9 avril 1970 4 09 /04 /avril /1970 02:00

Le désert politique et l'anthropologie du pauvre
(sur le mouvement social anti-CPE)
par Catherine Kintzler    (en ligne le 21 mars 2006)

Le mouvement social qui enfle au sujet du CPE peut être comparé à celui qu’a connu l’hiver 1995 et au sursaut du « non » en mai 2005. Car ces percées populaires, en réclamant une véritable politique, révèlent combien les politiques ont renoncé au sens même du politique. A la place, une société managériale tente de s’imposer : elle érige la pauvreté et la précarité en anthropologie de « l’homme adaptable, travailleur jetable  ».



1 - La « seule politique possible », celle du toujours moins, et son anthropologie de l'homme adaptable

Le mouvement social qui enfle à partir de la question du CPE révèle, comme il l'a fait lors des grandes grèves de 95, l'absence de projet politique. Ce désert est recouvert par une conception managériale qui prétend « mettre l'homme au centre » et user constamment de « pédagogie ». Ainsi, ceux qui réclament une autre politique se voient taxés d'archaïsme, voire de débilité mentale : vous n'avez donc pas compris que l'humanité a changé et qu'il y a qu'une seule politique possible ?

Mais de quel homme ce cordial réajustement annonce-t-il l'avènement ? Précisément de celui qui saura s'adapter à « la seule politique possible », celle du toujours moins - comme si on ne pouvait pas taxer les produits fabriqués par les esclaves d'extrême-orient, comme si on ne pouvait pas contrôler le coûteux népotisme bruxellois et la non moins coûteuse régionalisation, comme si on ne pouvait pas assortir les cadeaux au patronat d'un contrôle d'embauche, comme on ne pouvait pas exiger des motifs pour un licenciement, comme si on ne pouvait pas décider quelques prélèvements sur les revenus du capital.
Cet homme-là, miniaturisé sur le modèle du travailleur asiatique, admirable produit de l'adaptation au marché, peut effectivement occuper le centre d'un désert du droit social. Si rétablir les balances ne signifie rien d'autre qu'aligner chacun sur le minimum, si partager le travail ne signifie rien d'autre que faire de chacun un chômeur potentiel perpétuellement menacé, si relancer la consommation ne signifie rien d'autre qu'ouvrir le marché à des produits fabriqués par de nouveaux esclaves, si harmoniser les régimes sociaux ne signifie rien d'autre que les égaliser sur un modèle réduit, alors c'est bien, en l'absence de visée politique, un projet de société qui accompagne cette anthropologie du pauvre (1).

Le pauvre, le s.d.f., l'exclu, le travailleur intermittent (« flexible et mobile ») surdiplômé, sont désormais les aunes auxquelles chacun est invité à se mesurer. Voilà à quoi se résument les propos haineux des Diafoirus qui ont suroccupé les vitrines médiatiques durant les grandes grèves de décembre 95, durant la campagne référendaire de mai 2005, et qui resurgissent à présent. Merci, ça fait dix ans qu'on a compris : chaque père de famille redoute de voir ses enfants moins bien partagés que lui dans une société fondée sur la charité et le recul des droits sociaux.
On avait compris aussi que, depuis trente ans, les mêmes Diafoirus préconisent le serrage de ceinture et l'austérité sans autre succès que les cadeaux aux entreprises, les envolées boursières, les juteuses délocalisations et l'accroissement du chômage : cette « seule politique possible », on la connaît déjà, mais pour y remédier, il faudrait encore l'accroître et passer à la vitesse supérieure de « courageuses réformes trop longtemps différées » ! Singulier courage, en effet, que celui qui consiste à faire parler les calculettes toujours dans le même sens. On avait compris enfin que le vertueux projet de société adaptative dont on nous rebat les oreilles, avec ses relents de mirage spartiate et de frugalité fénelonienne (le style et l'élégance en moins), rénove une antique doctrine immobiliste fondée sur le plus redoutable des liens sociaux, celui qu'engendre la crainte. Celle-ci se réactive chaque fois qu'on est invité à regarder vers le bas. Sous l'effet d'une vertigineuse panique, une salutaire humilité devrait venir à l'esprit du bon peuple et le ramener à la dimension souhaitée, la plus petite.

Un programme politique républicain doit se défier de tout « projet de société ». D'abord parce qu'une république doit être assez laïque pour ne pas s'ériger en providence ou en destin et assez sceptique pour ne pas professer une quelconque anthropologie, qui se révèle toujours désastreuse. Ensuite parce qu'il y a quelque différence entre promouvoir une dynamique sociale -laquelle n'a pour postulat que le droit des personnes- et élaborer une totalité sociale fondée sur une conception a priori de l'homme.


2 - Retrouver le sens d'une politique ascenseur social

Il ne faut pas confondre en effet projet de société avec programme politique. Aujourd'hui, ce qui frappe, c'est précisément qu'aucun parti n'a de programme de développement des droits, aucun n'ose dire : voilà une autre politique, voilà quels en sont les moyens. Tous au contraire s'entendent sur une même conception sociale révisée constamment à la baisse : une société fataliste de partage de la misère déguisé en convivialité où l'humanitaire usurpe le principe même de l'humanité. Le tout au nom d'une prétendue nécessité dictée par des critères de convergence présentés comme immuables.

