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Les vols qui n'ont pas fui
1/8, pièce chorégraphique pour danseur seul d'Emmanuel Eggermont (2007)
(Festival Latitudes contemporaines, Lille, 22 juin 2007)
par Catherine Kintzler
en ligne le 5 juillet 07

1/8 est une première pièce pour danseur seul créée par Emmanuel Eggermont (1). Variation sur la solitude, elle sollicite une attention de rêverie, scandée par la musique de Gainsbourg.

Cette pièce évolue dans une sorte d’étouffement, paradoxalement obtenu par une danse, une vraie danse, agile, souple, souvent fluide… J’ai constamment pensé à l’un des plus beaux alexandrins de la poésie de langue française écrit par Mallarmé : « Le transparent glacier des vols qui n’ont pas fui. ». Sauf que le glacier ici n’est pas transparent, ni lumineux, il est plutôt opaque et ordinaire. Et de toute façon on voit bien que les vols n’ont pas fui, et la pièce va embarquer le spectateur dans une tentative d’envol , de fuite, tentative qui échoue.
Le deuxième paradoxe, qui est d’ailleurs analogue au premier, est la forme très classique de la pièce A-B-A. Une danse qui avoue son vocabulaire classique tout au début (arcs des bras, étirements des jambes…) et qui revient, mais assombrie, à la fin. Mais cette danse initiale est d'emblée frappée d’une sorte d’extériorité : comme si le danseur assistait de l’extérieur aux mouvement des ses membres, qu’il déclenche parfois d’une poussée, d’une pression, ou qu’il accompagne avec un autre de ses membres. Comme si ce corps-là ne s’appartenait pas et qu’il se regardait. Le rôle, la place des mains sont impressionnants, remarquables d’expresssion et de dessaisissement, de désespérance.
Un renfermement profond transpire de cette extériorité.

Et puis, un espoir, un moment d’explosion, rapide, où le corps semble se libérer. On parvient à une sorte d’état de grâce, un point d’orgue dont on sent bien qu’il est le point d’équilibre, de bascule de toute la pièce. Le danseur, habillé très ordinairement d’un costume complet-veston « anthracite » (comme l’humeur de l’une des chansons de Gainsbourg qui l’accompagnent) et d’un pull gris, se dénude. Mais non qu’on se rassure : on ne va pas assister à une scène mille fois vue sur les plateaux de danse contemporaine, il ôte très simplement son pull… et se retrouve torse nu, c’est d’une grande beauté, pas seulement parce que le garçon est beau, mais surtout parce que ce corps nu est émouvant ; il a été constamment entravé, dépossédé, oblitéré par le gris qui l’a en quelque sorte pas seulement couvert, mais recouvert pendant toute la durée qui a précédé et dont il semble sur le point de se libérer. Mais non, les choses reviennent dans l’ordre aliéné, il remet son pull et revient à une danse à la fois habile, fluide, convenue et aliénée, une danse qui lui échappe, qui n’est pas vraiment « de lui ».

Il faut ajouter un mot sur l’accessoirisation assez sobre mais qui a son importance car elle donne son côté dramatique à la pièce. Le seul élément saillant du costume sont les chaussettes dépareillées, une rouge et une noire, comme celles que l’on puise n’importe où dans le tiroir sans y penser, et qu’on garde ainsi parce que personne n’est là pour nous dire que ça ne va pas…C’est une pièce muette où un homme que j’imagine jeune, (malgré une autre chanson de Gainsbourg qui parle de l’automne de la vie mais je crois que cette jeunesse est importante justement et qu’elle rend cette ambiance automnale d’autant plus poignante), un jeune homme donc se débat entre un écran de télé, une chaise, une tapisserie complètement ringarde qui fait penser à une chambre d’hôtel du début des années soixante, il semble pouvoir se sortir d’un plateau noir délimité par de l’adhésif blanc. Mais non il se rencoigne entre ces deux cloisons  tapissées, formant un angle dont il enfouit la surface sous des papiers froissés, coin que le danseur ferme finalement par la bande adhésive qu’il décolle du pourtour du plateau et qu’il vient fixer en croisillon, comme un périmètre de sécurité sinistre, ou plutôt comme des scellés funèbres sur « les vols qui n’ont pas fui ». On sent, malgré la danse qui se poursuit quelque temps, que ce corps ne se libérera pas.

Même si le choix de la musique de Gainsbourg est parfois un peu trop fort et se laisse trop écouter, apparaissant à des intervalles apparemment réguliers, dans une scansion qui finit par être attendu, cette première pièce très travaillée est émouvante. Elle ne se résout pas en conceptualisation, mais sollicite de la part du spectateur une attention de rêverie libre et presque flottante : on ne la goûte pleinement que si on consent d'abord à ne pas vouloir à tout prix la comprendre, que si on s'y livre. On la garde sans le savoir quelque part au fond de sa poche, pour la retrouver alors qu'on ne s'y attendait plus.

© Catherine Kintzler,
juillet 2007

Chorégraphie et interprétation : Emmanuel Eggermont
Scénographie : Laurette Ibled et Emmanuel Eggermont
Lumière : Agathe Mercier
Musique : Serge Gainsbourg et Henry Purcell
Production Compagnie Emmanuel Eggermont et Latitudes contemporaines, avec le soutien du Conseil régional du Nord-Pas de Calais. En partenariat avec la Maison Folie de Wazemmes (Lille), Buda Kunstencentrum (Courtrai) et la Malterie (Lille).

1 - Emmanuel Eggermont est lauréat du prix Défi Jeunes de la Direction régionale et départementale de la Jeunesse et des Sports de Lille.

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publié dans : Musique, opéra, danse par Catherine Kintzler
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