30 mars 2014 7 30 /03 /mars /2014 15:49

Bloc-notes actualité sur Mezetulle

Bibliothécaires ou documentalistes ? Civilisation ou barbarie ?

par Jean-Michel Muglioni
En ligne le 30 mars 2014

 

Faut-il jeter les livres ? Dans beaucoup d’établissements scolaires les « documentalistes » font le ménage pour ne garder que les « documents récents » – considérant par exemple qu’une édition des années 1970 est « vieille ». Jean-Michel Muglioni s’interroge ici sur la barbarie scolaire ordinaire, qui consiste à enfermer les élèves dans un présent sans passé. 

 

La poubelle aux vieux livres (et les vieux livres à la poubelle)

Plusieurs professeurs de lycée ou de collège m’ont dit qu’ils avaient pu faire provision de livres dans les cartons que les documentalistes de leur établissement destinaient à la poubelle. Ils se sont ainsi procuré d’excellents ouvrages parfois rares et chers : une excellente traduction des œuvres de Goethe, des ouvrages de la collection Grands textes des PUF parfois épuisés mais fort utiles, avec lesquels j’ai naguère fait mes études. Ces « vieux livres » - ainsi les appellent les documentalistes - ne sont pas les ouvrages du XVI° siècle, ni les manuscrits d’avant Gutenberg : le vieux date aujourd’hui de la veille. Mais un homme est encore jeune à cinquante ans et l’on retarde l’âge de la retraite…

 

Documentalistes et non bibliothécaires

Il y a de trop de cas semblables pour que cette barbarie - jeter des livres - soit due à la bêtise de quelques fonctionnaires : ils font ce qu’on leur a appris. Ils sont documentalistes et non bibliothécaires. On ne saurait penser vraiment sans une certaine superstition des mots. Ainsi l’enseignement primaire doit disparaître si les maîtres ne sont plus appelés instituteurs, c’est-à-dire s’ils n’ont pas pour fonction d’instituer l’homme en l’enfant par l’instruction. De même s’il n’y a pas des livres mais des documents, il faut que les livres finissent à la poubelle et soient remplacés par de nouveaux arrivages au gré du marché et des modes.

 

Information et non connaissance

Comprenons bien ! Document n’a pas ici le sens que lui donnent les historiens pour qui un livre est un document qui permet de retrouver une époque. Ce serait au demeurant se méprendre sur le sens du livre que d’en faire seulement le témoin du passé, quand le lire au contraire nous apprend à nous connaître nous-mêmes et à comprendre la nature des choses. Qu’est ce que la pédagogie officielle appelle document ? J’ai vu des enfants de dix ans contraints d’aller chercher les dates dans des « documents », qu’on appelait naguère dictionnaires (1), ou bien forcés de patauger sur la toile : au lieu d’une bibliothèque, on met à leur disposition une sorte de bottin ou de pages jaunes universels où chacun peut aller chercher des informations. Or une base de données n’est pas un livre, quand même on y pourrait télécharger des livres. Ce retour de la barbarie est lié à la confusion entre information et connaissance, et donc au préjugé selon lequel imposer à l’enfant qu’il apprenne par ordre, c’est-à-dire s’instruise, est une atteinte à sa liberté. Egrenons des documents, ne construisons pas un cours, excluons tout travail suivi et organisé. Que chacun picore de-ci de-là des informations. A quoi bon des professeurs ? Comme nous disposons de machines qui fournissent des informations, passons-nous aussi de documentalistes.

 

Civilisation et conservation : la continuité des générations

Faut-il conserver un fonds de bibliothèque qui montre aux lycéens que leur établissement est une institution séculaire et maintenir ainsi la continuité entre les générations ? Dans un lycée dont la bibliothèque générale contient encore des ouvrages du XVIII° siècle, il a fallu se battre pour que trois siècles de conservation ne soient pas annihilés en un instant. Jusqu’à l’invention de l’imprimerie, conserver un livre supposait qu’on le recopie régulièrement ; les conservateurs étaient des érudits passionnés par ce qu’ils calligraphiaient. Avec l’imprimerie, les typographes se sont eux aussi passionnés pour leur tâche, avec une conscience aigüe de leur rôle. Au temps de l’esprit documentaliste, il n’y a plus qu’à classer comme un ordinateur, et peu importe le contenu. Par bonheur, la formation des documentalistes n’a pas toujours réussi : certains continuent de travailler en bibliothécaires, sachant qu’il n’y a pas de civilisation sans la conservation des livres.

 

1 - Je ne nie pas qu’il faille apprendre aux élèves l’usage du dictionnaire !

 

© Jean-Michel Muglioni et Mezetulle, 2014

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Jeanine Coiffet 30/03/2014 19:33

Comme je suis en accord avec cet article! En tant qu'ancienne documentaliste de lycée, je me souviens de discussions avec mes collègues, qui voulaient faire de la place sur les rayonnages et qui ne
voyaient pas l'intérêt de "conserver", l'odieux mot,des ouvrages que plus personne ne consultait ni n'empruntait. Je pense aussi avec tristesse à " mes" cartons d'archivage qui doivent avoir fait
place nette depuis mon départ: anciennes collections de revues comme "Esprit" Les Temps Modernes" "Europe", qui, il est vrai, n'étaient pas dépouillées, donc pas demandées, travail toujours remis
et sur lequel on ne nous demandait aucun compte.

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