Les percées populaires de l'hiver 95, de mai 2005 (avec le « non » au TCE) et de mars 2006 rappellent qu'une véritable politique, même si elle se teinte d'austérité, tourne toujours le dos au fatalisme. Loin de défendre des « privilèges », elles proposent à chacun un point d'ancrage et de perspective vers le haut. Elles balayent toutes les tentatives de culpabilisation parce qu'elles supposent une fraternité et une solidarité ouvertes et dignes : accrocher les pauvres aux classes moyennes, accrocher ceux qui n'ont plus de droits à ceux qui en ont encore, ceux qui n'ont pas de statut à ceux qui en ont un, accrocher le moins au plus, le pire au médiocre, le médiocre au meilleur, et non pas l'inverse. La notion de statut, (honnie de ceux qui, sous couvert de prôner l'adaptation, idolâtrent en réalité la malléabilité du travail) symbolise et cristallise le droit et sa reconnaissance en matière de travail.
Car l'égalité dans la distinction des emplois et des corps se révèle être un puissant moteur de dynamique sociale, diamétralement opposé à l'égalitarisme niveleur et statique. En effet, les distinctions fondées sur la reconnaissance des compétences, garanties par des conventions collectives et revendiquées à juste titre depuis fort longtemps par le monde du travail, sont tout le contraire de privilèges. Un privilège ne se conquiert pas, il est donné une fois pour toutes et personne, en dehors de ceux à qui il est par définition et a priori destiné, ne peut le convoiter. La distinction suppose au contraire une extension universelle. Chacun peut y prétendre en satisfaisant des conditions ouvertes à tous et dont le modèle est le concours public. Par cette vertu distinctive également répandue et publiquement contrôlable, la mobilité sociale peut se prévaloir de titres autrement plus justes, plus efficaces et plus stimulants que la naissance, la fortune, le piston, la faveur, la magouille, le copinage et la lettre de recommandation ; elle reste par là fidèle à sa seule orientation souhaitable, qui la conduit vers le meilleur. Voilà pourquoi la lutte pour des statuts, pour de véritables contrats qui n'engagent pas que les employés, et pour l'extension de ces notions à l'ensemble du monde du travail n'a rien à voir avec une crispation sur des privilèges qui ne peuvent fonctionner qu'en restant cachés et en vouant les autres à l'exclusion. Pouvoir défendre publiquement un statut, c'est clairement indiquer à tous la voie de la dignité.

Dans le bon sens retrouvé d'une politique ascenseur social, il ne saurait y avoir de fin. Pour prendre le droit de dire qu'il y a un terme au développement des droits, il faut en effet croire à l'existence d'un discours qui transcende l'histoire et qui en détient la clef ; il faut s'autoriser d'un point extra-mondain ; en d'autres termes, il faut professer une métaphysique et parler au nom d'un dieu. Rien d'étonnant à ce que ceux qui s'accordent aujourd'hui cette superbe position et décrètent l'unicité (c'est-à-dire la nullité) de toute politique possible, soient les hérauts d'un dieu chagrin et sévère qui se réjouit du pire parce qu'il en tire son méprisable pouvoir. C'est précisément à cela que servent les projets de société adaptative : à dévitaliser la politique comme finalité en lui assignant une fin. La tâche d'une politique républicaine est, entre autres, de déverrouiller cette clôture sans pour autant s'enivrer d'irréalisme. A cet égard, le mouvement social est exemplaire : il rappelle avec force que les hommes ne se rassemblent pas seulement pour survivre, pour se répartir le pire et pour gérer, mais aussi et surtout pour vivre mieux.


(1) La systématicité du moins-disant social fondée sur la déqualification et recouverte par des discours charitables ne se borne pas au domaine du travail, elle caractérise également les mesures scolaires prises depuis trente ans : voir les articles « Qui a peur des humanités ? » et « L’école et le principe de réalité » sur ce blog.

© Catherine Kintzler

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par Catherine Kintzler - dans Politique - société
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commentaires

Lionel 29/03/2007 20:20

C'est sûr qu'il est bien mieux pour les jeunes de vivoter entre des stages et des cdd... Totalement absurde !

Fabien Besnard 22/03/2006 22:07

"on pourrait s'attendre à  ce qu'un tel"...

Fabien Besnard 22/03/2006 22:05

Vous parlez d'or. J'ajoute qu'il y a dans cette affaire une bien curieuse idée du "courage" politique, et même une bien curieuse idée de la démocratie. En effet, dans le langage "pensée-unique", le courage politique consiste à faire passer de force des mesures impopulaires. Faut-il rappeler au nom de qui le gouvernement gouverne ? De quel droit peut-il user pour prendre une mesure impopulaire ? De qui lui vient ce droit ? On me rétorquera que nous ne sommes pas en démocratie directe. C'est exact, mais que reste-t-il de la légitimité d'un parlement lorsque sa majorité a été battue lors de 3 élections successives (régionales, municipales, cantonales) ? Quelle légitimité a un gouvernement, constitué après un "non" au TCE, exclusivement de oui-ouistes ? Au mieux on pourrait s'attendre qu'un tel gouvernement expédie les affaires courantes en attendant les prochaines échéances. Mais non, il se lance dans une réforme profonde (pour ne pas dire un démantelement) du code du travail, sans qu'aucun projet sur ce thème n'ait été débattu en campagne électoral, sans que les citoyens aient été consultés. Il semblerait que pour nos gouvernants, les élections n'aient plus aucune importance (à part bien sûr celle de les reconduire éventuellement à leur poste). Il y a dans tout cela un tel mépris des citoyens, comme lorsqu'on dit qu'il faut faire de la "pédagogie" ! Mais, et c'est presque pire, il y a un tel aveuglement... On dit que ce n'est pas la rue qui gouverne, mais lorsqu'on n'écoute plus les électeurs, que reste-t-il ? Comment peut-on ne pas comprendre cela ?

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