27 avril 1970 1 27 /04 /avril /1970 14:48

Réflexions sur l'article de L. Fedi L'utopie laïque
par Catherine Kintzler

en ligne le 14 mars 07

L'article de Laurent Fedi, en ligne sur le site Parutions.com (et également sur ce blog), n'est pas seulement un compte rendu, c'est aussi une analyse menée par un spécialiste de la philosophie française du XIXe siècle en même temps qu'une critique. Voici les réflexions et les réponses qu'il m'inspire.



1 - Rendre justice à la pensée anglaise et aux Lumières. La question de la forme du lien

Il n'a pas échappé au spécialiste de la philosophie française de la fin du XIXe siècle que j'ai pris mes distances avec les fondateurs historiques de la laïcité "à la française" - Jules Ferry, Jules Barni et Ferdinand Buisson. Cette prise de distance est philosophique et non historique. En effet ces derniers, s'ils ont installé l'effectivité juridique de la laïcité principalement à travers l'école et réussi l'apaisement historique dont nous bénéficions toujours, n'ont cependant pas pensé le concept jusqu'à sa racine. Ici intervient un paradoxe que je signale dès le début de l'ouvrage : cette racine, que nous devons dégager pour vivre l'actualité, a été pensée avant eux... D'où la remontée vers la pensée classique d'origine anglaise (Locke) et vers les Lumières tant précoces (Bayle) que tardives (Condorcet).
Contrairement à une idée répandue, ce n'est pas la séparation entre sphère publique et sphère privée qui caractérise la pensée laïque. Locke, penseur de la tolérance, en a une idée nette : la loi n'a pas à contraindre la croyance. La laïcité franchit un pas de plus : non seulement la loi n'a pas à contraindre la croyance, mais elle doit s'excepter elle-même (et avec elle l'ensemble de l'espace qui la produit et qui l'applique) de toute position relative à la croyance ou à l'incroyance comme doctrines. La laïcité n'appartient donc pas plus aux incroyants et aux athées qu'aux catholiques ou aux musulmans, c'est un minimalisme politique auquel chacun a intérêt.
Si l'on veut penser cette idée jusqu'au bout, il faut renoncer à penser le lien politique sur le modèle du lien religieux, et conclure que le fondement de l'association politique non seulement ne peut pas être lié à une foi ou à une adhésion particulière, mais qu'il ne peut se prévaloir de rien de ce qui pourrait ressembler à un acte de foi ou d'adhésion. En excluant croyances et incroyances comme contenus ou doctrines, l'Etat laïque s'appuie sur ce que j'ai appelé un "vide expérimental", sur l'incroyance comme forme. Ce qui exclut bien entendu toute religion civile mais plus radicalement toute conception "religieuse" du lien politique, toute présentation de l'association politique comme une forme religieuse - l'idée de "foi laïque" (F. Buisson) apparaît alors comme oxymorique.
Or Locke avait déjà posé la question : comment associer des gens qui récusent la notion même d'adhésion - ce que Kant aurait appelé "un peuple de démons" ? A ses yeux, c'est impossible parce le lien politique est de même nature que le lien religieux. C'est ce noeud que la laïcité défait. Bayle a eu le mérite de montrer que c'est possible en fait. Mais à ma connaissance seule la pensée de Condorcet a eu l'audace de mettre au principe de l'association politique l'idée d'un lien totalement distinct de toute forme religieuse. Mais alors, il fallait aussi avoir l'audace de récuser le modèle classique du contrat : cela est développé dans le livre et je me dispense ici d'entrer dans le détail.


