédagogiques : «  Le Centre National Forprof (qui a préparé 36 000 stagiaires en 13
ans) partage totalement le point de vue de L'Express, du Sgen-CFDT et du président du CDIUFM. Il faut savoir que dès cette année, au 1er
septembre, les 10 000 lauréats du CRPE 2010 vont se retrouver devant une classe de primaire sans jamais avoir enseigné et sans formation préalable au métier de
professeur des écoles. C'est ce que L'Express appelle le "bizutage permanent". Pour ma part, j'ai une fille qui est en âge de passer ce concours
et je ne lui souhaiterais jamais de se retrouver devant une classe sans préparation à sa nouvelle fonction. C'est à haut risque. J'ai été professeur des écoles pendant 20 ans et je connais trop
les vertus et difficultés du métier. Aussi, le Centre National Forprof a décidé de proposer, dès cet été 2010, des stages spécifiques de FORMATION PÉDAGOGIQUE à la prise en main et à la gestion
d'une classe du primaire. Nous voulons que cette première année à haut risque soit réussie. »


Partant, à la lecture de cette brochure, si j'avais à passer le CRPE et que j'aie eu déjà l'habitude, en tant qu'élève, d'avoir recours à de telles officines
privées aux charmes rassurants, je sortirais mon chéquier et choisirais parmi les quatre offres présentées : cours en présence, cours par correspondance, concours blancs écrits et mises en
situation d'oral, cours en E-le@rning. Tarif des cours en présence (qui ont lieu tous les samedis du 17 avril au 10 juillet) : 990 euros. On peut ajouter à cela un stage intensif d'été (990
euros), 3 concours blancs (580 euros) ainsi qu'un tutorat individuel (prix de ce « coaching pédagogique » (sic) : 240 euros). Pour
les candidats désireux de suivre des cours toutes l'année, la facture s'élève à 1 300 euros. Le montant des cours par correspondance s'élève à 440 euros. L'entreprise propose également un stage
de prise en main et de gestion de la classe : 600 euros.


D'où un calcul simple : pour une préparation sérieuse, c'est-à-dire des cours sur l'ensemble de l'année scolaire avec deux concours blancs préparant aux épreuves écrites et orales, le tremblant
candidat au CRPE doit signer un chèque de la modique somme de 2 000 euros environ.


Néanmoins, étant déjà instituteur, mais jugeant que mes mauvaises notes d'inspection sont à jamais dirimantes pour mon avancement, j'envisage sereinement de
créer moi-même mon petit commerce et de me faire négociant scolaire, c'est-à-dire vivre sans aucune gêne une contradiction dans les termes : scolaire vient du grec skolè qui veut dire « loisir » et négociant vient
du préfixe négatif nec et de otium qui veut dire lui aussi « loisir » mais en
latin.



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