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Eva Perón et les éléphants
par Marie Perret et Jean-Marie Kintzler
En ligne le 3 juillet 07

Je remercie le journal électronique Respublica de m'autoriser à reprendre cet article, paru le 28 juin 07 dans son numéro 549.


Le « non au TCE » avait révélé l'aspiration profonde du peuple : être protégé de l'Europe néolibérale. La victoire de Sarkozy a sans doute traduit le même souci. Non pas que Sarkozy ait pour vocation politique « naturelle » à veiller à la protection du peuple : Sarkozy appartient à cette droite qui a oeuvré en faveur du néolibéralisme. Mais il a très vite compris qu'il ne pourrait remporter les présidentielles qu'à condition de répondre à ce besoin de protection. Souvenons-nous de la façon dont ce proche du Medef avait su trouver, lors du discours qu'il prononça à Saint-Etienne, des accents jaurésiens pour désigner la cause du mal, le mal lui-même et le remède : la mondialisation, l'insécurité qu'elle engendre, la protection. Lorsque le candidat Sarkozy lance « la mot protection ne me fait pas peur, je l'assume », il prononce l'une des phrases-clés de la campagne.


Prendre en charge le souci du peuple : voilà ce que le parti socialiste est devenu incapable de faire. On ne saurait reprocher à la droite de rester sourde à ce besoin qu'a le peuple d'être protégé : elle est après tout l'un des principaux vecteurs de la libéralisation du Marché et de la précarisation des classes populaires. Que la principale force de gauche refuse de prendre en charge le souci du peuple est en revanche incompréhensible. Tel est le mal dont souffre le parti socialiste : celui-ci est devenu incapable de traduire les aspirations du peuple.

Cette incapacité précipite le parti socialiste dans deux écueils : l'écueil de « l'autisme » d'une part, l'écueil du « populisme » d'autre part. D'un côté, les « éléphants du PS » : ils se sont depuis longtemps coupés du peuple sont devenus sourds à sa souffrance. Le discours que François Hollande a tenu lors de la campagne sur le TCE (« Il faut savoir faire des compromis », « il faut bien que l'Europe avance », etc.) a signé le divorce entre le peuple et les cadres du parti socialiste. Au milieu de tous ces appels à la résignation, la position de Laurent Fabius constituait une heureuse exception. De l'autre côté, Ségolène Royal : son seul génie aura été de percevoir le sentiment d'abandon que le peuple éprouve et de se démarquer, ainsi, des éléphants. On aurait pu alors s'attendre à ce que Ségolène Royal propose des mesures protectrices précises visant à mettre le peuple à l'abri de la déferlante néolibérale. Elle n'a, hélas, pas fait ce choix. Au lieu de traduire les aspirations des classes populaires en avançant des propositions sérieuses, qu'a-t-elle fait ? Premièrement : elle a évacué l'idéal laïque et républicain pour mettre en avant les slogans du Saint-Siège (le fameux « ordre juste »). Deuxièmement : elle s'est adressée au peuple dans ce qu'il a de plus bas, la tentation du populisme. Au lieu de répondre aux aspirations du peuple par la démocratie représentative, Ségolène Royal fait le choix de la démocratie participative. Autant dire de la démocratie directe.

Car préférer la démocratie directe à la démocratie représentative, c'est faire le choix du populisme. On comprend le désarroi de ces « vieux » militants du parti socialiste qui, pleins de bonne volonté, sont allés assister à l'un de ces fameux « débats participatifs » dans lesquels Ségolène Royal voit le renouveau de la démocratie. Loin d'oeuvrer à la « nécessaire modernisation de la vie politique », ces débats ne sont que la réalisation d'un vieux fantasme, celui de « l'AG ». Et chacun sait que « l'AG » improvisée, loin d'incarner la démocratie, en est la négation. Si la démocratie directe constitue la négation même de la démocratie, c'est pour trois raisons principales : 1. La démocratie directe rend tout contrôle du corps électoral impossible. Le corps électoral constitué par « l'AG » n'est pas un « corps politique » à proprement parler : il n'est qu'un agrégat aléatoire. 2. La démocratie directe rend tout contrôle de la souveraineté impossible : dans la mesure où « l'AG » s'auto-proclame souveraine, elle s'expose à toutes les possibilités d'entrisme et de manipulation. 3. La démocratie directe ne permet pas la constitution d'une politique. Aucune règle n'est jamais fixe. Ce qu'une AG a fait, la prochaine AG peut le défaire. Dans ce mouvement brownien, aucune politique ne peut se déployer. La démocratie représentative, au contraire, permet la constitution d'un corps électoral capable de définir la volonté générale ; elle définit des procédures qui permettent de contrôler la souveraineté ; elle garantit la nécessaire distance qui permet de juger la politique engagée par les représentants du peuple et de revenir, le cas échéant, sur une erreur. Une démocratie authentique ne peut donc être que représentative. L'éloge de la démocratie directe cache une haine de la démocratie.

Entre Charybde et Scylla, entre l'autisme des éléphants du PS et le populisme de Ségolène Royal, il existe, heureusement, une voie étroite : celle qui consiste à traduire le souci du peuple dans des mesures concrètes et techniques. Les « éléphants du PS » y ont renoncé depuis longtemps : ils savent qu'à Bruxelles, ces mesures ne passeront pas et ils se sont résignés à ce que l'Europe néolibérale ait le dernier mot. Quant à Ségolène Royal, elle n'est pas prête de s'y atteler : la candidate, on le sait, a toujours fui ce qui est technique. Dès qu'il s'agit d'avancer des propositions précises, Ségolène Royal botte en touche. Quelle est sa position sur le nucléaire ? Il est urgent d'attendre, répond Ségolène Royal, qui propose... un moratoire. Quelles sont ses propositions sur les retraites ? Elles sortiront, comme le lapin du chapeau, d'une rencontre avec « les partenaires sociaux ». Est-elle favorable à l'entrée de la Turquie en Europe ? Avec une remarquable audace intellectuelle et politique, Ségolène Royal déclare qu'elle pense... comme le peuple. Les seules mesures techniques qu'elle a défendues durant sa campagne (les 35 heures et le SMIC à 1500 euros), elles les a reniées. Comme si le programme du parti socialiste était encore trop protecteur et pas assez blairiste ! Bilan : Ségolène Royal ne met rien sur la table. Aux propositions bassement techniques et matérielles, la Madone préfère des nourritures plus éthérées. Au patient travail qui consiste à trouver des solutions pour protéger le peuple du dumping social et de la mise en concurrence des systèmes de protection sociale (à l'instar d'un Jacques Sapir ou d'un Emmanuel Todd), Ségolène Royal préfère l'enthousiasme populiste et les sermons sur la montagne. Tour à tour suave Madone, vibrante Eva Perón, Ségolène Royal cherche moins à protéger le peuple qu'à communier avec lui, à le sauver ou à le glorifier. Cette vocation est tellement plus noble !

Et pourtant, le parti socialiste devra bien l'emprunter, cette voie étroite, s'il veut être, comme il le prétend, une vraie force d'opposition. Cela sera d'autant plus nécessaire qu'il existe désormais une fraction non négligeable du « peuple de gauche », qui représente un électorat non captif, et qui a d'ores et déjà montré qu'il était prêt à tourner le dos aux éléphants résignés et à Eva Perón pour accorder ses suffrages à ceux qui ont le courage de rompre avec les notables et de rejoindre Londres.

© JM Kintzler, M. Perret et Respublica

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publié dans : Politique, société par Catherine Kintzler
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