24 octobre 1970 6 24 /10 /octobre /1970 17:28

La cigale et la fourmi
Peut-on parler de « cigales » grecques
et les opposer aux « fourmis » du Nord ?

par Jean-Michel Muglioni

En ligne le 28 septembre 2011


Jean-Michel Muglioni refuse le modèle de la fourmilière qui lui semble être le seul « idéal » aujourd’hui proposé aux hommes par les politiques : travailler plus !


C’était en hiver ; leur grain étant mouillé, les fourmis le faisaient sécher. Une cigale qui avait faim leur demanda de quoi manger. Les fourmis lui dirent : « Pourquoi, pendant l’été, n’amassais-tu pas, toi aussi, des provisions ? – Je n’en avais pas le temps, répondit la cigale : je chantais mélodieusement. » Les fourmis lui rirent au nez : « Eh bien ! dirent-elles, si tu chantais en été, danse en hiver. » Cette fable montre qu’en toute affaire il faut se garder de la négligence, si l’on veut éviter le chagrin et le danger. (La cigale et la fourmi, Esope (VIIe-Ve siècle avant J.-C.), Fables, traduction de Claude Terreaux, Arléa, 1994).
La fable d’Esope condamne sans appel la cigale. Il y manque l’ironie de La Fontaine dont le poème chante, et donc sauve les cigales, c’est-à-dire les poètes. La Fontaine n’est pas dupe de l’avarice d’une fourmi peu prêteuse.

Nous devons à Platon un éloge des cigales dans un mythe que Socrate raconte à Phèdre au bord de l’Ilisos, tous deux accablés par la chaleur de l’été attique et envoûtés par le chant des cigales. Les érudits n’ont pas trouvé l’origine de ce mythe qu’on croit donc généralement inventé par Platon. Or n’est-ce pas d’abord l’inversion de la fable d’Esope et de l’éloge de l’avarice ordinaire ?

Paraphrasons. Dans les temps anciens, à l’époque où les Muses révélèrent le chant aux hommes, certains d’entre eux furent à ce point mis hors d’eux-mêmes par le plaisir qu’ils éprouvèrent, qu’ils en oublièrent le boire et le manger et qu’à force de chanter sans éprouver ni faim ni soif ils moururent sans même s’en rendre compte. Les cigales sont la métamorphose de ces hommes : ils revivent ainsi comme ils ont vécu, chantant tout le jour, étrangers aux nécessités de l’existence, libérés par leur amour de la musique du besoin dont les fourmis de la fable sont esclaves. Et les Muses leur ont donné pour mission après leur mort de leur dire qui parmi les hommes les ont honorées, et particulièrement qui a chanté la plus musicale des musiques : à l'aînée, Calliope, et à sa cadette Uranie, ceux que les cigales signalent, ce sont les hommes qui passent leur vie à philosopher et qui honorent la musique propre à ces deux Muses ; car, entre toutes, avec le ciel pour principal objet et les questions de l'ordre divin aussi bien qu'humain, ce sont elles qui font entendre les plus beaux accents ! (trad. Léon Robin, Belles lettres 1983).
Comme toujours, le mythe platonicien est une exhortation à philosopher : ici, à poursuivre le dialogue au lieu de se laisser abattre par la chaleur de midi et de faire la sieste. « Nous avons donc, tu vois, conclut Socrate, mille raisons de parler et de ne pas nous endormir à l'heure de midi. » L’indifférence philosophique aux nécessités de l’existence, au besoin qui accapare les hommes, est symbolisée par la cigale, et ne signifie plus la paresse : il n’est pas question de faire la sieste ! Et il est essentiel que cette indifférence vienne de ce que les cigales éprouvent comme les hommes d’autrefois dont elles sont la métamorphose un plaisir extrême à chanter : l’oubli de satisfaire les besoins élémentaires ne vient pas d’une étourderie ou d’un idéal ascétique, mais de l’amour irrésistible qui emporte celui qui a une fois vu et éprouvé la beauté de ce qu’il y a de plus beau. Les cigales que les fourmis de la fable d’Esope méprisent sont devenues chez Platon les hommes qui consacrent leur vie à la pensée, libres et non prisonniers de la nécessité, vie qu’autrefois on disait libérale et non servile. Aristote bientôt pourra écrire que l’homme d’affaire est contre nature.

Certains commentateurs politiques opposent les cigales grecques et les fourmis du Nord. C’est beaucoup d’honneur pour la corruption générale qui a sévi pendant des années en Grèce. C’est assez bien vu pour juger un modèle dont mes amis allemands n’ont eux-mêmes que faire, n’ayant pas la fourmilière pour idéal politique. Quiconque aime la musique, c’est-à-dire, au sens que ce terme avait dans la Grèce antique, la culture de l’esprit, quiconque n’a pas perdu le sens esthétique et la volonté de comprendre, doit préférer le vieil homme qui, assis devant la porte d’un riche, contemple le ciel bleu et attend l’aumône, à l’homme affairé qui accumule plus qu’il ne pourra jamais consommer - et je parle d’un travailleur acharné qui ne prend pas le temps de jouir de ses richesses.

