25 janvier 2013 5 25 /01 /janvier /2013 18:48

Bloc-notes actualité
Condorcet : la condamnation au progrès et la liberté

En ligne le 25 janvier 2013


Dans le cadre d'un dossier intitulé L'irréligion du progrès, préparé et présenté par Frédéric Ménager-Aranyi (1) , le site Nonfiction.fr publie un article de Catherine Kintzler, « Condorcet : la condamnation au progrès et la liberté ».

En voici deux extraits :


Dramatisée par les circonstances tragiques dans lesquelles elle fut écrite, l'Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain est l'un des ouvrages les plus célèbres de Condorcet. Pourtant les thèses en sont souvent méconnues ou dédaignées. Il n'est pas rare aujourd'hui de rencontrer des appréciations péjoratives sur la notion même de progrès, tenue pour une naïveté à laquelle croyaient les hommes des Lumières. Dans ce dédain général Rousseau fait figure d'exception révérée : le développement ultérieur de l'histoire, où la conjugaison des techniques de pointe et de la misère est universellement répandue, aurait donné raison à Rousseau et tort à Condorcet.Effectivement, Condorcet aurait tort si sa théorie du progrès était à la fois descriptive et historique au sens actuel du terme. Or elle n'est ni l'un ni l'autre.[....]

Condorcet raisonne ici en mathématicien et en physiocrate. Considérons la masse des vérités existantes. Tout se passe comme si cette masse était affectée d'un coefficient d'accroissement : elle augmente. Avec elle augmentent la puissance générale de la science et le pouvoir de l'humanité, prise en général, sur le monde. Mais ici l'humanité en général ne désigne qu'un peuple théorique dont la masse des vérités est la manifestation cérébrale. Considérons à présent un peuple réel et posons la question de savoir comment il pourra se comporter à l'égard de cette masse. Il peut la maîtriser et l'utiliser, il peut aussi la subir, le choix entre ces deux possibilités étant lié au degré d'extension et au degré d'intensité des connaissances dont il jouit.De sorte que si l'on veut que la masse des vérités, dont l'augmentation est en elle-même un phénomène de progrès général, devienne la source d'un progrès et d'un mieux-être réels, il faut prévenir le progrès aveugle et mécanique issu de la nature des choses par un progrès volontaire issu de la sagesse des dispositions humaines. S'il n'est pas constamment devancé, prévenu et forcé vers l'avant, le progrès se retourne contre ceux qui l'ont suscité, écrase ceux qui ne l'ont pas maîtrisé, et engendre la pire des décadences.

  Lire l'intégralité du texte sur le site Nonfiction.

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commentaires

en passant 26/01/2013 16:18


 


L'article parle de la nécessité d'un équilibre entre les progrès moraux et les progrès scientifiques pour éviter que les progrès scientifiques ne conduisent à des problèmes.


 


Cette nécessité se constate sur différents exemples :


1) Condorcet donne l'exemple explicite de l'accroissement de la population : un progrès technique diminue la mortalité, la population augmente, cela diminue les effets du premier progrès
technique. Il en faut donc d'autres.


2) La démarche de progrès technique face à la démarche de progrès politique : l'automatisation des tâches devrait permettre d'avoir besoin de moins de travail humain. En théorie, c'est une bonne
nouvelle car cela diminue les efforts à fournir par l'humanité. En pratique, c'est une menace pour la catégorie de la population qui va perdre son emploi, à cause d'insuffisance du cadre
politique.


3) La démarche de progrès politique face à elle-même : l'entrée dans la production de la Chine est en principe une bonne nouvelle (plus d'efficacité, pour les économistes ; de meilleures
conditions de vie pour les Chinois). En pratique, c'est une menace pour les occidentaux, à cause d'insuffisance du cadre politique.


 


Sur le premier cas de figure, on peut remarquer que l'augmentation de la population n'est pas une fatalité. Tous les Etats essaient d'avoir une politique démographique. L'exemple (extrême)
chinois montre qu'une telle politique peut être efficace. Dans son essai sur l'Algérie de 1957 (sauf erreur), Raymond Aron prend l'exemple suivant : dans son propre intérêt, il serait souhaitable
que la population algérienne se stabilise, mais il est impossible que ce soit la France qui prenne les mesures politiques correspondantes. Pour lui, c'est un argument de plus pour que la France
s'en aille.