2 - Fiction théorique et fiction utopique

Sans doute s'agit-il d'une configuration de "haute voltige" philosophique, à la fois abstraite et paradoxale. Lâchons les gros mots, puisque L. Fedi avance celui d'utopie, prenant ainsi le risque d'ouvrir les vannes du sarcasme anti-intello : c'est de la théorie ! c'est une construction "transcendantale" et "radicale" ! Mais oui, c'est de la théorie, mais oui c'est un transcendantal qui prétend produire les conditions de possibilité d'un concept à sa racine ! En revanche l'utopie est un roman et il y a loin de la fiction théorique à la fiction romanesque utopique. L'une trace une épure qui éclaire, l'autre peint un tableau détaillé qui envoûte. L'une peut se réaliser et sa réalisation libère, en revanche il vaut mieux que l'autre ne se réalise jamais...
Le résultat le plus visible de cette configuration théorique est on ne peut plus concret, mesurable à sa puissance juridique. Elle creuse en effet le vide sur lequel pourra se déployer le spectre en droit infini de toute liberté de pensée. "Nous allons faire la fiction d'une incroyance formelle absolue qui aurait la prétention de se libérer de toute liaison et c'est sur ce vide initial que nous construirons l'association politique" : cela revient à dire que nous assurons par principe à chacun qu'il pourra être, pourvu qu'il respecte les lois communes, comme ne sont pas les autres. C'est l'assurance que ma singularité non seulement est possible, mais qu'elle est un principe politique fondamental. L'association tire sa force de cette assurance.

Alors on me dira, posant la question de l'utopie au sens conceptuel et conformément à son étymologie - celle du "nulle part" - : où cela se trouve-t-il?  Le moindre bureau de vote où chacun se déplace en effectuant le trajet de "l'homme" au "citoyen", la moindre assemblée municipale discutant, s'efforçant de s'aveugler aux lobbies et aux intérêts particuliers, en témoignent. Et qu'a fait d'autre, de manière exemplaire, la "Commission Stasi" ?
Mais prenons un exemple plus concret, plus fréquent et plus complet. La moindre salle de classe, pourvu qu'elle soit à l'abri d'une indiscrète extériorité, est une réalisation vivante, concrète, de cette aporie du transcendantal et de l'empirique dont on nous fait ironiquement un épouvantail. Espace fondateur de la liberté de chaque sujet, où chaque enfant est d'abord invité au dépouillement, à se désemparer de ce qui l'enrichit faussement, de ce qui l'étouffe, de ce qui l'appauvrit, et à s'installer avec les autres dans ce moment de vide pour s'approprier des contenus effectifs qui réalisent sa liberté. Il n'y a rien de plus abstrait et de plus concret à la fois qu'un enfant en train de comprendre une addition, en train de dépasser l'idiome pour découvrir la langue avec sa grammaire et sa littérature. Et il fait cela tout seul, lui-même ! J'irai plus loin : de ces contenus les religions font partie de plein droit, mais il faut qu'elles y soient présentes et présentées comme des pensées et non comme des actes de foi incontournables ; cela se fait tous les jours, mais imposer au professeur d'enseigner les idées religieuses comme des "faits" auxquels personne ne saurait échapper, c'est déjà avoir réintroduit la forme de la foi comme un dogme anthropologique.

C. Kintzler, 2007

La discussion avec L. Fedi se poursuit dans les commentaires

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Voir les autres articles du dossier :
- La délicieuse défense du droit d'être comme ne sont pas les autres, par Edith Bottineau-Fuchs
- Leçon de clarté par Jean-François Rémond

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par Catherine Kintzler - dans Dossiers - débats
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commentaires

Laurent Fedi 25/03/2007 21:37

Pour poursuivre la discussion avec Catherine Kinztler, je dirai ceci à propos de l'école. Au XIXe siècle, les artisans de la laïcité institutionnelle concevaient l'école comme le temple du savoir, un lieu sacré et protégé, et la culture qu'on y enseignait était un "culte" livré au Beau, au Bien et au Vrai. Buisson s'est engagé à fond dans cette voie. Son modèle de formation des institutrices était Port-Royal.