Que nous devions consacrer au travail assez de temps pour ne pas vivre aux dépens d’esclaves, soit ! Que chacun paie son tribut à la nécessité et même trouve dans le travail une discipline qui lui apprenne à régler ses désirs, soit ! Le mendiant est un profiteur. Mais la part de la vie dévolue aux nécessités n’est guère musicale. Nous avons réparti l’esclavage au nom des droits de l’homme : est-ce une raison pour en faire un idéal ? Pourquoi travailler plus ? L’entrepreneur est utile à la société mais sa vie n’est pas enviable. Il faut lui rendre hommage s’il « donne » du travail, le chômage en effet n’ayant rien de commun avec le loisir des cigales. Mais faire de l’entreprise l’unique modèle de nos enfants est un non-sens. Reprochons plutôt aux Grecs d’aujourd’hui d’avoir voulu imiter la croissance européenne : cette folie est plus grave que le fait d’avoir faussé les statistiques ou d’avoir oublié que ne pas payer ses impôts ou ses cotisations sociales finit parfois par coûter cher.
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© Jean-Michel Muglioni, 2011

 

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par Jean-Michel Muglioni - dans Politique - société
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C.A 28/09/2011 21:13



   Pendant des siècles la noblesse achetait à crédit son train de vie plus ou moins fastueux ; économiser sou à sou était considéré , d'un mauvais oeil , comme étant une attitude
"bourgeoise" . On se souviendra que même les princes eurent recours au Mont-de-Piété comme le rappelle l'anecdote sur le prince de Joinville qui lança le surnom de "Ma Tante" pour désigner
l'actuel Crédit Municipal .


Molière a créé il me semble une adaptation de la fable de la cigale et de la fourmi dans son Avare . Je retiens ces deux extraits opposant la "cigale" Cléante qui désire l'argent lui permettant
de jouir de la vie ( il ajoute même qu'il y a aussi un âge privilégié pour jouir avec le plus de délectation des plaisirs de l'existence ) et la "fourmi" Harpagon dont les répliques
conviendraient parfaitement à nos agioteurs modernes , les traders et barons du CAC 40 . "Entasser écu sur écu" devient un but en soi , et un triste destin pour celui qui le choisit ,
l'entrepreneur , le malheur de notre époque est qu'il a calculé qu'il pouvait gagner encore plus en poussant tout le monde a prendre le même morne but que lui . 


 


Acte I , scène 1


( Cléante maudit l'avarice d'Harpagon .)


Cléante Car enfin peut−on rien voir de plus cruel que cette rigoureuse épargne qu'on exerce sur nous, que cette sécheresse étrange où
l'on nous fait languir ? Et que nous servira d'avoir du bien, s'il ne nous vient que dans le temps que nous ne serons plus dans le bel âge d'en jouir(...)


 


Acte II , scène 2


( Cléante se rend compte que l'usurier à qui il veut emprunter de l'argent n'est autre que son propre père . )


Maître SimonMonsieur est la personne qui veut vous emprunter les quinze mille livres dont je vous ai parlé.
HarpagonComment, pendard ? c'est toi qui t'abandonnes à ces coupables extrémités ?


CléanteComment, mon père ? c'est vous qui vous portez à ces honteuses actions ?


HarpagonC'est toi qui te veux ruiner par des emprunts si condamnables ?
CléanteC'est vous qui cherchez à vous enrichir par des usures si criminelles ?
HarpagonOses−tu bien, après cela, paroître devant moi !
CléanteOsez−vous bien, après cela, vous présenter aux yeux du monde ?
HarpagonN'as−tu point de honte, dis−moi, d'en venir à ces débauches−là ? de te précipiter dans des dépenses
effroyables ? et de faire une honteuse dissipation du bien que tes parents t'ont amassé avec tant de sueurs ?
CléanteNe rougissez−vous point de déshonorer votre condition par les commerces que vous faites ? de sacrifier gloire et
réputation au désir insatiable d'entasser écu sur écu, et de renchérir, en fait d'intérêts, sur les plus infâmes subtilités qu'aient jamais inventées les plus célèbres usuriers ? 


HarpagonOte−toi de mes yeux, coquin ! ôte−toi de mes yeux !
CléanteQui est plus criminel, à votre avis, ou celui qui achète un argent dont il a besoin, ou bien celui qui vole un argent dont
il n'a que faire ?



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