22 octobre 1970 4 22 /10 /octobre /1970 15:54

Chapeau ou casquette ? Non : béret !
par Catherine Kintzler

En ligne le 26 juillet 2011


La randonnée en montagne s'accompagne d'un plaisir préliminaire que Mezetulle savoure à petites bouchées gourmandes la veille d'un départ : préparer le sac (1). Le contenu de ce dernier a déjà été effleuré dans l'article Jogger ou randonneur . Mais outre le sac, on emporte aussi bien sûr tout ce qu'on met sur soi : voilà une mine presque inépuisable de questions passionnantes toujours mal décidées, de choix déchirants. Les enjeux de ces choix ne sont peut-être pas aussi amples que ceux que Mezetulle a naguère soulevés dans Couette ou couverture, mais ils méritent une petite pensée tout de même.


Prenons les choses par le haut. Impensable de partir en montagne sans couvre-chef. J'exclus d'emblée la randonnée hivernale, qui fait l'unanimité avec le très disgracieux et triste bonnet, m'en tenant à la sortie d'été où un soleil agressif est en principe de la partie. A observer les coutumes reçues par les randonneurs rencontrés en montagne depuis plus de trente ans, un dilemme oppose généralement ceux du chapeau (dont le concept technique inclut aussi le bob) et ceux de la casquette. Mais ni l'un ni l'autre ne convient vraiment : il faut trouver une troisième voie.

Le chapeau, gracieuse civilité au cœur de la nature

Longtemps, j'ai eu un faible pour le chapeau.
Indémodable, le chapeau soutient sa prétention au prestige, il unit avec une pointe d'affectation le passé et le présent, le rural et l'urbain, la rigueur de la symétrie et l'artiste désordre d'une crâne inclination, il admet des déclinaisons infinies dans le genre et dans le port, coiffant gracieusement hommes et femmes selon leur morphologie et leur complexion. Imbattable pour la politesse, par le raffinement du geste qui l'ôte ou qui le recoiffe, le chapeau affirme une sorte d'entêtement des bonnes manières, un attachement à la civilité et à la frivolité dans des lieux où elles sont d'autant plus urgentes qu'elles paraissent hors-sujet. Il ponctue ostensiblement la présence humaine dans une nature par définition indifférente, quand elle n'est pas hostile. Même dans la version commando brousse-léopard qui s'acharne à l'abrutir tout en l'amollissant, il conserve quelque chose qui ressemble à de la préciosité, il sort toujours un peu du rang.

Côté technique, il n'est pas dépourvu de vertus. Protégeant aussi bien et simultanément front, oreilles et nuque par une ombre propice, il ne demande aucun ajustement laborieux dans les changements d'exposition. Sa coiffe loin ou près du crâne selon son degré d'enfoncement permet une ventilation réglable. Son ample visibilité n'est pas à négliger.


Je l'ai pourtant abandonné, le réservant à des lieux plus avenants et domestiqués où seules ses qualités brillent, alors que la montagne - même moyenne - parcourue sac au dos souligne ses défauts et les rend presque permanents. Le vent des crêtes le transforme en fanion capricieux et bruyant, et le fixer par une jugulaire ne sert qu'à l'empêcher de s'envoler tout à fait - sans compter que ce cordon disgracieux vient s'emmêler avec celui des lunettes de soleil. Qu'il soit ou non agité par le vent, son bord arrière vient frotter le haut du sac. Enfin, un peu trop volumineux, il est assez difficile à ranger, et quand on le roule pour le glisser dans le sac, il en sort flapi, affreusement ondulé sur les bords, ayant perdu toute sa superbe... c'était bien la peine.