Il n'est d'ailleurs pas rare de trouver dans les bibliothèques de nos vieux lycées de provinces, des éditions de Pascal datant de cette époque. J'ai tendance, personnellement, à retenir cette définition de la culture comme une vérité pédagogique. L'élève qui entre dans le champ des références culturelles ne fait pas seulement un effort personnel de compréhension qui relèverait d'un acte libre du cogito le hissant à l'émancipation du citoyen; en réalité, il entre dans une communauté d'esprits, dans une république de la pensée: Platon, Dante, Newton, Diderot, Balzac deviennent ses maîtres, puis, au fil du temps, de plus en plus des interlocuteurs voire des "amis". Il y a là un phénomène à méditer, je crois. "Les morts gouvernent les vivants", dit Comte. Elève, je découvre cette filiation spirituelle à travers un patrimoine commun, celui de l'humanité, légué par les générations antérieures. Ce "lien" est à la fois réel et à construire, à vivifier: c'est ce qu'on appelle "la transmission". Or celle-ci ne peut s'effectuer sans un acte d'humilité, car nous découvrons individuellement la petitesse de notre condition, face à ce legs incommensurable.
Cela ne bloque pas notre travail de pensée, non; au contraire, cette richesse, cette surabondance implique une dette dont nous allons nous acquitter à notre échelle, en proportionnant nos efforts à nos possibilités réelles. Il y a dans tout cela, que j'esquisse rapidement, une morale de la pensée, qui se traduit sans doute, dans l'attitude, par une ascèse. Oui, je dirais ceci: plutôt qu'une perpétuelle contestation, plutôt qu'un doute méthodique, qui est nécessaire, je dirais une ascèse, en songeant au silence qui accompagne l'entrée dans une communauté à laquelle on n'appartient pas encore mais dont on espère quand même être digne. J'hésite à parler de "dévotion", même si cette dimension est bien présente, car cette communauté a comme on sait des règles qui sont celles de la raison: liberté absolue de discussion mais exigence d'honnêteté avec soi-même, respect dû à l'admiration (comment se sentir l'égal d'un Descartes ou d'un Einstein?) mais obligation de passer aussi par le contrôle expérimental et le scepticisme de principe, etc.
Au vide dont parle CK, je suis tenté d'opposer le plein, le lien, la filiation, l'ascèse. Mais non pas certes pour décrire la communauté politique: pour décrire une communauté qui me semble supérieure, celle de la pensée. Peut-être est-ce parce que je ne crois pas assez à la politique... J'ai été moi-même très impressionné par cette citation de Bachelard qui dit que c'est la société qui est faite pour l'école et non l'inverse. Mais je crois que Bachelard éviterait de faire intervenir là-dedans la politique proprement dite. La cité scientifique est d'une nature différente, me semble-t-il. Mais ce n'est qu'une hypothèse. En tout cas, elle me semble plus "réelle" que l'asociation politique qui reste - dans mon esprit - une fiction philosophique. Et je crois que l'école a besoin de réalité. Si c'est le cas, je lui souhaite cette réalité-là, mais cela implique pour les professeurs une "tournure" d'exposition qui tend à disparaître.

Laurent Fedi 20/03/2007 11:03

Réponse de Laurent Fedi au commentaire n° 1 (posté par Courouve) :

1° L'enseignement du fait religieux apparaît dans les programmes comme un enseignement transversal, et non comme une discipline à part entière. L'enseignement du fait religieux ne peut pas être l'objet de la seule "histoire des idées" pour plusieurs raisons:
a) l'histoire des idées ne s'enseigne quasiment pas au lycée (l'histoire littéraire a même déserté le français...);
b) il faut penser aux élèves du primaire, qui ne font pas de philosophie et qui font très peu d'histoire, mais qui sont "concernés" par les fêtes religieuses à des titres divers;
c) le "fait religieux" peut s'analyser d'un point de vue non exclusivement historique: point de vue sociologique, anthropologique, mais je pense aussi à la place de la religion dans l'art plastique, l'architecture, la musique et la poésie.

2° Je récuse l'appartenance des "démonstrations de l'existence de Dieu" au fait religieux. Ces démonstrations appartiennent à l'esprit métaphysique, rationaliste, qui déjà mine de l'intérieur l'esprit théologique. Dans le régime théologique de la pensée (je parle un peu comme Comte, qui me sert ici de référence), l'existence du surnaturel n'a pas à être prouvée, elle fait partie de l'expérience humaine et de la vie sociale, et tout germe de démonstration, par impossible, serait une menace.
Marcel Gauchet, reprenant Comte (sans le dire), dit des choses intéressantes là-dessus.

