24 avril 1970 5 24 /04 /avril /1970 19:11

Présence de l’absence,
une pièce à lacunes : Body Time
conception Toméo Vergès
par Catherine Kintzler (1)

en ligne le 28 janvier 07


Une pièce fondée sur l’étrangeté du quotidien et dont l’absence, par la forte présence de phénomènes lacunaires, est à la fois l’objet et l’agent. Même si on n’a pas lu l’argument imprimé qui accompagne tout spectacle (2), on sait qu’il y est question de folie ordinaire et de l’irruption du disparu.


On se demande au début si ça va être du théâtre, du mime ou de la danse. Très accessoirisé, cet ensemble qu’on voit sur le plateau : une table de petit déjeuner oblongue assez chargée, une radio « à transistor » comme dans les années soixante, un écran de TV, des chaises. L’interprète pose du carrelage, apparemment, enfin non elle dépose des carreaux sur le sol. Un par un, obsessionnellement.
On a peur déjà de se retrouver devant la sempiternelle « installation » qui, voulant rivaliser avec l’ordinaire en le « transfigurant dans sa banalité », ne réussit qu’à casser les pieds du spectateur à force de vouloir ressembler à ce qu’il ne connaît que trop. Je me prépare à bâiller.
Mais non, dans ce morceau de scène lugubrement éclairé dont les contours sont brumeux, tout est à la fois quotidien et étrange, de cette inquiétante étrangeté qui, prenant racine dans le monde ordinaire, parvient à le faire basculer non pas dans un autre monde (ce serait rassurant si on était dans un Pays des merveilles ou des horreurs), mais à le trouer en son propre sein, à y faire son trou.

Trous, lacunes que ces mouvements qui commencent à agiter l’interprète, laquelle se métamorphose temporairement, subitement, tout aussi étrangement, en danseuse. Elle me retourne en pleine figure mon application bien élevée à détourner le regard de ces « dérangés » qui, sur le quai du métro, se livrent soudainement à une rafale de tics que je saisis clandestinement du coin de l’œil, avant de reprendre un aspect anodin dont je m’éloigne poliment en me demandant combien de temps ça va durer (ça va le reprendre…). Seulement la différence, c’est qu’ici mon regard ne sera pas épargné, rudement invité qu’il est à fixer l’abîme d’une ordinaire folie d’autant plus inquiétante que je ne sais ce que je dois redouter le plus, du moment où, « normale », l'interprète s’assoit, marche, s’immobilise, ou de celui où, hystérisée, elle entre en des convulsions qui rappellent diaboliquement le « s’asseoir », le « marcher », le « rester sans bouger »… ça irait mieux si seulement elles étaient totalement inouïes et invues, mais la danse survient comme un révélateur non pas de ce que je ne vois jamais, mais plutôt de ce que je ne tiens pas tellement à voir. Comme un phénomène lacunaire dont l’interprète est saisie, qu’elle cherche à expulser. Et quand elle revient à elle (mouvement ordinaire, la marche) c’est pire… La lacune fait son nid dans le quotidien et comme je ne dispose pas de la lâche liberté de m’en détourner, elle m’explose en pleine tronche – qui a dit qu’il fallait sortir le spectateur de son siège pour le promener ? Pour lui offrir le confortable abri de la bougeotte ?

Lacunaire aussi, la présence de deux hommes, furtive : des apparitions extraites de l’ombre par un éclairage constitutif de la pièce. Or, de même que l’ordinaire fait le nid de la folie, cette présence est une absence : non qu’elle renvoie, comme la lettre ou la photographie d’un défunt, à une absence - mais l’absence l’habite, s’y installe, la creuse ; elle a la forme de la présence. Ce qui se confirmera par la suite. Même et surtout si la présence de l’un devient continue, elle n’en est pas moins onirique et fluctuante. Son corps est comme celui d’un pantin, mais un pantin non mécanisé, très souple : néanmoins c’est quand même un pantin car on sait que ses mouvements sont déterminés par une extériorité, comme tirés par des fils. Or, autre lacune en forme de renversement, l’opposition des mouvements prend à rebrousse-poil l’idée qu’on se fait du « mécanique » et du « vivant ». Elle, bien présente en chair et en os, saccadée, traversée de convulsions, toute en force. Lui aquatique, ondulant, tout en douceur comme s’il était dans un fluide, « il baigne dans l’huile », jamais mannequin n’aura été si onctueux. Forte présence de l’absence dans cette antithétique renversée qui donne littéralement corps à l’archétype de l’inquiétant évoqué par Freud : et si l’animé était une chose ? et si les choses avaient une âme ?
Et voici qu’ils se rejoignent, deux fois, longuement, deux pas de deux - oui il faut dire les choses comme ça - les appuis d’un corps sur l’autre, la fluidité, et un moment où debout sur le carrelage ils prennent une douche caressante. Le second duo encore plus étonnant d’harmonie, de ralenti, de souplesse, d’accord. On rêve ? L’absence céderait-elle à sa forme habituelle ? ça va se transformer en mélo du souvenir des heureuses années qui ne reviendront plus ?

Au sortir de ce qu’on pourrait prendre pour un voyage dans la mémoire, elle se retrouve seule, démontée, sur une musique très « dansante » de rock. Peut-être plus accordée avec elle-même ? Un voyage thérapeutique, cathartique, dans le temps, on va respirer maintenant. Une heureuse et féroce déception m’évite ce happy end édifiant en faisant de la fin un moment incertain. Nous ne sombrerons pas dans l’optimisme. Le rideau est tiré, mais on comprend que « ce n’est pas fini », la musique nous imposant (c’est d’ailleurs son habitude que de s’imposer, et pendant toute la pièce elle a été chargée de cette fonction indiscrète - bien fait pour elle qui prétend toujours donner son âme à la danse), nous enjoignant, avec toute la vulgarité dont elle est capable, de rester dans la continuité du spectacle. Elle vient avec un micro, devant le rideau, annonçant par tous les pores de sa peau, par toutes les contorsions de son corps, par toutes les fissures de son visage, par toutes les éructations de son souffle, que « ça y est, elle va parler, elle va dire quelque chose ». Mais non, elle ne peut pas. Rien ne sort.


© Catherine Kintzler, 2007

Body Time, pièce pour trois interprètes, conception Toméo Vergès.
Avec Sandrine Maisonneuve, Alvaro Morell, Toméo Vergès
Spectacle vu à Villeneuve d’Ascq, La Rose des Vents, le 25 janvier 06.


Le spectacle sera donné en avril 2007 à Espaces pluriels Pau / Béarn


Notes [ Haut de la page ]
1 - Je remercie les étudiants de Lille-III qui, ayant suivi ce spectacle en janvier 06, ont ensuite rédigé un "rapport de stage" dont la lecture m'a permis d'amorcer quelques-uns des thèmes de cet article. Notamment : Lucie Coquelle, Guillaume Demaret, Arthur Fourcade, Laurent Morival.

2 - Toméo Vergès s’inspire du récit de l'auteur américain Don DeLillo Body Art, qui suit le parcours d'une femme dont le corps est à la fois support et instrument de son travail. Après la disparition de son mari, elle s'isole du monde et de la réalité, se verrouille dans ses pensées, dans ses obsessions.

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