16 août 1970 7 16 /08 /août /1970 21:26
Grammaire et politique
Le subjonctif de la haine et la haine du subjonctif
par Jean-Jacques Delfour

En ligne le 12 juin 2009

N’était-il pas curieux, jadis, que M. Le Pen utilisât le subjonctif et que, dans les écoles, ce même subjonctif eût un effet comique certain ? Ce fait de l’usage du subjonctif par ceux qui professent la haine de la culture ne laisse pas de surprendre. Dans le petit exercice de sémiologie politique suivant, qui conjugue agréablement grammaire, histoire et philosophie politique, Jean-Jacques Delfour éclaire l'ambivalence du subjonctif.
Après avoir célébré le passé antérieur, Mezetulle ne pouvait manquer de publier une glorification du subjonctif !

La réflexion sur l’actualité n’est pas toujours un travail aussi pénible et rebutant qu’on le dit. Soit, donc, le petit exercice de sémiologie politique suivant, qui conjugue agréablement grammaire, histoire et philosophie politique.

N’était-il pas curieux, jadis, que M. Le Pen utilisât le subjonctif et que, dans les écoles, ce même subjonctif eût un effet comique certain ? Accessoirement, il arrive toujours que des poujadistes, en manque d’arguments, jettent sur ceux qui utilisent le subjonctif, et qui sont pourtant tout à fait étrangers à la pensée pulsionnelle de l’extrême-droite, le soupçon qu’ils pourraient bien, par là, malgré eux, avouer une secrète parenté avec la populace huante et caquetante autour des tribuns de la droite extrême. S’il est vrai que le totalitarisme se manifeste aussi dans des faits de langage, ce fait de l’usage du subjonctif par ceux qui professent la haine de la culture ne laisse pas de surprendre. À quoi sert donc ce pauvre subjonctif, forcé de passer entre les crocs de ceux qui sortent leur revolver mental – en attendant l’autre – lorsque la culture fait montre de l’invraisemblable prétention à exister ?

Il fait masque. Si quelqu’un emploie le subjonctif et sous sa forme la plus visible, l’imparfait du subjonctif, il accrédite la croyance qu’il n’est pas tout à fait hostile à la culture de telle sorte qu’il peut énoncer benoîtement la nécessité de sa destruction dans les formes qu’elle a elle-même élaborées, dernier hommage en quelque sorte du bourreau à sa prochaine victime.

Il séduit. Celui qui crache sur la culture, celui qui est radicalement un voyou, peut un instant faire bonne figure, singer les savants et répondre au désir jamais tout à fait éteint chez les sectateurs des fascistes de pouvoir user de la culture qu’ils ne méprisent au fond que parce qu’elle s’est, croient-ils, refusée à eux.

Il endort. A l’adresse des naïfs, son emploi peut faire croire que cette marque de respect envers la langue, dont témoigne l’usage du subjonctif, augure un peu de retenue et encourage à penser que le fascisme ne peut être aujourd’hui que verbal, un jeu de langage parmi d’autres, plus sulfureux et partant plus jouissif.

Il sert à désigner et à stigmatiser. L’emploi ricanant du subjonctif désigne par synecdoque l’ensemble de la culture, caricaturée et personnalisée sous la figure des doctes, des savants, ceux qui ne craignent pas les chausse-trappes de ses tournures, précisément comme ce qui doit être haï, comme ce qui doit être détruit.

Mais le subjonctif est innocent de tout cela. Il signifie l’objet de la haine non pas par lui-même mais par l’effet illocutoire de son emploi par le meneur de horde et par la fréquence, bien plus élevée, des messages de haine qui flottent à la surface du lisier discursif de l’extrême-droite. Le subjonctif n’en vient à signifier cette haine que par contamination linguistique.

Cependant, son efficacité symbolique repose aussi sur des qualités intrinsèques. Son emploi implique un amour de la langue et de ses ressources. Il symbolise l’effort, l’obéissance à la prescription d’user de la culture, d’en explorer les richesses verbales. Il incarne la règle grammaticale compliquée, celle dont l’acquisition coûte, comme une sorte de rituel initiatique scolaire. Son règne s’étend à travers la phrase : exigeant que le temps du verbe de la principale et celui des complétives s’accordent, il requiert une vue synoptique de son propre discours. À l’École, on rit du subjonctif tant qu’on ne le maîtrise pas.

Il a même une portée philosophique. Le mode du subjonctif est en effet capable d’exprimer (1) l’irréel du présent ou du passé et le potentiel en général. Loin de la platitude de l’indicatif, loin de l’injonction de l’impératif, le subjonctif permet de s’éloigner de l’hégémonie de la réalité et de parler de ce qui n’est pas mais qui aurait pu être et fait défaut maintenant, auparavant ou bientôt : il est le « temps » du possible et de l’éventuel. Il est le verbe du possible par excellence. Cependant, son usage ne se limite pas à l’irréel : il signifie surtout, contrairement à l’indicatif qui pose et actualise la réalité, la distance propre à l’interprétation (2). Il est essentiellement le mode de la réflexion et, partant, celui de la volonté et du sentiment subjectif (3).

Aussi, ricaner du subjonctif, c’est assurer que rien ne compte que le réel et l’actuel. La haine du subjonctif et celle de la culture se rejoignent ici car la culture a pour désir de discerner dans le réel le possible aimable et de le pousser à l’existence. Pour cela, elle requiert un sujet susceptible de penser la réalité, de la juger et de l’interpréter. Gloire donc au subjonctif – simple moyen, parmi d’autres, de la culture et non preuve de sa possession.

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© Jean-Jacques Delfour et Mezetulle, 2009.

Notes
  1. Il est vrai qu’on lui attribue bien des perfections : le subjonctif est une sorte de caméléon, ce qui en soi est l’indice d’une valeur anthropologique ; G. Moignet, dans son Essai sur le mode subjonctif en latin postclassique et en ancien français, Paris 1959, p. 74, souligne sa fonction de test projectif : « On voit [les théories du subjonctif] se détruire l’une l’autre, on en voit resurgir qu’on croyait définitivement abandonnées ; on peut dire du subjonctif ce qu’on prétend des auberges espagnoles : chacun y trouve ce qu’il y apporte, les psychologues leur subtilité, les logiciens leur rationalisme, les grammairiens leurs mécanismes, les prudents leurs incertitudes, les hardis leurs paradoxes ».
  2. R.L. Wagner et J. Pinchon l’affirment précisément : « La valeur propre du subjonctif résulte de l’opposition dans laquelle ce mode se trouve par rapport à l’indicatif. Grâce au nombre de ses formes, l’indicatif est apte à actualiser un procès. On se sert de lui pour poser une chose, pour la situer dans l’une des trois époques de la durée. Du fait qu’il possède un nombre de formes beaucoup plus restreint, le subjonctif n’est pas apte aux mêmes emplois. En conséquence, on se sert de lui toutes les fois que dans un énoncé la prise en considération d’un fait l’emportent sur l’actualisation de ce fait » Grammaire du français, Hachette Université, 1962, p. 325.
  3.  « Nous ferons voir, au moyen de nombreuses analyses, que le véritable génie du subjonctif est d’indiquer une action ou une chose comme terme d’une volonté » Bescherelle, Grammaire nationale, 1877, 15e édition, p. 638.

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