Le bob : un chapeau avili


Mais pourquoi s'enorgueillir d'un chapeau à larges bords? Il y a le bob, qui reste tout de même un chapeau si on en analyse la composition : coiffe ourlée d'un bord circulaire régulier. Consciencieusement enfoncé sur la tête, le bob résiste aux rafales et ne tutoie jamais le haut du sac à dos. Malléable, il se love aisément dans la poche du sac, et en ressort inchangé : puisqu'elle est déjà toujours froissée, sa mocheté demeure imperturbable. Voilà le hic - car ne parlons pas de la prétendue protection qu'il offre, toujours obtenue au prix d'un inconfort ; trop près de la peau, il habille plus qu'il n'abrite. Mais surtout sa laideur inattaquable vient à bout de n'importe quelle tête, si altière soit-elle. Je n'ai jamais vu personne qui, coiffé de ce stupide couvre-chef, n'ait pas l'air d'un demeuré ou au mieux d'une cloche.
En fait, pour qu'il soit présentable et qu'il ait quelque vertu flatteuse, il faudrait le porter comme celui des matelots américains : bords retroussés, ce qui revient à en annuler l'intérêt. Lequel, si on réfléchit bien, se borne principalement à être jetable sans regret, vu son coût dérisoire - et même parfois nul, distribué comme goodie. Que l'on prenne la chose dans un sens - « Je ne vaux rien et la preuve c'est que je suis moche » - ou dans l'autre -
« Je suis moche et mon excuse c'est que je ne vaux rien » -, le bob reste irréversible, présentant toujours la même face jusque dans cette espèce d'humilité ostentatoire. Il suffit de voir une profusion de bobs plongeant sur le nez de troupes ambulantes bon enfant qui s'extasient à chaque détour du sentier pour se sentir presque coupable d'être un peu moins moche, un peu moins débraillé, un peu plus distant. Le bob ne rabat pas seulement le chapeau à son moment idiot, il le trahit ; c'est un chapeau avili, passé à la lessiveuse. [ Haut de la page ]



La casquette et son urbanité décalée


Une solution de compromis serait de bricoler le bob pour le porter retroussé partiellement, de manière à former une visière. Mais là, il est évident que la casquette le surclasse. Même si on la choisit exempte de blason brodé snobinard, branchouillard et coûteux, même lorsqu'elle est aussi modeste que le bob, elle n'affiche pas d'orgueilleuse laideur. Il faut même reconnaître qu'elle peut avoir une certaine classe, sans bien sûr atteindre celle du chapeau dont elle conserve quelque chose de l'insolence urbaine, en la poussant parfois aux limites de la provocation. Porter en montagne une casquette de rappeur noire à visière plate obstinément orientée de travers même si le soleil tape de l'autre côté, c'est sans aucun doute inadapté et générateur de souffrance inutile, mais on sent bien que c'est exprès - et là, dans ces circonstances, il y a une esthétique porteuse d'une morale de l'exception devant laquelle on ne peut que s'incliner, même si on la trouve un peu tapageuse.


Si l'on modère ces extravagances baroques, la casquette en général ne fait pas mauvaise figure en montagne. Moins sensible au vent qu'un chapeau, elle protège bien les yeux d'une lumière malfaisante et se montre adaptée au port du sac à dos.  Mais les oreilles exposées... hum.. ce n'est pas toujours l'idéal. Pour le rangement dans le sac, elle est en revanche pire que le chapeau, avec sa visière rigide et cassante. Enfin, il faut bien l'avouer : plutôt seyante sur la tête des hommes, elle convient généralement très mal aux femmes. A moins d'étudier savamment le passage d'une queue de cheval dans la bride de réglage arrière, façon catogan, mais alors adieu aux variations d'exposition, on est sûre d'attraper un coup de soleil ; et puis vraiment quel geste chichiteux à faire chaque fois qu'on doit la recoiffer après l'avoir ôtée...



Le béret et la versatilité de la Pyrenean Touch relookée


Alors ? Après de longues années d'insatisfaction technique, esthétique et morale, j'ai opté, malgré ma méfiance envers ce qui sent le terroir et qui ne se mange ni ne se boit, pour un grand classique pyrénéen : le béret (2).
Sans aller jusqu'au surdimensionnement de la « tarte
» du chasseur alpin, le béret peut être suffisamment large et malléable pour que son ombre protège à volonté aussi bien le front et les yeux que la nuque ou les oreilles, et cela sans aucun mouvement de rotation, par l'inclinaison que lui imprimera une simple chiquenaude. Il se roule aussi bien qu'un bob, se met dans la poche dont il ressort sans dommage et n'offre aucun point de contact avec le haut du sac pendant la marche. Le vent ne le déloge pas. En laine (naturellement « respirante »), il garantit aussi  bien de la chaleur que du froid, et résiste assez longtemps à la pluie. Son esthétique peut selon l'humeur et le moment enraciner le marcheur dans le Sud-Ouest profond, mais aussi se décaler en un tour de main vers des looks moins traditionnels - il se portera plat, incliné, en casquette, en pointe, à l'envers, bouffant : il permet toutes les utilités, tous les effets, toutes les drôleries. En cas de coup de froid, il peut se transformer en bonnet englobant les deux oreilles : impossible, même ainsi, d'avoir l'air aussi idiot qu'avec un bob.