On peut d'ailleurs compléter ses remarques, car on sait que la population algérienne a continué à augmenter après l'indépendance, de 10 millions à environ 37 millions. Cela ne conduit pas (pour
l'instant) à trop de perturbations grâce aux réserves (finies) de ce pays en hydrocarbures.


Dans un entretien télévisé que je ne retrouve plus sur le site de l'INA, le même Raymond Aron indique que le développement industriel reste indispensable à ce stade pour répondre aux besoins de
la population mondiale, mais qu'on peut se poser la question de ce que serait une civilisation industrielle à l'équilibre (c'est une évolution qui ne lui semblait pas impossible).


 


Sur le second cas de figure, il est important de souligner que cela montre une différence importante entre démarche technique et démarche philosophico-politique : la démarche technique a
globalement tenu ses promesses, ce n'est pas le cas de la démarche philosophico-politique qui est, pour les pays occidentaux en particulier, la principale source de menace qui pèse sur ces pays.


Il ne s'agit pas d'en faire reproche aux praticiens de cette démarche, car elle est beaucoup plus difficile par nature. Simplement, ce constat devrait les inciter à plus de modestie et de
prudence dans leur démarche, ce qui n'est pas toujours le cas. Il y a bien sûr aussi des menaces venant de nouvelles techniques, mais qui sont liées à un défaut de contrôle dans leur mise en
oeuvre, qui relève donc plus de la démarche politique.


 


Sur le troisième cas de figure, cela montre le besoin que la démarche philosophico-politique se fasse avec plus de stabilité. Cela conduit donc à se demander ce qui manque en termes de stabilité,
et donc à entrer dans des considérations pratiques sur la conduite de cette démarche.


Il faut tout d'abord remarquer que Condorcet écrit à une époque plus simple que l'époque actuelle : dans l'Immortalité (sauf erreur), Kundera fait dire à l'un de ses personnages, une femme
ingénieur en cybernétique, qu'elle n'est pas capable de savoir pourquoi son ascenceur fait des caprices. Et elle continue en disant que Goethe était sans doute l'un des derniers hommes à pouvoir
avoir une vue d'ensemble sur les connaissances humaines de son époque.


Cet exemple littéraire montre qu'il y a bien un problème pratique d'organisation du débat et des connaissances, qui se posait aussi à l'époque de Condorcet (tout le monde n'était pas Goethe) mais
à un moindre degré (il y avait moins de connaissances, une société moins complexe).


Cette organisation nécessaire du débat est à rapprocher de la critique de la religion. Il est reproché par l'article d'avoir recours à des éléments non démontrés, ce qui montrerait qu'il faut se
passer des religions, y compris de la religion naturelle ou de la religion patriotique par exemple. Tout devrait être soumis à une critique radicale et être fondé en raison. Peut-être est-ce vrai
en théorie. Mais en pratique, le résultat constaté ces dernières décennies dans l'organisation du débat public, c'est l'abolition de toute institution et de toute règle selon le mécanisme suivant
: une critique est émise contre la règle. Elle ne peut pas se défendre par un argument imparable, fondé en raison. Elle se voit attaquée par un mouvement de foule, et elle disparaît. Mais la
critique originelle était-elle, elle, fondée en raison ?


Cette instabilité induite dans le débat public par la combinaison du refus de tout élément non démontré, de la finitude de la raison humaine et des passions humaines pourrait donc conduire à
souhaiter un peu plus de patience à l'égard des règles et coutumes, même si elles ne sont pas justifiées par des arguments incontestables en raison : non pour un besoin théorique, mais pour un
besoin pratique.


On aurait besoin d'admettre un minimum de références communes sur la base de la confiance, afin de garder assez de stabilité. Mais ce n'est pas la route qui a été suivie, car avec la prolongation
des études (par exemple peu avant 1968) on a une couche importante de gens relativement libérés des contraintes matérielles se livrant à une critique tout azimuth, mais pas toujours très
approfondie, d'une société complexe. Cela conduit à une certaine instabilité et à une perte de qualité du débat public qui peut sembler inquiétante.


De même, l'article dit à juste titre que les formations techniques ne doivent pas priver du savoir théorique correspondant et des moyens d'émancipation intellectuelle. Mais en pratique, les
métiers techniques sont suffisamment complexes pour occuper valablement une formation, et inversement l'enseignement en histoire ou en philosophie au niveau du lycée ou de l'université ne
suffisent pas à être réellement autonome. Il n'est donc pas certain, par exemple, que le mécanisme du collège unique soit plus justifié que l'orientation plus rapide des allemands, dans l'optique
de l'article.

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