Laurent Fedi 15/03/2007 14:52

CK : J'ai reçu le commentaire suivant de la part de Laurent Fedi, je le place avec son autorisation et mes remerciements.
********
Je vois autrement que vous, sans doute, le dogme anthropologique dont vous parlez à la fin, parce que je me sens dans la continuité de Comte et d'Alain sur ce sujet. Nous pensons rarement par nous-mêmes, nos idées sont pour la plupart des idées d'emprunt, et les plus faibles d'entre nous, intellectuellement, sont plus portés à l'imitation, etc. Ce sont là des faits psychologiques et sociologiques que votre "épure" conduit par principe à mettre de côté (un peu à la manière de Rousseau qui commence par écarter les faits).
D'autre part, j'accorde au "religieux" une étendue plus vaste que la réduction aux religions historiques. Les idées du coin du feu sont des actes de piété, les pensées intimes sont des prières, etc. et je crois sincèrement qu'il y a dans tout cela quelque chose qui relève de la sélection naturelle des comportements: certains nous aident à vivre, ne serait-ce qu'en raison de leurs avantages sociaux. Voilà qui est peu "kantien", très "positiviste", et je me fais une idée de la religion qui est celle de l'athée étudiant des "faits" qui comme vous le suggérez (à mon intention), me paraissent propres aux conduites humaines prises en général. L'exemple de l'addition est intéressant, parce que j'y vois comme un geste "économique" du corps (qui met des pommes dans un panier par exemple) porté à l'abstraction: rien de religieux dans tout cela certes, mais encore une conduite qui n'est pas vraiment, selon moi, la marque d'une appropriation personnelle, plutôt celle d'une adaptation à un environnement (social, économique...) et qui pourra ensuite se sacraliser (voir les nombres sacrés depuis Pythagore).
Bien entendu, j'adhère à ce que vous dites du doute méthodique, mais en même temps il faut reconnaître que pour la majorité des hommes, ce doute sera surmonté pour qu'ils s'accordent à vivre ensemble: la foi est une confiance, au moins minimale, par exemple dans le fait que le boulanger n'a pas empoisonné le pain, que les politiciens respecteront leurs promesses électorales, etc.
L'intérêt du point de vue sur la laïcité que vous développez n'est pas remis en question par ce que je souligne ci-dessus. Il est majeur au moins de deux façons:
1° Il donne "le concept" de telle sorte qu'on peut mesurer précisément et qualitativement l'écart qui, dans la pratique, nous sépare, dans telle ou telle circonstance, de la laïcité.
2° Il fonctionne aussi comme une ligne directrice voire un idéal régulateur qui incite à "la résistance" face au fait brut, qui incite, je veux dire, à s'opposer à la politique empirique, aux compromis (notamment avec les idéologies religieuses par essence totalitaires), qui invite l'association politique à une catharsis, etc. Je note à cet égard que Bayle et Condorcet furent de grands "résistants".

Catherine Kintzler 15/03/2007 15:03

Je suis entièrement d'accord avec cette distinction entre piété et foi que je trouve nécessaire et utile. Et je souscris conséquemment à la thèse d'une matérialité rituelle - "l'esprit" ne pouvant pas être constamment présent à lui-même, et du reste s'il l'était, ce serait un enfer, pire que Big Brother... Vous rejoignez là un de mes sujets de méditation. Cela soulève aussi la question de l'esthétisation, du rapport entre concepts politiques et représentations ou figures esthétiques (qu'il fallait bien "zapper"dans ce petit manuel de 128 pages, même si j'y fais allusion à un moment). C'est pourquoi (entre autres) je ne suis pas kantienne. Il faut faire confiance... à la matière, par exemple celle des récits, des poèmes, des techniques du corps, des mnémotechniques, etc.Je vous proposerai donc, plutôt que d'utopie, de caractériser cette épure que j'ai essayé de construire comme une asymptote, une sorte de règle asymptotique.

Courouve 15/03/2007 10:47

Le "fait religieux" n'a pas à être enseigné comme tel, mais il a sa place en hisoire, et en histoire des idées.

Le mouvement qui pousse la religion chrétienne, et elle seule, à rechercher des preuves de l'existence de "Dieu", est fondamental pour l'histoire des idées.

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