La morale « couteau suisse » minimaliste du sac à dos (un objet doit pouvoir remplir deux fonctions) est donc ici amplement satisfaite. Et l'esthétique y trouve aussi son compte. Coiffe rurale longtemps réservée aux hommes (souvent en armes), le béret est aisément et fort gracieusement passé sur la tête des femmes, allégé de son ourlet en cuir et arborant des couleurs variées pastel ou fluo qui lui donnent un zeste d'urbanité contemporaine, lui épargnant du même coup la connotation militaire où le poussent le bleu marine, l'amarante, le vert sombre et le noir. Il suffit d'un clin d'oeil, d'un petit clinamen effleurant la Pyrenean Touch pour relooker le béret sans abolir son ancienneté pastorale, pour lui donner l'universalité et l'actualité qui le sortent du musée des coutumes locales désuètes, et pour le débarrasser de sa mauvaise réputation franchouillarde.
Alors je n'hésite plus, coiffée d'un béret, à aggraver mon cas en lestant le sac de randonnée d'un morceau de fromage odorant et d'une baguette de pain.


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© Catherine Kintzler, 2011


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  1. Concernant la nature de ce plaisir préliminaire, voir l'article Sport, jeu, fiction et liberté .
  2. Question déjà abordée sommairement dans l'article Le Stade de France pourles nuls : « Le béret est [...] une coiffure dialectique qui résout tous les problèmes : symbole rural, il se métamorphose instantanément en accessoire urbain branché par la grâce d'une rotation à 180° (version hip hop verlan) ou d'un geste bouffonnant (version minette pastel), il protège du soleil et de la pluie, du froid et du chaud. »

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par Catherine Kintzler - dans Mélanges - sport
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commentaires

ARAMBOUROU 22/09/2011 22:50



Je m'étonne qu'aucun des intervenants n'ait évoqué la "Chanson du Béret" de l'illustre Persicot (1931), que l'on chantait encore dans mon école dacquoise à la fin des années 50. Elle est certes
pétrie de conformisme religieux, mais retenons ces deux vers, qui illustrent le propos de Catherine Kintzler :
"You lou capeth, qu'ou bouti dens la potche,
Qué souy gascoun e porti lou berret"
(Moi mon chapeau, je le met dans ma poche
Je suis gascon et porte le béret")


Foin de communautarisme ou de régionalisme ! Les occitanistes contesteront sans doute la graphie ci-dessus ; dans les Landes on ne parle pas tout à fait comme ça, ce texte est plutôt du
béarnais. Mais, n'oublions pas que la première langue dite aujourd'hui "minoritaire" fut l'occitan -qui était sans doute majoritaire à la Révolution : c'est le ralliement politique à la
République de beaucoup de régions occitanophones qui a empêché le développement d'un "national-régionalisme" comparable à celui de la Bretagne ou du Pays Basque... Comme quoi, sous certains
bérets, la réflexion politique a sa place.


Enfin, je tiens à signaler un usage pratique supplémentaire du béret (le vrai, bien imperméable !) que tout chasseur (je n'en suis pas) ou randonneur accompagné d'un chien connaît bien : on
peut, en creusant le dessus, le remplir d'eau de sa gourde pour donner à boire à l'animal, quand aucune source ne se présente (cas fréquent sur le Causse ou dans la pierraille des
cîmes pyrénéenne). Adichats !


 


 



Véranne 09/08/2011 13:05



Déjà impressionnée par le contenu et l'ingéniosité de votre sac à dos, je suis très admirative de cette réflexion sur le couvre-chef le plus adapté à la marche en montagne, où la virtuosité du
style ne cède en rien à la finesse de l'analyse... J'aimerais tout de même réhabiliter un peu le bob, dont le côté "caliméro" reste sympathique. De mon côté (Alpes du Sud pour 2 semaines),
j'essaie en ce moment un genre de bob dont le rebord est fragmenté en croissants que l'on peut relever séparément et attacher par pressions à la partie supérieure du chapeau, tout en dégageant
une bande ajourée qui aère bien le crâne. Pour être honnête, le résultat est assez aléatoire mais on s'amuse bien...



Mezetulle 10/08/2011 22:24



C'est un bob Hi-Tech Touch !



bertrand 05/08/2011 23:12



Bonjour,


Franchement, même avec un grain de sel, l'expression "pyrenean touch" est odieuse.


Cordialement



Incognitototo 26/07/2011 20:06



Ça dépend des matières, oui, il en existe des semi-rigides qui sont lourds, le mien est en coton et souple (je l'imperméabilise moi-même, si nécessaire, avant une course)... Je viens de peser
celui qui me suit depuis 20 ans... Il fait exactement 109 grammes, cordelette et serre-cordelette inclus. Le béret que j'ai (format minimum), fait 88 grammes (et je vois qu'il y en a de beaucoup
plus lourds sur le Net jusqu'à 150 g)... 21 grammes de différence ne me feront pas renoncer à toutes les fonctionnalités de mon chapeau... et en plus je peux ainsi me prendre pour Indiana Jones,
alors qu'avec un béret, je vois pas très bien à qui je pourrais m'identifier, à part à Superdupont, le personnage de Gotlib qui luttait contre l'Anti-France...



robert 26/07/2011 17:48



Mes origines me font compléter cet articles qui me plait bien


Le béret va bien au delà de la simple Pyrenean Touch, et de la tradition pastorale. Autrefois tout le béret, lorsqu’il était remis à un enfant, représentait le passage dans le monde des adultes,
une sorte de tradition initiatique.


Symbole de l’homme il marquait une identité régionale et avaient de nombreuses
utilités détournées comme : porte monnaie, sac pour la cueillette,  coussin pour se protéger du froid sur les gradins de la cancha de pelote ou
du terrain de Rugby.


Quand au fromage il se doit d’être de brebis et surtout pas Istarak ou autre marque
aussi lointaine du vrai gout que commerciale. Mais il n’est pas trop odorant. Frais il ravi nos épouses, plus vieux et donc plus corsé il s’accompagne à ravir d’un bon rouge, Irouléguy, Madiran
.


Malheureusement cet attribut est aussi utilisé par de nombreuses armées de part le
monde et je frémis toujours quand je le vois sur des têtes belliqueuses.



Catherine Kintzler 26/07/2011 19:39



Mon grand-père italien d'origine portait aussi un béret... et bien sûr il n'était pas le dernier pour le fromage et le vin !


Je retiens l'usage "coussin pour le stade de rugby" auquel je n'avais pas pensé ça me servira certainement cet hiver.


Votre com. me rappelle un très beau récit de Francis Jammes, Almaïde d'Etremont, qui se déroule dans les Pyrénées et le jeune héros porte un béret.



Incognitototo 26/07/2011 17:31



Bé moi, je reste un inconditionnel du chapeau de brousse... transformable en béret, en casquette, en chapeau, en béret... ventilé et "complétable" par un mouchoir couvrant la nuque en cas de
grandes chaleurs... pliable et reprenant sa forme... et qui ne s'envole pas au vent, grâce à sa cordelette, qui en plus est escamotable.

Mais chacun son truc, il est vrai que vous promenant dans les Pyrénées, c'est mieux de tout de suite pouvoir établir un signe de reconnaissance avec les autochtones...

Bien à vous.



Catherine Kintzler 26/07/2011 19:30



Oui j'ai aussi essayé ça ("version commando-brousse-léopard" dans l'article ci-dessus), je crois même que je pourrais dénicher une photo où je le porte, mais franchement ça ne va pas à tout le
monde et j'oubliais un détail : le chapeau de brousse est plus lourd qu'un béret de laine non doublé... et une fois dans le sac, ça compte !



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